(56)

Corps Expéditionnaire anglais, 5ᵉ Division d’Infanterie, 7ᵉ Groupe de Gendarmerie. Objet: Actes repréhensibles commis par des soldats allemands.

Rapport du Capitaine Pigeanne, Commandant le détachement de Gendarmerie attaché à la 5ᵉ Division d’Infanterie anglaise, sur des actes repréhensibles commis par des soldats de l’armée allemande.

Serches, le 14 septembre, 1914.

Le 10 septembre courant, en parcourant avec quelques gendarmes de mon détachement, en exécution de l’Art. 109 du Service de la Gendarmerie en campagne (31 juillet, 1911), un terrain sur lequel avait eu lieu la veille, un engagement, j’ai fait, au lieu dit “Laroche,” commune de Montreuil-aux-Lions (Seine-et-Marne) les constatations suivantes:

Un soldat d’infanterie anglaise avait été tué sur la lisière d’un petit-bois bordant la route de Mery à Montreuil-aux-Lions.

Il avait été atteint par des balles de fusil, au cou et à la poitrine.

Il était tombé et était resté étendu sur le dos.

Son cadavre fut mutilé la face avait été complètement aplatie et écraseé, très probablement par des coups donnés avec la crosse d’un fusil ou même avec le talon de la chaussure.

Cet acte fut certainement commis par des soldats allemands du 48 regiment d’Infanterie, car six cadavres d’Allemands de ce même régiment furent trouvés à 100 mètres au plus de cet endroit.

Une femme se trouvait sur la route tout près de là. Des qu’elle me vit elle s’approcha de moi et encore sous le coup d’une vive indignation elle me fit le récit suivant:

“Hier, 9 septembre, dans l’après-midi, pendant le combat un soldat fut blessé. Il avait été atteint à une jambe. Malgré sa blessure, il parvint à se traîner jusque chez moi, à la maison que vous voyez sur la colline, au lieu dit Pisseloup.

“Il me parla, je ne le compris pas.

“Je lui fis un premier pansement dès qu’il en eût montré sa blessure et le fis étendre sur mon lit.

“Quelques instants après plusieurs soldats allemands traversèrent la route et vinrent également jusqu’à ma demeure.

“Dès qu’ils virent le soldat anglais qui était blessé, ils le frappèrent, le jetèrent dehors de la maison, où ils le battirent encore avec leurs fusils.

“Je ne sais ce qu’est devenu ce malheureux anglais, mais je pense qu’il a dû être recueilli ou enterré, s’il est mort, par ses compatriotes qui sont passés ici ce matin, out soigne des blessés et enterré quelques-uns des leurs tirés dans le combat de hier.”

Enfin, j’ajoute le fait suivant:

A Vanfleurs, le 8 septembre près de Poccunente, j’ai encore vu sur la colline au N.O. de Poccunente, et à 1 Kilo, environ, le cadavre d’un Anglais dont le crâne avait été mutilé à un tel point que la matière cervicale apparaissait en plusieurs points.

Ce soldat anglais était un simple éclaireur, tué d’un coup de fusil à la lisière d’un bois.

Les Allemands s’étaient acharnés après lui, peut-être même après sa mort.

Ces actes constituent peut-être une exception et sont l’œuvre de brutes, mais ils sont tellement odieux que j’estime de mon devoir d’en rendre compte à l’autorité militaire supérieure.

(Signed) C. N. Pigeanne.

II
DOCUMENTS RELATIVE TO THE GERMAN OCCUPATION OF BAILLEUL[93]
République Française
VILLE DE BAILLEUL, COMMISSARIAT DE POLICE

(1)
Procès-Verbal No. 2. Meurtre de trois civils non combattants par des soldats allemands

L’an 1914, le 16 octobre à 16 heures Nous Thévenin.... Informé par les agents de notre service que les soldats allemands auraient tué trois individus non combattants au lieu dit Nouveau Monde, commune de Bailleul, nous avons ouvert une enquête et entendons:

Marie H——, 37 ans, épouse C——, demeurant à V—— Rue, Commune de Bailleul, entendue, déclare:—Le jeudi matin, 8 courant, vers 7 heures je me trouvais au passage à niveau du Nouveau Monde, quand j’ai vu passer trois civils accompagnés par six soldats allemands, baïonnette au canon et qui leur avaient attaché les mains avec des serviettes. Je les ai suivi du regard et quelques minutes après j’ai vu les mêmes soldats accompagnant les mêmes hommes parler à un officier allemand qui leur a fait signe d’aller plus loin dans une pâture. Les soldats s’y sont dirigés conduisant toujours les civils prisonniers; ils leur ont fait sauter un fossé, puis ils les ont mis debout sur une même ligne dans la prairie. À ce moment un soldat allemand me fit rentrer dans une maison. Environ une demi heure après, j’ai su que les Allemands avaient tué les civils que j’avais vu passer avec eux et qu’ils les avaient enterrés dans le jardin de Monsieur Pierre Béhaghel.

