AU LION D'ANDROCLÈS

La ville ressemblait à l'univers. C'était

Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait,

Que tout astre s'éclipse et que le monde change.

Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.

Où l'aigle avait plané, rampait le scorpion.

Trimalcion foulait les os de Scipion.

Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie;

Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie.

L'amour et le bonheur, tout était effrayant.

Lesbie en se faisant coiffer, heureuse, ayant

Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,

Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses,

Lui piquait les seins nus de son épingle d'or.

Le mal à travers l'homme avait pris son essor;

Toutes les passions sortaient de leurs orbites.

Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.

Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.

La boue et l'or régnaient. . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,

Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois,

Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix;

Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,

Errait avec Délie, aux deux bords de la route,

Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours.

La gloire avait hanté Rome dans les grands jours,

Toute honte à présent était la bienvenue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Épaphrodite avait un homme pour hochet

Et brisait en jouant les membres d'Épictète.

Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,

Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés

Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,

Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante

Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante.

Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants,

Effroyables, marchaient sur les petits enfants,

La vestale songeait dans sa chaise de marbre.

Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre,

Tombait du front pensif de la pâle beauté;

Le même éclair de meurtre et de férocité

Passait de l'oeil du tigre au regard de la vierge.

Le monde était le bois, l'empire était l'auberge.

De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,

Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,

Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère.

César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l'Ibère;

Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,

Le soir était charogne à moins qu'il ne fût dieu.

Le porc Vitellius roulait aux gémonies.

Escalier des grandeurs et des ignominies,

Bagne effrayant des morts, pilori des néants,

Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants

Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,

Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux;

Ainsi que dans le cirque atroce et furieux

L'agonie était là, hurlant sur chaque marche.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche

Où croulait Rome entière; et, dans l'immense égout,

Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,

Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,

Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,

Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,

Le césar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier.

Le crime sombre était l'amant du vice infâme.

Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,

Au lieu d'Ève et d'Adam, si beaux, si purs tous deux,

Une hydre se traînait dans l'univers hideux;

L'homme était une tête et la femme était l'autre.

Rome était la truie énorme qui se vautre.

La créature humaine, importune au ciel bleu,

Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu;

Elle n'avait plus rien de sa forme première;

Son oeil semblait vouloir foudroyer la lumière;

Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila,

Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là

Palpiter sous son ongle; et pendre à ses mâchoires,

D'un côté les vertus et de l'autre les gloires.

Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.

L'âme du genre humain songeait à s'en aller;

Mais, avant de quitter à jamais notre monde,

Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,

Et cherchait une bête où se réfugier.

On entendait la tombe appeler et crier.

Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.

Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve

Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur

De l'antre que le soir emplit de sa rougeur,

Tu vins dans la cité toute pleine de crimes;

Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes;

Ton oeil fit, sur ce monde horrible et châtié,

Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié;

Pensif tu secouas ta crinière sur Rome;

Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme.

II

LE MARIAGE DE ROLAND

Ils se battent—combat terrible!—corps à corps.

Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

L'archange saint Michel attaquant Apollo

Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre.

Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,

Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants;—aujourd'hui, sur ce fatal terrain,

C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés

Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d'oser, de bien loin, les épier à peine:

Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches

Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches.

Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,

A pour père Gérard et pour aïeul Garin.

Il fut pour ce combat habillé par son père.

Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre

Aux Normands, Rollon ivre, et Rouen consterné,

Et le dieu souriant par des tigres traîné,

Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.

Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre;

Il porte le haubert que portait Salomon;

Son estoc resplendit comme l'oeil d'un démon;

Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne;

Au moment du départ, l'archevêque de Vienne

A béni son cimier de prince féodal.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures.

Le pied presse le pied; l'île à leurs noirs assauts

Tressaille au loin; l'acier mord le fer; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,

Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve;

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque.

Main vide et tête nue, et Roland l'oeil en feu!

L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d'espérance!

—Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,

Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée,

Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps,

Car j'ai soif.

—Fils, merci, dit Olivier.

—J'attends,

Dit Roland, hâte-toi.

Sire Olivier appelle

Un batelier caché derrière une chapelle.

—Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut

Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.

Cependant les héros, assis dans les broussailles,

S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage, et causent un moment.

Le batelier revient, il a fait promptement;

L'homme a vu le vieux comte; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L'épée est cette illustre et fière Closamont,

Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu'ils disaient, le ciel rayonne au-dessus d'eux;

Olivier verse à boire à Roland; puis tous deux

Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre, il leur revient au coeur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

Et qui, s'exaspérant aux armures frappées,

Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.

Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil

Baisse vers l'horizon. La nuit vient.

—Camarade,

Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.

Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu

De repos.

—Je prétends, avec l'aide de Dieu,

Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,

Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre.

Dormez sur l'herbe verte; et, cette nuit, Roland,

je vous éventerai de mon panache blanc.

Couchez-vous et dormez.

—Vassal, ton âme est neuve,

Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.

Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis

Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont; l'étincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.

L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés.

Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume;

Le voyageur s'effraie et croit voir dans la brume

D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit;

La pâle nuit revient, ils combattent; l'aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir;

Puis ont recommencé.

Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne.

Il envoie un devin regarder sur les tours;

Le devin dit: Seigneur, ils combattent toujours.

Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

O chocs affreux! terreur! tumulte étincelant!

Mais enfin Olivier saisit au corps Roland,

Qui de son propre sang en combattant s'abreuve,

Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

—C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

Mon père le lui prit alors qu'il le défit.

Acceptez-le.

Roland sourit.—Il me suffit

De ce bâton.—Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine

Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui,

L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui

Les générosités qu'il avait déjà faites.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants.

Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe,

S'arrête et dit:

-Roland, nous n'en finirons point.

Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères?

Écoute, j'ai ma soeur, la belle Aude au bras blanc,

Épouse-la.

-Pardieu! je veux bien, dit Roland.

Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.—

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.