LETTER XIX.

Lettre de Monsieur de Bellay Evesque de Bayonne à Mr le Grant Maistre. De Londres le xvij Oct. 1529.

[MSS. DE BETHUNE BIBLIOTH. DU ROY, V. 8603. f. 113.]

Monseigneur, depuis les lettres du Roy & les aultres vostres que je pensoye sur l’heure envoyer, cette depesche a estée retardé jusques à présent, parce qu’il a fallu faire & refaire les lettres que je vous envoyé tout plein de fois, & pour ce aller & venir souvent, tant les Ducs mêmes qu’aultres de ce conseil à Windesore, dont toute à cette heure ils les m’ont envoyées en la forme que verrez par le double d’iceux. Ils me prient le plus fort du monde de faire qu’on ne trouve mauvais si en ces expéditions, & mesmement en ce que touche le principal de la depesche, je ne suis de tout satisfait comme je vouldroye, & aussi eulx mesmes, s’excusans que leur manière de négocier envers leur maistre n’est encore bien dressée, mais pour l’advenir doibvent faire merveilles, & en baillent de si grands asseurances & si bien jurées, que je ne puis me garder de les croire; je n’ay point refreschy mes lettres au Roy, car je ne voy point qu’il y en ait matière.

Au demourant, j’ay esté voir le Cardinal en ses ennuis, où j’ay trouvé les plus grand exemple de fortune que on ne scauroit voir, il m’a remonstré son cas en la plus mauvaise rhétorique que je viz jamais, car cueur & parolle luy failloient entièrement; il a bien plouré & prié que le Roy & Madame voulsissent avoir pitié de luy, s’ils avoyent trouvé qu’il leur eust guardé promesse de leur estre bon serviteur autant que son honneur & povoir se y est peu estendre, mais il me à la fin laissé sans me pouvoir dire autre chose qui vallist mieux que son visage, qui est bien descheu de la moitié de juste pris: & vous promets, Monseigneur, que sa fortune est telle que ses ennemis, encore qu’ils soyent Angloys, ne se scauroyent guarder d’en avoir pitié, ce nonobstant ne le laisseront de le poursuivre jusques au bout, & ne voyt de moyen de son salut, aussi ne fais-je sinon qu’il plaise au Roy & à Madame de l’ayder. De légation, de sceau d’auctorité, de crédit il n’en demande point, il est prest de laisser tout jusques à la chemise, & que on le laisse vivre en ung hermitage, ne le tenant ce Roy en sa mal grâce: Je l’ay reconforté au mieulx que j’ay peu, mais je n’y ay sceu faire grant chose: Depuis par un en qui il se fie, il m’a mandé ce qu’il vouldroit qu’on feist pour luy de la plus grand partie, luy voyant qu’il ne touchoit au bien des affaires du Roy qu’on luy accordast la plus raisonnable chose qui demande, c’est que le Roy escripvist à ce Roy qu’il est un grand bruit de par delà qu’il l’ait recullé d’autour de luy, & fort eslongé de la bonne grâce, en sorte qu’on dict qu’il doibve estre destruict, ce que ne pense totalement estre comme on le dict; toutefois pour la bonne fraternité, qu’ils ont ensemble, & si grant communication de tous leurs plus grans affaires, l’a bien voulu prier de y avoir égard, affin qu’il n’en entre souldainement quelque mauvaise fantasie envers ceulx qui ont veu qu’en si grant solemnité & auctorité, il ait servy d’instrument en cette perpétuelle amitié tant renommée par toute la Chrétienté; & que si d’adventure il estoit entré en quelque malcontentement de luy, il veüille ung peu modérer son affection, comme il est bien sûr que luy vouldront conseiller ceulx qui sont autour de sa personne & au maniement de ses plus grandes affaires. Voilà, Monseigneur, la plus raisonable de toutes ses demandes, en laquelle ne me veulx ingérer de dire mon advis, si diray-je bien qu’il n’y a personne ici qui deust prendre à mal telle lettre; & mesment là où ils considéreront, comme de facit ils font, qu’il sont forcés de prendre & tenir plus que jamais votre