Lecture faite.

V——, Gabrielle, épouse D——, âgée de 26 ans, ménagère, demeurant au N—— M——, commune de Bailleul, interpellée, déclare:—J’ai vu le jeudi, 8 courant, vers 7 heures et demie du matin six soldats allemands amenant avec eux, les mains liées, trois civils portant de petits paquets et paraissant avoir de 18 à 25 ans. Ils les ont mis dans la prairie en face de chez moi sur l’ordre que venait de leur donner un de leurs officiers auxquels ils venaient de s’adresser. J’avais chez moi un soldat allemand qui faisait la cuisine et cet homme voyant venir les prisonniers m’a dit, en français: “Regardez, Madame, comme c’est beau: voir fusilier des civils français, regardez c’est du beau travail, on devrait tous les tuer comme cela!” J’ai répondu que je ne pouvais pas le voir car c’était un crime. Malgré ma réponse j’ai regardé lorsque j’ai entendu tirer le coup de feu et j’ai vu que ces pauvres civils tombaient. J’ai également vu les soldats allemands creuser trois trous dans lesquels ils les ont ensevelis. Je ne sais rien d’autre sur cette affaire.

Lecture faite.

3º. H——, Hélène, femme B——, 44 ans, ménagère, demeurant à Bailleul au lieu dit “N—— M——,” nous fait la déclaration suivante: J’ai vu le 8 courant six soldats allemands présenter à leur officier qui logeait chez moi trois jeunes gens civils qui portaient des paquets. L’officier a dit en français aux soldats “Allez vite dans la prairie les fusiller”; les soldats sont partis aussitôt. Je n’ai plus rien vu ni entendu concernant cette affaire, mais j’ai su que l’ordre avait été mis à exécution.

Lecture faite.

4º. S——, Désiré, 74 ans, tisserant, demeurant à Bailleul, N—— M——, déclare:—J’ai vu, comme les femmes H——, V—— et B——, passer les trois civils encadrés par les soldats allemands. Je sais que ceux-ci, sur l’ordre d’un de leurs officiers, les ont fusillés. Je les ai vus enterrer à cinquante mètres de chez moi dans le jardin de Monsieur Béhaghel Pierre. Les soldats allemands sont venus chez moi prendre des pioches et des pelles pour creuser leurs tombes. Je ne sais rien de plus.

Lecture faite.

La femme H—— nous remet sur notre demande un laisser-passer délivré par la Commune de Zonnebèke à un sieur Herreman qui est un de ceux qui ont été fusillés par les Allemands. Nous le joignons au présent ainsi que la photographie y annexée.

Nous y joignons également une adresse trouvée écrite au crayon près de l’endroit où ont été enterrés les trois corps des civils fusillés. Nous donnons l’ordre au garde champêtre du quartier Deicke de se transporter au N—— M—— et de constater la présence des trois cadavres enterrés, cela accompagné de deux témoins.

De retour de sa mission l’agent nous fait le rapport suivant:

Je me nomme Deicke Juste, garde champêtre à Bailleul. Conformément à vos instructions je me suis mis en rapport avec les nommés Coulier Achille, 30 ans, maréchal ferrant; Sonneville Désire, 74 ans, tisserand; Lassus Henri, 51 ans, journalier; Behaghel Julien, 19 ans, cordonnier, que j’ai priés de m’accompagner pour constater que trois corps de civils avaient bien été enterrés dans le jardin du sieur Behaghel. Là nous avons vu, les trois corps de jeunes gens vêtus d’habits civils et recouverts d’une couche de terre d’environ 30 centimètres.

Dans les effets nous avons trouvé un extrait du registre d’immatriculation de la commune de Beuvry (Pas-de-Calais) au nom de Békaert (Cyrille Jérome), né à Zonnebèke, le 29 août, 1891. Je vous ai apporté cet extrait.

(2)
Procès-Verbal No. 1. Meurtre du jeune B——, Albert, par soldats allemands

L’an mille neuf cent quatorze, le 15 octobre à 2 heures du soir. Nous Thévenin, Pierre, Commissaire de la Ville de Bailleul, auxiliaire de Monsieur le Procureur de la République. Informé par les agents de notre service qu’un meurtre aurait été commis, il y a plusieurs jours, par un soldat de l’armée allemande au hameau de Stient de notre commune, ouvrons une enquête et entendons:

1º. B——, Victor, 48 ans, cultivateur, demeurant à Bailleul, Rue —— —— ——, lequel nous dit:

