TROISIÈME ACTE.

(Journée chaude et ensoleillée; mais à l’est, un lourd nuage noir avance lentement; l’air est chargé d’orage. De temps en temps arrivent des messagers essoufflés, qui apportent les dernières nouvelles. Ils montent l’escalier et disparaissent à l’intérieur. Tout le monde attend anxieusement l’arrivée du roi.)

Le Peuple.

J’ai grand peur amis!

Pourquoi?

Je l’ignore! Tiens-toi coi!

Nul malheur ne nous menace:

Voyez! Le coq d’or reste en place.

Il se prélasse au soleil.

Il ne donne point l’éveil.

Et le coq est de bon conseil!

Un nuage lourd d’orage

Apparaît à l’orient,

Noir, obscur, terrifiant!

Il pleuvra! Il grêlera!

Voici venir la tempête!

Oui, la tempête!

(Au haut de l’escalier apparaît l’intendante Amelfa; tous se précipitent vers elle.)

Le Peuple
(avec de grands saluts).

Viens-tu rassurer nos cœurs?

Nos soldats sont-ils vainqueurs?

Ont-ils chassé les rebelles?

De l’armée quelles nouvelles?

Amelfa
(d’une voix saccadée).

Ça ne vous regarde pas!

Détournez d’ici vos pas.

Le Peuple.

Grâce! l’attente est cruelle!

(Plusieurs assistants s’approchent d’Amelfa et s’efforcent de baiser le bas de sa robe. Elle les repousse.)

Amelfa.

Hé bien!

(Pour se défaire d’eux.)

Voici les nouvelles:

Quatre rois sont restés sur le carreau:

Trèfle, pique, cœur, carreau.

Notre armée triomphe seule.

Dodôn sauva de la gueule

D’un dragon la jeune reine

Qu’en triomphe il vous ramène.

Le Peuple
(sans beaucoup de joie).

Allégresse!

Mais les princes?

Il serait temps qu’ils revinssent!

Amelfa.

Ils ne vont pas revenir:

Notre roi les fit mourir.

Le Peuple
(avec effroi).

Sa justice est implacable!

Étaient-ils donc bien coupables?

Amelfa
(avec indifférence).

Ils sont mal tombés, voilà!

(Sur un ton de menace.)

Votre tour bientôt viendra!

Le Peuple
(ils se grattent la nuque et sourient stupidement).

Notre roi est seul le Maître!

Nous devons tous nous soumettre!

(On entend le son des trompettes.)

Amelfa.

Ils viennent. Tournoyez, sautez!

Montrez votre loyauté

Par des bonds et des grimaces,

Mais n’espérez point de grâces!

(Les menaçant du doigt, elle rentre dans le palais. Dans la rue commence le cortège triomphal. D’abord, les miliciens du roi, avec des airs importants et fanfarons; puis, la suite de la Reine de Chémakha, bariolée et bizarre, comme sortie d’un conte oriental: certains personnages n’ont qu’un œil, au milieu du front; d’autres ont des cornes, d’autres des têtes de chiens. Géants, nains. Éthiopiens grands et petits, esclaves voilées portant des cassettes et des vaisseaux précieux. Cette pompe insolite dissipe pour un instant l’anxiété du peuple. Tous s’amusent comme des enfants.—Le cortège de la reine.)

(Le Roi et La Reine apparaissent sur leur char doré. Le Roi paraît vieilli. Il a perdu sa prestance majestueuse. Son air est soucieux. Il regarde continuellement, avec tendresse, La Reine. Celle-ci s’est capricieusement tournée de côté et trahit de temps en temps par ses gestes brusques, un énervement caché. La foule se trémousse, saute, tournoie, pousse de joyeuses acclamations.)

Le Peuple.

Soyez bienvenus! Hourra!

Longue vie à notre roi!

Hourra! Hourra!

Vois tes serviteurs fidèles,

Dévoués et pleins de zèle,

Prêts à t’obéir toujours,

Afin d’embellir tes jours.

Nous nous mettrons à quatre pattes

Pour te dilater la rate.

Nous nous flanquerons des coups.

Le spectacle sera doux.

Nous ne sommes sur la terre

Que pour t’obéir, te plaire,

Que pour être tes jouets,

Tes esclaves dévoués!

(Sur le perron d’une des maisons apparaît l’Astrologue, toujours vêtu de sa robe bleue et la tête couverte de son bonnet.—Ayant aperçu l’Astrologue, La Reine l’examine longuement et avec attention.—Le Roi s’apprête à descendre, mais La Reine le retient, et, désignant du doigt l’Astrologue.)

