DEUXIÈME ACTE.

(Nuit obscure. Les troubles rayons de la lune éclairent de lueurs sanglantes un défilé étroit, parsemé de petits buissons, et les roches escarpées. Le brouillard de montagne remplit toutes les cavités d’un voile blanc. Parmi les buissons ou sur les pentes nues des collines, gisent les cadavres des guerriers: on les dirait pétrifiés au milieu de leur dernière bataille. Des aigles et d’autres rapaces, en bandes, se sont abattus sur les corps; à chaque coup de vent, ils s’envolent, effarés. Deux chevaux se tiennent immobiles, la tête inclinée sur les cadavres de leurs maîtres, les fils de Dodôn. Tout est calme, silencieux et menaçant.)

(On entend au loin un bruit de pas. C’est l’armée de Dodôn qui avance, craintivement. Des guerriers paraissent, suivant le défilé. Ils vont deux par deux, s’arrêtent, se retournent.)

Les Soldats.

Nuit épouvantable et sombre!

Tout est calme: seuls, dans l’ombre,

Les vautours veillent nos morts.

La lune pourpre sur leurs corps

Brille comme un cierge funèbre.

Hou! Le vent, dans les ténèbres,

Fait entendre un chant de deuil

Sur les cadavres sans cercueil.

Triste, il pleure; il geint sans trêve.…

Sa voix retombe et puis s’élève.

Il agite doucement

Leurs cheveux, leurs vêtements.

(Le Roi Dodôn, tourmenté par de sombres pensées, arrive au pas avec son vieux général. Ils trébuchent contre les corps des deux princes.)

Le Roi Dodôn
(se précipitant sur les corps de ses fils).

Quel spectacle abominable!

Mes deux fils!… Le sort m’accable.…

Désarmés, sanglants et froids,

Leurs yeux fixes pleins d’effroi.…

Ils se sont tués l’un l’autre!

Leurs vaillants coursiers arpentent

Le gazon souillé, les pentes

Que rougit le sang des nôtres.…

Ah, douleur cruelle!

Mes fils! Mon espoir!

Quelle erreur mortelle

Put ainsi vous décevoir?

Hélas, je n’ai plus qu’à mourir:

Coulez, coulez mes larmes amères!

Que la steppe solitaire

Nous entende tous gémir.

Les rochers, les bois, la plaine

Compatiront à notre peine.

Ah! Ah! Ah!

Chœur
(tous sanglotent).

Ah! Ah! Ah!

Le Roi Dodôn
(plaintivement).

Désormais

Je vous conduirai moi-même:

C’est pitié que ceux qu’on aime

Tombent ainsi, décimés!

Ah!

(Il pleure de nouveau.)

Polkan
(à Dodôn).

Adieu paniers, vendanges sont faites!

(Il se tourne vers l’armée.)

Votre maître est opprimé:

Vos épées sont-elles prêtes?

Chœur.

L’ennemi sera chassé!

Mais où diable est-il passé?

(Rien ne répond. Le jour commence à poindre. Le brouillard se disperse graduellement, et l’on aperçoit, sortant de terre une tente. Les rayons de l’aurore se jouent sur les arabesques de ses parois de brocart bigarré.—Consternation générale.)

Le Roi Dodôn.

Voyez donc, la belle tente!

(Les premiers rayons du soleil paraissent; on voit remuer les parois de la tente.)

(Les canonniers s’enfuient en débandade, abandonnant leur pièce.)

(De la tente sort une belle jeune femme à la démarche legère, mais majestueuse. Elle est suivie de quatre esclaves qui portent des instruments de musique: goussli (psalterions), goudok (viole), chalumeau et tambour. Sa longue robe de soie rouge est richement brodée d’or. Elle porte un turban blanc, orné d’une haute plume. Elle paraît ne rien voir, et, les bras levés comme pour la prière, chante en s’adressant au soleil qui brille.)

La Reine de Chémakha.

Salut à toi, soleil de flamme!