Le jeudi, 8 octobre courant, vers midi, mon fils Albert, 19 ans, venait d’apprendre que des patrouilles allemandes circulaient dans le voisinage de notre ferme. Il m’en fit part et me dit qu’il allait aussitôt se cacher dans un fosse. Il est parti de suite suivi de son frère Maurice, âgé de 17 ans. Le même jour, vers 8 heures du soir, celui-ci revint à la maison, il me dit que son frère l’avait quitté pour aller à la ferme occupée par les époux Charlet, nos voisins. Je suis allé aussitôt voir mon voisin, C—— D——, que je savais avoir passé la journée chez Charlet et celui-ci me dit que mon fils avait été tué dans la ferme Charlet à coup de lance par un soldat allemand. Je ne sais pas autre chose sinon que j’ai vu le cadavre de mon fils dans la cour de cette ferme à moitié carbonisé par l’incendie que venait de détruire les immeubles et qui avait été allumé par les soldats allemands.

Lecture faite.

B——, Victor. Thévenin, Cre. de Police.

2º. C—— D——, 57 ans, cultivateur, demeurant à Bailleul, Rue de Lille, entendu, déclare:

Le 8 octobre, vers 3 heures du soir, je me trouvais à la ferme Charlet avec différentes personnes dont le nommé B——, Albert. Les Allemands au nombre d’une dizaine, sont entrés dans la maison absolument furieux et se sont rués sur nous hommes et femmes sans distinction, nous ont appréhendés au corps pour nous jeter dans la cour de la ferme, où ils allaient nous fusilier, disaient-ils. Le jeune B—— fut jeté le premier. Un soldat qui était à l’entrée le perça d’un coup de lance qui le tua. B—— tomba raide mort à terre. Dans la cour, j’ai vu que les bâtiments de la ferme flambaient. Les Allemands nous ont dit qu’ils venaient d’allumer cet incendie, car ils croyaient qu’un coup de feu avait été tiré de là sur eux. Tous, nous avons supplié les Allemands de ne pas nous faire du mal. Un d’entr’eux qui causait français a fait part aux autres de ce que nous voulions. Alors, on nous a jeté la tête après les murs, on nous a bousculés tant qu’ils ont pu et on nous a mis dehors de la ferme. Je ne sais pas autre chose sur cette affaire.

Lecture faite.

D——, Clovis. Thévenin.

3º. Joseph D——, 14 ans, ouvrier agricole, demeurant à Bailleul, rue — ——, entendu, nous fait une déclaration corroborant de tous points à celle de son frère qui procède et signe avec nous, ajoutant qu’aucun coup de feu n’avait été tiré de cette ferme sur les Allemands ou sur aucune autre personne et qu’à sa connaissance il n’y avait dans cette ferme aucune arme à feu.

D——, Joseph. Thévenin.

4º. C——, Eugénie, née B——, 55 ans, fermière, demeurant à Bailleul, Rue — ——, nous dit:—J’ai reçu à ma ferme le jeudi, 8 courant, vers midi et demi plusieurs voisins, parmi lesquels le nommé B——, Albert. Je l’ai vu tué vers trois heures par un soldat allemand d’un coup de lance dans la poitrine alors qu’il venait d’être jeté dehors de ma maison par d’autres soldats allemands. Les soldats allemands nous ont tous maltraités en nous flanquant la tête contre les murs. Ils nous ont en outre menacés de mort. Ils ont dit que l’incendie qui a détruit ma ferme avait été allumé par eux, car ils avaient cru entendre un coup de feu parti de là. J’affirme que chez moi il n’y a aucune arme à feu et qu’aucun coup n’a été tiré. Je ne sais pas autre chose sur cette affaire.

Lecture.

C—— B——. Thévenin.

5º. B——, Juliette, 36 ans, servante à Estaires, P—— P——, interpellée, déclare:—J’ai vu comme ma tante, époux C—— et les autres témoins, tuer le jeune B——, Albert. J’ai été comme eux tous, maltraitée et menacée de mort par les mêmes militaires. Je ne puis pas en dire davantage, mais je confirme en tous points les déclarations qui précèdent.

Lecture.

Juliette B——. Thévenin.

Procès-Verbal, No. 3.—Meurtre des nommés Itsweire Donat, et Torrez Edouard, par une patrouille allemande

L’an 1914, le 16 octobre, à 5 heures et demi du soir nous Thévenin.... Informé par les agents de notre service que deux hommes habitant le village d’Oultersteen, commune de Bailleul, avaient été tués volontairement par des soldats allemands quoiqu’étant en civils et non combattants, ouvrons une enquête et entendons:—

F——, Charles, 55 ans, journalier, demeurant à Merris, lequel nous dit:—Le mercredi, 7 courant, vers 4 heures et demie du soir, j’ai vu arriver près du passage à niveau d’Oultersteen une patrouille de dragons allemands appartenant au 5º régiment et commandée par un sous-officier. La patrouille a tiré des coups de carabine sur les civils qui se trouvaient dans la rue. Quelques soldats sont allés tuer un homme, le nommé Isteweire Donat, 75 ans environ, qui s’était réfugié sous un pont. Je l’ai vu tirer sur cet homme et celui-ci ayant cessé de vivre. J’ai appris depuis qu’ils avaient tué un sieur Torrez Edouard, 40 ans, cabaretier, demeurant à Oultersteen et cela de la même manière. J’ai su aussi qu’un autre homme avait été par eux blessé à la joue.

