LES PAUVRES GENS

I

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.

Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose

Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle

Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.

Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,

Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent.

La haute cheminée où quelques flammes veillent

Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie, et songe et pâlit.

C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,

Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,

Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,

Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir,

Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,

Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,

Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.

Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit.

Dans les brisants, parmi les lames en démence;

L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,

Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,

Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre.

Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,

Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,

Comme il faut calculer la marée et le vent!

Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres!

Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres;

Le gouffre roule et tord ses plis démesurés

Et fait râler d'horreur les agrès effarés.

Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées,

Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées

Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur

L'importune, et, parmi les écueils en décombres,

L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres

Passent dans son esprit, la mer, les matelots

Emportés à travers la colère des flots.

Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère,

La froide horloge bat, jetant dans le mystère,

Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers;

Et chaque battement, dans l'énorme univers,

Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,

D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve,—et tant de pauvreté!

Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.

Pas de pain de froment. On marge du pain d'orge.

—O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge,

La côte fait le brut d'une enclume, on croit voir

Les constellations fuir dans l'ouragan noir

Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.

C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre

Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,

Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,

Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,

Prend un pauvre marin frissonnant et le brise

Aux rochers monstrueux apparus brusquement.—

Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement

Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge;

Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe

Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil

A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV

O pauvres femmes

De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes,

Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher,

C'est là, dans ce chaos! mon coeur, mon sang, ma chair!—

Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.

Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,

Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,

Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,

Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse

Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,

Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,

Et que pour tenir tête à cette mer sans fond,

A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,

Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile!

Souci lugubre! on court à travers les galets.

Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les!

Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée

Toujours sombre la mer toujours bouleversée?

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul!

Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul!

Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.—O mère!

Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!—Chimère!

Plus tard, quand ils seront près du père et partis,

Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!

V

Elle prend sa lanterne et sa cape.—C'est l'heure

D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,

S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.

Allons!—Et la voilà qui part. L'air matinal

Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche

Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.

Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin;

On dirait que le jour tremble et doute, incertain,

Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître.

Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,

Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain,

Une sombre masure apparaît décrépite;

Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite;

Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux,

La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,

jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

—Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,

Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva

Malade et seule; il faut voir comment elle va.

Elle frappe à la porte, elle écoute; personne

Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.

—Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri!

Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.—

Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle,

Et la maison se tait toujours.—Ah! Dieu! dit-elle,

Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!—

La porte, cette fois, comme si, par instants,

Les objets étaient pris d'une pitié suprême,

Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans

Du noir logis muet au bord des flots grondants.

L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible;

Une femme immobile et renversée, ayant

Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant;

Un cadavre;—autrefois, mère joyeuse et forte;—

Le spectre échevelé de la misère morte;

Ce qui reste du pauvre après un long combat.

Elle laissait, parmi la paille du grabat,

Son bras livide et froid et sa main déjà verte

Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte

D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté

Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité!

Près du lit où gisait la mère de famille,

Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,

Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis

Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,

Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,

Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,

Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble!

Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble

Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,

Pas même le clairon du dernier jugement;

Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.

Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,

Une goutte parfois tombe sur ce front mort,

Glisse sur cette joue et devient une larme.

La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.

La morte écoute l'ombre avec stupidité.

Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,

A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange;

Il semble qu'on entend ce dialogue étrange

Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard:

—Qu'as-tu fait de ton souffle?—Et toi, de ton regard?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,

Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.

Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,

Le sort donne pour but au festin, au berceau,

Aux mères adorant l'enfance épanouie,

Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,

Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau.

Le refroidissement lugubre du tombeau!

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte?

Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte?

Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant?

Pourquoi son coeur bat-il? Pourquoi son pas tremblant

Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle

Elle court, sans oser regarder derrière elle?

Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé

Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise

Blanchissait; près du lit elle prit une chaise

Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait

Un remords, et son front tomba sur le chevet,

Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche

Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

—Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a

Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là?

Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille!

Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille

Lui donner celle-là de plus.—C'est lui?—Non. Rien.

—J'ai mal fait.—S'il me bat, je dirai: Tu fais bien.

—Est-ce lui?—Non.—Tant mieux.—La porte bouge comme

Si l'on entrait.—Mais non.—Voilà-t-il pas, pauvre homme,

Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!—

Puis elle demeura pensive et frissonnant,

S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,

Perdue en son souci comme dans un abîme,

N'entendant même plus les bruits extérieurs,

Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,

Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,

Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc;

Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,

Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!

