ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
SILVIA, LISETTE.
SILVIA.
Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? Pourquoi répondre de mes sentiments?
LISETTE.
C'est que j'ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleroient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu'il vous marie, si vous en avez quelque joie. Moi, je lui réponds qu'oui[3]; cela va tout de suite;[4] et il n'y a peut-être que vous de fille[5] au monde pour qui ce oui-là ne soit pas vrai. Le non n'est pas naturel.
SILVIA.
Le non n'est pas naturel? Quelle sotte naïveté! Le mariage auroit donc de grands charmes pour vous?
LISETTE.
Eh bien! c'est encore oui, par exemple.
SILVIA.
Taisez-vous; allez répondre vos impertinences ailleurs,[6] et sachez que ce n'est pas à vous à juger[7] de mon coeur par le vôtre.
LISETTE.
Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s'avise- t-il de n'être fait comme celui de personne?
SILVIA.
Je vous dis que, si elle osoit, elle m'appellerait une originale.[8]
LISETTE.
Si j'étois votre égale, nous verrions.
SILVIA.
Vous travaillez à me fâcher. Lisette.
LISETTE.
Ce n'est pas mon dessein. Mais, dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d'être mariée?
SILVIA.
Premièrement, c'est que tu n'as pas dit vrai: je ne m'ennuie pas d'être fille.
LISETTE.
Cela est encore tout neuf.[9]
SILVIA.
C'est qu'il n'est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.
LISETTE.
Quoi! vous n'épouserez pas celui qu'il vous destine?
SILVIA.
Que sais-je? Peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m'inquiète.
LISETTE.
On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde; qu'il est bien fait, aimable,[10] de bonne mine; qu'on ne peut pas avoir plus d'esprit; qu'on ne sauroit être d'un meilleur caractère. Que voulez-vous de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d'union[11] plus délicieuse?[12]
SILVIA.
Délicieuse? Que tu es folle, avec tes expressions!
LISETTE.
Ma foi! Madame, c'est qu'il est heureux qu'un amant de cette espèce-là veuille se marier dans les formes;[13] il n'y a presque point de fille, s'il lui faisoit la cour, qui ne fût en danger de l'épouser sans cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre[14] pour l'amour; sociable et spirituel, voilà pour l'entretien de la société. Pardi![15] tout en sera bon[16] dans cet homme-là; l'utile et l'agréable, tout s'y trouve.[17]
SILVIA.
Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu'il y ressemble; mais c'est un on dit, et je pourrais bien n'être pas de ce sentiment-là, moi. Il est bel homme, dit-on, et c'est presque tant pis.
LISETTE.
Tant pis! tant pis! mais voilà une pensée bien hétéroclite![18]
SILVIA.
C'est une pensée de très bon sens.[19] Volontiers un bel homme est fat; je l'ai remarqué.
LISETTE.
Oh! il a tort d'être fat, mais il a raison d'être beau.
SILVIA.
On ajoute qu'il est bien fait; passe.[20]
LISETTE.
Oui-da,[21] cela est pardonnable.
SILVIA.
De beauté[22] et de bonne mine, je l'en dispense; ce sont là des agréments superflus.
LISETTE.
Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.[24]
SILVIA.
Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme: en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense. On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l'esprit? N'en ai- je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde? C'est la douceur, la raison, l'enjouement même; il n'y a pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu'on leur trouve. Monsieur un tel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disoit-on tous les jours d'Ergaste. Aussi l'est-il[26] répondoit-on; je l'ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas d'un mot.[27] Oui, fiez-vous y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparoit un quart d'heure après, pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche, qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connoissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.
LISETTE.
Quel fantasque avec ses deux visages!
SILVIA.
N'est-on pas content de Léandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde:[28] c'est une âme[29] glacée, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connoît point, n'a point de commerce avec elle; elle n'est mariée qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d'ennui tout ce qui l'environne. N'est-ce pas là un mari bien amusant?
LISETTE.
Je gèle au récit que vous m'en faites. Mais Tersandre, par exemple?
SILVIA.
Oui, Tersandre! il venoit l'autre jour de s'emporter contre sa femme. J'arrive, on m'annonce: je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d'un air serein, dégagé; vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la plus badine; sa bouche et ses yeux rioient encore. Le fourbe! Voilà ce que c'est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre avec lui? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venoient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-être: voilà mon portrait à venir; je vais du moins risquer d'en être une copie. Elle me fit pitié, Lisette; si j'allois te faire pitié aussi? Cela est terrible! qu'en dis-tu? Songe à ce que c'est qu'un mari.
LISETTE.
Un mari? c'est un mari. Vous ne deviez pas finir par ce mot-là; il me raccommode avec tout le reste.[30]
SCÈNE II.
M, ORGON, SILVIA, LISETTE.
M. ORGON.
Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t'annoncer te fera-t-elle plaisir? Ton prétendu arrive aujourd'hui; son père me l'apprend par cette lettre-ci. Tu ne me réponds rien; tu me parois triste. Lisette de son côté baisse les yeux. Qu'est-ce que cela signifie? Parle donc, toi; de quoi s'agit-il?
LISETTE.
Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée qui se tient à l'écart; et puis le portrait d'une femme qui a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de pleurer; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de recueillement.
M. ORGON.
Que veut dire ce galimatias? Une âme, un portrait! Explique-toi donc: je n'y entends rien.
SILVIA.
C'est que j'entretenois Lisette du malheur d'une femme maltraitée par son mari; je lui citois celle de Tersandre, que je trouvai l'autre jour fort abattue, parce que son mari venoit de la quereller; et je faisois là- dessus mes réflexions.
LISETTE.
Oui, nous parlions d'une physionomie qui va et qui vient; nous disions qu'un mari porte un masque avec le monde, et une grimace[31] avec sa femme.
M. ORGON.
De tout cela,[32] ma fille, je comprends que le mariage t'alarme, d'autant plus que tu ne connois point Dorante.
LISETTE.
Premièrement, il est beau; et c'est presque tant pis.
M. ORGON.
Tant pis! Rêves-tu, avec ton tant pis?
LISETTE.
Moi, je dis ce qu'on m'apprend: c'est la doctrine de Madame; j'étudie sous elle.
M. ORGON.
Allons, allons, il n'est pas question de tout cela. Tiens, ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser. Dans le dernier voyage que je fis en province, j'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut à condition que[33] vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus. Je te défends toute complaisance à mon égard. Si Dorante ne te convient point, tu n'as qu'à le dire, et il repart; si tu ne lui convenois pas, il repart de même,
LISETTE.
Un duo de tendresse en décidera, comme à l'Opéra: «Vous me voulez, je vous veux; vite un notaire[34]!» ou bien: «M'aimez-vous? non; ni moi non plus, vite à cheval!»
M. ORGON.
Pour moi, je n'ai jamais vu Dorante: il étoit absent quand j'étois chez son père; mais, sur tout le bien[35] qu'on m'en a dit, je ne saurois craindre que vous vous remerciiez[36] ni l'un ni l'autre.
SILVIA.
Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute complaisance, et je vous obéirai.
M. ORGON.
Je te l'ordonne.
SILVIA.
Mais, si j'osois, je vous proposerois, sur une idée qui me vient, de m'accorder une grâce qui me tranquilliseroit tout à fait.
M. ORGON.
Parle … Si la chose est faisable, je te l'accorde.
SILVIA.
Elle est très faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos bontés.
M. ORGON.
Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez.
LISETTE.
Il n'y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.
M. ORGON.
Explique-toi, ma fille.
SILVIA.
Dorante arrive ici aujourd'hui…. Si je pouvois le voir, l'examiner un peu sans qu'il me connût! Lisette a de l'esprit, Monsieur; elle pourroit prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrois la sienne.
M. ORGON, à part.
Son idée est plaisante.[37] (Haut.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu me dis là. (A part.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque chose de bien singulier. Elle ne s'y attend pas elle-même…. (Haut.) Soit, ma fille, je te permets le déguisement. Es-tu bien sûre de soutenir le tien, Lisette?
LISETTE.
Moi, Monsieur? Vous savez qui je suis; essayez de m'en conter,[38] et manquez de respect, si vous l'osez, à cette contenance-ci. Voilà un échantillon des bons airs[39] avec lesquels je vous attends. Qu'en dites- vous? Hem? retrouvez-vous Lisette?
M. ORGON.
Comment donc! je m'y trompe actuellement moi-même. Mais il n'y a point de temps à perdre: va t'ajuster suivant ton rôle. Dorante peut nous surprendre. Hâtez-vous, et qu'on donne le mot à toute la maison.
SILVIA.
Il ne me faut presque qu'un tablier.[40]
LISETTE.
Et moi, je vais à ma toilette. Venez m'y coiffer, Lisette, pour vous accoutumer à vos fonctions…. Un peu d'attention à votre service, s'il vous plaît.
SILVIA.
Vous serez contente, marquise. Marchons!
SCÈNE III.
MARIO, M. ORGON, SILVIA.
MARIO.
Ma soeur, je te félicite de la nouvelle que j'apprends…. Nous allons voir ton amant, dit-on.
SILVIA.
Oui, mon frère, mais je n'ai pas le temps de m'arrêter: j'ai des affaires sérieuses, et mon père vous les dira. Je vous quitte.
SCÈNE IV.
M. ORGON, MARIO.
M. ORGON.
Ne l'amusez pas,[41] Mario; venez, vous saurez de quoi il s'agit.
MARIO.
Qu'y a-t-il de nouveau, Monsieur?
M. ORGON.
Je commence par vous recommander d'être discret sur ce que je vais vous dire, au moins.
MARIO.
Je suivrai vos ordres.
M. ORGON.
Nous verrons Dorante aujourd'hui; mais nous ne le verrons que déguisé.
MARIO.
Déguisé! Viendra-t-il en partie de masque?[42] lui donnerez-vous le bal?
M. ORGON.
Écoutez l'article[43] de la lettre du père. Hum!… _Je ne sais, au reste, ce que vous penserez d'une imagination[44] qui est venue à mon fils: elle est bizarre, il en convient lui-même; mais le motif est pardonnable et même délicat: c'est qu'il m'a prié de lui permettre de n'arriver d'abord chez vous que sous la figure[45] de son valet, qui, de son côté, fera le personnage de son maître.
MARIO.
Ah! ah! cela sera plaisant.[46]
M. ORGON.
Écoutez le reste: Mon fils sait combien l'engagement qu'il va prendre est sérieux, et il espère, dit-il, sous ce déguisement de peu de durée, saisir quelques traits du caractère de notre future[47] et la mieux connaître, pour se régler ensuite sur ce qu'il doit faire, suivant la liberté que nous sommes convenus de leur laisser. Pour moi, qui m'en fie bien à ce que vous m'avez dit de votre aimable fille, j'ai consenti à tout, en prenant la précaution de vous avertir, quoiqu'il m'ait demandé le secret de votre côté. Vous en userez là-dessus avec la future comme vous le jugerez à propos…. Voilà ce que le père m'écrit. Ce n'est pas le tout;[48] voici ce qui arrive: c'est que votre soeur, inquiète de son côté sur le chapitre[49] de Dorante, dont elle ignore le secret, m'a demandé de jouer ici la même comédie, et cela, précisément pour observer Dorante, comme Dorante veut l'observer. Qu'en dites-vous? Savez-vous rien de plus particulier que cela? Actuellement la maîtresse et la suivante se travestissent. Que me conseillez-vous, Mario? Avertirai-je votre soeur, ou non?
MARIO.
Ma foi, Monsieur, puisque les choses prennent ce train-là, je ne voudrois pas les déranger, et je respecterois l'idée qui leur est inspirée[50] à l'un et à l'autre. Il faudra bien qu'ils se parlent souvent tous deux sous ce déguisement. Voyons si leur coeur ne les avertiroit[51] pas de ce qu'ils valent. Peut-être que Dorante prendra du goût pour ma soeur, toute soubrette qu'elle sera, et cela seroit charmant pour elle.
M. ORGON.
Nous verrons un peu comment elle se tirera d'intrigue.[52]
MARIO.
C'est une aventure qui ne sauroit manquer de nous divertir. Je veux me trouver au début et les agacer[53] tous deux.
SCÈNE V.
SILVIA, M. ORGON, MARIO.
SILVIA.
Me voilà, Monsieur: ai-je mauvaise grâce en femme de chambre? Et vous, mon frère, vous savez de quoi il s'agit, apparemment… Comment me trouvez- vous?
MARIO.
Ma foi, ma soeur, c'est autant de pris que le valet;[54] mais tu pourrois bien aussi escamoter Dorante à ta maîtresse.
SILVIA.
Franchement, je ne haïrois pas de lui plaire sous le personnage que je joue; je ne serois pas fâchée de subjuguer sa raison, de l'étourdir[55] un peu sur la distance qu'il y aura de lui à moi. Si mes charmes font ce coup-là, ils me feront plaisir; je les estimerai. D'ailleurs, cela m'aiderait à déméler Dorante. A l'égard de son valet, je ne crains pas ses soupirs; ils n'oseront m'aborder; il y aura quelque chose dans ma physionomie qui inspirera plus de respect que d'amour à ce faquin-là.
MARIO.
Allons, doucement, ma soeur: ce faquin-là sera votre égal…
M. ORGON.
Et ne manquera pas de t'aimer.
SILVIA.
Eh bien! l'honneur de lui plaire ne me sera pas inutile. Les valets sont naturellement indiscrets; l'amour est babillard, et j'en ferai l'historien de son maître.
UN VALET.
Monsieur, il vient d'arriver un domestique qui demande à vous parler; il est suivi d'un crocheteur[56] qui porte une valise.
M. ORGON.
Qu'il entre: c'est sans doute le valet de Dorante. Son maître peut être resté au bureau pour affaires. Où est Lisette?
SILVIA.
Lisette s'habille, et dans son miroir[57] nous trouve très imprudents de lui livrer Dorante; elle aura bientôt fait.
M. ORGON.
Doucement! on vient.
SCENE VI.
DORANTE en valet, M. ORGON, SILVIA, MARIO.
DORANTE.
Je cherche M. Orgon: n'est-ce pas à lui que j'ai l'honneur de faire la révérence?
M. ORGON.
Oui, mon ami, c'est à lui-même.
DORANTE.
Monsieur, vous avez sans doute reçu de nos nouvelles; j'appartiens à monsieur Dorante, qui me suit, et qui m'envoie toujours[58] devant, vous assurer de ses respects, en attendant qu'il vous en assure lui-même.
M. ORGON.
Tu fais ta commission de fort bonne grâce. Lisette, que dis-tu de ce garçon-là?
SILVIA.
Moi, Monsieur, je dis qu'il est bien venu,[59] et qu'il promet.
DORANTE.
Vous avez bien de la bonté; je fais du mieux qu'il m'est possible.
MARIO.
Il n'est pas mal tourné, au moins: ton coeur n'a qu'à se bien tenir,[60]
Lisette.
SILVIA.
Mon coeur! c'est bien des affaires.[61]
DORANTE.
Ne vous fâchez pas, Mademoiselle; ce que dit Monsieur ne m'en fait point accroire.[62]
SILVIA.
Cette modestie-là me plaît; continuez de même.
MARIO.
Fort bien! Mais il me semble que ce nom de Mademoiselle qu'il te donne est bien sérieux.[63] Entre gens comme vous, le style des compliments ne doit pas être si grave; vous seriez toujours sur le qui-vive:[64] allons, traitez-vous plus commodément.[65] Tu as nom[66] Lisette; et toi, mon garçon, comment t'appelles-tu?
DORANTE.
Bourguignon, Monsieur, pour vous servir.
SILVIA.
Eh bien! Bourguignon, soit.
DORANTE.
Va donc pour Lisette;[67] je n'en serai pas moins votre serviteur.
MARIO.
Votre serviteur! Ce n'est point encore là votre jargon: c'est «ton serviteur» qu'il faut dire.
M. ORGON.
Ah! ah! ah! ah!
SILVIA, bas à Mario.
Vous me jouez, mon frère.
DORANTE.
A l'égard du tutoiement, j'attends les ordres de Lisette.
SILVIA.
Fais comme tu voudras, Bourguignon; voilà la glace rompue, puisque cela divertit ces messieurs.
DORANTE.
Je t'en remercie, Lisette; et je réponds sur le champ à l'honneur que tu me fais.
M. ORGON.
Courage, mes enfants! Si vous commencez à vous aimer vous voilà débarrassés des cérémonies.
MARIO.
Oh! doucement! S'aimer, c'est une autre affaire: vous ne savez peut-être pas que j'en veux au coeur de Lisette,[68] moi qui vous parle. 11 est vrai qu'il m'est cruel; mais je ne veux pas que Bourguignon aille sur mes brisées.[69]
SILVIA.
Oui! le prenez-vous sur ce ton-là? Et moi, je veux que Bourguignon m'aime.
DORANTE.
Tu te fais tort de dire «je veux,» belle Lisette; tu n'as pas besoin d'ordonner pour être servie.
MARIO.
Monsieur Bourguignon, vous avez pillé cette galanterie-là quelque part.
DORANTE.
Vous avez raison, Monsieur, c'est dans ses yeux que je l'ai prise.
MARIO.
Tais-toi, c'est encore pis: je te défends d'avoir tant d'esprit.
SILVIA.
Il ne l'a pas à vos dépens, et, s'il en trouve dans mes yeux, il n'a qu'à prendre.
M. ORGON.
Mon fils, vous perdrez votre procès;[70] retirons-nous. Dorante va venir, allons le dire à ma fille; et vous, Lisette, montrez à ce garçon l'appartement de son maître. Adieu, Bourguignon.
DORANTE.
Monsieur, vous me faites trop d'honneur.
SCÈNE VII.
SILVIA, DORANTE.
SILVIA, à part.
Ils se donnent la comédie;[71] n'importe, mettons tout à profit. Ce garçon-ci n'est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l'aura.[72] II va m'en conter:[73] laissons-le dire, pourvu qu'il m'instruise.
DORANTE, à part.
Cette fille-ci m'étonne! Il n'y a point de femme au monde à qui sa physionomie ne fît honneur: lions connoissance avec elle…. (Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical,[74] et que nous avons abjuré les façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle? Elle est bien hardie d'oser avoir une femme de chambre comme toi!
SILVIA.
Bourguignon, cette question-là m'annonce que, suivant la coutume, tu arrives avec l'intention de me dire des douceurs: n'est-il pas vrai?
DORANTE.
Ma foi, je n'étois pas venu dans ce dessein-là, je te l'avoue; tout valet que je suis, je n'ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes: je n'aime pas l'esprit domestique; mais, à ton égard, c'est une autre affaire. Comment donc! tu me soumets; je suis presque timide; ma familiarité n'oseroit s'apprivoiser avec toi; j'ai toujours envie d'ôter mon chapeau[75] de dessus ma tête, et, quand je te tutoie, il me semble que je joue:[76] enfin j'ai un penchant à te traiter avec des respects qui te feroient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc, avec ton air de princesse?
SILVIA.
Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est précisément l'histoire de tous les valets qui m'ont vue.
DORANTE.
Ma foi, je ne serois pas surpris quand ce seroit aussi l'histoire de tous les maîtres.
SILVIA.
Le trait est joli, assurément; mais, je te le répète encore, je ne suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.
DORANTE.
C'est-à-dire que ma parure ne te plaît pas?
SILVIA.
Non, Bourguignon; laissons-la l'amour, et soyons bons amis.
DORANTE.
Rien que cela? Ton petit traité n'est composé que de deux clauses impossibles.
SILVIA, à part.
Quel homme pour un valet! (Haut.) Il faut pourtant qu'il s'exécute; on m'a prédit que je n'épouserai jamais qu'un homme de condition, et j'ai juré depuis de n'en écouter jamais d'autres.
DORANTE.
Parbleu! cela est plaisant![77] Ce que tu as juré pour homme, je l'ai juré pour femme, moi: j'ai fait serment de n'aimer sérieusement qu'une fille de condition.
SILVIA.
Ne t'écarte donc pas de ton projet.
DORANTE.
Je ne m'en écarte peut-être pas tant que nous le croyons: tu as l'air bien distingué, et l'on est quelquefois fille de condition sans le savoir.
SILVIA.
Ah! ha! ha! Je te remercierois de ton éloge si ma mère n'en faisoit pas les frais.
DORANTE.
Eh bien! venge-t-en sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour cela.
SILVIA, à part.
Il le mériteroit. (Haut.) Mais ce n'est pas là de quoi il est question: trêve de badinage. C'est un homme de condition qui m'est prédit pour époux, et je n'en rabattrai rien.
DORANTE.
Parbleu! si j'étois tel, la prédiction me menacerait; j'aurois peur de la vérifier. Je n'ai pas de foi à l'astrologie, mais j'en ai beaucoup à ton visage.
SILVIA, à part.
Il ne tarit point. (Haut.) Finiras-tu? Que t'importe la prédiction, puisqu'elle t'exclut?
DORANTE.
Elle n'a pas prédit que je ne t'aimerois point.
SILVIA.
Non, mais elle a dit que tu n'y gagnerois rien; et moi, je te le confirme.
DORANTE.
Tu fais fort bien, Lisette: cette fierté-là te va à merveille, et, quoiqu'elle me fasse mon procès,[78] je suis pourtant bien aise de te la voir; je te l'ai souhaitée d'abord que[79] je t'ai vue: il te falloit encore cette grâce-là, et je me console d'y perdre, parce que tu y gagnes.
SILVIA, à part.
Mais, en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j'en aie…[80] (Haut.) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi?
DORANTE.
Le fils d'honnêtes gens qui n'étoient pas riches.
SILVIA.
Va, je te souhaite de bon coeur une meilleure situation que la tienne, et je voudrois pouvoir y contribuer; la fortune a tort avec toi.[81]
DORANTE.