Lecture faite.

2º. B——, Alfred, 37 ans, employé au chemin de fer, A—— ——, à Lille, entendu, déclare:—Le mercredi, 7 courant, vers 4 heures et demie du soir, je revenais de voyage en passant par Oultersteen. A la barrière du passage à niveau de la route allant à Vieux-Berquin j’ai vu devant moi des dragons allemands, 5º régiment, qui nous ont ajustés de leur carabines et ont tiré trentaine de coups de feu. Pour ma part j’ai reçu une balle à la joue gauche. Une autre a percé ma casquette, qui a été lancée à plusieurs mètres. A ce moment les nommés Torrez Edouard, et Isteweire Donat, étaient à côté de moi. Nous avons fui chacun de notre côté, seul j’ai pu échapper. Itsweire a été tué sous un pont, Torrez à côté d’une haie de chemin de halage. J’ai vu que cette patrouille de dragons a tiré une vingtaine de coups de révolver dans la maison de la garde barrière du passage à niveau de Vieux-Berquin, où se trouvaient trois femmes et trois enfants. L’arrivée d’une patrouille du 13º régiment de Chasseurs à cheval, qui a chargé la patrouille allemande, a sauvé la vie à ces six personnes qui n’auraient manqué d’être tués par ces bandits. Je ne sais pas autre chose.

Lecture faite.

3º. L——, Jules, 13 ans, sans profession, demeurant à Oultersteen, interpellé, dit:—Je n’ai vu Itsweire et Torrez que lorsqu’ils étaient droits, tués par la patrouille allemande à coups de fusils. J’ai vu cette même patrouille tirer des coups de révolver chez moi. Les trois femmes et les deux autres enfants qui se trouvaient dans la maison auraient certainement été tués par eux ainsi que moi-même, si une patrouille française ne lui avait donné la chasse. Je ne sais pas autre chose concernant ces deux meurtres.

Procès-Verbal No. 4. Viol de la demoiselle D——, Marie Thérèse, par deux officiers allemands
(4)

L’an 1914, le 17 octobre, à 9 heures, 1/4, nous Thévenin, informé par notre service qu’un viol aurait été commis par des soldats ou des officiers allemands, Rue des Coulons, au domicile des époux D——, nous ouvrons une enquête et en entendons.

1º. R—— C——, épouse D——, âgée de 48 ans, boulangère, demeurant à Bailleul, Rue ——, laquelle dit:—Dans la nuit du 9 au 10 courant vers 2 heures du matin je me trouvais chez moi avec ma fille Marie Thérèse et la femme M——, quand j’ai entendu frapper à la porte de la rue. Je suis allée ouvrir, une lampe à la main, et aussitôt deux hommes sont entrés, m’ont poussé du bras violemment, ont éteint ma lampe et sont allés directement vers l’endroit où se trouvait ma fille. Dans ces deux hommes j’ai reconnu deux officiers de l’armée allemande. Ils m’ont saisie à la gorge pour m’empêcher de crier et se sont opposés violemment à ce que j’allume ma lampe. Ils avaient à la main une lampe électrique dont ils se sont servis pour voir ma fille. J’ai vu que l’un d’eux, le blond, a pris ma fille en premier lieu et l’a jetée par terre dans la cuisine, puis il s’est couché dessus, lui a relevé les jupons et l’a violée. Ma fille se débattait autant qu’elle pouvait, criait de toutes ses forces, mais ce bandit lui appuyant son visage sur le sein, il cherchait à étouffer ses cris. Il est bien resté sur ma fille pendant un quart d’heure environ tandis que l’autre me tenait à la gorge et avait son révolver a côté de sa lampe. Quand celui-ci eut fini l’autre reprit ma fille à son tour et la renversa par terre dans le corridor, où il lui fit subir les mêmes outrages pendant un quart d’heure environ, en même temps, le blond était venu près de moi, son révolver en main, et me maintenant brutalement dans l’impossibilité de protéger mon enfant. Quand ils eurent fini ils ont pris ma fille par un bras chacun, l’ont traînée dehors et je ne sais plus ce qu’ils lui ont fait là. J’ai mené ma fille chez Monsieur Bells, docteur en médecine, qui l’a examinée et qui a constaté que le viol avait été consommé et que la défloration était complète.

Lecture faite.

