[44] Lettre du P. Pierre Biard au R. P. Provincial à Paris.
(Copiée sur l'autographe conservé dans les archives du Jésus, à Rome.)
Port-Royal, 31 janvier 1612.
Mon Reverend Pere,
Pax Christi.
S'il nous failloit entrer en compte devant Dieu et Vostre Reverence du geré et negocié par nous en ceste nouvelle acquisition du Fils de Dieu, ceste nouvelle France et Chrestienté, depuis nostre arrivée jusques à ce commencement de nouvel an, je ne doubte point certes, qu'en la sommation et calcul final, la perte ne surmontast les profits; le despensé follement en offençant, le bien et sagement ménagé en obeyssant, et le receu des talents, graces et tolerances divines, le mis et employé au royal et amiable service de nostre grand et autant bening Createur. Neantmoins, d'autant que (comme je croy) nos ruines n'édifiroyent personne, et nos rentes n'establiroyent aucun, il vaudroit mieux que pour le malacquitté, nous le plorions à part; [45] pour le receu, nous imitions le metayer d'iniquité loué par Nostre Seigneur en l'Evangile, sçavoir est que, faisant part à autruy des biens de nostre Maistre, nous nous en faisions des amis, et que communiquant à plusieurs ce qui est d'édification en ces premiers fondemens de Chrestienté, nous obtenions plusieurs intercesseurs envers Dieu, et fauteurs de cet œuvre. Mesme que ce faisant, nous ne defrauderons en rien la debte, ainsy [6] que fit le Censier inique, baillant à plusieurs le bien de Nostre Maistre avec profit, et peut-estre acquitterons par ceste œconomie une partie des redevances et de leur surcroy. Ainsy soit-il.