X

—C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine

Elle prit son mari comme on prend un amant,

Et lui baisa sa veste avec emportement,

Tandis que lé marin disait:—Me voici, femme!

Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme

Son coeur bon et content que Jeannie éclairait.

—Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt.

—Quel temps a-t-il fait?—Dur.—Et la pêche?—Mauvaise,

Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.

Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.

Le diable était caché dans le vent qui soufflait.

Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,

J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre

A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?—

Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.

—Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire,

J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,

J'avais peur.—Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.—

Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,

Elle dit:—A propos, notre voisine est morte.

C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,

Dans la soirée, après que vous fûtes partis.

Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.

L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine;

L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin.

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête:

—Diable! diable! dit-il en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?

Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire

Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.

Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?

C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.

Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.

Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez.

Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,

Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.

C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;

Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,

Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.

Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres

Cette petite fille et ce petit garçon,

Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.

Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,

C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche?

D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

—Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!

I

PLEINE MER

L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde;

Le vent; l'obscurité vaste comme le monde;

Partout les flots; partout où l'oeil peut s'enfoncer,

La rafale qu'on voit aller, venir, passer;

L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;

Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe,

Les nuages ayant l'aspect d'une forêt.

Un esprit qui viendrait planer là ne pourrait

Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne,

Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,

Faite de cécité, de stupeur et de bruit,

Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.

L'oeil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote,

Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte,

Un grand cachalot mort à carcasse de fer,

On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer,

Oeuf de titan dont l'homme aurait fait un navire.

Cela vogue, cela nage, cela chavire;

Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas

Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.

Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,

S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe,

Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans;

Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.

L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage

Et déferle en hurlant le long du bastingage,

Et tourmente des bouts de corde à des crampons

Dans le ruissellement formidable des ponts;

La houle éperdument furieuse saccage

Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage

Où jadis une roue effrayante a tourné.

Personne; le néant, froid, muet, étonné;

D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes;

L'entre-pont a des trous où se dressent les restes

De cinq tubes pareils à des clairons géants,

Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants,

Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance,

Qu'un noir vomissement de nuit et de silence;

Le flux et le reflux, comme avec un rabot,

Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot,

Et dans la lame on voit se débattre l'échine

D'une mystérieuse et difforme machine.

Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur.

Des putréfactions fermentent, à coup sûr,

Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre.

Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre,

Dessous, des millions de poissons carnassiers.

Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers,

Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.

Des espaces déserts sous des espaces vides.

O triste mer! sépulcre où tout semble vivant!

Ces deux athlètes faits de furie et de vent,

Le tangage qui brave et le roulis qui fume,

Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat

De la quille ou du port dans leur noir pugilat.

Par moments, au zénith un nuage se troue,

Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,

Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan,

Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN.

Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde;

Tout fuit.

Léviathan; c'est là tout le vieux monde,

Apre et démesuré dans sa fauve laideur;

Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur,

Horreur.

Le dernier siècle a vu sur la Tamise

Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise,

Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier

Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier.

Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées

Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,

Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,

Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,

Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête;

Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte;

Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,

Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac;

Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde,

Inquiet, à travers le verre de son onde,

Regardait le vaisseau de l'homme grossissant;

Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant;

Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes;

Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes,

Deux navires pendaient à ses portemanteaux;

Son armure était faite avec tous les métaux;

Un prodigieux câble ourlait sa grande voile;

Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,

Il jetait un tel râle à l'air épouvanté

Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité

Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore.

La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore;

Sa voilure, où l'oreille entendait le débat

Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,

Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,

Étaient une prison de vents et de murmures;

Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois

Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits;

Son ombre humiliait au loin toutes les proues;

Un télégraphe était son porte-voix; ses roues

Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux;

Les flots se le passaient comme des piédestaux

Où, calme, ondulerait un triomphal colosse:

L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce;

Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près;

Madère apercevait ses mâts, trois jours après

L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire.

La bataille montait sur lui dans sa colère.

La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là;

Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila;

Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,

Sentant peser sur eux la misère inféconde,

Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,

Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs,

Pour établir entre eux de justes équilibres,

Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,

Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,

Avaient imaginé de s'entre-dévorer.

Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur oeuvre.

Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,

Il couvrait l'océan de ses ailes de feu;

La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu

Rampait l'allongement hideux de sa fumée,

Car c'était une ville et c'était une armée;

Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts,

Et d'un hérissement de bataillons confus;

Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages,

On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages

Monstrueux, qui semblaient des boas endormis;

Invincible, en ces temps de frères ennemis,

Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute,

Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute;

La bordée à ses pieds fumait comme un encens,

Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,

Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée,

Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,

On voyait flamboyer son colossal beaupré,

Par deux mille canons brusquement empourpré.

Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume.

A son avant tournait, dans un chaos d'écume,

Une espèce de vrille à trouer l'infini.

Le Maelström s'apaisait sous sa quille aplani.

Sa vie intérieure était un incendie,

Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie;

Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement,

Au fond d'une fournaise on voyait vaguement

Des êtres ténébreux marcher dans des nuées

D'étincelles, parmi les braises remuées;

Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.

Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer

Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,

A des spectres posés en travers de l'abîme;

Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer;

Il était la montagne errante de la mer.

Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,

Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes,

A rugi, de brouillard et d'orage obscurci;

La mer a ses écueils cachés, le temps aussi;

Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,

Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches,

Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli

De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli,

Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme,

Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme!

L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant

De faits sociaux, morts et pourris maintenant,

D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume,

L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume,

Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.

Construction d'airain aux étages profonds,

Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,

Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,

La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.

Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.

Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle,

Était fatal: l'Espoir avait plié son aile;

Pas d'unité, divorce et joug; diversité

De langue, de raison, de code, de cité;

Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire,

Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,

Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort;

L'esclavage, parquant les peuples pour la mort,

Les enfermait au fond d'un cirque de frontières

Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires;

L'Adam slave luttait contre l'Adam germain;

Un genre humain en France; un autre genre humain

En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome;

L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme;

Les vivants, d'ignorance et de vices chargés,

Se traînaient; en travers de tout, les préjugés,

Les superstitions étaient d'âpres enceintes

Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes;

Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran!

Un texte avait le glaive au poing comme un tyran;

La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime;

Lire était un fossé, croire était un abîme;

Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs;

Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs;

Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre

D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare;

Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.

Le vent de l'infini sur ce monde souffla.

Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,

Les vivants de l'éther, les êtres invisibles

Confusément épars sous l'obscur firmament

A cette heure, pensifs, regardent fixement

Sa disparition dans la nuit redoutable.

Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable?

Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.

Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi?

Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle

Lui-même remporté dans l'énigme éternelle?

L'océan est désert. Pas une voile au loin.

Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.

Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette

Voit du Léviathan rôder la silhouette.

Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,

S'en est allé dans l'ombre? Est-ce que c'est fini?

Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.

Et l'oeil, pour retrouver l'homme absent de l'espace,

Regarde en vain là-bas. Rien.

Regardez là-haut.

II

PLEIN CIEL

Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,

Dans un écartement de nuages, qui laisse

Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,

Un point vague et confus apparaît; dans le vent,

Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant,

Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire;

Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère,

C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,

Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau;

C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime!

Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime;

Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé,

Pris des ailes et s'est tout à coup envolé?

Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,

La nuit errante s'est en vaisseau façonnée?

La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants?

L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents?

De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent,

Les vents, subitement domptés, la reconnaissent?

Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair

Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air?

Du haut des clairs azurs vient-il une visite?

Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,

Qui monte, délivré de la terre, emporté

Sur un char volant fait d'extase et de clarté,

Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie,

Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?

Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est

Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait,

Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme

Venu des profondeurs aurorales du dôme;

Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va,

Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah;

Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme.

Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.

C'est la grande révolte obéissante à Dieu!

La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu!

C'est Isis qui déchire éperdument son voile!

C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,

C'est de la pesanteur délivrée, et volant;

C'est la force alliée à l'homme étincelant,

Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle;

C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle

De l'ouragan humain, et planant à travers

L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!

Audace humaine! effort du captif! sainte rage!

Effraction enfin plus forte que la cage!

Que faut-il à cet être, atome au large front,

Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond,

Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche?

Dans le ciel une toile et sur mer une planche.

Jadis des quatre vents la fureur triomphait;

De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait

L'attelage de son quadrige;

Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher

Du char aérien que l'éther voit marcher;

Miracle, il gouverne un prodige.

Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court

Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;

Le daim, l'épervier, la panthère

Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui;

Et la locomotive est reptile, et, sous lui,

L'hydre de flamme est ver de terre.

Une musique, un chant, sort de son tourbillon.

Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon

Semblent, dans le vide où tout sombre,

Une lyre à travers laquelle par moment

Passe quelque âme en fuite au fond du firmament

Et mêlée aux souffles de l'ombre.

Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs

Des nuages roulant en groupes convulsifs,

Jette mille voix étouffées;

Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément,

Sont toute une harmonie où flottent vaguement

On ne sait quels sombres Orphées.

Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès;

Et l'on croit voir passer la strophe du progrès.

Il est la nef, il est le phare!

L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton.

Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton

Monté sur l'ode de Pindare.

Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air,

Dans l'éblouissement impénétrable et clair,

Dans l'éther sans tache et sans ride;

Il se perd sous le bleu des cieux démesurés;

Les esprits de l'azur contemplent effarés

Cet engloutissement splendide.

Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu?

Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu;

Il baigne l'homme dans le songe,

Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté,

Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité

Dont le prêtre a fait un mensonge.

Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit,

Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit.

Voici l'heure des feux sans nombre;

L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant

Son large cône obscur sous lui se déployant,

Une énorme comète d'ombre.

La brume redoutable emplit au loin les airs.

Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers,

Le pêcheur, vague comme un rêve,

Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs,

Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs,

Aller et venir sur la grève.

La Nuit tire du fond des gouffres inconnus

Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,

Et, pendant que les heures sonnent,

Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,

Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs

Les constellations frissonnent.

L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur

Ni des pièges du soir, ni de l'âcre vapeur,

Ni du ciel morne où rien ne bouge,

Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux,

Ouvrent subitement dans le nuage affreux

Des cavernes de cuivre rouge.

Il invente une route obscure dans les nuits;

Le silence hideux de ces lieux inouïs

N'arrête point ce globe en marche;

Il passe, portant l'homme et l'univers en lui;

Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui

Au-dessus de ses flots voit l'arche.

Le saint navire court par le vent emporté

Avec la certitude et la rapidité

Du javelot cherchant la cible;

Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant;

Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément,

Semble un ventre d'oiseau terrible.

Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous;

Ses pilotes penchés regardent, au-dessous

Des nuages où l'ancre traîne,

Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond,

Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond

Ne vient pas heurter sa carène.

La vie est sur le pont du navire éclatant.

Le rayon l'envoya, la lumière l'attend.

L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie.

Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie;

Le cri vertigineux de l'exploration!

Il court, ombre, clarté, chimère, vision!

Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite!

Comme autour d'un soleil un système gravite,

Une sphère de cuivre énorme fait marcher

Quatre globes où pend un immense plancher;

Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent;

Un large et blanc hunier horizontal, que percent

Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein,

Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain;

Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liège;

La toile d'araignée humaine, un vaste piège

De cordes et de noeuds, un enchevêtrement

De soupapes que meut un câble où court l'aimant,

Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles,

Prend au passage et fait travailler tous les souffles;

L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots,

Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,

Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide,

A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide;

Sous le plancher s'étage un chaos régulier

De ponts flottants que lie un tremblant escalier;

Ce navire est un Louvre errant avec son faste;

Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste,

Si colossal, au vent du grand abîme clair,

Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer,

A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée,

Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée

Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis

Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.

Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge,

Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe,

Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler!

Il voyage, Délos gigantesque de l'air,

Et rien ne le repousse et rien ne le refuse;

Et l'on entend parler sa grande voix confuse.

Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit,

L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit

L'espace d'une écume affreuse de nuages;

Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages?

Seulement, sur son aile il se dresse en marchant;

Il devient formidable à l'abîme méchant,

Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse.

On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse

Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers;

Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs,

De détonations, d'ombre et de jets de soufre,

Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.

Qu'importe le moment? qu'importe la saison?

La brume peut cacher dans le blême horizon

Les Saturnes et les Mercures;

La bise, conduisant la pluie aux crins épars,

Dans les nuages lourds grondant de toutes parts

Peut tordre des hydres obscures;

Qu'importe? il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral!

La terre a disparu dans le puits sidéral,

Il entre au mystère nocturne,

Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou,

Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où,

Sous le renversement de l'urne.

Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;

Il se rue, aile ouverte et a proue en avant,

Il monte, il monte, il monte encore,

Au delà de la zone où tout s'évanouit,

Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit

A la poursuite de l'aurore!

Calme, il monte où jamais nuage n'est monté;

Il plane à la hauteur de la sérénité,

Devant la vision des sphères;

Elles sont là, faisant le mystère éclatant,

Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant

Les énigmes par les lumières.

Andromède étincelle, Orion resplendit;

L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;

Sirius ouvre son cratère;

Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid;

Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith

Le poitrail bleu du Sagittaire.