2º. D—— (Marie Thérèse) 19 ans, sans profession, demeurant chez parents, boulangers, à Bailleul, Rue ----, nous fait la déclaration suivante:—Ainsi que vient de le dire maman, deux officiers allemands sont entrés chez nous dans la nuit du 9 au 10 courant vers 2 heures du matin. J’étais seule avec ma mère Madame M——. De suite l’un d’eux, un grand blond, a couru sur moi, m’a renversée par terre.... Il m’a fait bien mal; j’ai souffert beaucoup et j’ai dû l’endurer sur moi pendant un quart d’heure environ. Quand il a eu assouvi sa passion, il me fait relever et me traîna vers son camarade, un grand brun, qui, à son tour, me renversa dans le corridor et me fit subir les mêmes outrages pendant un quart d’heure environ. Je dois dire qu’après que chacun d’eux, j’étais toute ... et que chacun m’a fait énormément souffrir.

Je ressens à l’heure actuelle de très violents maux de rein et mon bas ventre me fait excessivement mal. Quand le deuxième eut fini, tous deux me saisirent par un bras et me traînèrent sur la rue en me demandant mon âge. J’ai répondu que j’avais dix-neuf ans. Alors tous deux ont dit, en français le plus pur, “Vous devez connaître d’autres jeunes filles dans le voisinage; il faut nous dire où elles sont pour que nous puissions en faire autant qu’à vous-même.” J’ai répondu que je n’en connaissais pas, que je n’avais pas de camarades dans le voisinage. Ils m’ont alors embrassée tous les deux et serrée très fortement, puis ils m’ont laissé partir. Je suis rentrée chez moi. J’oubliais de vous dire qu’avant de me lâcher, tous les deux m’ont dit, “Si vous dites ce que l’on vous a fait et que nous revenions chez vous, on vous tuera.”

En rentrant chez moi je n’ai plus revu maman? Je l’ai appelée de tous côtés et finalement je l’ai retrouvée dans le jardin. Avec elle et la femme M—— nous rentrions chez nous, quand nous avons entendu les mêmes officiers qui frappaient à la porte pour rentrer de nouveau. Nous avons eu peur et nous sommes parties dans le jardin.

Lecture faite.

3º. D——, Gabrielle, femme Maerten, 72 ans, ménagère, demeurant à Bailleul, Rue——, entendue, nous fait une déclaration corroborant de tous points celles qui précèdent et signe avec nous.

Personne n’a été témoin de cette scène mais j’ai souffert beaucoup tant au physique qu’au moral de l’exploit de ces deux bandits.

Lecture faite.

III
EVIDENCE RELATING TO THE MURDER OF ELEVEN CIVILIANS AT DOULIEU
Gendarmerie Nationale

Cejourd’hui, 29 Novembre 1914.

Déclarations de Monsieur Rohart Jules, âgé de 65 ans, Maire de la commune de Doulieu qui a déclaré:—Lors de l’invasion de la commune de Doulieu par l’ennemi, je suis toujours resté sur les lieux. J’ai connaissance et j’ai constaté tout ce qui a été commis sur mon territoire par les Allemands. J’ai d’abord appris que 11 individus civils français avaient été fusillés dans un champ à proximité de la rue du Calvaire au lieu dit “l’Espérance.” Ces hommes, qui n’avaient pas été enterrés assez profondément, ont été déterrés le samedi, 17 octobre, pour les transporter au cimetière, où j’avais fait préparer une fosse commune et à la profondeur réglementaire. Je ne connais aucun de ces hommes, mais d’aprés les diverses pièces que j’ai pu retrouver sur eux, j’ai pu établir l’identité de sept. Les quatre derniers n’avaient aucun papier ni quoi que ce soit pouvant établir leur identité.

J’ai fait prévenir les maires des différentes localités où résidaient ces hommes dont les noms suivent:

1º. Léger Alfred Désiré Louis, né le 1ᵉʳ décembre 1885 à Amiens, fils de Alfred et de Clarisse Lourdel.

2º. Dequeker Henri Léon Joseph, né le 25 avril 1875 à Sailly sur la Lys, fils de Charles Auguste Joseph et de Hortense Adéline Hay.

3º. Vienne Louis Amand, né le 10 avril 1875 à Tourcoing, fils de Louis Eugène et de Elisa Marie Vienne.

4º. Hallewaere Cyrille, né le 4 décembre 1889, à Vlamertinghe (Belgique), fils de Alphonse et de Gouwy Clémence.

5º. Dequesnes Jules, né 1ᵉʳ septembre 1884 à Roubaix, fils de Henri Joseph et de Charlotte Desmettre.

6º. Ermnoult, ——, né à ——, demeurant à Steenwerck, hameau de la Croix du Bac, reconnu par son beau-frère nommé, demeurant à la Croix du Bac.

7º. Les quatre autres n’ont pu être identifiés. Ils paraissaient âgés approximativement de 30 à 40 ans.