Nous reviens-tu de l’Orient,

Du doux pays cher à mon âme,

De ses paysages souriants?

Ah! Parle-moi des fraîches roses

Et des buissons ardents des lys;

Des beaux oiseaux qui se reposent,

Auprès des lacs bordés d’iris!

Qui chantent auprès des lacs bordés d’iris!

Dis-moi: le soir, près des fontaines,

Quand chaque belle entonne un chant

D’extase ou d’amoureuse peine

Qui monte au rouge firmament,

Voit-on toujours, sous leurs grands voiles,

Leurs yeux sourire au beau galant,

Qui, dans la nuit semée d’étoiles,

Viendra d’un pas furtif et lent?

Vient-on l’attendre à la fenêtre,

L’œil attentif, le cœur tremblant?

A peine l’a-t-on vu paraître,

Sait-on charmer l’heureux amant?

Le cœur en flamme,

Sait-on charmer l’amant, l’heureux amant?

(Ayant fini de chanter, elle se retourne vers le roi, et le regarde longtemps sans rien dire.)

Le Roi Dodôn
(à voix basse, et poussant Polkan du coude.)

Comme elle chante!

Qui peut-elle être?

Polkan
(de même).

Si dès qu’elle nous voit paraître

Son accueil est si charmant,

Allons-y pour un moment!

(Dodôn s’approche gravement de la reine. Polkan le suit. Les autres n’osent point s’approcher.)

Le Roi Dodôn.

N’aie pas peur de nous, ma belle!

Dis-moi comment tu t’appelles,

Quel est ton pays.

Dis-moi, Viens-tu seule ici?

Pourquoi?

La Reine de Chémakha
(timide, et les yeux baissés).

Je suis libre, et seule ici.

De Chémakha je suis la reine,

Et je viens de mes domaines

Pour soumettre ton pays!

Le Roi Dodôn
(avec stupéfaction).

Nous soumettre, sans vergogne?

Tu vas bien vite en besogne!

Sans armée tu nous vaincras,

Par la force de ton bras?

La Reine de Chémakha
(toujours avec timidité).

Ma pensée n’est point si folle:

Mon sourire, mes paroles,

Ma beauté me suffiront

Pour faire courber les fronts.

(Elle frappe dans ses mains. De la tente sortent deux esclaves qui portent des vaisseaux d’argent, et remplissent de vin des coupes.)

Pardonnez à mon audace,

Mes chers hôtes: prenez place;

Par faveur, daignez goûter de ce vin.

(Elle s’incline et offre une coupe pleine au Roi Dodôn, qui recule avec méfiance.)

A vos santés!

Le Roi Dodôn.

Bois d’abord, que nul mécompte

N’en résulte.

La Reine de Chémakha.

N’as tu pas honte?

Tiens, regarde dans mes yeux,

D’un dessein si ténébreux

Peux-tu m’estimer capable?

Suis-je donc si haïssable?

(Elle lève les yeux, en souriant. Dodôn, troublé, boit, et Polkan suit son exemple. Les esclaves reviennent; elles étendent un tapis au milieu de la scène, et disposent autour trois coussins en guise de sièges. Sur un signe de Polkan, les soldats, au fond de la scène, s’installent commodément. On enlève les cadavres. Dodôn, Polkan et la reine s’assoient. Les deux hommes sont tout décontenancés. La reine a un sourire énigmatique.)

Polkan
(reprenant courage, et se penchant brusquement vers la reine, avec l’intention d’être aimable).

Avez-vous la nuit dernière

Bien dormi?

La Reine.

Merci! Hum guère.…

Pas trop mal.…

Mais, au matin,

Je me réveillai soudain

L’air plus chaud et plus languide

Vint troubler mes sens timides;

Un parfum d’étranges fleurs

Enivra mon pauvre cœur.…

A travers la nuit obscure,

J’entendis un lent murmure.…

Toi, qu’appelle mon amour,

Viens! oh, viens, oh!

Polkan
(jovial).

