SECONDE LETTRE
IL me semble que je fais le plus grād tort du monde aux sentimēs de mon cœur, de tascher de vous les faire connoistre en les écriuant: que je serois heureuse, si vous en pouuiez biē iuger par la violence des vostres! mais ie ne dois pas m’en rapporter a vous, & ie ne puis m’empescher de vous dire, bien moins vivement, que je ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraitter, comme vous faites, par vn oubly, qui me met an desespoir, & qui est mesme honteux pour vous; il est bien iuste au moins, que vous souffriez que ie me plaigne des malheurs, que i’avois bien preveus, quand ie vous vis resolu de me quitter ie connois bien que ie me suis abuseé lorsque i’ay pensé, que vous auriez vn procedé de meilleure foy, qu’on n’a accoustumé d’auoir, parce que l’excez de mon amour me mettoit, ce semble, au dessus de toutes sortes de soupçons, & qu’il meritoit plus de fidelité, qu’on n’en trouue d’ordinaire: mais la dispositiō, que vous auez à me trahir, l’emporte enfin sur la justice, que vous deuez à tout ce que i’ay fait pour vous, ie ne laisserois pas d’estre bien malheureuse, si vous ne m’aymiez, que parce que ie vous ayme, & ie voudrois tout deuoir à vostre seule inclination mais ie suis si éloignée d’estre en cét estat, que ie n’ay pas receu vne seule lettre de vous depuis six mois: j’attribuë tout ce mal-heur à l’aueuglement, auec lequel ie me suis abandonnée à m’attacher a vous: ne deuois-je pas preuoir que mes plaisirs finiroient plûtost que mon amour? pouuois-ie esperer, que vous demeureriez toute vostre vie en Portugal, & que vous renonceriez à vostre fortune & à vostre Pays, pour ne penser qu’à moy? mes douleurs ne peuuent receuoir aucun soulagement, & le souuenir de mes plaisirs me comble de desespoir: Quoy! tous mes desirs seront donc inutiles, & ie ne vous verray iamais en ma chambre avec toute l’ardeur, & tout l’emportement, que vous me faisiez voir? mais helas! je m’abuse, & je ne connois que trop, que tous les mouuemens, qui occupoient ma teste, & mon cœur, n’estoient excitez en vous, que par quelques plaisirs, & qu’ils finissoient aussi-tost qu’eux; il falloit que dans ces momens trop heureux j’appellasse ma raison à mon secours pour moderer l’excez funeste de mes delices, & pour m’annoncer tout ce que ie souffre presentement: mais ie me donnois toute à vous, & ie n’estois pas en estat de penser à ce qui eût pû empoisonner ma ioye, & m’empescher de ioüyr pleinement des témoignages ardens de vostre passion; ie m’apperceuois trop agreablement que i’estois auec vous pour penser que vous seriez vn iour éloigné de moy: ie me souuiens pourtant de vous auoir dit quelquefois que vous me rendriez malheureuse: mais ces frayeurs estoient bien-tost dissipées, & ie prenois plaisir, à vous les sacrifier, & à m’abandonner à l’enchantement, & à la mauuaise foy de vos protestations: ie voy bien le remede à tous mes maux, & i’en ferois bien-tost déliurée si ie ne vous aymois plus: mais, helas! quel remède; non i’ayme mieux souffrir encore dauantage, que vous oublier. Helas! cela dépend il de moy? Ie ne puis me reprocher d’auoir souhaité vn seul moment de ne vous plus aymer: vous estes plus à plaindre; que je ne suis, & il vaut mieux souffrir tout ce que je souffre, que de ioüir des plaisirs languisans, que vous donnent vos Maitresses de France: ie n’enuie point vostre indifference, & vous me faites pitié: Ie vous défie de m’oublier entierement: Ie me flatte de vous auoir mis en estat de n’auoir sans moy, que des plaisirs imparfaits, & ie suis plus heureuse que vous, puisque ie suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu Portiere en ce Conuent: tous ceux qui me parlent, croyent que ie sois fole, ie ne sçay ce que ie leur répons: Et il faut que les Religieuses soyent aussi insensées que moy, pour m’auoir crû capable de quelque soin. Ah! i’enuie le bon-heur d’Emanuel, & de Francisque; pourquoy ne suis-je pas incessamment auec vous, comme eux? ie vous aurois suiuy, & ie vous aurois asseurément seruy de meilleur cœur, ie ne souhaite rien en ce mōde, que vous voir; au moins souuenez vous de moy? ie me contente de vostre souuenir: mais ie n’ose m’en asseurer; ie no bornois pas mes esperances à vostre souuenir, quād ie vous voyois tous les iours: mais vous m’auez bien apris, qu’il faut que ie me soûmette à tout ce que vous voudrez: cependāt ie no me repēs point de vous auoir adoré, ie suis bien-aise, que vous m’ayez seduite: vostre absence rigoureuse, & peut-estre éternelle, ne diminuë en rien l’emportement de mon amour: ie veux que tout le mond le sçache, ie n’en fais point vn mystere, & ie suis rauie d’auoir fait tout ce que i’ay fait pour vous contre toute sorte de bien-seance: ie ne mets plus mon honneur, & ma religion qu’à vous aymer éperdüement toute ma vie, puisque i’ay commencé à vous aymer: ie ne vous dis point toutes ces choses, pour vous obliger à m’escrire. Ah! ne vous contraignez point; ie ne veux de vous, que ce qui viendra de vostre mouuement, & ie refuse tous les témoignages de vostre amour dont vous pourriez vous empescher: j’auray du plaisir à vous excuser, parce que vous aurez, peut-estre, du plaisir à ne pas prendre la peine de m’écrire: & ie sens vne profonde disposition à vous pardonner toutes vos fautes. Vn Officier François a eu la charité de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la paix de France estoit faite: si cela est, ne pourriez vous pas me venir voir, & m’emmener en Frāce? Mai’s ie ne le merite pas, faites tout ce qu’il vous plaira, mon amour ne depend plus de la maniere, dont vous me traiterez; depuis que vous estes party, je n’ay pas eu vn seul moment de santé, & je n’ay aucun plaisir qu’en nomment vostre nō mille fois le iour; quelques Religieuses, qui sçauent l’estat deplorable, où vous m’auez plongée, me parlent de vous fort souuent: je sors le moins qu’il m’est possible de ma chambre, où vous estes venu tant de fois, & ie regarde sans cesse vôtre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma vie, il me donne quelque plaisir: mais il me donne aussi bien de la douleur, lors que ie pense que ie ne vous reuerray, peut-estre jamais; pourquoy faut-il qu’il soit possible que ie ne vous verray, peut-estre, iamais? M’auez vous pour toûjours abandonnée? Ie suis au desespoir, vostre pauure Mariane n’en peut plus, elle s’éuanoüit en finissant cette Lettre. Adieu, adieu, ayez pitié de moy.