Ma foi! l'amour a plus de tort[82] qu'elle: j'aimerois mieux qu'il me fût permis de te demander ton coeur que d'avoir tous les biens du monde.
SILVIA, à part.
Nous voilà, grâce au Ciel, en conversation réglée. (Haut.) Bourguignon, je ne saurois me fâcher des discours que tu me tiens; mais, je t'en prie, changeons d'entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler d'amour, je pense?
DORANTE.
Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir, toi.
SILVIA.
Ahi! je me fâcherai; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse là ton amour.
DORANTE.
Quitte donc ta figure.
SILVIA, à part.
A la fin, je crois qu'il m'amuse…[83] (Haut.) Eh bien! Bourguignon, tu ne veux donc pas finir? Faudra-t-il que je te quitte? (A part.) Je devrois déjà l'avoir fait.
DORANTE.
Attends, Lisette, je voulois moi-même te parler d'autre chose; mais je ne sais plus ce que c'est.
SILVIA.
J'avois de mon côté quelque chose à te dire, mais tu m'as fait perdre mes idées aussi, à moi.
DORANTE.
Je me rappelle de[84] t'avoir demandé si ta maîtresse te valoit.
SILVIA.
Tu reviens à ton chemin par un détour: adieu.
DORANTE.
Et non, te dis-je, Lisette; il ne s'agit ici que de mon maître.
SILVIA.
Eh bien! soit: je voulois te parler de lui aussi, et j'espère que tu voudras bien me dire confidemment[85] ce qu'il est. Ton attachement pour lui m'en donne bonne opinion: il faut qu'il ait du mérite, puisque tu le sers.
DORANTE.
Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là, par exemple?
SILVIA.
Veux-tu bien ne prendre pas garde[86] à l'imprudence que j'ai eue de le dire?
DORANTE.
Voilà encore de ces réponses qui m'emportent! Fais comme tu voudras, je n'y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par tout ce qu'il y a de plus aimable au monde.
SILVIA.
Et moi je voudrois bien savoir comment il se fait que j'ai la bonté de t'écouter, car, assurément, cela est singulier!
DORANTE.
Tu as raison, notre aventure est unique.
SILVIA, à part.
Malgré tout ce qu'il m'a dit, je ne suis point partie, je ne pars point, me voilà encore, et je réponds! En vérité, cela passe la raillerie. (Haut.) Adieu.
DORANTE.
Achevons donc ce que nous voulions dire.
SILVIA.
Adieu, te dis-je; plus de quartier. Quand ton maître sera venu, je tâcherai, en faveur de[87] ma maîtresse, de le connoître par moi-même, s'il en vaut la peine. En attendant, tu vois cet appartement: c'est le vôtre.
DORANTE.
Tiens! voici mon maître.
SCÈNE VIII.
DORANTE, SILVIA, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Ah! te voilà, Bourguignon? Mon porte-manteau[88] et toi, avez-vous été bien reçus ici?
DORANTE.
Il n'étoit pas possible qu'on nous reçût mal, Monsieur.
ARLEQUIN.
Un domestique là-bas m'a dit d'entrer ici, et qu'on alloit avertir mon beau-père, qui étoit avec ma femme.
SILVIA.
Vous voulez dire monsieur Orgon et sa fille, sans doute, Monsieur?
ARLEQUIN.
Et oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut.[89] Je viens pour épouser, et ils m'attendent pour être mariés; cela est convenu; il ne manque plus que la cérémonie, qui est une bagatelle.
SILVIA.
C'est une bagatelle qui vaut bien la peine qu'on y pense.
ARLEQUIN.
Oui; mais, quand on y a pensé, on n'y pense plus.
SILVIA, bas à Dorante.
Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble.
ARLEQUIN.
Que dites-vous là à mon valet, la belle?[90]
SILVIA.
Rien: je lui dis seulement que je vais faire descendre[91] monsieur Orgon.
ARLEQUIN.
Et pourquoi ne pas dire mon beau-père, comme moi?
SILVIA.
C'est qu'il ne l'est pas encore.
DORANTE.
Elle a raison, Monsieur: le mariage n'est pas fait.
ARLEQUIN.
Eh bien! me voilà pour le faire.
DORANTE.
Attendez donc qu'il soit fait.
ARLEQUIN.
Pardi! voilà bien des façons pour un beau-père de la veille ou du lendemain![92]
SILVIA.
En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être mariée ou ne l'être pas? Oui, Monsieur, nous avons tort, et je cours informer votre beau-père de votre arrivée.
ARLEQUIN.
Et ma femme aussi, je vous prie. Mais, avant que de[93] partir, dites-moi une chose: vous qui êtes si jolie, n'êtes-vous pas la soubrette de l'hôtel?[94]
SILVIA.
Vous l'avez dit.
ARLEQUIN.
C'est fort bien fait; je m'en réjouis. Croyez-vous que je plaise ici?
Comment me trouvez-vous?
SILVIA.
Je vous trouve … plaisant[95].
ARLEQUIN.
Bon, tant mieux; entretenez-vous dans ce sentiment-là, il pourra trouver sa place.
SILVIA.
Vous êtes bien modeste de vous en contenter. Mais je vous quitte; il faut qu'on ait oublié d'avertir votre beau-père, car assurément il seroit venu; et j'y vais.
ARLEQUIN.
Dites-lui que je l'attends avec affection.
SILVIA, à part.
Que le sort est bizarre! Aucun de ces deux hommes n'est à sa place.
SCÈNE IX.
DORANTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Eh bien! Monsieur, mon commencement va bien: je plais déjà à la soubrette.
DORANTE.
Butor que tu es!
ARLEQUIN.
Pourquoi donc? Mon entrée est si gentille!
DORANTE.
Tu m'avois tant promis de laisser là tes façons de parler sottes et triviales! Je t'avois donné de si bonnes instructions! Je ne t'avois recommandé que d'être sérieux. Va, je vois bien que je suis un étourdi de m'en être fié à toi.[96]
ARLEQUIN.
Je ferai encore mieux dans les suites,[97] et, puisque le sérieux n'est pas suffisant, je donnerai du mélancolique;[98] je pleurerai, s'il le faut.
DORANTE.
Je ne sais plus où j'en suis; cette aventure-ci m'étourdit. Que faut-il que je fasse?
ARLEQUIN.
Est-ce que la fille n'est pas plaisante?[99]
DORANTE.
Tais-toi; voici monsieur Orgon qui vient.
SCÈNE X.
M. ORGON, DORANTE, ARLEQUIN.
M. ORGON.
Mon cher Monsieur, je vous demande mille pardons de vous avoir fait attendre; mais ce n'est que de cet instant[100] que j'apprends que vous êtes ici.
ARLEQUIN.
Monsieur, mille pardons, c'est beaucoup trop, et il n'en faut qu'un quand on n'a fait qu'une faute: au surplus, tous mes pardons sont à votre service.
M. ORGON.
Je tâcherai de n'en avoir pas besoin.
ARLEQUIN.
Vous êtes le maître, et moi votre serviteur.
M. ORGON.
Je suis, je vous assure, charmé de vous voir, et je vous attendois avec impatience.
ARLEQUIN.
Je serois d'abord venu ici avec Bourguignon; mais, quand on arrive de voyage, vous savez qu'on est si mal bâti![101] et j'étois bien aise de me présenter dans un état plus ragoûtant.[102]
M. ORGON.
Vous y avez fort bien réussi. Ma fille s'habille; elle a été un peu indisposée. En attendant qu'elle descende, voulez-vous vous rafraîchir?
ARLEQUIN.
Oh! je n'ai jamais refusé de trinquer[103] avec personne.
M. ORGON.
Bourguignon, ayez soin de vous, mon garçon.
ARLEQUIN.
Le gaillard est gourmet: il boira du meilleur.
M. ORGON.
Qu'il ne l'épargne pas.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
LISETTE, M. ORGON.
M. ORGON.
Eh bien! que me veux-tu, Lisette?
LISETTE.
J'ai à vous entretenir un moment.
M. ORGON.
De quoi s'agit-il?
LISETTE.
De vous dire l'état où sont les choses, parce qu'il est important que vous en soyez éclairci, afin que vous n'ayez point à vous plaindre de moi.
M. ORGON.
Ceci est donc bien sérieux?
LISETTE.
Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de mademoiselle Silvia; moi-même je l'ai trouvé d'abord sans conséquence, mais je me suis trompée.
M. ORGON.
Et de quelle conséquence est-il donc?
LISETTE.
Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même; mais, malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre[104] à ce qui arrive, votre prétendu gendre[105] n'aura plus de coeur à donner à mademoiselle votre fille. Il est temps qu'elle se déclare, cela presse: car, un jour plus tard, je n'en réponds plus.
M. ORGON.
Eh! d'où vient qu'il ne voudra plus de ma fille? Quand il la connoîtra, te défies-tu de ses charmes?
LISETTE.
Non; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu'ils vont leur train,[106] et que je ne vous conseille pas de les laisser faire.
M. ORGON.
Je vous en fais mes compliments Lisette. (Il rit.) Ah! ah! ah!
LISETTE.
Nous y voilà:[107] vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi.
J'en suis fâchée, car vous y serez pris.
M. ORGON.
Ne t'en embarrasse pas, Lisette; va ton chemin.
LISETTE.
Je vous le répète encore, le coeur de Dorante va bien vite. Tenez, actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m'aimera, il m'adorera demain. Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût,[108] vous en direz ce qu'il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d'être.[109] Voyez-vous, demain je me garantis adorée.
M. ORGON.
Eh bien! que vous importe? S'il vous aime tant, qu'il vous épouse.
LISETTE.
Quoi! vous ne l'en empêcheriez pas?
M. ORGON.
Non, d'homme d'honneur,[110] si tu le mènes jusque là.
LISETTE.
Monsieur, prenez-y garde. Jusqu'ici je n'ai pas aidé à mes appâts, je les ai laissé faire tout seuls, j'ai ménagé sa tête:[111] si je m'en mêle, je la renverse, il n'y aura plus de remède.
M. ORGON.
Renverse, ravage, brûle, enfin épouse, je te le permets, si tu le peux.
LISETTE.
Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.
M. ORGON.
Mais, dis-moi, ma fille t'a-t-elle parlé? Que pense-t-elle de son prétendu?
LISETTE.
Nous n'avons encore guère trouvé le moment[112] de nous parler, car ce prétendu m'obsède; mais, à vue de pays,[113] je ne la crois pas contente; je la trouve triste, rêveuse, et je m'attends bien qu'elle me priera de le rebuter.
M. ORGON.
Et moi, je te le défends. J'évite de m'expliquer avec elle; j'ai mes raisons pour faire durer ce déguisement: je veux qu'elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouberne-t-il? ne se mêle-t-il pas d'aimer ma fille?
LISETTE.
C'est un original: j'ai remarqué qu'il fait l'homme de conséquence avec elle, parce qu'il est bien fait;[114] il la regarde, et soupire.
M. ORGON.
Et cela la fâche.
LISETTE.
Mais… elle rougit.
M. ORGON.
Bon, tu te trompes: les regards d'un valet ne l'embarrassent pas jusque là.[115]
LISETTE.
Monsieur, elle rougit.
M. ORGON.
C'est donc d'indignation.
LISETTE.
A la bonne heure.[116]
M. ORGON.
Eh bien! quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la prévenir contre son maître; et, si elle se fâche, ne t'en inquiète point: ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.
SCENE II.
LISETTE, ARLEQUIN, M. ORGON.
ARLEQUIN.
Ah! je vous trouve, merveilleuse dame! je vous demandois à tout le monde.
Serviteur, cher beau-père, ou peu s'en faut.
M. ORGON.
Serviteur. Adieu, mes enfants: je vous laisse ensemble; il est bon que vous vous aimiez un peu avant que de[117] vous marier.
ARLEQUIN.
Je ferois bien ces deux besognes-là à la fois, moi.
M. ORGON.
Point d'impatience. Adieu.
SCÈNE III.
LISETTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Madame, il dit que je ne m'impatiente pas; il en parle bien à son aise, le bonhomme!
LISETTE.
J'ai de la peine à croire qu'il vous en coûte tant d'attendre, Monsieur; c'est par galanterie que vous faites l'impatient: à peine êtes-vous arrivé. Votre amour ne sauroit être bien fort: ce n'est tout au plus qu'un amour naissant.
ARLEQUIN.
Vous vous trompez, prodige de nos jours: un amour de votre façon[118] ne reste pas longtemps au berceau; votre premier coup d'oeil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l'a rendu grand garçon. Tâchons de l'établir au plus vite; ayez soin de lui, puisque vous êtes sa mère.
LISETTE.
Trouvez-vous qu'on le maltraite? est-il si abandonné?
ARLEQUIN.
En attendant qu'il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main blanche pour l'amuser un peu.
LISETTE.
Tenez donc, petit importun, puisqu'on ne sauroit avoir la paix qu'en vous amusant.
ARLEQUIN, lui baisant la main.
Cher joujou de mon âme! cela me réjouit comme du vin délicieux. Quel dommage de n'en avoir que roquille![119]
LISETTE.
Allons, arrêtez-vous; vous êtes trop avide.
ARLEQUIN.
Je ne demande qu'à me soutenir, en attendant que je vive.
LISETTE.
Ne faut-il pas avoir de la raison?
ARLEQUIN.
De la raison! Hélas! je l'ai perdue; vos beaux yeux sont les filous qui me l'ont volée.
LISETTE.
Mais est-il possible que vous m'aimiez tant? Je ne saurois me le persuader.
ARLEQUIN.
Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi, mais je vous aime comme un perdu,[120] et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste.
LISETTE.
Mon miroir ne servirait qu'à me rendre plus incrédule.
ARLEQUIN.
Ah! mignonne, adorable! votre humilité ne seroit donc qu'une hypocrite!
LISETTE.
Quelqu'un vient à nous: c'est votre valet.
SCÈNE IV.
DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE.
DORANTE.
Monsieur, pourrois-je vous entretenir un moment?
ARLEQUIN.
Non: maudite soit la valetaille[121] qui ne sauroit nous laisser en repos!
LISETTE.
Voyez ce qu'il vous veut, Monsieur.
DORANTE.
Je n'ai qu'un mot à vous dire.
ARLEQUIN.
Madame, s'il en dit deux, son congé sera[122] le troisième. Voyons!
DORANTE, bas à Arlequin.
Viens donc, impertinent![123]
ARLEQUIN, bas à Dorante.
Ce sont des injures, et non pas des mots, cela… (A Lisette) Ma reine, excusez.
LISETTE.
Faites, faites.
DORANTE.
Débarrasse-moi de tout ceci.[124] Ne te livre point;[125] parois sérieux et rêveur, et même mécontent: entends-tu?
ARLEQUIN.
Oui, mon ami; ne vous inquiétez pas, et retirez-vous.
SCÈNE V.
ARLEQUIN, LISETTE.
ARLEQUIN.
Ah! Madame! sans lui j'allois vous dire de belles choses, et je n'en trouverai plus que de communes à cette heure, hormis mon amour, qui est extraordinaire. Mais, à propos de mon amour, quand est-ce que le vôtre lui tiendra compagnie?
LISETTE.
Il faut espérer que cela viendra.
ARLEQUIN.
Et croyez-vous que cela vienne?
LISETTE.
La question est vive:[126] savez-vous bien que vous m'embarrassez?
ARLEQUIN.
Que voulez-vous? je brûle, et je crie au feu.
LISETTE.
S'il m'étoit permis de m'expliquer si vite…
ARLEQUIN.
Je suis du sentiment que vous le pouvez en conscience.
LISETTE.
La retenue de mon sexe ne le veut pas.
ARLEQUIN.
Ce n'est donc pas la retenue d'à présent, qui donne bien d'autres permissions.
LISETTE.
Mais que me demandez-vous?
ARLEQUIN.
Dites-moi un petit brin[127] que vous m'aimez. Tenez, je vous aime, moi.
Faites l'écho: répétez, Princesse.
LISETTE.
Quel insatiable! Eh bien! Monsieur, je vous aime.
ARLEQUIN.
Eh bien! Madame, je me meurs, mon bonheur me confond, j'ai peur d'en courir les champs.[128] Vous m'aimez! cela est admirable!
LISETTE.
J'aurois lieu, à mon tour, d'être étonnée de la promptitude de votre hommage. Peut-être m'aimerez-vous moins quand nous nous connoîtrons mieux.
ARLEQUIN.
Ah! Madame, quand nous en serons là, j'y perdrai beaucoup, il y aura bien à décompter.[129]
LISETTE.
Vous me croyez plus de qualités que je n'en ai.
ARLEQUIN.
Et vous, Madame, vous ne savez pas les miennes, et je ne devrois vous parler qu'à genoux.
LISETTE.
Souvenez-vous qu'on n'est pas les maîtres[130] de son sort.
ARLEQUIN.
Les pères et mères font tout à leur tête.[131]
LISETTE.
Pour moi, mon coeur vous auroit choisi, dans quelque état que vous eussiez été.
ARLEQUIN.
Il a beau jeu[132] pour me choisir encore.
LISETTE.
Puis-je me flatter que vous êtes de même à mon égard?
ARLEQUIN.
Hélas! quand vous ne seriez que Perrette ou Margot,[133] quand je vous aurois vue, le martinet à la main, descendre à la cave, vous auriez toujours été ma princesse.
LISETTE.
Puissent de si beaux sentiments être durables!
ARLEQUIN.
Pour les fortifier de part et d'autre, jurons-nous de nous aimer toujours, en dépit de toutes les fautes d'orthographe[134] que vous aurez faites sur mon compte.
LISETTE.
J'ai plus d'intérêt à ce serment-là que vous, et je le fais de tout mon coeur.
ARLEQUIN se met à genoux.
Votre bonté m'éblouit, et je me prosterne devant elle.
LISETTE.
Arrêtez-vous! Je ne saurais vous souffrir dans cette posture-là; je serois ridicule de vous y laisser: levez-vous. Voilà encore quelqu'un.
SCÈNE VI.
LISETTE, ARLEQUIN, SILVIA.
LISETTE.
Que voulez-vous, Lisette?
SILVIA.
J'aurois à vous parler, Madame.
ARLEQUIN.
Ne voilà-t-il pas![135] Hé! ma mie,[136] revenez dans un quart d'heure, allez: les femmes de chambre de mon pays n'entrent point qu'on ne les appelle.[137]
SILVIA.
Monsieur, il faut que je parle à Madame.
ARLEQUIN.
Mais voyez l'opiniâtre soubrette! Reine de ma vie, renvoyez-la. Retournez- vous en, ma fille; nous avons ordre de nous aimer avant qu'on nous marie; n'interrompez point nos fonctions.
LISETTE.
Ne pouvez-vous pas revenir dans un moment, Lisette?
SILVIA.
Mais, Madame…
ARLEQUIN.
Mais, ce mais-là n'est bon qu'à me donner la fièvre.
SILVIA, à part.
Ah! le vilain homme! (Haut.) Madame, je vous assure que cela est pressé.
LISETTE.
Permettez donc que je m'en défasse, Monsieur.
ARLEQUIN.
Puisque le diable le veut,[138] et elle aussi… Patience… je me promènerai en attendant qu'elle ait fait. Ah! Les sottes gens que nos gens!
SCÈNE VII.
SILVIA, LISETTE.
SILVIA.
Je vous trouve admirable[139] de ne pas le renvoyer tout d'un coup et de me faire essuyer les brutalités de cet animal-là!
LISETTE.
Pardi! Madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois: il faut que je paroisse ou la maîtresse ou la suivante, que j'obéisse ou que j'ordonne.
SILVIA.
Fort bien; mais, puisqu'il n'y est plus, écoutez-moi comme votre maîtresse. Vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.
LISETTE.
Vous n'avez pas eu le temps de l'examiner beaucoup.
SILVIA.
Etes-vous folle, avec votre examen? Est-il nécessaire de le voir deux fois pour juger du peu de convenance? En un mot, je n'en veux point. Apparemment que mon père n'approuve pas la répugnance qu'il me voit, car il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c'est à vous à me tirer tout doucement d'affaire en témoignant adroitement à ce jeune homme que vous n'êtes pas dans le goût de l'épouser.
LISETTE.
Je ne saurois, Madame.
SILVIA.
Vous ne sauriez? Et qu'est-ce qui vous en empêche?
LISETTE.
Monsieur Orgon me l'a défendu.
SILVIA.
Il vous l'a défendu! Mais je ne reconnois point mon père à ce procédé-là!
LISETTE.
Positivement défendu.
SILVIA.
Eh bien! je vous charge de lui dire mes dégoûts et de l'assurer qu'ils sont invincibles. Je ne saurois me persuader qu'après cela il veuille pousser les choses plus loin.
LISETTE.
Mais, Madame, le futur, qu'a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant?
SILVIA.
Il me déplaît, vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.
LISETTE.
Donnez-vous le temps de voir ce qu'il est: voilà tout ce qu'on vous demande.
SILVIA.
Je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage.
LISETTE.
Son valet, qui fait l'important, ne vous auroit-il point gâté l'esprit sur son compte?[140]
SILVIA.
Hum! la sotte! son valet a bien affaire ici!
LISETTE.
C'est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.
SILVIA.
Finissez vos portraits, on n'en a que faire.[141] J'ai soin que ce valet me parle peu, et, dans le peu qu'il m'a dit, il ne m'a jamais rien dit que de très sage.
LISETTE.
Je crois qu'il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites pour faire briller son bel esprit.
SILVIA.
Mon déguisement ne m'expose-t-il pas à m'entendre dire de jolies choses! A qui en avez-vous? D'où vous vient la manie d'imputer à ce garçon une répugnance à laquelle il n'a point de part? Car enfin vous m'obligez à le justifier: il n'est pas question de le brouiller avec son maître, ni d'en faire un fourbe pour me faire une imbécile, moi qui écoute ses histoires.
