No. III.

Lettre de M. le duc de Dalmatie au roi.

Seville, 12 Août, 1812.

Je n’avais reçu aucune nouvelle de V. M. depuis les lettres qu’elle m’a fait l’honneur m’écrire des 6 et 7 Juillet dernier. Enfin je viens de récevoir celle datée de Segovie le 29 du même mois. Les rapports publiés par les ennemis m’avaient déjà instruit des évènemens survenus en Castille lesquels étaient naturellement exagérés; V. M. a bien voulu en quelque sorte fixer à ce sujet mes idées. Je déplore les pertes que l’armée de Portugal a éprouvées. Dans l’etât ou étaient les affaires d’Espagne une bataille ne devait se donner qu’à la dernière extrémité, mais tout n’est pas perdu. V. M. après m’avoir communiqué les dispositions qu’elle a faites depuis le 6 (date de la dernière lettre) au 19 Juillet m’ordonne comme une ressource d’évacuer l’Andalousie et de me diriger sur Tolêde. Je ne puis dissimuler que cette disposition me parait fort extraordinaire. J’étais loin de penser que V. M. s’y serait déterminée. Le sort de l’Espagne est-il done décidé? V. M. veut elle sacrifier le royaume à la capitale? et a-t-elle la certitude de la conserver en prenant ce parti? Enfin l’évacuation de l’Andalousie et ma marche sur Tolêde sont elles l’unique ressource qui nous reste? Je vais me préparer à cette disposition que je regarde comme des plus funestes pour l’honneur des armes impériales, le bien du service de l’empereur et l’intérêt de V. M. dans l’espoir qu’avant qu’elle s’exécute V. M. l’aura changée ou modifiée suivant les propositions que j’ai eu l’honneur de lui faire le 19 Juillet, le 8 de ce mois, et par M. le colonel Desprez.

J’ai l’honneur d’adresser à votre Majesté triplicata de ma lettre du 8 de ce mois. En me référant aux observations et propositions qu’elle renferme, si V. M. ne prend pas des dispositions en conséquence, je considére que l’évacuation de toute l’Espagne est decidée, car il faut que V. M. se persuade que du moment que mon mouvement sera commencé je serai suivi par soixante mille ennemis lesquels ne me donneront pas le tems ni la liberté de prendre la direction que V. M. m’indique et qui se réuniront à ceux qui ont penétré en Castille et m’empécheront de séjourner sur le Tage encore moins d’arriver à Madrid. Il n’y a qu’un moyen pour rétablir les affaires: que V. M. vienne en Andalousie et qu’elle y améne toutes les troupes de l’armée du centre, de l’armée de Portugal, de l’armée d’Arragon auxquelles ses ordres pourront parvenir, quand bien même tout le royaume de Valence devrait être évacué. Qu’importe à V. M. de conserver Madrid si elle perd le royaume? Philippe V. en sortit trois fois et y rentra en souverain. Du moment que nous aurons 70 ou 80 mille Français réunis dans le midi de l’Espagne, le théâtre de la guerre est changé; l’armée de Portugal se trouve dégagée et elle peut se reporter successivement jusqu’au Tage. D’ailleurs ce serait sans inconvénient qu’elle gardât Burgos et la rive gauche de l’Ebre et que tout l’espace compris entre elle et le Sierra Morena fut à la disposition des ennemis jusqu’à ce que des renforts vinssent de France et que l’empereur eût pu prendre des dispositions. Le sacrifice une fois fait il n’y a plus de moyen d’y remédier. Les armées impériales en Espagne repassent l’Ebre d’ou peut-être la famine les chassera, les affaires de l’empereur dans le nord de l’Europe peuvent s’en ressentir, l’Amerique qui vient de déclarer la guerre à l’Angleterre fera peut-être la paix. V. M. a sans doute refléchi à toutes les conséquences d’un pareil changement; la perte momentanée de Madrid et des Castilles est nulle pour la politique de l’empereur, elle peut se réparer en plus ou moins de tems. La perte d’une bataille par l’armée de Portugal n’est qu’un grand duel qui se répare également, mais la perte de l’Andalousie et la levée du siége de Cadiz sont des évènemens dont les effets seront ressentis dans toute l’Europe et dans le nouveau monde. Enfin en fidèle sujet de l’empereur je dois déclarer à V. M. que je ne crois pas les affaires d’Espagne assez désespérées pour prendre un parti aussi violent. J’entrevois encore du remède si V. M. veut prendre les dispositions que j’ai proposées; tout en me préparant à l’exécution de ses ordres je me permets de lui demander de nouvelles instructions. J’ai surtout l’honneur de prier V. M. d’ordonner que les communications de l’Andalousie avec Toléde soient rétablies et quelque évènement qui survienne de vouloir bien faire prendre à l’armée du centre, la direction de Despeña Perros ou d’Almaden pour se joindre à l’armée du midi. Alors je reponds de tout, et j’exécuterai les dispositions que j’ai enoncées dans ma lettre du 8 de ce mois.

Je, &c. &c. &c.