J’ai appris également la mort de Bail Désiré retrouvé à proximité de la ferme de Monsieur Leroy au lieu dit “La Bleu tour.” Je ne connais pas la cause de cette mort....

Madame Masquelier Mathilde, femme Decherf Henri, âgé de 62 ans, ménagère demeurant à Doulieu, Rue du Calvaire, qui a déclaré:—Le Dimanche, 11 octobre, 1914, vers 16 heures, deux soldats allemands sont venus me demander deux bêches que je leur ai remises. Peu après, j’ai remarqué dans un champ situé à 40 mètres environ de mon habitation, onze individus civils occupés à creuser une tranchée. Un peu plus loin se trouvait un groupe de soldats ennemis. J’ai regardé ces hommes travailler, puis au bout d’un quart d’heure ils se sont décoiffés, puis se sont mis à genoux. Comme ils se relevaient, j’ai entendu une fusillade et au même moment, ils tombaient tous dans le trou qu’ils venaient de creuser. Deux soldats français prisonniers, appartenant l’un à l’infanterie, l’autre aux chasseurs à pied, sont alors venus et ont recouvert les corps de ces hommes.

Fievet Charles, âge de 60 ans, boulanger épicier, demeurant au Doulieu, hameau de la Bleu Tour, déclare:—Le mardi, 13 octobre, 1914, vers 5 heures 30 du matin, les Allemands qui occupaient notre pays déjà depuis plusieurs jours sont venus chez moi. Ils ont cassé les persiennes, puis les carreaux de vitres des deux fenêtres qui se trouvent sur la rue. M’étant alors levé, ils m’ont dit que je devais partir et qu’ils allaient brûler ma maison. Les rideaux de ces deux fenêtres ont en effet été brûlés. En sortant de mon habitation, j’ai reçu un coup de poing sur la figure, puis aussitôt un coup de crosse sur le côté de l’œil, puis un droit sur la tête. Devant ces brutalités, je me suis sauvé à la ferme de mon voisin Ridez, située à environ 30 mètres en face de ma demeure. Au moment où j’entrais dans la cour de cette ferme, j’ai entendu une détonation et immédiatement j’ai remarqué que mon bras droit tombait naturellement. Je ne ressentais aucun mal. Ce n’est qu’à mon entrée dans cette ferme que j’ai constaté que j’avais le bras droit cassé. J’ignore quel était le but de ces violences, puisque je n’avais rien fait ni rien dit. C’est Monsieur le Docteur Potié de Vieux-Berquin qui me donne des soins. En ce qui concerne le vol et le pillage tant chez moi que chez mes voisins, je certifie que ce sont les Allemands qui ont tout pris. Une liste détaillée a été addressée à M. le Maire du Doulieu.

IV
DEPOSITION OF A SURVIVOR OF THE MASSACRE OF TAMINES
Traduction de la déclaration faite en flamand par V—— A—— F——, mineur à Tamines
Parquet du Tribunal de 1re Instance d’Ypres
Pro Justicia

L’an 1914, le 1 octobre, devant nous, Alphonse Verschaeve, procureur du Roi à Ypres, a comparu, dans notre cabinet, sur invitation de notre part, le nommé V—— A—— F——, 28 ans, mineur domicilié à Tamines, actuellement réfugié à Reninghe, lequel nous a fait sous la foi du serment en langue flamande la déclaration suivante:

Le samedi, 22 août, dans le courant de l’après-midi, les Allemands, au nombre de 200, me semble-t-il, sont entrés dans la commune de Tamines. Immédiatement ils obligèrent tous les habitants (les femmes et les enfants aussi bien que les hommes) à sortir de leurs maisons et à se rendre à l’église. Pendant que nous sortions par la porte de devant, les Allemands pénétraient dans nos demeures par la porte de derrière et y mettaient le feu. Aussi en très peu de temps toute la commune ne formait plus qu’un vaste brasier. Lorsque toute la population se trouvait réunie dans l’église, les femmes et les enfants furent expediés vers le couvent des religieuses, tandis que les hommes (au nombre de 400), furent obligés de se diriger par rangs de quatre vers la plaine, et entre une double haie de soldats allemands. Pendant cette marche les soldats allemands ne cessèrent de tirer sur nous et de cette façon massacrèrent impitoyablement un nombre considérable de mes concitoyens.

Voyant que nombre de mes camarades tombaient, abattus par les coups de feu, je me suis laissé tomber à terre, quoique je n’étais pas blessé, et je suis resté là, immobile, couché sous les cadavres jusque vers le milieu de la nuit suivante; c’est ainsi que j’ai sauvé ma vie. Le lendemain matin, lorsque je me suis relevé, j’ai constaté que nous étions à peine trente habitants qui avions échappé au massacre, mais la plupart des autres échappés étaient blessés; cinq seulement d’entre nous en étaient sortis complètement indemnes. Plus tard dans la journée nous avons été forcés d’inhumer les cadavres de nos 350 concitoyens, puis amenés à une distance de 5 kilomètres; là on nous remit en liberté mais avec défense formelle de remettre encore le pied dans notre commune.