LISETTE.
Oh! Madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu'à vous fâcher, je n'ai plus rien à dire.
SILVIA.
Dès que je le défends sur ce ton-là! Qu'est-ce que c'est que le ton dont vous dites cela vous-même? Qu'entendez-vous par ce discours? Que se passe-t-il dans votre esprit?
LISETTE.
Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes, et que je ne conçois rien à votre aigreur. Eh bien! si ce valet n'a rien dit, à la bonne heure; il ne faut pas vous emporter pour le justifier; je vous crois, voilà qui est fini; je ne m'oppose pas à la bonne opinion que vous en avez, moi.
SILVIA.
Voyez-vous le mauvais esprit! comme elle tourne les choses! Je me sens dans une indignation… qui… va jusqu'aux larmes.
LISETTE,
En quoi donc,[142] Madame? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis?
SILVIA.
Moi, j'y entends finesse! moi, je vous querelle pour lui! j'ai bonne opinion de lui! Vous me manquez de respect jusque là! Bonne opinion, juste Ciel! bonne opinion! Que faut-il que je réponde à cela? Qu'est-ce que cela veut dire? A qui parlez-vous? Qui est-ce qui est à l'abri de ce qui m'arrive? Où en sommes-nous?
LISETTE.
Je n'en sais rien; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où vous me jetez.
SILVIA.
Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous m'êtes insupportable; laissez-moi, je prendrai d'autres mesures.
SCÈNE VIII.
SILVIA.
Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire. Avec quelle impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit! Comme ces gens-là vous dégradent! Je ne saurois m'en remettre; je n'oserois songer aux termes dont elle s'est servie: ils me font toujours[143] peur. Il s'agit d'un valet! Ah! l'étrange chose! Écartons l'idée dont cette insolente est venue me noircir l'imagination.[144] Voici Bourguignon, voilà cet objet[145] en question pour lequel je m'emporte; mais ce n'est pas sa faute, le pauvre garçon! et je ne dois pas m'en prendre à lui.
SCÈNE IX.
DORANTE. SILVIA.
DORANTE.
Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te parler; je crois que j'ai à me plaindre de toi.
SILVIA.
Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t'en prie.
DORANTE.
Comme tu voudras.
SILVIA.
Tu n'en fais pourtant rien.
DORANTE.
Ni toi non plus; tu me dis: «Je t'en prie.»
SILVIA.
C'est que cela m'est échappé.
DORANTE.
Eh bien! crois-moi, parlons comme nous pourrons: ce n'est pas la peine de nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.
SILVIA.
Est-ce que ton maître s'en va? Il n'y auroit pas grande perte.
DORANTE.
Ni à moi[146] non plus, n'est-il pas vrai? J'achève ta pensée.
SILVIA.
Je l'achèverois bien moi-même, si j'en avois envie; mais je ne songe pas à toi.
DORANTE.
Et moi, je ne te perds point de vue.
SILVIA.
Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t-en, reviens, tout cela doit m'être indifférent, et me l'est en effet: je ne te veux ni bien ni mal; je ne te hais, ni ne t'aime, ni ne t'aimerai, à moins que l'esprit ne me tourne, Voilà mes dispositions; ma raison ne m'en permet point d'autres, et je devrois me dispenser de te le dire.
DORANTE.
Mon malheur est inconcevable: tu m'ôtes peut-être tout le repos de ma vie.
SILVIA.
Quelle fantaisie il s'est allé mettre dans l'esprit! Il me fait de la peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds: c'est beaucoup, c'est trop même, tu peux m'en croire, et, si tu étois instruit, en vérité, tu serois content de moi; tu me trouverais d'une bonté sans exemple, d'une bonté que je blâmerois dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas; le fond de mon coeur me rassure: ce que je fais est louable, c'est par générosité que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces générosités-là ne sont bonnes qu'en passant,[147] et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours[148] sur l'innocence de mes intentions. A la fin, cela ne ressembleroit plus à rien.[149] Ainsi, finissons, Bourguignon; finissons, je t'en prie. Qu'est-ce que cela signifie? C'est se moquer. Allons, qu'il n'en soit plus parlé.
DORANTE.
Ah! ma chère Lisette, que je souffre!
SILVIA.
Venons à ce que te voulois me dire. Tu te plaignois de moi quand tu es entré: de quoi étoit-il question?
DORANTE.
De rien, d'une bagatelle; j'avois envie de te voir, et je crois que je n'ai pris qu'un prétexte.
SILVIA, à part.
Que dire à cela? Quand je m'en fâcherois, il n'en seroit ni plus ni moins.[150]
DORANTE.
Ta maîtresse, en partant, a paru m'accuser de t'avoir parlé au désavantage de mon maître.
SILVIA.
Elle se l'imagine, et, si elle t'en parle encore, tu peux le nier hardiment; je me charge du reste.
DORANTE.
Eh! ce n'est pas cela qui m'occupe.
SILVIA.
Si tu n'as que cela à me dire, nous n'avons plus que faire ensemble.
DORANTE.
Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.
SILVIA.
Le beau motif qu'il me fournit là! J'amuserai[151] la passion de
Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.
DORANTE.
Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te demande. Adieu.
SILVIA.
Adieu; tu prends le bon parti… Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous partez, m'as-tu dit… Cela est-il sérieux?
DORANTE.
Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.
SILVIA.
Je ne t'arrêtois pas pour cette réponse-là, par exemple.
DORANTE.
Et je n'ai fait qu'une faute: c'est de n'être pas parti dès que je t'ai vue.
SILVIA, à part.
J'ai besoin à tout moment d'oublier que je l'écoute.
DORANTE.
Si tu savois, Lisette, l'état où je me trouve…
SILVIA.
Oh! il n'est pas si curieux à savoir que le mien, je t'en assure.[152]
DORANTE.
Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible.[153]
SILVIA, à part.
I1 ne faudroit pas s'y fier.
DORANTE.
Et que pourrois-je espérer en tâchant de me faire aimer? Hélas! quand même j'aurois ton coeur.
SILVIA.
Que le Ciel m'en préserve! Quand tu l'aurois, tu ne le saurois pas, et je ferois si bien que je ne le saurois pas moi-même. Tenez, quelle idée il lui vient là!
DORANTE.
Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras?
SILVIA.
Sans difficulté.[154]
DORANTE.
Sans difficulté! Qu'ai-je donc de si affreux?
SILVIA.
Rien: ce n'est pas là ce qui te nuit.
DORANTE.
Eh bien! chère Lisette, dis-le moi cent fois, que tu ne m'aimeras point.
SILVIA.
Oh! je te l'ai assez dit! Tâche de me croire.
DORANTE.
Il faut que je le croie! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j'en crains; tu ne me hais, ni ne m'aimes, ni ne m'aimeras! Accable mon coeur de cette certitude-là! J'agis de bonne foi, donne-moi du secours contre moi-même: il m'est nécessaire, je te le demande à genoux.
(Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent, et ne disent mot.)
SCÈNE X.
M. ORGON, MARIO, SILVIA, DORANTE.
SILVIA.
Ah! nous y voilà! il ne manquoit plus que cette façon-là[155] à mon aventure! Que je suis malheureuse! C'est ma facilité qui le place là. Lève-toi donc, Bourguignon, je t'en conjure: il peut venir quelqu'un. Je dirai ce qu'il te plaira. Que me veux-tu? Je ne te hais point. Lève-toi; je t'aimerois si je pouvois; tu ne me déplais point, cela doit te suffire.
DORANTE.
Quoi! Lisette, si je n'étois pas ce que je suis, si j'étois riche, d'une condition honnête, et que je t'aimasse autant que je t'aime, ton coeur n'auroit point de répugnance pour moï?
SILVIA.
Assurément.
DORANTE.
Tu ne me haïrois pas? tu me souffrirois?
SILVIA.
Volontiers…. Mais lève-toi.
DORANTE.
Tu parois le dire sérieusement, et, si cela est, ma raison est perdue,
SILVIA.
Je dis ce que tu veux, et tu ne te lèves point!
M. ORGON, s'approchant.
C'est bien dommage de vous interrompre: cela, va à merveille, mes enfants; courage.
SILVIA.
Je ne saurois empêcher ce garçon de se mettre à genoux, Monsieur; je ne suis pas en état de lui en imposer, je pense?
M. ORGON.
Vous vous convenez parfaitement bien tous deux; mais j'ai à te dire un mot, Lisette, et vous reprendrez votre conversation quand nous serons partis. Vous le voulez bien, Bourguignon?
DORANTE.
Je me retire, Monsieur.
M. ORGON.
Allez, et tâchez de parler de votre maître avec un peu plus de ménagement que vous ne faites.
DORANTE.
Moi, Monsieur?
MARIO.
Vous-même, monsieur Bourguignon; vous ne brillez pas trop dans le respect[156] que vous avez pour votre maître, dit-on.
DORANTE.
Je ne sais ce qu'on veut dire.
M. ORGON.
Adieu, adieu; vous vous justifierez une autre fois.
SCÈNE XI.
SILVIA, MARIO, M. ORGAN.
M. ORGON.
Eh bien! Silvia, vous ne nous regardez pas; vous avez l'air tout embarrassé.
SILVIA.
Moi, mon père! et où seroit le motif de mon embarras? Je suis, grâce au Ciel, comme à mon ordinaire; je suis fâchée de vous dire que c'est une idée.
MARIO.
II y a quelque chose, ma soeur, il y a quelque chose.
SILVIA.
Quelque chose dans votre tête, à la bonne heure, mon frère; mais, pour dans[157] la mienne, il n'y a que l'étonnement de ce que vous dites.
M. ORGON.
C'est donc ce garçon qui vient de sortir qui t'inspire cette extrême antipathie que tu as pour son maître?
SILVIA.
Qui? le domestique de Dorante?
M. ORGON.
Oui, le galant Bourguignon.
SILVIA.
Le galant Bourguignon, dont je ne savois pas l'épithète, ne me parle pas de lui.
M. ORGON.
Cependant on prétend que c'est lui qui le détruit auprès de toi, et c'est sur quoi j'étois bien aise de te parler.
SILVIA.
Ce n'est pas la peine, mon père, et personne au monde que son maître ne m'a donné l'aversion naturelle que j'ai pour lui.
MARIO.
Ma foi, tu as beau dire, ma soeur, elle est trop forte pour être si naturelle, et quelqu'un y a aidé.
SILVIA, avec vivacité.
Avec quel air mystérieux vous me dites cela, mon frère! Et qui est donc ce quelqu'un qui y a aidé? Voyons.
MARIO.
Dans quelle humeur[158] es-tu, ma soeur? Comme tu t'emportes!
SILVIA.
C'est que je suis bien lasse de mon personnage, et je me serois déjà démasquée si je n'avois pas craint de fâcher mon père.
M. ORGON.
Gardez-vous en bien, ma fille; je viens ici pour vous le recommander. Puisque j'ai eu la complaisance de vous permettre votre déguisement, il faut, s'il vous plaît, que vous ayez celle de suspendre votre jugement sur Dorante, et de voir si l'aversion qu'on vous a donnée pour lui est légitime.
SILVIA.
Vous ne m'écoutez donc point, mon père?… Je vous dis qu'on ne me l'a point donnée.
MARIO.
Quoi! ce babillard qui vient de sortir ne t'a pas un peu dégoûtée de lui?
SILVIA, avec feu.
Que vos discours sont désobligeants! M'a dégoûtée de lui! dégoûtée! J'essuie des expressions bien étranges, je n'entends plus que des choses inouïes, qu'un langage inconcevable: j'ai l'air embarrassé, il y a quelque chose, et puis c'est le galant Bourguignon qui m'a dégoûtée. C'est tout ce qui vous plaira; mais je n'y entends rien.
MARIO.
Pour le coup, c'est toi qui es étrange. A qui en as-tu donc? D'où vient que tu es si fort sur le qui-vive?[159] Dans quelle idée[160] nous soupçonnes-tu?
SILVIA.
Courage, mon frère… Par quelle fatalité aujourd'hui ne pouvez-vous me dire un mot qui ne me choque?[161] Quel soupçon voulez-vous qui me vienne? Avez-vous des visions?
M. ORGON.
Il est vrai que tu es si agitée que je ne te reconnois point non plus. Ce sont apparemment ces mouvements-là[162] qui sont cause que Lisette nous a parlé comme elle a fait. Elle accusoit ce valet de ne t'avoir pas entretenue à l'avantage de son maître, «et Madame, nous a-t-elle dit, l'a défendu contre moi avec tant de colère que j'en suis encore toute surprise»; et c'est sur ce mot de «surprise» que nous l'avons querellée.[163] Mais ces gens-là ne savent pas la conséquence d'un mot.
SILVIA.
L'impertinente! Y a-t-il rien de plus haïssable que cette fille-là? J'avoue que je me suis fâchée, par un esprit[164] de justice pour ce garçon.
MARIO.
Je ne vois point de mal à cela.
SILVIA.
Y a-t-il rien de plus simple? Quoi! parce que je suis équitable, que je veux qu'on ne nuise à personne, que je veux sauver un domestique du tort qu'on peut lui faire auprès de son maître, on dit que j'ai des emportements, des fureurs, dont on est surprise![165] Un moment après, un mauvais esprit[166] raisonne; il faut se fâcher, il faut la faire taire et prendre mon parti contre elle, à cause de la conséquence[167] de ce qu'elle dit! Mon parti! J'ai donc besoin qu'on me défende, qu'on me justifie? on peut donc mal interpréter ce que je fais? Mais que fais-je? de quoi m'accuse-t-on? Instruisez-moi, je vous en conjure: cela est sérieux? Me joue-t-on? se moque-t-on de moi? Je ne suis pas tranquille.
M. ORGON.
Doucement donc!
SILVIA.
Non, Monsieur, il n'y a point de douceur qui tienne. Comment donc? des surprises, des conséquences! Eh! qu'on s'explique: que veut-on dire? On accuse ce valet, et on a tort; vous vous trompez tous, Lisette est une folle, il est innocent, et voilà qui est fini. Pourquoi donc m'en reparler encore? car je suis outrée!
M. ORGON.
Tu te retiens, ma fille; tu aurois grande envie de me quereller aussi.
Mais faisons mieux: il n'y a que ce valet qui est[168] suspect ici,
Dorante n'a qu'à le chasser.
SILVIA.
Quel malheureux déguisement! Surtout que Lisette ne m'approche pas! Je la hais plus que Dorante.
M. ORGON.
Tu la verras si tu veux; mais tu dois être charmée que ce garçon s'en aille, car il t'aime, et cela t'importune assurément.
SILVIA.
Je n'ai point à m'en plaindre: il me prend pour une suivante, et il me parle sur ce ton-là; mais il ne me dit pas ce qu'il veut, j'y mets bon ordre.[169]
MARIO.
Tu n'en es pas tant la maîtresse que tu le dis bien.
M. ORGON.
Ne l'avons-nous pas vu se mettre à genoux malgré toi? N'as-tu pas été obligée, pour le faire lever, de lui dire qu'il ne te déplaisoit pas?
SILVIA, à part.
J'étouffe.
MARIO.
Encore a-t-il fallu, quand il t'a demandé si tu l'aimerois, que tu aies tendrement ajouté: «Volontiers»; sans quoi il y seroit encore.
SILVIA.
L'heureuse apostille,[170] mon frère! Mais, comme l'action m'a déplu, la répétition n'en est pas aimable.[171] Ah çà, parlons sérieusement: quand finira la comédie que vous vous donnez sur mon compte?
M. ORGON.
La seule chose que j'exige de toi, ma fille, c'est de ne te déterminer à le refuser qu'avec connoissance de cause. Attends encore. Tu me remercieras du délai que je demande, je t'en réponds.
MARIO.
Tu épouseras Dorante, et même avec inclination, je te le prédis… Mais, mon père, je vous demande grâce pour le valet.
SILVIA.
Pourquoi grâce? Et moi, je veux qu'il sorte.
M. ORGON.
Son maître en décidera. Allons-nous en.
MARIO.
Adieu, adieu, ma soeur, sans rancune.
SCÈNE XII.
SILVIA, seule; DORANTE, qui vint peu après.
SILVIA.
Ah! que j'ai le coeur serré! Je ne sais ce qui se mêle à l'embarras où je me trouve: tout cette aventure-ci m'afflige; je me défie de tous les visages; je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-même.
DORANTE.
Ah! je te cherchois, Lisette.
SILVIA.
Ce n'étoit pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.
DORANTE, l'empêchant de sortir.
Arrête donc, Lisette! J'ai à te parler pour la dernière fois: il s'agit d'une chose de conséquence qui regarde tes maîtres.
SILVIA.
Va la dire à eux-mêmes: je ne te vois jamais que tu ne me chagrines;[172] laisse-moi.
DORANTE.
Je t'en offre autant;[173] mais écoute-moi, te dis-je: tu vas voir les choses bien changer de face par ce que je te vais dire,
SILVIA.
Eh bien! parle donc; je t'écoute, puisqu'il est arrêté que ma complaisance pour toi sera éternelle.
DORANTE.
Me promets-tu le secret?
SILVIA.
Je n'ai jamais trahi personne.
DORANTE.
Tu ne dois la confidence que je vais te faire qu'à l'estime que j'ai pour toi.
SILVIA.
Je le crois, mais tâche de m'estimer sans me le dire, car cela sent le prétexte.
DORANTE.
Tu te trompes, Lisette. Tu m'as promis le secret: achevons. Tu m'as vu dans de grands mouvements;[174] je n'ai pu me défendre de t'aimer.
SILVIA.
Nous y voilà. Je me défendrai bien de t'entendre, moi! Adieu.
DORANTE.
Reste: ce n'est plus Bourguignon qui te parle.
SILVIA.
Eh! qui es-tu donc?
DORANTE.
Ah! Lisette, c'est ici où[175] tu vas juger des peines qu'a dû ressentir mon coeur!
SILVIA.
Ce n'est pas à ton coeur à qui[176] je parle: c'est à toi.
DORANTE.
Personne ne vient-il?
SILVIA.
Non.
DORANTE.
L'état où sont les choses me force à te le dire; je suis trop honnête homme pour n'en pas arrêter le cours.
SILVIA.
Soit.
DORANTE.
Sache que celui qui est avec ta maîtresse n'est pas ce qu'on pense.
SILVIA, vivement.
Qui est-il donc?
DORANTE.
Un valet.
SILVIA.
Après?
DORANTE.
C'est moi qui suis Dorante.
SILVIA, à part.
Ah! je vois clair dans mon coeur.
DORANTE.
Je voulois sous cet habit pénétrer[177] un peu ce que c'étoit que ta maîtresse avant que de[178] l'épouser. Mon père, en partant, me permit ce que j'ai fait, et l'événement m'en paroît un songe: je hais ta maîtresse, dont je devois être l'époux, et j'aime la suivante, qui ne devoit trouver en moi qu'un nouveau maître. Que faut-il que je fasse à présent? Je rougis pour elle de le dire; mais ta maîtresse a si peu de goût qu'elle est éprise de mon valet, au point qu'elle l'épousera si on la laisse faire. Quel parti prendre.
SILVIA, à part.
Cachons-lui qui je suis… (Haut.) Votre situation est neuve,[179] assurément! Mais, Monsieur, je vous fais d'abord mes excuses de tout ce que mes discours ont pu avoir d'irrégulier[180] dans nos entretiens.
DORANTE, vivement.
Tais-toi, Lisette; tes excuses me chagrinent: elles me rappellent la distance qui nous sépare, et ne me la rendent que plus douloureuse.
SILVIA.
Votre penchant pour moi est-il si sérieux? m'aimez-vous jusque-là?[181]
DORANTE.
Au point de renoncer à tout engagement, puisqu'il ne m'est pas permis d'unir mon sort au tien; et, dans cet état, la seule douceur que je pouvois goûter, c'étoit de croire que tu ne me haïssois pas.
SILVIA.
Un coeur qui m'a choisie dans la condition où je suis est assurément bien digne qu'on l'accepte, et je le paierois volontiers du mien si je ne craignois pas de le jeter dans un engagement qui lui feroit tort.[182]
DORANTE.
N'as-tu pas assez de charmes, Lisette? y ajoutes-tu encore la noblesse avec laquelle tu me parles.
SILVIA.
J'entends quelqu'un. Patientez encore sur l'article de[183] votre valet; les choses n'iront pas si vite; nous nous reverrons, et nous chercherons les moyens de vous tirer d'affaire.
DORANTE.
Je suivrai tes conseils. (Il sort.)
SILVIA.
Allons, j'avois grand besoin que ce fût là Dorante.
SCÈNE XIII.
SILVIA, MARIO.
MARIO.
Je viens te retrouver, ma soeur. Nous t'avons laissée dans des inquiétudes qui me touchent: je veux t'en tirer; écoute-moi.
SILVIA, vivement.
Ah! vraiment, mon frère, il y a bien d'autres nouvelles!
MARIO.
Qu'est-ce que c'est?
SILVIA.
Ce n'est point Bourguignon, mon frère; c'est Dorante.
MARIO.
Duquel parlez-vous donc?
SILVIA.
De lui,[184] vous dis-je; je viens de l'apprendre tout à l'heure. Il sort; il me l'a dit lui-même.
MARIO.
Qui donc?
SILVIA.
Vous ne m'entendez donc pas?
MARIO.
Si j'y comprends rien, je veux mourir.
SILVIA.
Venez, sortons d'ici; allons trouver mon père: il faut qu'il le sache, j'aurai besoin de vous aussi, mon frère. Il me vient de nouvelles idées. Il faudra feindre de m'aimer; vous en avez déjà dit quelque chose en badinant; mais surtout gardez bien le secret, je vous prie.