Il viendra un de ces jours.

La Reine
(bondissant de son siège).

Sire, chasse ce vieil homme

Ses propos grossiers m’assomment.

(Polkan paraît déconcerté.)

Le Roi Dodôn.

Tu me pousseras à bout!

Tu es là comme un hibou,

Et tous tes discours stupides

Gênent cette enfant timide.

N’as tu pas compris?

Va-t’en dans un coin, et puis attends!

(Polkan se lève, docile, et va derrière la tente, d’où à chaque moment il sort un peu son nez et sa longue barbe. La reine rapproche son coussin de celui de Dodôn.)

La Reine
(presque à l’oreille de Dodôn).

Viens me dire quelque chose.

Le Roi Dodôn
(plus décontenancé que jamais).

Quoi donc? parle!

La Reine.

Mais je n’ose.…

Bah! Réponds la vérité:

On me vante ma beauté,

On m’accable de fadaises;

(Elle regarde Dodôn bien dans les yeux.)

Qu’en dis-tu?

Le Roi Dodôn
(bégayant).

Hein. Oui … vraiment … Certes…

La Reine.

Quel beau compliment!

Tu me vois sous mes parures:

Je suis belle, j’en suis sûre,

Par moi même.

Et tous les soirs

Je le vois dans mon miroir,

(Comme éprise d’elle même, et avec une animation croissante.)

Quand j’ai fait tomber ces robes

Dont l’étoffe te dérobe

La splendeur de mes attraits,

Quand mon corps d’argent paraît.…

Au milieu de cette tente

Je me vois, resplendissante.…

Je dénoue mes longs cheveux,

Dont le flot tumultueux,

Comme un noir torrent, s’éplanche

Sur le marbre de mes hanches,

Et me fait un lourd manteau

Pour rafraîchir la peau

Je m’asperge de rosée,

Dont les perles irisées

Se répandent sur mes seins.

Que n’en vois-tu le pur dessin!

Ils sont frais comme la rose,

Fermes, tendres, blancs et roses,

Si doux, si clairs, si transparents.…

Tu parais un peu souffrant?

Aurais-tu mal à la tête?

Le Roi Dodôn
(avec effort).

Non.… C’est au foie.… Ça s’arrête!

La Reine.

Ce n’est rien. Je vais chanter:

Tu n’auras qu’à m’écouter.

(Fait silence.)

(D’un coup d’œil elle ordonne aux esclaves d’accompagner son chant.)

“Viens dans l’ombre, viens dans l’ombre

De ma tente aux rideaux lourds.

Marche, glisse, marche, glisse

Sur mes tapis de velours!”

Veux tu venir sous ma tente,

Beau vieillard?

Le Roi Dodôn.

Tu ris, méchante!

Beau vieillard?

Je n’ai pourtant

Que tout au plus.…

La Reine.

Ah! pourquoi me souvenir?

Mon malheur ne peut finir

Un destin cruel m’accable,

Vivre m’est insupportable.

(À travers ses larmes.)

Où trouver quelqu’un qui ose

Me contredire en toute chose,

(Encore comme en rêve.)

Me soumettre à son désir,

Me dominer?

Le Roi Dodôn
(solennel).

Quel plaisir de te contenter, ma belle!

Celui que tes vœux appellent

Est ici, devant tes yeux.

Tu auras des jours joyeux.

Je veux être despotique,

Et te tourner en bourrique.…

En un mot, je suis tout prêt,

Tu n’auras aucun regret!

La Reine
(abasourdie).

En bourrique?

Ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha, ha!

(D’un ton gai.)

Quel délice!

O, le merveilleux service!

(Dans l’excès de sa joie, elle saisit les deux mains de Dodôn.)

Crois à ma reconnaissance!

J’en suis folle! Saute, Danse!

Le Roi Dodôn
(effrayé).

Mais je ne sais plus danser!

La Reine.

Danse comme en ton jeune âge.

Le Roi Dodôn
(fâché).