Après lecture il persiste dans sa déclaration et signe avec nous.

(Signed) Alphonse Verchaeve.

(Signed) V—— A—— F——.
Pour traduction conforme,
le Procureur du Roi,
(Signed) A. Verchaeve.

V
FIVE GERMAN DIARIES

(a) Extract from the Diary of a German Soldier forwarded by the Extraordinary Commission of Enquiry instituted by the Russian Government.

“When the offensive becomes difficult we gather together the Russian prisoners and hunt them before us towards their compatriots, while we attack the latter at the same time. In this way our losses are sensibly diminished.

“We cannot but make prisoners. Each Russian soldier when made prisoner will now be sent in front of our lines in order to be shot by his fellows.”

(b) Extract from a Diary of a German Soldier of the 13th Regiment, 13th Division, VIIth Corps captured by the Fifth (French) Army and reproduced in the First (British) Army Summary No. 95.

December 19th, 1914.—“The sight of the trenches and the fury, not to say bestiality, of our men in beating to death the wounded English affected me so much that, for the rest of the day, I was fit for nothing.”

(c) Contents of a Letter found on a Prisoner of the 86th Regiment, but written by Johann Wenger (10th Company Body Regiment, 1st Brigade, 1st Division I.A.C. Bav.) dated 16th March, 1915, Peronne, and addressed to a German Girl.

(After promising to send a ring made out of a shell.) “It will be a nice souvenir for you from a German warrior who has been through everything from the start and has shot and bayoneted so many Frenchmen, and I have bayoneted many women. During the fight at Batonville [?Badonviller] I bayoneted seven (7) women and four (4) young girls in five (5) minutes. We fought from house to house and these women fired on us with revolvers; they also fired on the captain too, then he told me to shoot them all—but I bayoneted them and did not shoot them, this herd of sows, they are worse than the men.”

(d) Extracts from the Diary of Musketeer Rehbein, II., 55th Reserve Infantry Regiment (2nd Company), 26th Reserve Infantry Brigade, 2nd Guard Reserve Division, X. Reserve Corps.

(This diary was captured during the recent operations at Loos, and forwarded to Professor Morgan by the Head-quarters Staff.[94])

August 16th (1914). On the march towards Louvain.—“Several citizens and the curé have been shot under martial law, some not yet buried—still lying where they were executed, for every one to see. Pervading stench of dead bodies. The curé is said to have incited the inhabitants to ambush and kill the Germans.”

1914. 16/8. Marsch nach Louveigne.—Mehrere Bürger u. der Pfarrer standrechtlich erschossen, zum Teil noch nicht beerdigt. Am Vollziehungsplatz noch für jedermann sichtbar. Leichengeruch Uberall. “ Pfarrer soll die Bewohner Angefeuert haben die Deutschen aus dem Hinterhalt zu töten.”

(e) Extracts from the Diary of a German Soldier, Richard Gerhold (Official Translation by French Head-quarters Staff).

Extrait du Bulletin de Renseignements de la VIº Armée du 30 avril, 1915

Extraits du carnet de route trouvé le 22 avril sur le cadavre du réserviste Richard Gerhold, du 71º R.R. (IVº C.R.) tué en Septembre à Nouvron

... Le 19 août, nous avançons et peu à peu on apprend à connaître les horreurs de la guerre: du bétail crevé, des automobiles détruites, villages et hameaux consumés; c’est tout d’abord un spectacle à faire frissonner, mais ici on cesse être un homme, on devient flegmatique et on n’a plus que l’idée de sa sécurité personnelle. Plus nous avançons, plus le spectacle est désolé: partout des décombres, fumants et des hommes fusillés et carbonisés. Et cela continue ainsi....

... Nous franchissons la frontière le 17 août; je me souviens, et je vois sans cesse ce moment là: tout le village en flammes, portes et fenêtres brisées, tout gît épars dans la rue; seule une maisonnette subsiste et à la porte de cette maison une pauvre femme, les mains hautes, avec six enfants implore pour qu’on l’épargne elle et ses petits; il en va ainsi tous les jours.

Dans le village voisin la compagnie se fait remettre les armes naturellement avec la plus grande prudence. A peine nous sommes-nous mis en marche que des maisons on tire sur nos troupes; on fait demi-tour et en quelques instants tout est en flammes; il n’y a pas de place pour la pitié, il arrive fréquemment que cette sale engeance de curés prenne part à la fusillade; c’est pour moi une folle joie quand on peut se venger de cette canaille de curés;[95] ici naturellement tout est foncièrement catholique. Quelle vie agréable la population pourrait avoir ici si elle ne se laissait pas conduire sur une mauvaise voie par cette hypocrite canaille de pretres; ... la population ne serait pas inquiétée le moins du monde de la part des Allemands; mais puisqu’il en est ainsi par ici, il n’y a pas de notre côté à garder le moindre ménagement....