MARIO.
Oh! je le garderai bien, car je ne sais ce que c'est.
SILVIA.
Allons, mon frère, venez; ne perdons point de temps. Il n'est jamais rien arrivé d'égal à cela!
MARIO.
Je prie le Ciel qu'elle n'extravague pas.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DORANTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Hélas! Monsieur, mon très honoré maître, je vous en conjure…
DORANTE.
Encore!
ARLEQUIN.
Ayez compassion de ma bonne aventure; ne portez point guignon[185] à mon bonheur, qui va son train si rondement; ne lui fermez point le passage.
DORANTE.
Allons donc, misérable! je crois que tu te moques de moi! Tu mériterois cent coups de bâton.
ARLEQUIN.
Je ne les refuse point si je les mérite; mais, quand je les aurai reçus, permettez-moi d'en mériter d'autres. Voulez-vous que j'aille chercher le bâton?
DORANTE.
Maraud!
ARLEQUIN.
Maraud soit; mais cela n'est point contraire à faire fortune.[186]
DORANTE.
Ce coquin! quelle imagination[187] il lui prend![188]
ARLEQUIN.
Coquin est encore bon, il me convient aussi: un maraud n'est point déshonoré d'être appelé coquin: mais un coquin peut faire un bon mariage.
DORANTE.
Comment, insolent, tu veux que je laisse un honnête homme dans l'erreur, et que je souffre que tu épouses sa fille sous mon nom? Ecoute, si tu me parles encore de cette impertinence-là, dès que j'aurai averti monsieur Orgon de ce que tu es, je te chasse, entends-tu?
ARLEQUIN.
Accommodons-nous.[189] Cette demoiselle m'adore, elle m'idolâtre… Si je lui dis mon état de valet, et que nonobstant son tendre coeur soit toujours friand[190] de la noce avec moi, ne laisserez-vous pas jouer les violons?
DORANTE.
Dès qu'on te connoîtra, je ne m'en embarrasse plus.
ARLEQUIN.
Bon! et je vais de ce pas prévenir cette généreuse personne sur mon habit de caractère.[191] J'espère que ce ne sera pas un galon de couleur[192] qui nous brouillera ensemble, et que son amour me fera passer à la table, en dépit du sort, qui ne m'a mis qu'au buffet.[193]
SCÈNE II.
DORANTE, seul, et ensuite MARIO.
DORANTE.
Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m'y est arrivé à moi-même, est incroyable… Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès[194] de ce qu'elle m'a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d'embarras. Allons voir si je pourrai la trouver seule.
MARIO.
Arrêtez, Bourguignon! j'ai un mot à vous dire.
DORANTE.
Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur?
MARIO.
Vous en contez à[195] Lisette?
DORANTE.
Elle est si aimable qu'on auroit de la peine à ne lui pas parler d'amour.
MARIO.
Comment reçoit-elle ce que vous lui dites?
DORANTE.
Monsieur, elle en badine.
MARIO.
Tu as de l'esprit. Ne fais-tu pas l'hypocrite?
DORANTE.
Non; mais qu'est-ce que cela vous fait? Supposé que Lisette eût du goût pour moi…
MARIO.
Du goût pour lui! Où prenez-vous vos termes? Vous avez le langage bien précieux[196] pour un garçon de votre espèce!
DORANTE.
Monsieur, je ne saurais parler autrement.
MARIO.
C'est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquez
Lisette? Cela imite l'homme de condition.
DORANTE.
Je vous assure, Monsieur, que je n'imite personne; mais sans doute que vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule, et vous aviez autre chose à me dire. Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle, et de l'intérêt que vous y prenez,
MARIO.
Comment, morbleu! il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds! Modère-toi un peu. Eh bien! Tu me disois qu'en supposant que Lisette eût du goût pour toi… Après?
DORANTE.
Pourquoi faudroit-il que vous le sussiez, Monsieur?
MARIO.
Ah! le voici: c'est que, malgré le ton badin que j'ai pris tantôt, je serois très fâché qu'elle t'aimât; c'est que, sans autre raisonnement, je te défends de t'adresser davantage à elle, non pas, dans le fond, que je craigne qu'elle t'aime: elle me paroît avoir le coeur trop haut pour cela; mais c'est qu'il me déplaît, à moi, d'avoir Bourguignon pour rival.
DORANTE.
Ma foi, je vous crois: car Bourguignon, tout Bourguignon qu'il est, n'est pas même content que vous soyez le sien.
MARIO.
Il prendra patience.
DORANTE.
Il faudra bien. Mais, Monsieur, vous l'aimez donc beaucoup?
MARIO.
Assez pour m'attacher sérieusement à elle dès que j'aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie?
DORANTE.
Oui, je crois que je suis au fait. Et sur ce pied-là vous êtes aimé sans doute?
MARIO.
Qu'en penses-tu, est-ce que je ne vaux pas la peine de l'être?
DORANTE.
Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être?
MARIO.
La réponse est de bon sens, je te la pardonne; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu'on m'aime, et je ne le dis pas pour t'en rendre compte, comme tu le crois bien; mais c'est qu'il faut dire la vérité.
DORANTE.
Vous m'étonnez, Monsieur: Lisette ne sait donc pas vos desseins?
MARIO.
Lisette sait tout le bien que je lui veux, et n'y paroît pas sensible; mais j'espère que la raison me gagnera son coeur. Adieu, retire-toi sans bruit: son indifférence pour moi, malgré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu me feras…. Ta livrée n'est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n'es pas fait pour lutter contre moi.
SCÈNE III.
SILVIA, DORANTE, MARIO.
MARIO.
Ah! te voilà, Lisette?
SILVIA.
Qu'avez-vous, Monsieur? vous me paroissez ému.
MARIO.
Ce n'est rien: je disois un mot à Bourguignon.
SILVIA.
Il est triste: est-ce que vous le querelliez?
DORANTE.
Monsieur m'apprend qu'il vous aime, Lisette…
SILVIA.
Ce n'est pas ma faute.
DORANTE.
Et me défend de vous aimer.
SILVIA.
Il me défend donc de vous paroître aimable?
MARIO.
Je ne saurais empêcher qu'il ne t'aime, belle Lisette; mais je ne veux pas qu'il te le dise.
SILVIA.
Il ne me le dit plus, il ne fait que me le répéter.
MARIO.
Du moins ne te le répétera-t-il pas quand je serai présent. Retirez-vous,
Bourguignon.
DORANTE.
J'attends qu'elle me l'ordonne.
MARIO.
Encore!
SILVIA.
Il dit qu'il attend: ayez donc patience.
DORANTE.
Avez-vous de l'inclination pour Monsieur?
SILVIA.
Quoi! de l'amour? Oh! je crois qu'il ne sera pas nécessaire qu'on me le défende.
DORANTE.
Ne me trompez-vous pas?
MARIO.
En vérité, je joue ici un joli personnage! Qu'il sorte donc! A qui est-ce que je parle?
DORANTE.
A Bourguignon, voilà tout.
MARIO.
Eh bien! qu'il s'en aille!
DORANTE, à part.
Je souffre.
SILVIA.
Cédez, puisqu'il se fâche.
DORANTE, bas à Silvia.
Vous ne demandez peut-être pas mieux?
MARIO.
Allons, finissons.
DORANTE.
Vous ne m'aviez pas dit cet amour-là, Lisette.
SCÈNE IV.
M. ORGON, MARIO, SILVIA.
SILVIA.
Si je n'aimois pas cet homme-là, avouons que je serois bien ingrate.
MARIO, riant.
Ha! ha! ha! ha!
M. ORGON.
De quoi riez-vous, Mario?
MARIO.
De la colère de Dorante, qui sort, et que j'ai obligé de quitter Lisette.
SILVIA.
Mais que vous a-t-il dit dans le petit entretien que vous avez eu tête à tête avec lui?
MARIO.
Je n'ai jamais vu d'homme ni plus intrigué ni de plus mauvaise humeur.
M. ORGON.
Je ne suis pas fâché qu'il soit la dupe de son propre stratagème; et d'ailleurs, à le bien prendre,[197] il n'y a rien de plus flatteur ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu'ici, ma fille. Mais en voilà assez.
MARIO.
Mais où en est-il précisément, ma soeur?
SILVIA.
Hélas! mon frère, je vous avoue que j'ai lieu d'être contente.
MARIO.
«Hélas! mon frère,» me dit-elle. Sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?
M. ORGON.
Quoi! ma fille, tu espères qu'il ira jusqu'à t'offrir sa main dans le déguisement où te voilà?
SILVIA.
Oui, mon cher père, je l'espère.
MARIO.
Friponne que tu es, avec ton «cher père»! Tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.
SILVIA.
Vous ne me passez[198] rien.
MARIO.
Ha! ha! je prends ma revanche. Tu m'as tantôt chicané sur les[199] expressions: il faut bien, à mon tour, que je badine un peu sur les tiennes; ta joie est bien aussi[200] divertissante que l'étoit ton inquiétude.
M. ORGON.
Vous n'aurez point à vous plaindre de moi, ma fille: j'acquiesce à tout ce qui vous plaît.
SILVIA.
Ah! Monsieur, si vous saviez combien je vous aurai d'obligation! Dorante et moi nous sommes destinés l'un à l'autre; il doit m'épouser. Si vous saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu'il fait aujourd'hui pour moi, combien mon coeur gardera le souvenir de l'excès de tendresse qu'il me montre! Si vous saviez, combien tout ceci va rendre notre union aimable! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m'aimer; je n'y songerai jamais que je ne l'aime.[201] Vous avez fondé notre bonheur pour la vie en me laissant faire: c'est un mariage unique; c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant; c'est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus…
MARIO.
Ha! ha! ha! que ton coeur a de caquet,[202] ma soeur! quelle éloquence!
M. ORGON.
If faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.
SILVIA.
Cela vaut fait,[203] Dorante est vaincu: j'attends mon captif.
MARIO.
Ses fers seront plus dorés qu'il ne pense. Mais je lui crois l'âme en peine, et j'ai pitié de ce qu'il souffre.
SILVIA.
Ce qui lui en coûte à se déterminer ne me le rend que plus estimable: il pense qu'il chagrinera son père en m'épousant; il croit trahir sa fortune et sa naissance. Voilà de grands sujets de réflexion: je serai charmée de triompher. Mais il faut que j'arrache ma victoire, et non pas qu'il me la donne; je veux un combat entre l'amour et la raison.
MARIO.
Et que la raison y périsse.
M. ORGON.
C'est-à-dire que tu veux qu'il sente toute l'étendue de 'impertinence[204] qu'il croira faire. Quelle insatiable vanité d'amour-propre!
MARIO.
Cela, c'est l'amour-propre d'une femme, et il est tout au plus uni.[205]
SCÈNE V.
M. ORGON, SILVIA, MARIO, LISETTE.
M. ORGON.
Paix! voici Lisette. Voyons ce qu'elle nous veut.
LISETTE.
Monsieur, vous m'avez dit tantôt que vous m'abandonniez Dorante, que vous livriez sa tête à ma discrétion: je vous ai pris au mot, j'ai travaillé comme pour moi, et vous verrez de l'ouvrage bien fait, allez; c'est une tête bien conditionnée.[206] Que voulez-vous que j'en fasse, à présent? Madame me le[207] cède-t-elle?
M. ORGON.
Ma fille, encore une fois, n'y prétendez-vous rien?
SILVIA,
Non: je te le donne, Lisette; je te remets tous mes droits, et, pour dire comme toi, je ne prendrai jamais de part[208] à un coeur que je n'aurai pas conditionné moi-même.
LISETTE.
Quoi? vous voulez bien que je l'épouse? Monsieur le veut bien aussi?
M. ORGON.
Oui, qu'il s'accommode.[209] Pourquoi t'aime-t-il?
MARIO.
J'y consens aussi, moi.
LISETTE,
Moi aussi, et je vous en remercie tous.
M. ORGON.
Attends; j'y mets pourtant une petite restriction; c'est qu'il faudroit, pour nous disculper de ce qui arrivera, que tu lui dises un peu qui tu es.
LISETTE.
Mais, si je lui dis[210] un peu, il le saura tout-à-fait.
M. ORGON.
Eh bien! cette tête en si bon état ne soutiendra-t-elle pas cette secousse-là? Je ne le[211] crois pas de caractère à s'effaroucher là- dessus.
LISETTE.
Le voici qui me cherche; ayez donc la bonté de me laisser le champ libre: il s'agit ici de mon chef-d'oeuvre.
M. ORGON.
Cela est juste: retirons-nous.
SILVIA.
De tout mon coeur.
MARIO.
Allons.
SCÈNE VI.
LISETTE, ARLEQUIN.
ARLEQUIN.
Enfin, ma reine, je vous vois, et je ne vous quitte plus, car j'ai trop pâti d'avoir manqué de votre présence, et j'ai cru que vous esquiviez la mienne.[212]
LISETTE.
Il faut vous avouer, Monsieur, qu'il en étoit quelque chose.[213]
ARLEQUIN.
Comment donc! ma chère âme, élixir de mon coeur, avez-vous entrepris la fin de ma vie?[214]
LISETTE.
Non, mon cher, la durée m'en est trop précieuse.
ARLEQUIN.
Ah! que ces paroles me fortifient!
LISETTE.
Et vous ne devez point douter de ma tendresse.
ARLEQUIN.
Je voudrois bien pouvoir baiser ces petits mots-là, et les cueillir sur votre bouche avec la mienne.
LISETTE.
Mais vous me pressiez sur notre mariage, et mon père ne m'avoit pas encore permis de vous répondre. Je viens de lui parler, et j'ai son aveu pour vous dire que vous pouvez lui demander ma main quand vous voudrez.
ARLEQUIN.
Avant que je la demande à lui,[215] souffrez que je la demande à vous: je veux lui rendre mes grâces[216] de la charité qu'elle aura de vouloir bien entrer dans la mienne, qui en est véritablement indigne.
LISETTE.
Je ne refuse pas de vous la prêter un moment, à condition que vous la prendrez pour toujours.
ARLEQUIN.
Chère petite main rondelette et potelée, je vous prends sans marchander; je ne suis pas en peine de l'honneur que vous me ferez, il n'y a que celui que je vous rendrai qui m'inquiète.
LISETTE.
Vous m'en rendrez plus qu'il ne m'en faut.
ARLEQUIN.
Ah! que nenni[217]: vous ne savez pas cette arithmétique-là aussi bien que moi.
LISETTE.
Je regarde pourtant votre amour comme un présent du ciel.
ARLEQUIN.
Le présent qu'il vous a fait ne le ruinera pas; il[218] est bien mesquin.
LISETTE.
Je ne le trouve que trop magnifique.
ARLEQUIN.
C'est que vous ne le voyez pas au grand jour.
LISETTE.
Vous ne sauriez croire combien votre modestie m'embarrasse.
ARLEQUIN.
Ne faites point dépense d'embarras:[219] je serois bien effronté si je n'étois pas modeste.
LISETTE.
Enfin, Monsieur, faut-il vous dire que c'est moi que votre tendresse honore?
ARLEQUIN.
Ahi! ahi! je ne sais plus où me mettre.
LISETTE.
Encore une fois. Monsieur, je me connois.
ARLEQUIN.
Hé! je me connois bien aussi; et je n'ai pas là une fameuse connoissance, ni vous non plus, quand vous l'aurez faite; mais c'est là le diable que de me connoître: vous ne vous attendez pas au fond du sac.
LISETTE, à part.
Tant d'abaissement n'est pas naturel! (Haut) D'où vient me dites-vous cela?[220]
ARLEQUIN.
Et voilà où gît le lièvre.[221]
LISETTE.
Mais encore? Vous m'inquiétez: est-ce que vous n'êtes pas…
ARLEQUIN.
Ahi! ahi! vous m'ôtez ma couverture.
LISETTE.
Sachons de quoi il s'agit.
ARLEQUIN, à part.
Préparons un peu cette affaire-là… (Haut.) Madame, votre amour est-il d'une constitution bien robuste? soutiendra-t-il bien la fatigue que je vais lui donner? Un mauvais gîte lui fait-il peur? Je vais le loger petitement.
LISETTE.
Ah! tirez-moi d'inquiétude. En un mot, qui êtes-vous?
ARLEQUIN.
Je suis… N'avez-vous jamais vu de fausse monnoie? Savez-vous ce que c'est qu'un louis d'or faux? En bien, je ressemble assez à cela.
LISETTE.
Achevez donc. Quel est votre nom?
ARLEQUIN.
Mon nom! (A part.) Lui dirai-je que je m'appelle Arlequin? Non: cela rime trop avec coquin.
LISETTE.
Eh bien?
ARLEQUIN.
Ah, dame! il y a un peu à tirer[222] ici. Haïssez-vous la qualité de soldat?
LISETTE.
Qu'appellez-vous un soldat?
ARLEQUIN.
Oui, par exemple, un soldat d'antichambre.
LISETTE.
Un soldat d'antichambre! Ce n'est donc point Dorante à qui je parle enfin?
ARLEQUIN.
C'est lui qui est mon capitaine.
LISETTE.
Faquin!
ARLEQUIN, à part.
Je n'ai pu éviter la rime.
LISETTE.
Mais voyez ce magot. tenez!
ARLEQUIN
La jolie culbute que je fais là!
LISETTE. Il y a une heure que je lui demande grâce et que je m'épuise en humilités pour cet animal-là.
ARLEQUIN.
Hélas! Madame, si vous préfériez l'amour à la gloire,[223] je vous ferois bien autant de profit qu'un monsieur.
LISETTE, riant.
Ah! ah! ah! je ne saurais pourtant m'empêcher d'en rire, avec sa gloire! et il n'y a plus que ce parti-là à prendre… Va, va, ma gloire te pardonne; elle est de bonne composition.
ARLEQUIN.
Tout de bon, charitable dame? Ah! que mon amour vous promet de reconnoissance!
LISETTE.
Touche-là, Arlequin; je suis prise pour dupe: le soldat d'antichambre de
Monsieur vaut bien la coiffeuse de Madame.
ARLEQUIN.
La coiffeuse de Madame!
LISETTE.
C'est mon capitaine, ou l'équivalent.
ARLEQUIN.
Masque!
LISETTE.
Prends ta revanche.
ARLEQUIN.
Mais voyez cette magotte, avec qui, depuis une heure, j'entre en confusion de ma misère![224]
LISETTE.
Venons au fait. M'aimes-tu?
ARLEQUIN.
Pardi,[225] oui: en changeant de nom, tu n'as pas changé de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidélité en dépit de toutes les fautes d'orthographe.[226]
LISETTE.
Va, le mal n'est pas grand, consolons-nous; ne faisons semblant de rien, et n'apprêtons point à rire.[227] Il y a apparence que ton maître est encore dans l'erreur à l'égard de ma maîtresse: ne l'avertis de rien; laissons les choses comme elles sont. Je crois que le voici qui entre. Monsieur, je suis votre servante.
ARLEQUIN.
Et moi votre valet, Madame. (Riant.) Ha! ha! ha!
SCÈNE VII.
DORANTE, ARLEQUIN.
DORANTE.
Eh bien, tu quittes la fille d'Orgon: lui as-tu dit qui tu étois?
ARLEQUIN.
Pardi, oui. La pauvre enfant! j'ai trouvé son coeur plus doux qu'un agneau: il n'a pas soufflé. Quand je lui ai dit que je m'appellois Arlequin et que j'avois un habit d'ordonnance:[228] «Eh bien, mon ami, m'a-t-elle dit, chacun a son nom dans la vie, chacun a son habit; le vôtre ne vous coûte rien.» Cela ne laisse pas d'être[229] gracieux.
DORANTE.
Quelle sort d'histoire me contes-tu là?
ARLEQUIN.
Tant y a que[230] je vais la demander en mariage.
DORANTE.
Comment? elle consent à t'épouser?
ARLEQUIN.
La voilà bien malade![231]
DORANTE.
Tu m'en imposes: elle ne sait pas qui tu es.
ARLEQUIN.
Par la ventrebleu![232] voulez-vous gager que je l'épouse avec la casaque[233] sur le corps, avec une souquenille,[234] si vous me fâchez? Je veux bien que vous sachiez qu'un amour de ma façon[235] n'est point sujet à la casse,[236] que je n'ai pas besoin de votre friperie[237] pour pousser ma pointe,[238] et que vous n'avez qu'à me rendre la mienne.[239]
DORANTE.
Tu es un fourbe. Cela n'est pas concevable, et je vois bien qu'il faudra que j'avertisse monsieur Orgon.
ARLEQUIN.
Qui, notre père? Ah! le bon homme! nous l'avons dans notre manche.[240] C'est le meilleur humain, la meilleure pâte d'homme.[241].. Vous m'en direz des nouvelles.[242]
DORANTE.
Quel extravagant! As-tu vu Lisette?
ARLEQUIN.
Lisette! non: peut-être a-t-elle passé devant mes yeux; mais un honnête homme ne prend pas garde à une chambrière: je vous cède ma part de cette attention-là.
DORANTE.
Va-t-en, la tête te tourne.
ARLEQUIN.
Vos petites manières[243] sont un peu aisées; mais c'est la grande habitude qui fait cela. Adieu. Quand j'aurai épousé, nous vivrons but à but.[244] Votre soubrette arrive. Bonjour, Lisette; je vous recommande Bourguignon: c'est un garçon qui a quelque mérite.
SCENE VIII.
DORANTE, SILVIA.
DORANTE, à part.
Qu'elle est digne d'être aimée! Pourquoi faut-il que Mario m'ait prévenu?[245]
SILVIA.
Où étiez-vous donc, Monsieur? Depuis que j'ai quitté Mario, je n'ai pu vous retrouver pour vous rendre compte de ce que j'ai dit à monsieur Orgon.
