II.

La prorogation du Concile serait done la mesure la plus rationelle et la plus prudente. Mais les impatiences provoquées, enflammées de plus en plus par toute sorte de manœuvres, comment les contenir? Ces feuilles, ces écrits, cette propagande pieuse, qui les excitaient par la promesse d'une satisfaction prochaine, tout cela ne va-t-il pas devenir l'objet d'un mépris universel, pour avoir leurré si longtemps les âmes honnêtes et religieuses d'une espérance si lente à se réaliser? Mais que faire! Telle est la difficulté de la situation qu'on a si imprudemment créée. S'il faut que le Concile décide, il ne reste plus qu'à le proroger, pour qu'il puisse un peu plus tard reprendre ses travaux avec toute la patience et la liberté d'esprit qu'ils réclament: ou bien il faut qu'il les poursuive actuellement sans désemparer, jusqu'à ce qu'enfin tout soit mûr pour le jugement à prononcer.

Mais ici deux tristes réflexions se présentent à l'esprit. D'abord, quelle rigueur,—le mot n'est pas excessif, et on l'a entendu sortir de la bouche de bonnes femmes Romaines, au moment où les vénérables Pères faisaient cortège au Sauveur du monde porté en triomphe à la procession solennelle de la Fête-Dieu;—quelle rigueur ne serait-ce pas de retenir plus longtemps, dans cette saison de chaleurs accablantes, sous un climat que les Romains eux-mêmes se hâtent de fuir à cette époque de l'année, des vieillards épuisés par l'âge, par les infirmités, par les fatigues de tout genre, fatigues du corps, [pg 846] fatigues de l'esprit, angoisses de l'âme en présence des plus terribles dangers pour leurs troupeaux particuliers, pour l'Église universelle, pour la société tout entière; des vieillards qui sentent le poids énorme de cette responsabilité, qui entendent tous les jours la voix de l'opinion publique, et la voix plus puissante et plus pénétrante de la religion alarmée; des vieillards, parmi lesquels plusieurs ont déjà succombé, plusieurs autres sont atteints de maladie, tous sont privés de l'air vivifiant du pays natal, des soins particuliers que ne sauraient donner des mains étrangères, des consolations qu'un pasteur fidèle trouve toujours au milieu d'un peuple qui l'aime.

Les séances en Congrégation Générale, continuées presque tous les jours sans interruption, durent, depuis huit heures et demie du matin jusqu'à une heure de l'après-midi. Le devoir de la prière, la récitation de l'office canonial, la méditation des matières à discuter, la préparation des discours à prononcer, rien de tout cela ne peut être suspendu. Des jeunes gens robustes ne résisteraient pas longtemps à ce travail si multiplié, si continu, à l'effort d'une attention soutenue pendant les longues heures des séances conciliaires sur des questions qui ne pèsent pas uniquement sur la pensée, mais aussi et plus encore sur la conscience, et enfin à l'action accablante des fortes chaleurs, dont l'intensité, par l'agglomeration de six cents prélats, redouble sans mesure dans une salle d'ailleurs extrêmement incommode sous tous les rapports. On entend les plus vigoureux de corps et d'esprit déclarer qu'ils [pg 847] sont à bout de forces. Et l'on persisterait encore à les retenir!

Mais il y aurait encore là quelque chose de plus grave. Retenir les évêques jusqu'à ce qu'une définition de l'infaillibilité pontificale ait pu être rendue après une discussion parfaitement libre, et aussi longue qu'on doit l'augurer du nombre des orateurs inscrits et des questions graves et nombreuses qui se rattachent à cette définition, c'est leur dire: évêques, il faut vous résoudre à mourir ou à bâcler en toute hâte un jugement duquel dépendent les destinées de l'Église et du monde. Oui, mourez, accablées par l'ennui, la fatigue, le climat dévorant, l'âge et les infirmités; ou, si vous tenez à vivre encore, foulez aux pieds les règles les plus sacrées des conciles, sacrifiez votre conscience, et avec la vôtre celle de plusieurs millions d'âmes!

Sous le rapport de la liberté de discussion, bien des choses dans le Concile du Vatican ne ressemblent pas aux anciens Conciles Généraux, toujours vénérés dans l'Église. Au dedans, au dehors, un parti a exercé sur les Pères une pression toujours croissante. Au dedans, des règlements mal faits, des interruptions sans cause, dont le résultat inévitable était de décourager les hommes les plus fermes, et d'empêcher ou d'affaiblir la manifestation de la vérité; une certaine fraction de l'assemblée, turbulente, impétueuse, arrêtant par des murmures les prélats les plus vénérables dont la doctrine ne se pliait pas à ses idées; les présidents fermant les yeux sur ces faits et n'ayant de sévérités que pour les adversaires de l'infaillibilité; la discussion brusquement [pg 848] arrêtée au gré de ceux qu'elle déconcertait. Au dehors, des journalistes qui ne cessaient de prodiguer l'insulte aux évêques contraires à leurs opinions.

Rome est tout émue d'un fait récent concernant l'un des membres les plus éminents du Concile, le Cardinal Guidi, Archevêque de Bologne, précédemment religieux Dominicain, et très célèbre professeur de théologie dans la capitale du monde Chrétien. Il avait parlé dans le Concile sur la question de l'infaillibilité, exigeant pour celle des définitions pontificales le concours de l'épiscopat. Le jour même, il est mandé et admonesté du ton le plus sévère. “Saint-Père, a répondu le cardinal, j'ai dit aujourd'hui ce que j'ai enseigné au grand jour pendant plusieurs années à votre collège de la Minerve, sans que jamais personne ait trouvé cet enseignement repréhensible. L'orthodoxie de mon enseignement avait dû être attestée à votre Sainteté lorsqu'elle daigna me choisir pour aller à Vienne combattre certains docteurs allemands dont les principes ébranlaient les fondements de la foi catholique. Que mon discours d'aujourd'hui soit soumis à l'examen d'une commission de théologiens; je ne redoute pas ce jugement.” Des paroles menaçantes pour le cardinal ont terminé cet entretien. Le matin, après la séance, un prélat domestique disait dans la salle même du Concile: après un pareil discours, le cardinal devrait etre enfermé pendant dix jours dans un couvent pour y vaquer aux exercices spirituels.

La puissance absolue du Pape, son opinion visible, le pouvoir arbitraire qu'exercent les présidents, la pétulance [pg 849] de certains prélats, trop notoirement passionnés et violents; tout cela pèse sensiblement sur les membres les plus sages de l'assemblée qui ne peuvent s'empêcher de s'en plaindre avec tristesse dans des entretiens intimes. Faut-il s'étonner que plusieurs, le fait est très certain, expriment le désir d'un vote secret, s'il était possible?

C'est avec une douleur profonde que nous racontons toutes ces choses. Mais la situation de l'Église en ce moment est telle qu'on ne peut se dispenser de parler. Au Concile du Vatican se traite une question de l'ordre le plus élevé Chacun a le droit de savoir comment est conduit ce grand procès, qui est le procès de tous. Il s'agit de la paix du monde, il s'agit aussi de choses qui sont au-dessus de tous les intérêts périssables, de la foi, de la conscience et du salut éternel des âmes.