party, & d’advantage asseureray bien que la plus grant prinse qu’ils ayent peû avoir suz luy du commencement, & qui plus leur a servi à le brouiller envers le Roy, a esté qu’il déclara à ma venuë decza trop ouvertement de vouloir aller à Cambray, car les aultres persuaderent au maistre ce que c’estoient, seulement pour éviter d’estre à l’expédition du mariage, & outre cela vous promets que sans luy les aultres mectoyent ce Roy en ung terrible train de rompre la pratique de paix dont vous escripvis quelque mot en ce temps-la, mais j’en laissay dix fois en la plume, voyant que tout estoit rabillé, je vous les diray estant là, & je suis seur que le trouverez fort estrange: Il me semble, Monsieur, que à tout cela, & plusieurs aultres choses que bien entendez de vous-mesmes, on doibt avoir quelque égard, vous donnerez, s’il vous plaist, advis au Roy & à Madame de tout cecy, affin qu’ils advisent ce qu’il leur plaira en faire, s’ils pensent n’empirer par cela leurs affaires, je croy que voulentiers, outre ce que sera quelque charité, ils vouldront qu’on cognoisse qu’ils ayent retiré ung leur affectionné serviteur, & tenu pour tel par chescun, des portes d’enfer; mais sur tout, Monseigneur, il desire que ce Roy ne connoisse qu’ils en ayent esté requis, & que il les en ay fait requerir en façon du monde, cela l’acheveroit d’affoller; car pour vous dire le vray, & hormis toute affection, je vous asseure que la plus grant prinse que ses ennemis ayent euë sur luy, outre celle du mariage, ce a esté de persuader ce Roy que il avoit tousjours eu en temps de paix et de guerre intelligence secrette à Madame, de laquelle ladite guerre durant il avoit eu des grants presens, qui furent cause que Suffolc estant à Montdidier, il ne le secourut d’argent comme il debvoit, dont avint que il ne prit Paris; mais ils en parlent en l’oreille de ce propos, afin que je n’en soy adverty. Quant auxdits presens, il espère que Madame ne le nuyra où il en sera parlé, de toutes aultres choses il s’en recommande en sa bonne grâce. La fantaisie de ces seigneurs est que luy mort ou ruiné, il deffèrent incontinent icy l’estat de l’Eglise, & prendront tous leurs biens, qu’il seroit ja besoing que je misse en chiffre, car ils le crient en plaine table; je croy qu’ils feront de beaux miracles, si m’a dict vostre grant prophète au visaige bronsé, que ce Roy ne vivre gueres plus que........ au quel, comme vous sçavez, à ce que je voy par ses escriptures, il n’a baillé terme que de la monstre de May. Je ne veulx oublier à vous dire que si le Roy & Madame veullent faire quelque chose pour le Légat, il faudroit se haster, encores ne seront jamais icy ses lettres que il n’ait perdu le sceau, toutefois il ne pense plus à cela, elles serviront pour le demourant, aussi venant icy mon successeur, comme chascun s’attend qu’il viendra dans peu des jours, ils luy donnassent charge d’en parler; le pis de son mal est que Mademoiselle de Boulen a faict promettre à son amy que il ne l’escoutera jamais parler; car elle pense bien qu’il ne le pourrait garder d’en avoir pitié.

Monseigneur, tout ce qui sera de bon en tout ce discours, vous le sçaurez prendre comme tel; s’il y aura riens qui semble party de trop d’affection, je vous supplie m’ayder à en excuser, & qu’il soit pris de bon part, car là où la matière seroit mauvaise si vous assureray-je bien que l’intention n’est telle, et la dessus est bien temps pour vous & pour moy que je facze fin à la présente, me recommande humblement en vostre bonne grâce, & pryant nostre Seigneur qu’il vous doint bonne vie & longue.

Vostre humble Serviteur,

J. DU BELLAY,
Evesque de Bayonne.

De Londres, le xvij d’Octobre.

à Monsiegneur

Monseigneur

Le Grant Maistre & Marechal de France.