DORANTE.
Je ne me suis pourtant pas éloigné. Mais de quoi s'agit-il?
SILVIA, à part.
Quelle froideur! (Haut.) J'ai eu beau décrier votre valet et prendre sa conscience à témoin de son peu de mérite, j'ai eu beau lui représenter qu'on pouvoit du moins reculer le mariage, il ne m'a pas seulement écoutée. Je vous avertis même qu'on parle d'envoyer chez le notaire, et qu'il est temps de vous déclarer.
DORANTE.
C'est mon intention, je vais partir incognito, et je laisserai un billet qui instruira monsieur Orgon de tout.
SILVIA, à part.
Partir! ce n'est pas là mon compte.
DORANTE.
N'approuvez-vous pas mon idée?
SILVIA.
Mais … pas trop.
DORANTE.
Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation où je suis, à moins que de parler moi-même: et je ne saurois m'y résoudre. J'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire; je n'ai plus que faire ici.
SILVIA.
Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni les approuver ni les combattre, et ce n'est pas à moi à vous les demander.[246]
DORANTE.
Il vous est aisé de les soupçonner, Lisette.
SILVIA.
Mais je pense, par exemple, que vous avez du goût pour la fille de monsieur Orgon.
DORANTE.
Ne voyez-vous que cela?
SILVIA.
Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanité de m'y arrêter.
DORANTE.
Ni le courage d'en parler, car vous n'auriez rien d'obligeant à me dire.
Adieu, Lisette.
SILVIA.
Prenez garde: je crois que vous ne m'entendez[247] pas, je suis obligée de vous le dire.
DORANTE.
A merveille, et l'explication ne me seroit pas favorable. Gardez-moi le secret jusqu'à mon départ.
SILVIA.
Quoi! sérieusement, vous partez?
DORANTE.
Vous avez bien peur que je ne change d'avis.
SILVIA.
Que vous êtes aimable d'être si bien au fait!
DORANTE.
Cela est bien naïf. Adieu.
(Il s'en va.)
SILVIA, à part.
S'il part, je ne l'aime plus, je ne l'épouserai jamais… (Elle le regarde aller.) Il s'arrête pourtant: il rêve, il regarde si je tourne la tête. Je ne saurais le rappeler, moi… Il seroit pourtant singulier qu'il partît, après tout ce que j'ai fait!… Ah! voilà qui est fini: il s'en va; je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyois. Mon frère est un maladroit, il s'y est mal pris: les gens indifférents gâtent tout. Ne suis-je pas bien avancée? Quel dénouement!… Dorante reparoît pourtant; il me semble qu'il revient; je me dédis donc, je l'aime encore… Feignons de sortir, afin qu'il m'arrête: il faut bien que notre réconciliation lui coûte quelque chose.
DORANTE, l'arrêtant.
Restez, je vous prie; j'ai encore quelque chose à vous dire.
SILVIA.
A moi, Monsieur?
DORANTE.
J'ai de la peine à partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.
SILVIA.
Eh! Monsieur, de quelle conséquence est-il de vous justifier auprès de moi? Ce n'est pas la peine: je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.
DORANTE.
Moi, Lisette? Est-ce à vous à vous plaindre,[248] vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire?
SILVIA.
Hum! si je voulois, je vous répondrois bien là-dessus.
DORANTE.
Répondez donc: je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je?
Mario vous aime.
SILVIA.
Cela est vrai.
DORANTE.
Vous êtes sensible à son amour, je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse: ainsi vous ne sauriez m'aimer.
SILVIA.
Je suis sensible à son amour! qui est-ce qui vous l'a dit? Je ne saurois vous aimer! qu'en savez-vous? Vous décidez bien vite.
DORANTE.
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
SILVIA.
Instruire un homme qui part!
DORANTE.
Je ne partirai point.
SILVIA.
Laissez-moi. Tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point: vous ne craignez que mon indifférence, et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments?
DORANTE.
Ce qu'ils m'importent, Lisette? Peux-tu douter encore que je ne t'adore?
SILVIA.
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois; mais pourquoi m'en persuadez-vous? que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là, Monsieur? Je vais vous parler à coeur ouvert. Vous m'aimez; mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous. Que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible,[249] les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement. Vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison. Mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte? Qui voulez-vous que mon coeur mette à votre place? Savez-vous bien que, si je vous aimois, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucheroit plus? Jugez donc de l'état où je resterois; ayez la générosité de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferois un scrupule de vous dire que je vous aime dans les dispositions où vous êtes: l'aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison; et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
DORANTE.
Ah! ma chère Lisette, que viens-je d'entendre! Tes paroles ont un feu qui me pénètre; je t'adore, je te respecte. Il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune, qui ne disparoisse devant une âme comme la tienne; j'aurois honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon coeur et ma main t'appartiennent.
SILVIA. En vérité, ne mériteriez-vous pas que je les prisse? Ne faut-il pas être bien généreuse pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font? et croyez- vous que cela puisse durer?
DORANTE.
Vous m'aimez donc?
SILVIA.
Non, non; mais, si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.
DORANTE.
Vos menaces ne me font point de peur.
SILVIA.
Et Mario, vous n'y songez donc plus?
DORANTE. Non, Lisette; Mario ne m'alarme plus: vous ne l'aimez point; vous ne pouvez plus me tromper; vous avez le coeur vrai; vous êtes sensible à [250] ma tendresse, je ne saurais en douter au transport qui m'a pris; j'en suis sûr, et vous ne sauriez plus m'ôter cette certitude-là.
SILVIA. Oh! je n'y tâcherai point;[251] gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.
DORANTE.
Ne consentez-vous pas d'être à moi?
SILVIA.
Quoi! vous m'épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d'un père, malgré votre fortune?
DORANTE.
Mon père me pardonnera dès qu'il vous aura vue: ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance.[252] Ne disputons point, car je ne changerai jamais.
SILVIA.
Il ne changera jamais! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante.
DORANTE.
Ne gênez donc plus votre tendresse, et laissez-la répondre…
SILVIA.
Enfin, j'en suis venu à bout: vous… vous ne changerez jamais?
DORANTE.
Non, ma chère Lisette.
SYLVIA.
Que d'amour!
SCÈNE DERNIÈRE.
M. ORGON, SILVIA, DORANTE, LISETTE, ARLEQUIN, MARIO.
SILVIA.
Ah! mon père, vous avez voulu que je fusse à Dorante: venez voir votre fille vous obéir avec plus de joie qu'on n'en eut jamais.
DORANTE.
Qu'entends-je! vous, son père, Monsieur?
SILVIA.
Oui, Dorante. La même idée de nous connoître nous est venue à tous deux; après cela, je n'ai plus rien à vous dire. Vous m'aimez, je n'en saurais douter; mais, à votre tour, jugez de mes sentiments pour vous; jugez du cas que j'ai fait de votre coeur par la délicatesse avec laquelle j'ai tâché de l'acquérir.
M. ORGON.
Connoissez-vous cette lettre-là? Voilà par où j'ai appris votre déguisement, qu'elle n'a pourtant su que par vous.
DORANTE.
Je ne saurais vous exprimer mon bonheur, Madame;[253] mais ce qui m'enchante le plus, ce sont les preuves que je vous ai données de ma tendresse.
MARIO.
Dorante me pardonne-t-il la colère où j'ai mis Bourguignon?
DORANTE.
Il ne vous la pardonne pas, il vous en remercie.
ARLEQUIN.
De la joie, Madame: vous avez perdu votre rang; mais vous n'êtes point à plaindre, puisqu'Arlequin vous reste.
LISETTE.
Belle consolation! il n'y a que toi qui gagne à cela.
ARLEQUIN.
Je n'y perds pas. Avant notre reconnoissance, votre dot valoit mieux que vous; à présent, vous valez mieux que votre dot. Allons, saute, marquis![254]
* * * * *
LE LEGS
COMÉDIE EN UN ACTE, EN PROSE
ACTEURS.
LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
HORTENSE.
LE CHEVALIER.
LISETTE,[1] suivante de la Comtesse.
LÉPINE,[2] valet de chambre du Marquis.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CHEVALIER, HORTENSE.
LE CHEVALIER.
La démarche que vous allez faire auprès du Marquis m'alarme.
HORTENSE.
Je ne risque rien, vous dis-je. Raisonnons. Défunt son parent et le mien lui laisse six cent mille francs, à la charge, il est vrai, de m'épouser ou de m'en donner deux cent mille: cela est à son choix; mais le Marquis ne sent rien pour moi. Je suis sûre qu'il a de l'inclination pour la Comtesse; d'ailleurs, il est déjà assez riche par lui-même: voilà encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, à laquelle il ne s'attendoit pas; et vous croyez que, plutôt que d'en distraire deux cent mille, il aimera mieux m'épouser, moi qui lui suis indifférente, pendant qu'il a de l'amour pour la Comtesse, qui peut-être ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi? Il n'y a pas d'apparence.
LE CHEVALIER.
Mais à quoi jugez-vous que la Comtesse ne le hait pas?
HORTENSE.
A mille petites remarques que je fais tous les jours, et je n'en suis pas surprise. Du caractère dont elle est, celui du Marquis doit être de son goût. La Comtesse est une femme brusque, qui aime à primer, à gouverner, à être la maîtresse. Le Marquis est un homme doux, paisible, aisé à conduire; et voilà ce qu'il faut à la Comtesse. Aussi ne parle-t-elle de lui qu'avec éloge. Son air de naïveté lui plaît: c'est, dit-elle, le meilleur homme, le plus complaisant, le plus sociable. D'ailleurs, le Marquis est d'un âge qui lui convient; elle n'est plus de cette grande jeunesse:[3] il a trente-cinq ou quarante ans, et je vois bien qu'elle seroit charmée de vivre avec lui.
LE CHEVALIER.
J'ai peur que l'événement[4] ne vous trompe. Ce n'est pas un petit objet que deux cent mille francs qu'il faudra qu'on vous donne si l'on ne vous épouse pas; et puis, quand le Marquis et la Comtesse s'aimeroient, de l'humeur dont ils sont tous deux, ils auront bien de la peine à se le dire.
HORTENSE.
Oh! moyennant[5] l'embarras où je vais jeter le Marquis, il faudra bien qu'il parle; et je veux savoir à quoi m'en tenir. Depuis le temps que nous sommes à cette campagne,[6] chez la Comtesse, il ne me dit rien. Il y a six semaines qu'il se tait; je veux qu'il s'explique. Je ne perdrai pas le legs qui me revient si je n'épouse point le Marquis.
LE CHEVALIER.
Mais s'il accepte votre main?
HORTENSE.
Eh! non! vous dis-je. Laissez-moi faire. Je crois qu'il espère que ce sera moi qui le refuserai. Peut-être même feindra-t-il de consentir à notre union; mais que cela ne vous épouvante pas. Vous n'êtes point assez riche pour m'épouser avec deux cent mille francs de moins: je suis bien aise de vous les apporter en mariage. Je suis persuadée que la Comtesse et le Marquis ne se haïssent pas. Voyons ce que me diront là-dessus Lépine et Lisette, qui vont venir me parler. L'un, est un Gascon froid,[7] mais adroit; Lisette a de l'esprit. Je sais qu'ils ont tous deux la confiance de leurs maîtres; je les intéresserai à m'instruire, et tout ira bien. Les voilà qui viennent. Retirez-vous.
SCÈNE II.
LISETTE, LÉPINE, HORTENSE.
HORTENSE.
Venez, Lisette; approchez.
LISETTE.
Que souhaitez-vous de nous, Madame?
HORTENSE.
Rien que vous ne puissiez me dire sans blesser la fidélité que vous devez, vous au Marquis, et vous à la Comtesse.
LISETTE.
Tant mieux, Madame.
LÉPINE.
Ce début encourage. Nos services vous sont acquis.
HORTENSE, tire quelque argent de sa poche.
Tenez, Lisette, tout service mérite récompense.
LISETTE, refusant d'abord.
Du moins, Madame, faudroit-il savoir auparavant de quoi il s'agit.
HORTENSE.
Prenez; je vous le donne, quoi qu'il arrive. Voilà pour vous, monsieur de
Lépine.[8]
LÉPINE.
Madame, je serois volontiers de l'avis de Mademoiselle; mais je prends. Le respect défend que je raisonne.
HORTENSE.
Je ne prétends vous engager en rien, et voici de quoi il est question. Le
Marquis, votre maître, vous estime, Lépine?
LÉPINE, froidement.
Extrêmement, Madame; il me connoît.
HORTENSE.
Je remarque qu'il vous confie aisément ce qu'il pense.
LÉPINE.
Oui. Madame, de toutes ses pensées incontinent[9] j'en ai copie; il n'en sait pas le compte mieux que moi.
HORTENSE.
Vous, Lisette, vous êtes sur le même ton[10] avec la Comtesse?
LISETTE.
J'ai cet honneur-là, Madame.
HORTENSE.
Dites-moi, Lépine, je me figure que le Marquis aime la Comtesse. Me trompé-je? Il n'y a point d'inconvénient à me dire ce qui en est.
LÉPINE.
Je n'affirme rien; mais patience: nous devons ce soir nous entretenir là-dessus.
HORTENSE.
Eh! soupçonnez-vous qu'il l'aime?
LÉPINE.
De soupçons,[11] j'en ai de violents. Je m'en éclaircirai tantôt.
HORTENSE.
Et vous, Lisette, quel est votre sentiment sur la Comtesse?
LISETTE.
Qu'elle ne songe point du tout au Marquis, Madame.
LÉPINE.
Je diffère avec vous de pensée.[12]
HORTENSE.
Je crois aussi qu'ils s'aiment. Et supposons que je ne me trompe pas: du caractère dont ils sont, ils auront de la peine à s'en parler. Vous, Lépine, voudriez-vous exciter le Marquis à le déclarer à la Comtesse? Et vous, Lisette, disposer la Comtesse à se l'entendre dire? Ce sera une industrie fort innocente.
LÉPINE.
Et même louable.
LISETTE, rendant l'argent.
Madame, permettez que je vous rende votre argent.
HORTENSE,
Gardez. D'où vient?[13]
LISETTE.
C'est qu'il me semble que voilà, précisément le service que vous exigez de moi, et c'est précisément celui que je ne puis vous rendre. Ma maîtresse est veuve, elle est tranquille; son état est heureux; ce seroit dommage de l'en tirer: je prie le Ciel qu'elle y reste.
LÉPINE, froidement.
Quant à moi, je garde mon lot: rien ne m'oblige à restitution. J'ai la volonté de vous être utile. Monsieur le Marquis vit dans le célibat; mais le mariage, il est bon, très bon; il a ses peines: chaque état a les siennes; quelquefois le mien me pèse. Le tout est égal.[14] Oui, je vous servirai, Madame, je vous servirai; je n'y vois point de mal. On s'épouse de tout temps, on s'épousera toujours; on n'a que cette honnête ressource quand on aime.
HORTENSE.
Vous me surprenez, Lisette, d'autant plus que je m'imaginois que vous pouviez vous aimer tous deux.
LISETTE.
C'est de quoi il n'est pas question de ma part.
LÉPINE.
De la mienne, j'en suis demeuré à l'estime. Néanmoins, Mademoiselle est aimable; mais j'ai passé mon chemin sans y prendre garde.
LISETTE.
J'espère que vous penserez toujours de même.
HORTENSE.
Voilà ce que j'avois à vous dire. Adieu, Lisette; vous ferez ce qu'il vous plaira. Je ne vous demande que le secret. J'accepte vos services, Lépine.
SCÈNE III.
LÉPINE, LISETTE.
LISETTE.
Nous n'avons rien à nous dire, mons[15] de Lépine. J'ai affaire, et je vous laisse.
LÉPINE.
Doucement, Mademoiselle; retardez d'un moment. Je trouve à propos de vous informer d'un petit accident qui m'arrive.
LISETTE.
Voyons.
LÉPINE.
D'homme d'honneur,[16] je n'avois pas envisagé vos grâces; je ne connoissois pas votre mine.
LISETTE.
Qu'importe? Je vous en offre autant:[17] c'est tout au plus si je connois actuellement la vôtre.[18]
LÉPINE.
Cette dame se figuroit que nous nous aimions.
LISETTE.
Eh bien! elle se figuroit mal.
LÉPINE.
Attendez, voici l'accident: son discours a fait que mes yeux se sont arrêtés dessus[19] vous plus attentivement que de coutume.
LISETTE.
Vos yeux ont pris bien de la peine.
LÉPINE.
Et vous êtes jolie, sandis![20] oh! très jolie!
LISETTE.
Ma foi, monsieur de Lépine, vous êtes très galant, oh! très galant. Mais l'ennui me prend dès qu'on me loue. Abrégeons; est-ce là tout?
LÉPINE.
A mon exemple, envisagez-moi, je vous prie; faites-en l'épreuve.
LISETTE.
Oui-da![21] Tenez, je vous regarde.
LÉPINE.
Eh donc! Est-ce là ce Lépine que vous connoissiez? N'y voyez-vous rien[22] de nouveau? Que vous dit le coeur?
LISETTE.
Pas le mot; il n'y a rien là pour lui.
LÉPINE.
Quelquefois pourtant nombre de gens ont estimé que j'étois un garçon assez revenant;[23] mais nous y retournerons: c'est partie à remettre. Écoutez le restant. Il est certain que mon maître distingue[24] tendrement votre maîtresse. Aujourd'hui même il m'a confié qu'il méditoit de vous communiquer ses sentiments.
LISETTE.
Comme il lui plaira. La réponse que j'aurai l'honneur de lui communiquer sera courte.
LÉPINE.
Remarquons d'abondance[25] que la Comtesse se plaît avec mon maître, qu'elle a l'âme joyeuse en le voyant. Vous me direz que nos gens[26] sont d'étranges personnes, et je vous l'accorde. Le Marquis, homme tout simple, peu hasardeux dans le discours, n'osera jamais aventurer la déclaration, et, des déclarations, la Comtesse les épouvante:[27] femme qui néglige les compliments, qui vous parle entre l'aigre et le doux, et dont l'entretien a je ne sais quoi de sec, de froid, de purement raisonnable. Le moyen que l'amour puisse être mis en avant avec cette femme! Il ne sera jamais à propos de lui dire: «Je vous aime,» à moins qu'on ne lui dise[28] à propos de rien. Cette matière, avec elle, ne peut tomber que des nues. On dit qu'elle traite l'amour de bagatelle d'enfant; moi, je prétends qu'elle a pris goût à cette enfance.[29] Dans cette conjoncture, j'opine que nous encouragions ces deux personnages. Qu'en sera-t-il?[30] Qu'ils s'aimeront bonnement, en toute simplesse,[31] et qu'ils s'épouseront de même. Qu'en sera-t-il? Qu'en me voyant votre camarade, vous me rendrez votre mari par la douce habitude de me voir. Eh donc! Parlez: êtes-vous d'accord?
LISETTE.
Non.
LÉPINE.
Mademoiselle, est-ce mon amour qui vous déplaît?
LISETTE.
Oui.
LÉPINE.
En peu de mots vous dites beaucoup. Mais considérez l'occurrence:[32] je vous prédis que nos maîtres se marieront: que la commodité vous tente.[33]
LISETTE.
Je vous prédis qu'ils ne se marieront point: je ne veux pas, moi. Ma maîtresse, comme vous dites fort habilement, tient l'amour au-dessous d'elle, et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mon petit intérêt qu'elle se marie. Ma condition n'en seroit pas si bonne, entendez-vous? Il n'y a pas d'apparence que la Comtesse y gagne, et moi j'y perdrais beaucoup. J'ai fait un petit calcul là-dessus, au moyen duquel je trouve que tous vos arrangements me dérangent et ne me valent rien.[34] Ainsi, quelque jolie que je sois, continuez de n'en rien voir; laissez-la la découverte que vous avez faite de mes grâces, et passez toujours sans y prendre garde.
LÉPINE, froidement.
Je les ai vues, Mademoiselle; j'en suis frappé, et n'ai de remède que votre coeur.
LISETTE.
Tenez-vous donc pour incurable.
LÉPINE.
Me donnez-vous votre dernier mot?
LISETTE.
Je n'y changerai pas une syllabe.
(Elle veut s'en aller.)
LÉPINE, l'arrêtant.
Permettez que je reparte.[35] Vous calculez, moi de même. Selon vous, il ne faut pas que nos gens se marient; il faut qu'ils s'épousent, selon moi: je le prétends.
LISETTE.
Mauvaise gasconnade!
LÉPINE. Patience. Je vous aime, et vous me refusez le réciproque? Je calcule qu'il me fait besoin,[36] et je l'aurai, sandis![37] Je le prétends.
LISETTE. Vous ne l'aurez pas, sandis!
LÉPINE.
J'ai tout dit. Laissez parler mon maître, qui nous arrive.
SCÈNE IV.
LE MARQUIS, LÉPINE, LISETTE.
LE MARQUIS.
Ah! vous voici, Lisette! Je suis bien aise de vous trouver.
LISETTE.
Je vous suis obligée, Monsieur; mais je m'en allois.
LE MARQUIS.
Vous vous en alliez? J'avois pourtant quelque chose à vous dire. Êtes-vous un peu de nos amis?
LÉPINE.
Petitement.
LISETTE.
J'ai beaucoup d'estime et de respect pour monsieur le Marquis.
LE MARQUIS.
Tout de bon? Vous me faites plaisir, Lisette. Je fais beaucoup de cas de vous aussi; vous me paroissez une très bonne fille, et vous êtes à une maîtresse qui a bien du mérite.
LISETTE.
Il y a longtemps que je le sais, Monsieur.
LE MARQUIS.
Ne vous parle-t-elle jamais de moi? Que vous en dit-elle?