Non! tous ces gens-là m’agacent.

La Reine.

Bien: Polkan prendra ta place.

Hé, Polkan! Danse avec moi!

(Polkan avance la tête, mais n’ose point bouger de sa cachette.)

Le Roi Dodôn
(conciliateur).

Non! pardonne à mon émoi.

Quoique gauche pour la danse,

Je veux bien, par complaisance.…

La Reine.

Commençons! Allons, venez!

Dodôn va vous fasciner.

(Timidement, Polkan et les guerriers s’approchent du tapis et forment le cercle; ils s’efforcent de ne point regarder Dodôn. Les esclaves entament un air de danse lente. Un tambourin à la main, la reine avance, gracieuse et légère.)

La Reine
(Elle danse).

Sous mon voile, je m’avance,

Je te fais la révérence,

Fort timidement. Puis à toi:

Viens ici, d’un pas courtois,

Mais sans crainte, l’air bravache,

Et retrousse en vainqueur tes moustaches.

Puis, encore trois pas en avant.

(Dodôn danse selon ces indications et arrive auprès de la reine.)

Bien!

Tu viens là, me suivant.

Je m’échappe, vagabonde,

Comme un poisson d’or, sous les ondes,

Fuit le venimeux crapaud

Qui lui court après.

(Dodôn danse de nouveau.—Se fâchant.)

Mauvais travail!

Rentre les talons, de grâce!

Cambre-toi, la tête en place!

Agite ton éventail,

Et montre-toi plus dispos!

(La danse devient plus animée.)

Je m’assieds; rien ne te gêne:

Tourne jusqu’à perdre haleine!

(Dodôn, agitant les bras avec désespoir, commence une danse frénétique. La reine s’est assise à un bout du tapis; elle rit aux éclats en voyant les pirouettes de Dodôn.—De petits nègres sortent de la tente et se rangent autour de Dodôn.—Exténué, Dodôn se laisse tomber sur le tapis. Les musiciens cessent de jouer. Les petits nègres s’enfuient.)

Le Roi Dodôn
(se dressant sur les genoux).

C’est assez!

Je veux souffler!

(Debout.)

Belle enfant, si je te plais,

Viens régner sur mon empire:

Tous mes biens pour ton sourire!

Prends mon royaume;

Prends, je t’en fais don!

La Reine
(avec dédain).

Bah! mais qu’y ferais-je donc?

Le Roi Dodôn.

Quoi? Hé bien: manger et boire,

Dormir, écouter des histoires,

Obtenir de ton amant

Tout.… oui, tout sauf le merle blanc!

Tu verras: l’on s’y goberge.

La Reine.

Çà partons, et faisons hâte

Je veux voir des ciels nouveaux.

Vite, en marche!

(De la tente sortent des esclaves qui portent des miroirs, des éventails, des bijoux, des tapis. Ils aident la reine à se préparer pour le voyage. Dans le camp de Dodôn, même agitation.)

Le Roi Dodôn.

Mes chevaux! Mon char doré!

Prenez les rênes!

Viens près de moi, ma souveraine.

La Reine
(se plaçant à côté de Dodôn).

Je suis prête. Avancez!

Chantez la gloire du fiancé!

Les Esclaves de la Reine.

O, mes sœurs, l’étrange histoire!

Notre reine, qui l’escorte?

Un vieillard aux jambes tortes!

La couronne d’or qu’il porte

Cache mal son front d’esclave.

O, cet air pédant et grave!

Il est tout pareil à l’âne,

Lourd d’esprit, et dur de crâne.

Comme un singe il gesticule.

Mon Dieu, qu’il est ridicule!

Son aspect hideux effare.

Le Roi Dodôn
(ne se contenant plus).

Hé, Polkan! Sonnez, fanfares!

Je suis fiancé: victoire!

(Fanfares; les soldats crient. Le cortège s’ébranle.)

Les Soldats.

Hourra! Hourra! Hourra! Hourra!

RIDEAU.