L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,

Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui,

Persée, escarboucle des cimes,

Le chariot polaire aux flamboyants essieux,

Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,

La fourmilière des abîmes!

Vers l'apparition terrible des soleils,

Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils,

Il s'oriente, ouvrant ses voiles;

On croirait, dans l'éther où de loin on entend,

Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,

Part pour une de ces étoiles;

Tant cette nef, rompant tous les terrestres noeuds,

Volante, et franchissant le ciel vertigineux,

Rêve des blêmes Zoroastres,

Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,

Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit

Dans le précipice des astres!

Où donc s'arrêtera l'homme séditieux?

L'espace voit, d'un oeil par moment soucieux,

L'empreinte du talon de l'homme dans les nues;

Il tient l'extrémité des choses inconnues;

Il épouse l'abîme à son argile uni;

Le voilà maintenant marcheur de l'infini.

Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin?

L'âpre Fatalité se perd dans le lointain;

Toute l'antique histoire affreuse et déformée

Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.

Les temps sont venus. L'homme a pris possession

De l'air, comme du flot le grèbe et l'alcyon.

Devant nos rêves fiers, devant nos utopies

Ayant des yeux croyants et des ailes impies,

Devant tous nos efforts pensifs et haletants,

L'obscurité sans fond fermait ses deux battants;

Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres;

L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,

Dédaigne l'océan, le vieil infini mort.

La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort!

O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme?

L'homme est d'abord monté sur la bête de somme;

Puis sur le chariot que portent des essieux;

Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;

Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,

L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme;

A présent l'immortel aspire à l'éternel;

Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.

L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe.

Jeune, il jette le sac du vieil Adam, qui rampe,

Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau,

Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau;

Et peut-être voici qu'enfin la traversée

Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée!

Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât?

O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat,

Que l'esprit humain, vieux reptile,

Devînt ange et, brisant le carcan qui le mord,

Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort

Va donc devenir inutile!

Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau!

Doubler le promontoire énorme du tombeau!

Qui sait?—toute aile est magnanime,

L'homme est ailé,—peut-être, ô merveilleux retour!

Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour,

Un Gama du cap de l'abîme,

Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti,

De la terre oublié, par le ciel englouti,

Tout à coup sur l'humaine rive

Reparaîtra, monté sur cet alérion,

Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,

Tout pâle, dira: J'en arrive!

Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers

Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers,

On pourrait, sous les bleus pilastres,

Deviner qu'un enfant de la terre a passé,

A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé

De fumée au plafond des astres!

Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons

L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons,

Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère

L'espèce d'idéal qui convient à la terre.

Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.

Oui, l'aube s'est levée.

Oh! ce fut tout à coup

Comme une éruption de folie et de joie,

Quand, après six mille ans dans la fatale voie,

Défaite brusquement par l'invisible main,

La pesanteur, liée au pied du genre humain,

Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes!

Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines,

Les chimères, la force évanouie enfin,

L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim,

Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres,

Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres,

Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort,

Comme le vêtement du bagne dont on sort.

Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue,

Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue,

Thalès apercevait au loin devant ses yeux;

Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux

Il écoutait les chants et contemplait les danses.

Les êtres inconnus et bons, les providences

Présentes dans l'azur où l'oeil ne les voit pas,

Les anges qui de l'homme observent tous les pas,

Leur tâche sainte étant de diriger les âmes

Et d'attiser, avec toutes les belles flammes,

La conscience au fond des cerveaux ténébreux,

Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux,

Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente

Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente.

Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion.

Ils n'ont plus d'oeil fixé sur l'apparition

Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes.

Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes,

Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs

Que jette le sourcil tragique des tueurs,

Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde

Les frontières, haillon difforme du vieux monde,

Les battements de coeur des mères aux abois,

L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois,

Le cri de la chouette et de la sentinelle,

Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.

Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend;

Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant

Vers le gémissement indigné de la tombe;

La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe;

L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,

Dans tous les innocents pressentir des damnés,

Et la pitié n'est plus leur unique attitude;

Ils re regardent plus la morne servitude

Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux.

L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,

Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme;

La fonction du sceptre est faite par la palme;

Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur voeu,

Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,

Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste.

Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste,

Devant ce globe obscur qui devient lumineux,

Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux;

Une clarté paraît dans leur beau regard sombre;

Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.

Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu,

A l'avenir divin et pur, à la vertu,

A la science qu'on voit luire,

A la mort des fléaux, à l'oubli généreux,

A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux;

Il va, ce glorieux navire,

Au droit, à la raison, à la fraternité,

A la religieuse et sainte vérité

Sans impostures et sans voiles,

A l'amour, sur les coeurs serrant son doux lien,

Au juste, au grand, au bon, au beau...—Vous voyez bien

Qu'en effet il monte aux étoiles!

Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit.

Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit

Tout l'affreux passé qui s'effare;

Il abolit la loi de fer, la loi de sang,

Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant

Dans les cieux comme une fanfare.

Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa;

Il fait briller la foi dans l'oeil de Spinosa

Et l'espoir sur le front de Hobbe;

Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant

Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant

Toute la clémence de l'aube.

Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit;

Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit

Sur ces grands charniers de l'histoire

Où les siècles, penchant leur oeil triste et profond,

Venaient regarder l'ombre effroyable que font

Les deux ailes de la victoire.

Derrière lui, César redevient homme; Éden

S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain;

Les ronces de lys sont couvertes;

Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait

Refleurit dans la vie, et le bois du gibet

Jette, effrayé, des branches vertes.

Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs,

L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs,

Composent là-haut sa magie;

Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté,

Dans l'antique noirceur de la fatalité

Des lueurs de l'enfer rougie,

Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,

Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien,

Dans la séculaire géhenne,

Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,

Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement

Les deux yeux fixes de la Haine,

Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,

Et s'en vont la douleur, le péché, le remords,

La perversité lamentable,

Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé,

Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé,

La boucherie avec l'étable!

Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs

S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs;

Et le taureau d'airain qui beugle,

La hache, le billot, le bûcher dévorant,

Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant,

Vil bâton qui trompait l'aveugle!

Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,

Un rire au prince avec les larmes des martyrs,

Et tous ces flatteurs des épées

Qui louaient le sultan, le maître universel,

Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel

Dans le sac aux têtes coupées!

Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,

S'effacent, et la route où marchaient les tyrans,

Bélial roi, Dagon ministre,

Et l'épine, et la haie horrible du chemin

Où l'homme du vieux monde et du vieux vice humain

Entend bêler le bouc sinistre.

On voit luire partout les esprits sidéraux;

On voit la fin du monstre et la fin du héros,

Et de l'athée et de l'augure,

La fin du conquérant, la fin du paria;

Et l'on voit lentement sortir Beccaria

De Dracon qui se transfigure.

On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux,

La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus

De la Vénus prostituée;

Le blasphème devient le psaume ardent et pur,

L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur,

Tous les haillons de la huée.

Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal,

L'éclosion du bien, l'écroulement du mal,

Fêtent dans sa course enchantée

Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,

Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,

Et, du haut des monts, Prométhée!

Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit.

En expirant, l'antique univers décrépit,

Larve à la prunelle ternie,

Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler,

A laissé cette sphère heureuse s'envoler

Des lèvres de son agonie.

Oh! ce navire fait le voyage sacré!

C'est l'ascension bleue à son premier degré,

Hors de l'antique et vil décombre,

Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé;

C'est le destin de l'homme à la fin évadé,

Qui lève l'ancre et sort de l'ombre!

Ce navire là-haut conclut le grand hymen,

Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.

Il voit l'insondable, il y touche;

Il est le vaste élan du progrès vers le ciel;

Il est l'entrée altière et sainte du réel

Dans l'antique idéal farouche.

Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité!

Il est la joie; il est la paix; l'humanité

A trouvé son organe immense;

Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,

Reculant chaque jour plus loin dans l'infini

Le point sombre où l'homme commence.

Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons

Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons,

Les sifflements et les huées;

Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux;

Il va, fécondateur du ciel mystérieux,

Charrue auguste des nuées.

Il fait germer la vie humaine dans ces champs

Où Dieu n'avait encor semé que des couchants

Et moissonné que des aurores;

Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,

Croître et frémir partout les peuples souverains,

Ces immenses épis sonores!

Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant,

Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,

Rajeuni les races flétries,

Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr,

Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur

Qu'elle a supprimé les patries!

Faisant à l'homme avec le ciel une cité,

Une pensée avec toute l'immensité,

Elle abolit les vieilles règles;

Elle abaisse les monts, elle annule les tours,

Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,

Dans la communion des aigles.

Elle a cette divine et chaste fonction

De composer là-haut l'unique nation,

A la fois dernière et première,

De promener l'essor dans le rayonnement,

Et de faire planer, ivre de firmament,

La liberté dans la lumière.