LISETTE.
Oh! rien.
LE MARQUIS.
C'est que, entre nous, il n'y a point de femme que j'aime tant qu'elle.
LISETTE.
Qu'appelez-vous aimer, monsieur le Marquis? Est-ce de l'amour que vous entendez?
LE MARQUIS.
Eh! mais oui, de l'amour, de l'inclination, comme tu voudras: le nom n'y fait rien. Je l'aime mieux qu'une autre.[38] Voilà tout.
LISETTE.
Cela se peut.
LE MARQUIS.
Mais elle n'en sait rien; je n'ai pas osé le lui apprendre. Je n'ai pas trop le talent de parler d'amour.
LISETTE.
C'est ce qui me semble.
LE MARQUIS.
Oui, cela m'embarrasse; et, comme ta maîtresse est une femme fort raisonnable, j'ai peur qu'elle ne se moque de moi, et je ne saurois plus que lui dire: de sorte que j'ai rêvé qu'il seroit bon que tu la prévinsses en ma faveur.
LISETTE.
Je vous demande pardon, Monsieur; mais il falloit rêver tout le contraire.
Je ne puis rien pour vous, en vérité.
LE MARQUIS.
Eh! d'où vient?[39] Je t'aurai grande obligation. Je payerai bien tes peines. (Montrant Lépine.) Et, si ce garçon-là te convenoit, je vous ferois un fort bon parti[40] à tous les deux.
LÉPINE, froidement, et sans regarder Lisette.
Derechef,[41] recueillez-vous là-dessus, Mademoiselle.
LISETTE.
Il n'y a pas moyen, monsieur le Marquis. Si je parlois de vos sentiments à ma maîtresse, vous avez beau dire que le nom n'y fait rien, je me brouillerais[42] avec elle; je vous y brouillerais vous-même. Ne la connoissez-vous pas?
LE MARQUIS.
Tu crois donc qu'il n'y a rien à faire?
LISETTE.
Absolument rien.
LE MARQUIS.
Tant pis. Cela me chagrine. Elle me fait tant d'amitié,[43] cette femme!
Allons, il ne faut donc plus y penser.
LÉPINE, froidement.
Monsieur, ne vous déconfortez[44] pas. Du récit de Mademoiselle, n'en tenez compte;[45] elle vous triche. Retirons-nous. Venez me consulter à l'écart; je serai plus consolant. Partons.
LE MARQUIS.
Viens. Voyons ce que tu as à me dire. Adieu, Lisette. Ne me nuis pas, voilà tout ce que j'exige.
SCÈNE V.
LÉPINE, LISETTE.
LÉPINE.
N'exigez rien: ne gênons point Mademoiselle. Soyons galamment ennemis déclarés; faisons-nous du mal en toute franchise. Adieu, gentille personne. Je vous chéris ni plus ni moins: gardez-moi votre coeur: c'est un dépôt que je vous laisse.
LISETTE.
Adieu, mon pauvre Lépine. Vous êtes peut-être de tous les fous de la
Garonne[46] le plus effronté, mais aussi le plus divertissant.
SCÈNE VI.
LA COMTESSE, LISETTE.
LISETTE.
Voici ma maîtresse. De l'humeur dont elle est, je crois que cet amour-ci ne la divertira guère. Gare[47] que le Marquis ne soit bientôt congédié!
LA COMTESSE, tenant une lettre.
Tenez, Lisette, dites qu'on porte cette lettre à la poste. En voilà dix que j'écris depuis trois semaines. La sotte chose qu'un procès! Que j'en suis lasse! Je ne m'étonne pas s'il y a tant de femmes qui se marient!
LISETTE, riant.
Bon! votre procès! une affaire de mille francs! Voilà quelque chose de bien considérable pour vous! Avez-vous envie de vous remarier? J'ai votre affaire.
LA COMTESSE.
Qu'est-ce que c'est qu'envie de me remarier? Pourquoi me dites-vous cela?
LISETTE.
Ne vous fâchez pas; je ne veux que vous divertir.
LA COMTESSE.
Ce pourrait être quelqu'un de Paris qui vous auroit fait une confidence.
En tout cas, ne me le nommez pas.
LISETTE.
Oh! il faut pourtant que vous connoissiez celui dont je parle.
LA COMTESSE.
Brisons là-dessus. Je rêve à une chose: le Marquis n'a ici qu'un valet de chambre, dont il a peut-être besoin, et je voulois lui demander s'il n'a pas quelque paquet à mettre à la poste: on le porteroit avec le mien. Où est-il, le Marquis? L'as-tu vu ce matin?
LISETTE.
Oh! oui. Malepeste![48] il a ses raisons pour être éveillé de bonne heure! Revenons au mari que j'ai à vous donner, celui qui brûle pour vous et que vous avez enflammé de passion…
LA COMTESSE.
Qui est ce benêt-là?
LISETTE.
Vous le devinez.
LA COMTESSE.
Celui qui brûle est un sot. Je ne veux rien savoir de Paris.
LISETTE.
Ce n'est point de Paris: votre conquête est dans le château. Vous l'appellez benêt; moi, je vais le flatter: c'est un soupirant qui a l'air fort simple, un air de bon homme. Y êtes-vous?
LA COMTESSE.
Nullement. Qui est-ce qui ressemble à celui-ci?
LISETTE.
Eh! le Marquis.
LA COMTESSE.
Celui qui est avec nous?
LISETTE.
Lui-même.
LA COMTESSE.
Je n'avois garde d'y être.[49] Où as-tu pris son air simple et de bon homme? Dis donc un air franc et ouvert, à la bonne heure: il sera reconnoissable.
LISETTE.
Ma foi, Madame, je vous le rends comme je le vois.
LA COMTESSE.
Tu le vois très mal, on ne peut pas plus mal: en mille ans on ne le devineroit pas à ce portrait-là. Mais de qui tiens-tu ce que tu me contes de son amour?
LISETTE.
De lui, qui me l'a dit; rien que cela. N'en riez-vous pas? Ne faites pas semblant de le savoir. Au reste, il n'y a qu'à vous en défaire tout doucement.
LA COMTESSE.
Hélas! je ne lui en veux point de mal.[50] C'est un fort honnête homme, un homme dont je fais cas, qui a d'excellentes qualités; et j'aime encore mieux que ce soit lui qu'un autre. Mais ne te trompes-tu pas aussi? Il ne t'aura peut-être parlé que d'estime: il en a beaucoup pour moi, beaucoup; il me l'a marquée en mille occasions d'une manière fort obligeante.
LISETTE.
Non, Madame, c'est de l'amour qui regarde vos appas; il en a prononcé le mot sans bredouiller comme à l'ordinaire. C'est de la flamme… Il languit, il soupire.
LA COMTESSE.
Est-il possible? Sur ce pied-là, je le plains, car ce n'est pas un étourdi: il faut qu'il le sente, puisqu'il le dit; et ce n'est pas de ces gens-là dont[51] je me moque: jamais leur amour n'est ridicule. Mais il n'osera m'en parler, n'est-ce pas?
LISETTE.
Oh! ne craignez rien! j'y ai mis bon ordre:[52] il ne s'y jouera pas.[53]
Je lui ai ôté toute espérance. N'ai-je pas bien fait?
LA COMTESSE.
Mais oui, sans doute, oui, pourvu que vous ne l'ayez pas brusqué, pourtant. Il falloit y prendre garde: c'est un ami que je veux conserver. Et vous avez quelquefois le ton dur et revêche, Lisette; il valoit mieux le laisser dire.
LISETTE.
Point du tout. Il vouloit que je vous parlasse en sa faveur.
LA COMTESSE.
Ce pauvre homme!
LISETTE.
Et je lui ai répondu que je ne pouvois pas m'en mêler, que je me brouillerais avec vous si je vous en parlois, que vous me donneriez mon congé, que vous lui donneriez le sien.
LA COMTESSE.
Le sien. Quelle grossièreté! Ah! que c'est mal parler! Son congé? Et même est-ce que je vous aurois donné le vôtre? Vous savez bien que non. D'où vient[54] mentir, Lisette? C'est un ennemi que vous m'allez faire d'un des hommes du monde que je considère le plus et qui le mérite le mieux. Quel sot langage de domestique! Eh! il étoit si simple de vous tenir[55] à lui dire: «Monsieur, je ne saurois; ce ne sont pas là mes affaires. Parlez-en vous-même.» Et je voudrais qu'il osât m'en parler, pour racommoder un peu votre malhonnêteté. Son congé! son congé! Il va se croire insulté.
LISETTE.
Eh non, Madame; il étoit impossible de vous en débarrasser à moins de frais. Faut-il que vous l'aimiez, de peur de le fâcher? Voulez-vous être sa femme par politesse, lui qui doit épouser Hortense? Je ne lui ai rien dit de trop; et vous en voilà quitte. Mais je l'aperçois qui vient en rêvant. Évitez-le, vous avez le temps.
LA COMTESSE.
L'éviter, lui qui me voit! Ah! je m'en garderai bien. Après les discours que vous lui avez tenus, il croirait que je les ai dictés. Non, non, je ne changerai rien à ma façon de vivre avec lui. Allez porter ma lettre.
LISETTE, à part.
Hum! il y a ici quelque chose. (Haut.) Madame, je suis d'avis de rester auprès de vous. Cela m'arrive souvent, et vous en serez plus à l'abri d'une déclaration.
LA COMTESSE.
Belle finesse! Quand je lui échapperois aujourd'hui, ne me trouvera-t-il pas demain? Il faudrait donc vous avoir toujours à mes côtés? Non, non. Partez. S'il me parle, je sais répondre.
LISETTE.
Je suis à vous dans l'instant; je n'ai qu'à donner cette lettre à un laquais.
LA COMTESSE.
Non, Lisette: c'est une lettre de conséquence, et vous me ferez plaisir de la porter vous-même, parce que, si le courier est passé, vous me la rapporterez, et je l'enverrai par une autre voie. Je ne me fie point aux valets: ils ne sont point exacts.
LISETTE.
Le courrier ne passe que dans deux heures, Madame.
LA COMTESSE.
Eh! allez, vous dis-je. Que sait-on?
LISETTE, à part.
Quel prétexte! (Haut.) Cette femme-là ne va pas droit avec moi.
SCÈNE VII.
LA COMTESSE, seule.
Elle avoit la fureur de rester. Les domestiques sont haïssables; il n'y a pas jusqu'à leur zèle qui ne vous désoblige. C'est toujours de travers qu'ils vous servent.
SCÈNE VIII.
LA COMTESSE, LÉPINE.
LÉPINE.
Madame, monsieur le Marquis vous a vue[56] de loin avec Lisette. Il demande s'il n'y a point de mal qu'il approche; il a le désir de vous consulter, mais il se fait le scrupule[57] de vous être importun.
LA COMTESSE.
Lui importun! Il ne sauroit l'être. Dites-lui que je l'attends, Lépine; qu'il vienne.
LÉPINE.
Je vais le réjouir de la nouvelle. Vous l'allez voir dans la minute.
SCÈNE IX.
LÉPINE, LE MARQUIS.
LÉPINE, appelant le Marquis.
Monsieur, venez prendre audience. Madame l'accorde. (Quand le Marquis est venu, il lui dit à part:) Courage, Monsieur! l'accueil est gracieux, presque tendre: c'est un coeur qui demande qu'on le prenne.
SCÈNE X.
LA COMTESSE, LE MARQUIS.
LA COMTESSE.
Eh! d'où vient donc la cérémonie que vous faites, Marquis?… Vous n'y songez pas.[58]
LE MARQUIS.
Madame, vous avez bien de la bonté… C'est que j'ai bien des choses à vous dire.
LA COMTESSE.
Effectivement, vous me paroissez rêveur, inquiet.
LE MARQUIS.
Oui, j'ai l'esprit en peine. J'ai besoin de conseil, j'ai besoin de grâces, et le tout de votre part.
LA COMTESSE.
Tant mieux. Vous avez encore moins besoin de tout cela que je n'ai d'envie de vous être bonne à quelque chose.
LE MARQUIS.
O bonne! Il ne tient qu'à vous de m'être excellente, si vous voulez.
LA COMTESSE.
Comment, si je veux? Manquez-vous de confiance? Ah! je vous prie, ne me ménagez point. Vous pouvez tout sur moi, Marquis; je suis bien aise de vous le dire.
LE MARQUIS.
Cette assurance m'est bien agréable, et je serois tenté d'en abuser.
LA COMTESSE.
J'ai grand'peur que vous ne résistiez à la tentation. Vous ne comptez pas assez sur vos amis, car vous êtes si réservé, si retenu…
LE MARQUIS.
Oui, j'ai beaucoup de timidité.
LA COMTESSE.
Je fais de mon mieux pour vous l'ôter, comme vous voyez.
LE MARQUIS.
Vous savez dans quelle situation je suis avec Hortense; que je dois l'épouser ou lui donner deux cent mille francs.
LA COMTESSE.
Oui, et je me suis aperçue que vous n'aviez pas grand goût pour elle.
LE MARQUIS.
Oh! on ne peut pas moins.[59] Je ne l'aime point du tout.
LA COMTESSE.
Je n'en suis pas surprise: son caractère est si différent du vôtre! Elle a quelque chose de trop arrangé[60] pour vous.
LE MARQUIS.
Vous y êtes. Elle songe trop à ses grâces. Il faudroit toujours l'entretenir de compliments, et moi, ce n'est pas là mon fort. La coquetterie me gêne, elle me rend muet.
LA COMTESSE.
Ah! ah! je conviens qu'elle en a un peu; mais presque toutes les femmes sont de même. Vous ne trouverez que cela partout, Marquis.
LE MARQUIS.
Hors chez vous. Quelle différence, par exemple! Vous plaisez sans y penser. Ce n'est pas votre faute: vous ne savez pas seulement que vous êtes aimable; mais d'autres le savent pour vous.
LA COMTESSE.
Moi, Marquis, je pense qu'à cet égard-là les autres songent aussi peu à moi que j'y songe moi-même.
LE MARQUIS.
Oh! j'en connois qui ne vous disent pas tout ce qu'ils songent.
LA COMTESSE.
Eh! qui sont-ils, Marquis? Quelques amis comme vous, sans doute.
LE MARQUIS.
Bon, des amis! Voilà bien de quoi! Vous n'en aurez encore de longtemps.[61]
LA COMTESSE.
Je vous suis obligée du petit compliment que vous me faites en passant.
LE MARQUIS.
Point du tout. Je ne passe jamais, moi; je dis toujours exprès.
LA COMTESSE, riant.
Comment! vous qui ne voulez pas que j'aie encore des amis, est-ce que vous n'êtes pas le mien?
LE MARQUIS.
Vous m'excuserez; mais, quand je serois autre chose,[62] il n'y auroit rien de surprenant.
LA COMTESSE.
Eh bien! je ne laisserois pas que d'en être surprise.[63]
LE MARQUIS.
Et encore plus fâchée.
LA COMTESSE.
En vérité, surprise. Je veux pourtant croire que je suis aimable, puisque vous le dites.
LE MARQUIS.
O charmante! Et je serois bien heureux si Hortense vous ressembloit. Je l'épouserois d'un grand coeur, et j'ai bien de la peine à m'y résoudre.
LA COMTESSE.
Je le crois, et ce seroit encore pis si vous aviez de l'inclination pour une autre.
LE MARQUIS.
Eh bien! c'est que justement le pis s'y trouve.
LA COMTESSE, par exclamation.
Oui? Vous aimez ailleurs?
LE MARQUIS.
De toute mon âme.
LA COMTESSE, en souriant.
Je m'en suis doutée, Marquis.
LE MARQUIS.
Et vous êtes-vous doutée de la personne?
LA COMTESSE.
Non, mais vous me la direz.
LE MARQUIS.
Vous me feriez grand plaisir de la deviner.
LA COMTESSE.
Eh! pourquoi m'en donneriez-vous la peine, puisque vous voilà?
LE MARQUIS.
C'est que vous ne connoissez qu'elle:[64] c'est la plus aimable femme, la plus franche. Vous parlez de gens sans façon: il n'y a personne comme elle; plus je la vois, plus je l'admire.
LA COMTESSE.
Épousez-la, Marquis, épousez-la, et laissez là Hortense. Il n'y a point à hésiter: vous n'avez point d'autre parti à prendre.
LE MARQUIS.
Oui, mais je songe à une chose… N'y auroit-il pas moyen de me sauver les deux cent mille francs? Je vous parle à coeur ouvert.
LA COMTESSE.
Regardez-moi dans cette occasion-ci comme une autre vous-même.
LE MARQUIS.
Ah! que c'est bien dit! une autre moi-même!
LA COMTESSE.
Ce qui me plaît en vous, c'est votre franchise, qui est une qualité admirable. Revenons. Comment vous sauver ces deux cent mille francs?
LE MARQUIS.
C'est que Hortense aime le Chevalier. Mais, à propos, c'est votre parent?
LA COMTESSE.
Oh! parent de loin.
LE MARQUIS.
Or, de cet amour qu'elle a pour lui, je conclus qu'elle ne se soucie pas de moi. Je n'ai donc qu'à faire semblant de vouloir l'épouser. Elle me refusera, et je ne lui devrai plus rien. Son refus me servira de quittance.
LA COMTESSE.
Oui-da,[65] vous pouvez le tenter. Ce n'est pas qu'il n'y ait du risque:[66] elle a du discernement, Marquis, Vous supposez qu'elle vous refusera; je n'en sais rien: vous n'êtes pas homme à dédaigner.
LE MARQUIS.
Est-il vrai?
LA COMTESSE.
C'est mon sentiment.
LE MARQUIS.
Vous me flattez; vous encouragez ma franchise.
LA COMTESSE.
Je vous encourage! Eh! mais en êtes-vous encore là? Mettez-vous donc dans l'esprit que je ne demande qu'à vous obliger, qu'il n'y a que l'impossible qui m'arrêtera, et que vous devez compter sur tout ce qui dépendra de moi. Ne perdez point cela de vue, étrange homme que vous êtes, et achevez hardiment. Vous voulez des conseils, je vous en donne. Quand nous en serons à l'article des grâces, il n'y aura qu'à parler: elles ne feront pas plus de difficulté que le reste, entendez-vous? Et que cela soit dit pour toujours.
LE MARQUIS.
Vous me ravissez d'espérance.
LA COMTESSE.
Allons par ordre. Si Hortense alloit vous prendre au mot?
LE MARQUIS.
J'espère que non. En tout cas, je lui payerais sa somme, pourvu qu'auparavant la personne qui a pris mon coeur ait la bonté de me dire qu'elle veut bien de moi.
LA COMTESSE.
Hélas! elle serait donc bien difficile? Mais, Marquis, est-ce qu'elle ne sait pas que vous l'aimez?
LE MARQUIS.
Non, vraiment; je n'ai pas osé le lui dire.
LA COMTESSE.
Et le tout par timidité. Oh! en vérité, c'est la pousser trop loin; et, toute amie des bienséances que je suis, je ne vous approuve pas; ce n'est pas se rendre justice.
LE MARQUfS.
Elle est si sensée que j'ai peur d'elle. Vous me conseillez donc de lui en parler?
LA COMTESSE.
Eh! cela devroit être fait. Peut-être vous attend-elle. Vous dites qu'elle est sensée: que craignez-vous? Il est louable de penser modestement sur soi; mais, avec de la modestie, on parle, on se propose. Parlez, Marquis, parlez: tout ira bien.
LE MARQUIS.
Hélas! si vous saviez qui c'est, vous ne m'exhorteriez pas tant. Que vous êtes heureuse de n'aimer rien et de mépriser l'amour!
LA COMTESSE.
Moi, mépriser ce qu'il y a au monde de plus naturel! Cela ne seroit pas raisonnable. Ce n'est pas l'amour, ce sont les amants, tels qu'ils sont la plupart,[67] que je méprise, et non pas le sentiment qui fait qu'on aime, qui n'a rien en soi que de fort honnête, de fort permis et de fort involontaire. C'est le plus doux sentiment de la vie: comment le haïrois- je? Non, certes, et il y a tel homme à qui je pardonnerois de m'aimer s'il me l'avouoit avec cette simplicité de caractère que je louois tout à l'heure en vous.
LE MARQUIS.
En effet, quand on le dit naïvement comme on le sent…
LA COMTESSE.
Il n'y a point de mal alors. On a toujours bonne grâce: voilà ce que je pense. Je ne suis pas une âme sauvage.
LE MARQUIS.
Ce seroit bien dommage. Vous avez la plus belle santé.
LA COMTESSE, à part.
Il est bien question de ma santé. (Haut.) C'est l'air de la campagne.
LE MARQUIS.
L'air de la ville vous fait de même l'oeil le plus vif, le teint le plus frais!
LA COMTESSE.
Je me porte assez bien. Mais savez-vous bien que vous me dites des douceurs sans y penser?
LE MARQUIS.
Pourquoi sans y penser? Moi, j'y pense.
LA COMTESSE.
Gardez-les pour la personne que vous aimez.
LE MARQUIS.
Eh! si c'étoit vous, il n'y auroit que faire de[68] les garder.
LA COMTESSE.
Comment! si c'étoit moi? Est-ce de moi dont il s'agit? Est-ce une déclaration d'amour que vous me faites?
LE MARQUIS.
Oh! point du tout.
LA COMTESSE.
Eh! de quoi vous avisez-vous donc de m'entretenir de mon teint, de ma santé? Qui est-ce qui ne s'y tromperoit pas?
LE MARQUIS.
Ce n'est que façon de parler. Je dis seulement qu'il est fâcheux que vous ne vouliez ni aimer, ni vous remarier, et que j'en suis mortifié, parce que je ne vois pas de femme qui me puisse convenir autant que vous. Mais je ne vous en dis mot, de peur de vous déplaire.