La Reine
(d’un ton inquiet).

Quel est donc ce personnage?

Il a l’air fort grave et sage.

(La foule recule devant l’Astrologue et attend, silencieuse. La Reine observe toujours l’Astrologue. Coup de tonnerre lointain.)

Le Roi Dodôn
(joyeux de reconnaître son vieil ami).

Hé, bonjour, devin prudent,

Mon ami, mon confident!

Dis-nous, en ce jour propice,

Tes désirs, qu’ils s’accomplissent.

(L’Astrologue traverse la foule et s’approche du char royal. Il ne quitte point des yeux La Reine.)

L’Astrologue.

Roi sublime, j’obéis!

Liquidons en bons amis.

Hier, en ta reconnaissance,

Tu promis sans réticence

D’exaucer mon premier vœu:

Voici donc ce que je veux:

Sans tarder tiens ta promesse,

Fais moi don de la princesse.

Le Roi Dodôn.

Par le diable! C’est ainsi?

Ma réponse, la voici:

L’insolence est par trop grande,

Polisson! je te commande

De vider sans plus ces lieux.

Chassez-moi d’ici ce vieux!

(Les gardes entraînent le vieillard, qui se débat.)

L’Astrologue.

C’est donc la.…

Le Roi Dodôn
(furieux.)

Quoi, tu discutes?

Tu veux entamer la lutte?

(Il lui applique un coup de sceptre sur la tête. L’Astrologue tombe inanimé et rend l’esprit. Frémissement dans l’assistance. Des nuages voilent le soleil; le tonnerre gronde.)

La Reine
(à part, éclate de rire).

Hihihi! Hahahaha!

Que c’est drôle, tout cela!

(Dodôn est fort troublé, mais il continue de regarder La Reine en souriant.)

Le Roi Dodôn
(avec une terreur superstitieuse).

Juste avant le mariage!

C’est un bien mauvais présage.…

Ce sang… Un malheur s’ensuivra…

La Reine
(sèchement).

Hé bien, qui vivra verra,

Voilà tout!

Le Roi Dodôn
(tranquillisé et avec ivresse).

Par nos caresses

Célébrons notre allégresse.

(Il veut embrasser La Reine, mais elle le repousse avec fureur et dégoût).

La Reine.

Disparais, monstre hideux,

Toi et ton peuple odieux!

C’est assez! ton âme immonde

Trop longtemps souilla le monde.

Tu souris, vieux scélérat,

Mais ton châtiment viendra!

Le Roi Dodôn
(avec un sourire contraint).

Ma princesse, tu plaisantes…

La Reine.

Non, plus à l’heure présente.

(Ils montent l’escalier.)

La Voix du Coq.

Cocoricocou!

Je te percerai d’un coup.

Chœur.

Kchi! Kchi! Kchi! Kchi!

(Subitement, Le Coq s’envole de sa flèche et voltige au-dessus de la foule. Tous, épouvantés, agitent les bras pour le chasser.—Le Coq donne un grand coup de bec sur la tête du Roi, qui tombe mort. Épouvante générale: violent coup de tonnerre.—Une obscurité complète se fait pour un moment, durant lequel on entend le rire tranquille de La Reine.)

La Voix de la Reine.

Hihihihi! Hahahaha!

(Quand la nuit s’est dissipée, on ne voit plus La Reine, ni Le Coq.)

Le Peuple
(avec stupéfaction).

Où donc est la reine?

Envolée! Ah! notre âme est affolée.…

(avec espoir.)

Mais le roi?

(Tristement.)

Il est bien mort.

Quel invraisemblable sort.

(Écrasé de douleur, Le Peuple entier entonne une lamentation funèbre.)

Il est mort… O peine amère!

Notre prince! Notre père!

Notre seigneur sans pareil,

Qui brillait comme un soleil!

Il était prudent, sagace,

Paresseux, rêveur, bonasse!

Sa colère était terrible,

Sa fureur incoercible.

Il nous frappait comme un sourd

Plus souvent qu’à notre tour.

Mais l’orage enfin passé,

L’on pouvait se prélasser

Sous son ombre tutélaire;

Il était pour nous un père.

(avec un profond désespoir.)

Quel terrible désarroi!

Qui va nous donner un roi?

(Ils s’écroulent par terre et sanglotent.)

RIDEAU.