... Le 18, nous atteignons Tongres: ici aussi c’est un tableau de destruction complète, c’est quelque chose d’unique en son genre pour notre profession (c’est un verrier qui parle)....

... Le 25 août, nous prenons un cantonnement d’alerte à Grinde (Sucrerie); ici aussi tout est brûlé et détruit. De Grinde nous continuous notre route sur Louvain; ici c’est partout un tableau d’horreur; des cadavres de nos gens de nos chevaux; des autos tout en flammes, l’eau empoisonnée; à peine avons-nous atteint l’extrémité de la ville que la fusillade reprend de plus belle; naturellement on fait demi-tour et on nettoie; puis la ville est mitraillée par nous complètement.

Chemin faisant passent devant nous des cortèges de prisonniers, homines femmes et enfants poussant des cris....

... Le 1º septembre, nous sommes embarqués dans Bruxelles-Paris; sur cette ligne le même tableau se renouvelle: villages consumés, fossées énormes, etc....

... Aujourd’hui, 7 septembre, c’est le jour le plus pénible que jusqu’à présent nous ayons vécu; l’endroit s’appelle Attichy; nous atteignons cet endroit en faisant de longs détours, car on a fait sauter beaucoup de ponts. A 5 h. du matin, on repart, et cela au pas accéléré parce que beaucoup de cochonneries y ont été commises....

... Le 9 septembre, après un bon cantonnement, mais qui dure trop peu, nous partons la nuit à 1 h. 1/2 après avoir mis des chemises fraîches et nous avançons vers l’ennemi vers 6 h. du matin et livrons un combat après lequel nous sommes complètement désorganisés. Notre régiment actuellement se compose d’un bataillon du 71º, d’une compagnie du 2º bataillon, de compagnies cyclistes des 14º, 46º et 27º et de nombreux autres éléments encore. Vers 11 h. du matin nous tombons sous une grêle de shrapnells, nous n’avons pas d’artillerie, ni d’autre couverture; l’après-midi nous sommes engagés dans une chaude lutte.... Ici c’est Ormoy. Nous nous joignons au 9º Corps et nous portons vers la position occupée hier par l’ennemi.... Nous faisons au feu d’artillerie très vif, mais nous ne pouvons rien faire jusqu’à ce que notre artillerie ait nettoyé la place. Nous bivouaquons en forêt après que l’ennemi s’est retiré et nous nous avançons pour chercher de l’eau; la nuit vers 3 h. nous rentrons à la compagnie. A 4 h. nous repartons: ainsi en 3 jours 8 heures de sommeil et avec cela, nourris comme cela arrive parfois à la guerre et la marche continue de plus belle avec des efforts physiques les plus grands pour envelopper l’ennemi vers Compiegne. Nous nous heurtons au 94º qui a été repoussé avec de fortes pertes; plusieurs compagnies de ce régiment sont fondues et réduites à 40 hommes; nous cantonnons ici; mais quelque chose de bien! Dieu! quelles délices!... Nous faisons un brin de toilette, mangeons et buvons à cœur joie et songeons en rêve à vous là-bas!

Le 11 septembre, mouvement tournant vers Chaulny.... Nous arrivons en cantonnement d’alerte à Chaulny vieux repaire de brigands. Après quelques heures de sommeil, nouveau départ à 3 h. du matin. Le 12 septembre nous nous fortifions à 10 Klm de Chaulny dans des tranchées: il ne s’y passe pas longtemps que nous y sommes vivement bombardés par l’artillerie; à ce moment s’engage un violent combat d’artillerie. Vers 5 h. du soir, nous entrons dans l’action, mais nous ne pouvons avancer que jusqu’à une pente abrupte où nous restons couchés sous des torrents d’eau jusque dans la nuit....

... Malheureusement nous sommes encore trop faibles dans cette position; le rapport vient à l’instant que notre 2º Corps arrivera ou doit arriver dans l’après-midi: de ces sortes de promesses, on nous en fait toujours, mais? Celui qui va croire ou se laisser conter que les Français fuient devant quelques fusils ou canons allemands se trompe joliment et ne sait rien. Jusqu’à présent nous sommes obligés de dire que les Français sont un adversaire honorable que nous ne devons pas juger au-dessous de sa valeur. Ici, aussi, il se passe des choses qui ne devraient pas être; oui, des atrocités sont commises ici aussi, mais naturellement sur les Anglais et les Belges, tous sont abattus sans pardon à coups de fusil....