LA COMTESSE.
Mais, encore une fois, vous me parlez d'amour. Je ne me trompe pas, c'est moi que vous aimez: vous me le dites en termes exprès.
LE MARQUIS.
Hé bien, oui. Quand ce seroit vous, il n'est pas nécessaire de se fâcher. Ne diroit-on pas que tout est perdu? Calmez-vous. Prenez[69] que je n'aie rien dit.
LA COMTESSE.
La belle chute! Vous êtes bien singulier.
LE MARQUIS.
Et vous de bien mauvaise humeur. Eh! tout à l'heure, à votre avis, on avoit si bonne grâce à dire naïvement qu'on aime! Voyez comme cela réussit! Me voilà bien avancé!
LA COMTESSE.
Ne le voilà-t-il pas[70] bien reculé? A qui en avez-vous? Je vous demande à qui vous parlez.
LE MARQUIS.
A personne, Madame. Je ne dirai plus mot. Êtes-vous contente? Si vous vous mettez en colère contre tous ceux qui me ressemblent, vous en querellerez bien d'autres.
LA COMTESSE, à part.
Quel original! (Haut.) Eh! qui est-ce qui vous querelle?
LE MARQUIS.
Ah! la manière dont vous me refusez n'est pas douce.
LA COMTESSE.
Allez, vous rêvez.
LE MARQUIS.
Courage. Avec la qualité d'original dont vous venez de m'honorer tout bas, il ne me manquoit plus que celle de rêveur. Au surplus, je ne m'en plains pas. Je ne vous conviens point: qu'y faire? Il n'y a plus qu'à me taire, et je me tairai. Adieu, Comtesse; n'en soyons pas moins bons amis, et du moins ayez la bonté de m'aider à me tirer d'affaire avec Hortense. (Il s'en va.)
LA COMTESSE.
Quel homme! Celui-ci ne m'ennuiera pas du récit de mes rigueurs. J'aime les gens simples et unis;[71] mais, en vérité, celui-là l'est trop.
SCÈNE XI.
HORTENSE, LA COMTESSE, LE MARQUIS.
HORTENSE, arrêtant le Marquis prêt à sortir.
Monsieur le Marquis, je vous prie, ne vous en allez pas; nous avons à nous parler, et Madame peut être présente.
LE MARQUIS.
Comme vous voudrez. Madame.
HORTENSE.
Vous savez ce dont il s'agit?
LE MARQUIS.
Non, je ne sais pas ce que c'est; je ne m'en souviens plus.
HORTENSE.
Vous me surprenez! Je me flattois que vous seriez le premier à rompre le silence. Il est humiliant pour moi d'être obligée de vous prévenir. Avez- vous oublié qu'il y a un testament qui nous regarde?
LE MARQUIS.
Oh! oui, je me souviens du testament.
HORTENSE.
Et qui dispose de ma main en votre faveur?
LE MARQUIS.
Oui, Madame, oui, il faut que je vous épouse. Cela est vrai.
HORTENSE.
Hé bien, Monsieur, à quoi vous déterminez-vous? Il est temps de fixer mon état. Je ne vous cache point que vous avez un rival: c'est le Chevalier, qui est parent de Madame, que je ne vous préfère pas, mais que je préfère à tout autre, et que j'estime assez pour en faire mon époux si vous ne devenez pas le mien. C'est ce que je lui ai dit jusqu'ici, et, comme il m'assure avoir des raisons pressantes de savoir aujourd'hui même à quoi s'en tenir, je n'ai pu lui refuser de vous parler. Monsieur, le congédierai-je, ou non? Que voulez-vous que je lui dise? Ma main est à vous, si vous la demandez.
LE MARQUIS.
Vous me faites bien de la grâce… Je la prends, Mademoiselle.
HORTENSE.
Est-ce votre coeur qui me choisit, monsieur le Marquis?
LE MARQUIS.
N'êtes-vous pas assez aimable pour cela?
HORTENSE.
Et vous m'aimez?
LE MARQUIS.
Qui est-ce qui dit le contraire? Tout à l'heure j'en parlois à Madame.
LA COMTESSE.
Il est vrai, c'étoit de vous dont il m'entretenoit; il songeoit à vous proposer ce mariage.
HORTENSE.
Et vous disoit-il aussi qu'il m'aimoit?
LA COMTESSE.
Il me semble qu'oui;[72] du moins me parloit-il de penchant.
HORTENSE.
D'où vient donc, monsieur le Marquis, me l'avez-vous laissé ignorer[73] depuis six semaines? Quand on aime, on en donne quelques marques; et, dans le cas où nous sommes, vous aviez droit de vous déclarer.
LE MARQUIS.
J'en conviens; mais le temps se passe: on est distrait, on ne sait pas si les gens sont de votre avis.
HORTENSE.
Vous êtes bien modeste. Voilà qui est donc arrêté, et je vais l'annoncer au Chevalier, qui entre.
SCÈNE XII.
LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE.
HORTENSE, allant au-devant du Chevalier pour lui dire un mot à part.
Il accepte ma main, mais de mauvaise grâce. Ce n'est qu'une ruse: ne vous effrayez pas.
LE CHEVALIER, à part.
Vous m'inquiétez. (Haut.) Eh bien, Madame, il ne me reste plus d'espérance, sans doute? Je n'ai pas dû m'attendre que monsieur le Marquis pût consentir à vous perdre.
HORTENSE.
Oui, Chevalier, je l'épouse; la chose est conclue, et le Ciel vous destine à une autre qu'à moi. Le Marquis m'aimoit en secret, et c'étoit, dit-il, par distraction qu'il ne me le déclaroit pas… par distraction.
LE CHEVALIER.
J'entends,[74] il avoit oublié de vous le dire.
HORTENSE.
Oui, c'est cela même; mais il vient de me l'avouer, et il l'avoit confié à
Madame.
LE CHEVALIER.
Eh! que ne m'avertissiez-vous, Comtesse? J'ai cru quelquefois qu'il vous aimoit vous-même.
LA COMTESSE.
Quelle imagination![75] A propos de quoi me citer ici?
HORTENSE.
Il y a eu des instants où je le soupçonnois aussi.
LA COMTESSE.
Encore! Où est donc la plaisanterie, Hortense?
LE MARQUIS.
Pour moi, je ne dis mot.
LE CHEVALIER.
Vous me désespérez, Marquis.
LE MARQUIS.
J'en suis fâché; mais mettez-vous à ma place: il y a un testament, vous le savez bien, je ne peux pas faire autrement.
LE CHEVALIER.
Sans le testament, vous n'aimeriez peut-être pas autant que moi.
LE MARQUIS.
Oh! vous me pardonnerez, je n'aime que trop.
HORTENSE.
Je tâcherai de le mériter, Monsieur. (A part, au Chevalier.) Demandez qu'on presse notre mariage.
LE CHEVALIER, à part, à Hortense.
N'est-ce pas trop risquer? (Haut.) Dans l'état où je suis, Marquis, achevez de me prouver que mon malheur est sans remède.
LE MARQUIS.
La preuve s'en verra quand je l'épouserai. Je ne peux pas l'épouser tout à l'heure.[76]
LE CHEVALIER, d'un air inquiet.
Vous avez raison. (A part, à Hortense.) Il vous épousera.
HORTENSE, à part.
Vous gâtez tout. (Au Marquis.) J'entends[77] bien ce que le Chevalier veut dire: c'est qu'il espère toujours que nous ne nous marierons pas, monsieur le Marquis. N'est-ce pas, Chevalier?
LE CHEVALIER.
Non, Madame, je n'espère plus rien.
HORTENSE.
Vous m'excuserez, je le vois bien. Vous n'êtes pas convaincu, vous ne l'êtes pas; et, comme il faut, m'avez-vous dit, que vous alliez demain à Paris pour y prendre des mesures, nécessaires en cette occasion-ci, vous voudriez, avant que de[78] partir, savoir bien précisément s'il ne nous reste plus d'espoir. Voilà ce que c'est: vous avez besoin d'une entière certitude. (A part, au Chevalier.) Dites qu'oui.
LE CHEVALIER.
Mais oui.
HORTENSE.
Monsieur le Marquis, nous ne sommes qu'à une lieue de Paris, il est de bonne heure: envoyez Lépine chercher un notaire, et passons notre contrat[79] aujourd'hui, pour donner au Chevalier la triste conviction qu'il demande.
LA COMTESSE.
Mais il me paroît que vous lui faites accroire qu'il la demande; je suis persuadée qu'il ne s'en soucie pas.
HORTENSE, à part, au Chevalier.
Soutenez donc.
LE CHEVALIER.
Oui, Comtesse, un notaire me feroit plaisir.
LA COMTESSE.
Voilà un sentiment bien bizarre.
HORTENSE.
Point du tout. Ses affaires exigent qu'il sache à quoi s'en tenir: il n'y a rien de si simple, et il a raison; il n'osoit le dire, et je le dis pour lui. Allez-vous envoyer Lépine, monsieur le Marquis?
LE MARQUIS.
Comme il vous plaira. Mais qui est-ce qui songeoit à avoir un notaire aujourd'hui?
HORTENSE, au Chevalier.
Insistez.
LE CHEVALIER.
Je vous en prie, Marquis.
LA COMTESSE.
Oh! vous aurez la bonté d'attendre à demain, monsieur le Chevalier. Vous n'êtes pas si pressé; votre fantaisie n'est pas d'une espèce à mériter qu'on se gêne tant pour elle: ce seroit ce soir ici[80] un embarras qui nous dérangeroit. J'ai quelques affaires; demain il sera temps.
HORTENSE, à part, au Chevalier.
Pressez.
LE CHEVALIER.
Eh! Comtesse, de grâce!
LA COMTESSE.
De grâce! L'hétéroclite[81] prière! Il est donc bien ragoûtant[82] de voir sa maîtresse mariée à son rival? Comme Monsieur voudra, au reste.
LE MARQUIS.
Il seroit impoli de gêner Madame. Au surplus, je m'en rapporte à elle, demain seroit bon.
HORTENSE.
Dès qu'elle y consent, il n'y a qu'à envoyer Lépine.
SCÈNE XIII.
LA COMTESSE, HORTENSE, LE MARQUIS, LISETTE.
HORTENSE.
Voici Lisette qui entre; je vais lui dire de nous l'aller chercher… Lisette, on doit passer[83] ce soir un contrat de mariage entre monsieur le Marquis et moi; il veut tout à l'heure[84] faire partir Lépine pour amener son notaire de Paris. Ayez la bonté de lui dire qu'il vienne recevoir ses ordres.
LISETTE.
J'y cours, Madame.
LA COMTESSE, l'arrêtant.
Où allez-vous? En fait de mariage, je ne veux ni m'en mêler, ni que mes gens s'en mêlent.
LISETTE.
Moi, ce n'est que pour rendre service. Tenez, je n'ai que faire de sortir:[85] je le vois sur la terrasse. (Elle appelle.) Monsieur de Lépine?
LA COMTESSE, à part.
Cette sotte![86]
SCÈNE XIV.
LÉPINE, LISETTE, LE MARQUIS, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, HORTENSE.
LÉPINE.
Qui est-ce qui m'appelle?
LISETTE.
Vite, vite, à cheval! Il s'agit d'un contrat de mariage entre Madame et votre maître, et il faut aller à Paris chercher le notaire de monsieur le Marquis.
LÉPINE, au Marquis.
Le notaire! Ce qu'elle conte est-il vrai? Monsieur, nous avons la partie de chasse pour tantôt; je me suis arrangé pour courir le lièvre, et non pas le notaire.
LE MARQUIS.
C'est pourtant le dernier qu'on veut.
LÉPINE.
Ce n'est pas la peine que je voyage pour avoir le vôtre: je le compte pour mort. Ne savez-vous pas? La fièvre le travailloit quand nous partîmes, avec le médecin par-dessus[87]; il en avoit le transport au cerveau.[88]
LE MARQUIS.
Vraiment, oui. A propos, il étoit très malade.
LÉPINE.
Il agonisoit, sandis![89]…
LISETTE, d'un air indifférent.
Il n'y a qu'à prendre celui de Madame.
LA COMTESSE.
II n'y a qu'à vous taire, car, si celui de Monsieur est mort, le mien l'est aussi. II y a quelque temps qu'il me dit qu'il étoît le sien.
LISETTE, indifféremment, d'un air modeste.
Il me semble qu'il n'y a pas longtemps que vous lui avez écrit, Madame.
LA COMTESSE
La belle conséquence![90] Ma lettre a-t-elle empêché qu'il ne mourût? Il est certain que je lui ai écrit, mais aussi ne m'a-t-il point fait de réponse.
LE CHEVALIER, à Hortense, à part.
Je commence à me rassurer.
HORTENSE, lui souriant à part.
Il y a plus d'un notaire à Paris. Lépine verra s'il se porte mieux. Depuis six semaines que nous sommes ici, il a eu le temps de revenir en bonne santé. Allez lui écrire un mot, monsieur le Marquis, et priez-le, s'il ne peut venir, d'en indiquer un autre. Lépine ira se préparer pendant que vous écrirez.
LÉPINE.
Non, Madame; si je monte à cheval, c'est autant de resté par les chemins.[91] Je parlois de la partie de chasse, mais voici que je me sens mal, extrêmement mal: d'aujourd'hui[92] je ne prendrai ni gibier ni notaire.
LISETTE, en souriant négligemment.
Est-ce que vous êtes mort aussi?
LÉPINE, feignant de la douleur.
Non, Mademoiselle; mais je vis souffrant,[93] et je ne pourrois fournir la course.[94] Ah! sans le respect de la compagnie, je ferois des cris[95] perçants. Je me brisai hier d'une chute sur l'escalier, je roulai tout un étage, et je commençois d'en[96] entamer un autre quand on me retint sur le penchant. Jugez de la douleur; je la sens qui m'enveloppe.
LE CHEVALIER.
Eh bien! tu n'as qu'à prendre ma chaise. Dites-lui qu'il parte, Marquis.
LE MARQUIS.
Ce garçon qui est tout froissé,[97] qui a roulé un étage, je m'étonne qu'il ne soit pas au lit. Pars si tu peux, au reste.
HORTENSE.
Allez, partez, Lépine; on n'est point fatigué dans une chaise.
LÉPINE.
Vous dirai-je le vrai, Mademoiselle? Obligez-moi de me dispenser de la commission. Monsieur traite avec vous de sa ruine. Vous ne l'aimez point, Madame, j'en ai connoissance, et ce mariage ne peut être que fatal: je me ferois un reproche d'y avoir part. Je parle en conscience. Si mon scrupule déplaît, qu'on me dise: «Va-t'en.» Qu'on me chasse, je m'y soumets: ma probité me console.
LA COMTESSE.
Voilà ce qu'on appelle un excellent domestique! Ils sont bien rares!
LE MARQUIS, à Hortense.
Vous l'entendez. Comment voulez-vous que je m'y prenne avec cet opiniâtre? Quand je me fâcherais, il n'en sera ni plus ni moins.[98] Il faut donc le chasser. (A Lépine.) Retire-toi.
HORTENSE.
On se passera de lui. Allez toujours écrire. Un de mes gens portera la lettre, ou quelqu'un du village.
SCÈNE XV.
HORTENSE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.
HORTENSE.
Ah ça, vous allez faire votre billet; j'en vais écrire un qu'on laissera chez moi en passant.
LE MARQUIS.
Oui-da;[99] mais consultez-vous: si par hasard vous ne m'aimiez pas, tant pis, car j'y vais de bon jeu.[100]
LE CHEVALIER, à Hortense, à part.
Vous le poussez trop.
HORTENSE, à part.
Paix! (Haut.) Tout est consulté, Monsieur; adieu. Chevalier, vous voyez bien qu'il ne m'est plus permis de vous écouter.
LE CHEVALIER.
Adieu, Mademoiselle; je vais me livrer à la douleur où vous me laissez.
(Ils sortent.)
SCÈNE XVI.
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS, consterné.
Je n'en reviens point! C'est le diable qui m'en veut. Vous voulez que cette fille-là m'aime?
LA COMTESSE.
Non, mais elle est assez mutine pour vous épouser. Croyez-moi, terminez avec elle.
LE MARQUIS.
Si je lui effrois cent mille francs? Mais ils ne sont pas prêts; je ne les ai point.
LA COMTESSE.
Que cela ne vous retienne pas: je vous les prêterai, moi… Je les ai à Paris. Rappelez-les; votre situation me fait de la peine. Courez, je les vois encore tous deux.
LE MARQUIS.
Je vous rend mille graces. (Il appelle.) Madame? monsieur le Chevalier?
SCÈNE XVII.
LE CHEVALIER, HORTENSE, LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Voulez-vous bien revenir? J'ai un petit mot à vous communiquer.
HORTENSE.
De quoi s'agit-il donc?
LE CHEVALIER.
Vous me rappelez aussi… Dois-je en tirer un bon augure?
HORTENSE.
Je croyois que vous alliez écrire.
LE MARQUIS.
Rien n'empêche. Mais c'est que j'ai une proposition à vous faire, et qui est tout à fait raisonnable.
HORTENSE.
Une proposition! Monsieur le Marquis, vous m'avez donc trompée? Votre amour n'est pas aussi vrai que vous me l'avez dit.
LE MARQUIS.
Que diantre[101] voulez-vous? On prétend aussi que vous ne m'aimez point: cela me chicane.
HORTENSE.
Je ne vous aime pas encore, mais je vous aimerai; et puis, Monsieur, avec de la vertu, on se passe d'amour pour un mari.
LE MARQUIS.
Oh! je serais un mari qui ne s'en passeroit pas, moi! Nous ne gagnerions, à nous marier, que le loisir de nous quereller à notre aise, et ce n'est pas là une partie de plaisir bien touchante. Ainsi, tenez, accommodons- nous plutôt. Partageons le différend en deux: il y a deux cent mille francs sur le testament, prenez-en la moitié, quoique vous ne m'aimiez pas, et laissons là tous les notaires, tant vivants que morts.
LE CHEVALIER, à Hortense, à part.
Je ne crains plus rien.
HORTENSE.
Vous n'y pensez pas,[102] Monsieur; cent mille francs ne peuvent entrer en comparaison avec l'avantage de vous épouser, et vous ne vous évaluez pas ce que vous valez.
LE MARQUIS.
Ma foi, je ne les vaux pas quand je suis de mauvaise humeur, et je vous annonce que j'y serai toujours.[103]
HORTENSE.
Ma douceur naturelle me rassure.
LE MARQUIS.
Vous ne voulez donc pas? Allons notre chemin, vous serez mariée.
HORTENSE.
C'est le plus court, et je m'en retourne.
LE MARQUIS.
Ne suis-je pas bien malheureux d'être obligé de donner la moitié d'une pareille somme à une personne qui ne se soucie pas de moi? Il n'y a qu'à plaider, Madame: nous verrons un peu si on me condamnera à épouser une fille qui ne m'aime pas.
HORTENSE.
Et moi je dirai que je vous aime. Qui est-ce qui me prouvera le contraire, dès que je vous accepte? Je soutiendrai que c'est vous qui ne m'aimez pas, et qui même, dit-on, en aime[104] une autre.
LE MARQUIS.
Du moins, en tout cas, ne la connoit-on point comme on connoit le
Chevalier.
HORTENSE.
Tout de même, Monsieur, je la connois, moi.
LA COMTESSE.
Eh! finissez. Monsieur, finissez! Ah! l'odieuse contestation!
HORTENSE.
Oui, finissons. Je vous épouserai, Monsieur: il n'y a que cela à dire.
LE MARQUIS.
Eh bien! et moi aussi, Madame, et moi aussi.
HORTENSE.
Épousez donc.
LE MARQUIS.
Oui, parbleu! j'en aurai le plaisir; il faudra bien que l'amour vous vienne; et, pour début de mariage, je prétends, s'il vous plaît, que monsieur le Chevalier ait la bonté d'être notre ami de très loin.
LE CHEVALIER, à Hortense, à part.
Ceci ne vaut rien; il se pique.
HORTENSE, au Chevalier.
Taisez-vous! (Au Marquis) Monsieur le Chevalier me connoît assez pour être persuadé qu'il ne me verra plus. Adieu, Monsieur: je vais écrire mon billet, tenez le vôtre prêt: ne perdons point de temps.
LA COMTESSE.
Oh! pour votre contrat, je vous certifie que vous irez le signer où il vous plaira, mais que ce ne sera pas chez moi. C'est s'égorger[105] que se marier comme vous faites, et je ne prêterai jamais ma maison pour une si funeste cérémonie. Vos fureurs[106] iront se passer ailleurs, si vous le trouvez bon.
HORTENSE.
Eh bien! Comtesse, la Marquise est votre voisine, nous irons chez elle.
LE MARQUIS.
Oui, si j'en suis d'avis: car, enfin, cela dépend de moi. Je ne connois point votre Marquise.
HORTENSE, en s'en allant.
N'importe, vous y consentirez, Monsieur. Je vous quitte.
LE CHEVALIER, en s'en allant.
A tout ce que je vois, mon espérance renaît un peu.
SCÈNE XVIII.
LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE CHEVALIER.
LA COMTESSE, arrêtant le Chevalier.
Restez, Chevalier; parlons un peu de ceci. Y eut-il jamais rien de pareil? Qu'en pensez-vous, vous qui aimez Hortense, vous qu'elle aime? Le[107] mariage ne vous fait-il pas trembler? Moi qui ne suis pas son amant, il m'effraye.
LE CHEVALIER, avec un effroi hypocrite.
C'est une chose affreuse! Il n'y a point d'exemple de cela.
LE MARQUIS.
Je ne m'en soucie guère. Elle sera ma femme; mais, en revanche, je serai son mari: c'est ce qui me console, et ce sont plus ses affaires que les miennes. Aujourd'hui le contrat, demain la noce, et ce soir confinée dans son appartement: pas plus de façon. Je suis piqué, je ne donnerois pas cela de plus.[108]
LA COMTESSE.
Pour moi, je serois d'avis qu'on les empêchât absolument de s'engager, et un notaire honnête homme, s'il étoit instruit,[109] leur refuseroit tout net son ministère. Je les enfermerois si j'étois la maîtresse. Hortense peut-elle se sacrifier à un aussi vil intérêt? Vous qui êtes né généreux, Chevalier, et qui avez du pouvoir sur elle, retenez-la; faites-lui, par pitié, entendre raison, si ce n'est[110] par amour. Je suis sûre qu'elle ne marchande si vilainement qu'à cause de vous.
LE CHEVALIER, à part.
Il n'y a plus de risque à tenir bon. (Haut.) Que voulez-vous que j'y fasse, Comtesse? Je n'y vois point de remède.
LA COMTESSE.
Comment? que dites-vous? Il faut que j'aie mal entendu, car je vous estime.
LE CHEVALIER.
Je dis que je ne puis rien là-dedans, et que c'est ma tendresse qui me défend de la résoudre à ce que vous souhaitez.
LA COMTESSE.
Et par quel trait d'esprit me prouverez-vous la justesse de ce petit raisonnement-là?
LE CHEVALIER.
Oui, Madame, je veux qu'elle soit heureuse. Si je l'épouse, elle ne le seroit pas assez avec la fortune que j'ai. La douceur de notre union s'altéreroit; je la verrois se repentir de m'avoir épousé, de n'avoir pas épousé Monsieur, et c'est à quoi je ne m'exposerai point.
LA COMTESSE.
On ne peut vous répondre qu'en haussant les épaules. Est-ce vous qui me parlez, Chevalier?
LE CHEVALIER.
Oui, Madame.
LA COMTESSE.
Vous avez donc l'âme mercenaire aussi, mon petit cousin? Je ne m'étonne plus de l'inclination que vous avez l'un pour l'autre. Ou, vous êtes digne d'elle; vos coeurs sont fort bien assortis. Ah! l'horrible façon d'aimer!
LE CHEVALIER.
Madame, la vraie tendresse ne raisonne pas autrement que la mienne.
LA COMTESSE.
Ah! Monsieur, ne prononcez pas seulement le mot de tendresse, vous le profanez.
LE CHEVALIER.
Mais…
LA COMTESSE.
Vous me scandalisez, vous dis-je! Vous êtes mon parent, malheureusement; mais je ne m'en vanterai point. N'avez-vous pas de honte? Vous parlez de votre fortune. je la connois; elle vous met fort en état de supporter le retranchement d'une aussi misérable somme que celle dont il s'agit, et qui ne peut jamais être que mal acquise. Ah! Ciel! Moi qui vous estimois! Quelle avarice sordide! quel coeur sans sentiment! Et de pareils gens disent qu'ils aiment! Ah! le vilain amour! Vous pouvez vous retirer, je n'ai plus rien à vous dire.
LE MARQUIS, brusquement.
Ni moi plus rien à craindre. Le billet va partir. Vous avez encore trois heures à entretenir Hortense, après quoi j'espère qu'on ne vous verra plus.
LE CHEVALIER.
Monsieur, le contrat signé, je pars. Pour vous, Comtesse, quand vous y penserez bien sérieusement, vous excuserez votre parent et vous lui rendrez plus de justice.
LA COMTESSE.
Ah! non! Voilà qui est fini, je ne saurois le mépriser davantage.
SCÈNE XIX.
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Eh bien! suis-je assez à plaindre?
LA COMTESSE.
Eh! Monsieur, délivrez-vous d'elle et donnez-lui les deux cent mille francs.
LE MARQUIS.
Deux cent mille francs plutôt que de l'épouser! Non, parbleu! je n'irai pas m'incommoder jusque-là; je ne pourrois pas les trouver sans me déranger.
LA COMTESSE, négligemment.
Ne vous ai-je pas dit que j'ai justement la moitié de cette somme-là toute prête? A l'égard du reste, on tâchera de vous la faire.[111]
LE MARQUIS.
Eh! quand on emprunte, ne faut-il pas rendre? Si vous aviez voulu de moi, à la bonne heure; mais, dès qu'il n'y a rien à faire, je retiens la demoiselle: elle seroit trop chère à renvoyer.
LA COMTESSE.
Trop chère! Prenez donc garde! vous parlez comme eux. Seriez-vous capable de sentiments si mesquins? Il vaudrait mieux qu'il vous en coûtât tout votre bien que de la retenir, puisque vous ne l'aimez pas, Monsieur.
LE MARQUIS.
Eh! en aimerois-je une autre davantage? A l'exception de vous, toute femme m'est égale. Brune, blonde, petite ou grande, tout cela revient au même, puisque je ne vous ai pas, que je ne puis vous avoir et qu'il n'y a que vous que j'aimois.
LA COMTESSE.
Voyez donc comment vous ferez, car enfin est-ce une nécessité que je vous épouse à cause de la situation désagréable oh vous êtes? En vérité, cela me paroit bien fort, Marquis.
LE MARQUIS.
Oh! je ne dis pas que ce soit une nécessité: vous me faites plus ridicule que je ne le suis. Je sais bien que vous n'êtes obligée à rien. Ce n'est pas votre faute si je vous aime, et je ne prétends[112] pas que vous m'aimiez. Je ne vous en parle point non plus.
LA COMTESSE, impatiente, et d'un ton sérieux.
Vous faites fort bien, Monsieur; votre discrétion est tout à fait raisonnable. Je m'y attendois, et vous avez tort de croire que je vous fais plus ridicule que vous ne l'êtes.
LE MARQUIS.
Tout le mal qu'il y a, c'est que j'épouserai cette fille-ci avec un peu plus de peine que je n'en aurois eu sans vous. Voilà toute l'obligation que je vous ai. Adieu, Comtesse.
LA COMTESSE.
Adieu, Marquis. Vous vous en allez donc gaillardement comme cela, sans imaginer d'autre expédient que ce contrat extravagant?
LE MARQUIS.
Eh! quel expédient? Je n'en savois qu'un, qui n'a pas réussi, et je n'en sais plus. Je suis votre très humble serviteur.
LA COMTESSE.
Bonsoir, Monsieur. Ne perdez point de temps en révérences: la chose presse.
SCÈNE XX.
LA COMTESSE, seule.
Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-là s'est mis dans la tête que je ne l'aime point! Je suis quelquefois, par impatience, tentée de lui dire que je l'aime, pour lui montrer qu'il n'est qu'un idiot… Il faut que je me satisfasse.
SCÈNE XXI.
LÉPINE, LA COMTESSE.
LÉPINE.
Puis-je prendre la licence de m'approcher de madame la Comtesse!
LA COMTESSE.
Qu'as-tu à me dire?
LÉPINE.
De nous rendre réconciliés[113] monsieur le Marquis et moi.
LA COMTESSE.
Il est vrai qu'avec l'esprit tourné comme il l'a, il est homme à te punir de l'avoir bien servi.
LEPINE.
J'ai le contentement que vous avez approuvé mon refus de partir. Il vous a semblé que j'étois un serviteur excellent. Madame, ce sont les termes de la louange dont votre justice m'a gratifié.
LA COMTESSE.
Oui, excellent, je le dis encore.
LÉPINE.
C'est cependant mon excellence qui fait aujourd'hui que je chancelle dans mon poste. Tout estimé que je suis de la plus aimable comtesse, elle verra qu'on me supprime.
LA COMTESSE.
Non, non, il n'y a pas d'apparence. Je parlerai pour toi.
LÉPINE.
Madame, enseignez à monsieur le Marquis le mérite de mon procédé. Ce notaire me consternoit. Dans l'excès de mon zèle, je l'ai fait malade, je l'ai fait mort; je l'aurois enterré, sandis![114] le tout par affection, et néanmoins on me gronde, (S'approchant de la Comtesse d'un air mystérieux.) Je sais, au demeurant, que monsieur le Marquis vous aime: Lisette le sait; nous l'avions même priée de vous en toucher deux mots pour exciter votre compassion, mais elle a craint la diminution de ses petits profits.
LA COMTESSE.
Je n'entends[115] pas ce que cela veut dire.
LÉPINE.
Le voici au net: elle prétend que votre état de veuve lui rapporte davantage que ne feroit votre état de femme en puissance d'époux;[116] que vous lui êtes plus profitable, autrement dit, plus lucrative.
LA COMTESSE.
Plus lucrative! C'étoit donc là le motif de ses refus? Lisette est une jolie petite personne!
LÉPINE.
Cette prudence ne vous rit[117] pas, elle vous répugne; votre belle âme de comtesse s'en scandalise, mais tout le monde n'est pas comtesse: c'est une pensée de soubrette que je rapporte. Il faut excuser la servitude.[118] Se fâche-t-on qu'une fourmi rampe? La médiocrité de l'état fait que les pensées sont médiocres.[119] Lisette n'a point de bien, et c'est avec de petits sentiments qu'on en amasse.
LA COMTESSE.
L'impertinente! la voici. Va, laisse-nous; je te raccommoderai avec ton maître. Dis-lui que je le prie de me venir parler.
SCÈNE XXII.
LISETTE, LA COMTESSE, LÉPINE.
LÉPINE, à Lisette.
Mademoiselle, vous allez trouver le temps orageux; mais ce n'est qu'une gentillesse de ma façon pour obtenir votre coeur.
(Il s'en va.)
SCÈNE XXIII.
LISETTE, LA COMTESSE.
LISETTE, s'approchant de la Comtesse.
Que veut-il dire?
LA COMTESSE.
Ah! c'est donc vous?
LISETTE.
Oui, Madame, et la poste n'etoit point partie. Eh bien! que vous a dit le
Marquis?
LA COMTESSE.
Vous méritez bien que je l'épouse.
LISETTE.
Je ne sais pas en quoi je le mérite; mois ce qui est de certain,[120] c'est que, toute réflexion faite, je venois pour vous le conseiller. (A part.) Il faut céder au torrent.
LA COMTESSE.
Vous me surprenez. Et vos profits, que deviendront-ils?
LISETTE.
Qu'est-ce que c'est que mes profits?
LA COMTESSE.
Oui, vous ne gagneriez plus tant avec moi si j'avois un mari, avez-vous dit à Lépine. Penseroit-on que je serai peut-être obligée de me remarier pour échapper à la fourberie et aux services intéressés de mes domestiques?
LISETTE.
Ah! le coquin! il m'a donc tenu parole! Vous ne savez pas qu'il m'aime, Madame; que par là il a intérêt que vous épousiez son maître, et, comme j'ai refusé de vous parler en faveur du Marquis, Lépine a cru que je le desservois auprès de vous; il m'a dit que je m'en repentirois, et voilà comme il s'y prend. Mais, en bonne foi, me reconnoissez-vous au discours qu'il me fait tenir? Y a-t-il même du bon sens? M'en aimerez-vous moins quand vous serez mariée? en serez-vous moins bonne, moins généreuse?
LA COMTESSE.
Je ne pense pas.
LISETTE.
Surtout avec le Marquis, qui, de son côté, est le meilleur homme du monde. Ainsi, qu'est-ce que j'y perdrois? Au contraire, si j'aime tant mes profits, avec vos bienfaits je pourrai encore espérer les siens.
LA COMTESSE.
Sans difficulté.[121]
LISETTE.
Et enfin je pense si différemment que je venois actuellement, comme je vous l'ai dit, tâcher de vous porter au mariage en question, parce que je le juge nécessaire.
LA COMTESSE.
Voilà qui est bien: je vous crois. Je ne savois pas que Lépine vous aimait, et cela change tout: c'est un article[122] qui vous justifie.
LISETTE.
Oui, mais on vous prévient bien aisément contre moi. Madame; vous ne rendez guère justice à mon attachement pour vous.
LA COMTESSE.
Tu te trompes: je sais ce que tu vaux, et je n'étois pas si persuadée que tu te l'imagines. N'en parlons plus. Qu'est-ce que tu me voulois dire?
LISETTE.
Que je songeois que le Marquis est un homme estimable.
LA COMTESSE.
Sans contredit. Je n'ai jamais pensé autrement.
LISETTE.
Un homme en qui vous aurez l'agrément d'avoir un ami sûr sans avoir de maître.
LA COMTESSE.
Cela est encore vrai: ce n'est pas là ce que je dispute.[123]
LISETTE.
Vos affaires vous fatiguent.
LA COMTESSE.
Plus que je ne puis dire. Je les entends[124] mal, et je suis une paresseuse.
LISETTE.
Vous en avez des instants de mauvaise humeur qui nuisent à votre santé.
LA COMTESSE.
Je n'ai connu mes migraines[125] que depuis mon veuvage.
LISETTE.
Procureurs,[126] avocats,[127] fermiers, le Marquis vous délivreroit de tous ces gens-là.
LA COMTESSE.
Je t'avoue que tu as réfléchi là-dessus plus mûrement que moi. Jusqu'ici je n'ai point de raisons qui combattent les tiennes.
LISETTE.
Savez-vous bien que c'est peut-être le seul homme qui vous convienne?
LA COMTESSE.
Il faut donc que j'y rêve.
LISETTE.
Vous ne vous sentez point de l'éloignement pour lui?
LA COMTESSE.
Non, aucun. Je ne dis pas que je l'aime de ce qu'on appelle passion; mais je n'ai rien dans le coeur qui lui soit contraire.
LISETTE.
Eh! n'est-ce pas assez, vraiment? De la passion! Si, pour vous marier, vous attendez qu'il vous en vienne, vous resterez toujours veuve; et, à proprement parler, ce n'est pas lui que je vous propose d'épouser, c'est son caractère.
LA COMTESSE.
Qui est admirable, j'en conviens.
LISETTE.
Et puis, voyez le service que vous lui rendrez, chemin faisant, en rompant le triste mariage qu'il va conclure plus par désespoir que par intérêt.
LA COMTESSE.
Oui, c'est une bonne action que je ferai, et il est louable d'en faire autant qu'on peut.
LISETTE.
Surtout quand il n'en coûte rien au coeur.
LA COMTESSE.
D'accord. On peut dire assurément que tu plaides bien pour lui. Tu me disposes on ne peut pas mieux; mais il n'aura pas l'esprit d'en profiter, mon enfant.
LISETTE.
D'où vient[120] donc? Ne vous a-t-il pas parlé de son amour?
LA COMTESSE.
Oui, il m'a dit qu'il m'aimoit, et mon premier mouvement a été d'en paraître étonnée: c'étoit bien le moins.[129] Sais-tu ce qui est arrivé? Qu'il a pris mon étonnement pour de la colère. Il a commencé par établir que je ne pouvois pas le souffrir. En un mot, je le déteste, je suis furieuse contre son amour: voilà d'où il part; moyennant quoi je ne saurais le désabuser sans lui dire: «Monsieur, vous ne savez ce que vous dites;» et ce seroit me jeter à sa tête. Aussi n'en ferai-je rien.
LISETTE.
Oh! c'est une autre affaire: vous avez raison; ce n'est point ce que je vous conseille non plus, et il n'y a qu'à le laisser là.
LA COMTESSE.
Bon! Tu veux que je l'épouse, tu veux que je le laisse là; tu te promènes d'une extrémité à l'autre. Eh! peut-être n'a-t-il pas tant de tort,[130] et que c'est ma faute. Je lui réponds quelquefois avec aigreur.
LISETTE.
J'y pensois: c'est ce que j'allois vous dire. Voulez-vous que j'en parle à
Lépine, et que je lui insinue de l'encourager?
LA COMTESSE.
Non, je te le défends, Lisette, à moins que je n'y sois pour rien.[131]
LISETTE.
Apparemment, ce n'est pas vous qui vous en avisez: c'est moi.
LA COMTESSE.
En ce cas, je n'y prends point de part. Si je l'épouse, c'est à toi à qui il en aura obligation[132] et je prétends qu'il le sache, afin qu'il t'en récompense.
LISETTE.
Comme il vous plaira, Madame.
LA COMTESSE.
A propos, cette robe brune qui me déplaît, l'as-tu prise? J'ai oublié de te dire que je te la donne.
LISETTE.
Voyez comme votre mariage diminuera mes profits! Je vous quitte pour chercher Lépine; mais ce n'est pas la peine; voilà le Marquis, et je vous laisse.
SCÊNE XXIV.
LE MARQUIS, LA COMTESSE.
LE MARQUIS.
Voici cette lettre que je viens de faire pour le notaire; mais je ne sais pas si elle partira: je ne suis pas d'accord avec moi-même. On dit que vous souhaitez me parler, Comtesse.
LA COMTESSE.
Oui, c'est en faveur de Lépine. Il n'a voulu que vous rendre service; il craint que vous ne le congédiiez,[133] et vous m'obligerez de le garder: c'est une grâce que vous ne me refuserez pas, puisque vous dites que vous m'aimez.
LE MARQUIS.
Vraiment oui, je vous aime, et ne vous aimerai encore que trop longtemps.
LA COMTESSE.
Je ne vous en empêche pas.
LE MARQUIS.
Parbleu! je vous en défierois, puisque je ne saurois m'en empêcher moi- même.
LA COMTESSE, riant.
Ha! ha! ha! Ce ton brusque me fait rire.
LE MARQUIS.
Oh! oui, la chose est fort plaisante![134]
LA COMTESSE.
Plus que vous ne pensez.
LE MARQUIS.
Ma foi, je pense que je voudrois ne vous avoir jamais vue.
LA COMTESSE.
Votre inclination s'explique avec des grâces infinies.
LE MARQUIS.
Bon! des grâces! A quoi me serviroient-elles? N'a-t-il pas plu à votre coeur de me trouver haïssable?
LA COMTESSE.
Que vous êtes impatientant avec votre haine! Eh! quelles preuves avez-vous de la mienne? Vous n'en avez que de ma patience à écouter la bizarrerie des discours que vous me tenez toujours. Vous ai-je jamais dit un mot de ce que vous m'avez fait dire, ni que vous me fâchiez, ni que je vous hais, ni que je vous raille? Toutes visions que vous prenez, je ne sais comment, dans votre tête, et que vous vous figurez venir de moi; visions que vous grossissez, que vous multipliez à chaque fois que vous me répondez ou que vous croyez me répondre: car vous êtes d'une maladresse! Ce n'est non plus à moi à qui vous répondez qu'à qui ne vous parla jamais;[135] et cependant monsieur se plaint.
LE MARQUIS.
C'est que monsieur est un extravagant.
LA COMTESSE.
C'est, du moins, le plus insupportable homme que je connoisse. Oui, vous pouvez être persuadé qu'il n'y a rien de si original que vos conversations avec moi, de si incroyable.
LE MARQUIS.
Comme votre aversion m'accommode![136]
LA COMTESSE.
Vous allez voir. Tenez, vous dites que vous m'aimez, n'est-ce pas? et je vous crois. Mais voyons: que souhaiteriez-vous que je vous répondisse?
LE MARQUIS.
Ce que je souhaiterois? Voilà qui est bien difficile[137] à deviner!
Parbleu! vous le savez de reste.[138]
LA COMTESSE.
Eh bien! ne l'ai-je pas dit? Est-ce là me répondre? Allez, Monsieur, je ne vous aimerai jamais, non, jamais.
LE MARQUIS.
Tant pis, Madame tant pis. Je vous prie de trouver bon que j'en sois fâché.
LA COMTESSE.
Apprenez donc, lorsqu'on dit aux gens qu'on les aime, qu'il faut du moins leur demander ce qu'ils en pensent.
LE MARQUIS.
Quelle chicane vous me faites!
LA COMTESSE.
Je n'y saurais tenir. Adieu.
LE MARQUIS.
Eh bien! Madame, je vous aime. Qu'en pensez-vous? Et, encore une fois, qu'en pensez-vous?
LA COMTESSE.
Ah! ce que je pense?[139] Que je le veux bien, Monsieur; et, encore une fois, que je le veux bien: car, si je ne m'y prenois pas de cette façon, nous ne finirions jamais.
LE MARQUIS.
Ah! vous le voulez bien? Ah! je respire! Comtesse, donnez-moi votre main, que je la baise.
SCÈNE DERNIERE.
LA COMTESSE, LE MARQUIS, HORTENSE, LE CHEVALIER, LISETTE, LÉPINE.
HORTENSE.
Votre billet est-il prêt, Marquis? Mais vous baisez la main de la
Comtesse, ce me semble?
LE MARQUIS.
Oui, c'est pour la remercier du peu de regret que j'ai aux[140] deux cent mille francs que je vous donne.
HORTENSE.
Et moi, sans compliment, je vous remercie de vouloir bien les perdre.
LE CHEVALIER.
Nous voilà donc contents. Que je vous embrasse, Marquis! (A la
Comtesse.) Comtesse, voilà le dénouement que nous attendions.
LA COMTESSE, en s'en allant.
Eh bien! vous n'attendrez plus.
LISETTE, à Lépine.
Maraud, je crois, en effet, qu'il faudra que je t'épouse.
LÉPINE.
Je l'avois entrepris.
* * * * *
LES FAUSSES CONFIDENCES
COMÉDIE EN TROIS ACTES
Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi, le 16 mars 1737.
ACTEURS.
ARAMINTE,[1] fille de Madame Argante.
DORANTE, neveu de Monsieur Remy.
Monsieur REMY,[2] procureur.[3]
Madame ARGANTE.[4]
ARLEQUIN,[5] valet d'Araminte.
DUBOIS,[6] ancien valet de Dorante.
MARTON, suivante d'Araminte.
LE COMTE.
Un DOMESTIQUE parlant
Un GARÇON joaillier.[7]
La scène est chez Madame Argante.