SECONDE PARTIE.
Les enfans étaient venus de grand matin souhaiter le bonjour à leur mère, et lui demander si elle leur permettrait d'aller chez monsieur le Curé; elle le leur avait accordé, pourvu qu'ils obtinssent aussi la permission de leur père; ils allèrent aussitôt la lui demander.
Madame de Verseuil exprimait à Gertrude toute sa joie de l'heureux changement qui s'était opéré dans le caractère craintif de ses enfans.—Tenez, madame, lui dit celle-ci, je ne veux pas parler; tant mieux s'ils sont guéris. Quant à moi, je ne dormirai tranquille que quand je serai de retour à Paris.
Mad. de Verseuil. Comment! l'aventure d'hier ne t'a pas entièrement rassurée?
Gertrude. Il s'en faut; et depuis hier, il s'est passé bien d'autres choses.
Mad. de Verseuil. Que s'est-il donc passé?
Gertrude. J'ai eu une belle peur cette nuit! Qu'on vienne me dire que les morts ne reviennent pas, surtout dans des maisons comme celle-ci! Oh le maudit château! je voudrais bien en être dehors.
Mad. de Verseuil. Quoi! M. le Curé ne t'a pas convaincue que tes frayeurs étaient chimériques?
Gertrude. M. le Curé lui-même m'a bien donné à penser.
Mad. de Verseuil. Et qu'as-tu donc pensé, ma pauvre Gertrude?
Gertrude. J'ai pensé qu'en sa qualité de prêtre, il a beaucoup de pouvoir sur les esprits, qu'il aura conjuré celui d'hier, et nous l'aura fait apparaître sous la forme d'une chauve-souris.
Mad. de Verseuil. Oh! Gertrude, que vous êtes peu raisonnable!
Gertrude. Cela vous plaît à dire, madame. Au contraire, je réfléchis. Pourquoi le spectre, qu'il a maintenant chez lui, n'y est-il que depuis hier soir? parce que ce n'est que de ce moment que la prétendue chauve-souris a quitté ces lieux.
Mad. de Verseuil. Mais ne vois-tu pas que cette annonce d'un revenant chez lui n'est qu'une plaisanterie pour exciter la curiosité de mes enfans, ou quelque moyen ingénieux qu'il veut employer pour les rendre plus hardis? Ne l'avons-nous pas tenue entre nos mains, cette chauve-souris? Or, les esprits, rapporte-t-on, ne sont pas palpables.
Gertrude. Au surplus, cette nuit, c'était bien pire que la chauve-souris.
Mad. de Verseuil. Qu'est-il donc arrivé cette nuit?
Gertrude. Oh bien, madame, puisque vous voulez que je vous le dise, le voici: je dormais bien profondément, lorsque j'ai été réveillée par le bruit de quelqu'un qui se promenait dans les corridors; j'ai entendu ouvrir et fermer des portes, on a été sans doute dans le parc, puis on est revenu. Le vent faisait entendre un sifflement aigu, toutes les fenêtres tremblaient je crois autant que moi. Personne de la maison ne serait tenté je pense d'aller dans cette saison se promener ainsi la nuit.
Mad. de Verseuil. Tiens, écoute cette histoire: Une femme de beaucoup d'esprit du temps de Louis XIV, madame Deshoulières, se trouvait chez des amis à leur campagne; prévenue qu'un fantôme venait chaque nuit se promener dans l'un des appartemens du château, elle eut la curiosité de vouloir s'en convaincre par elle-même, et assez de fermeté pour approfondir cette aventure. Depuis long-temps, personne n'osait habiter l'appartement en question: elle s'y rendit après le souper, et se coucha bien tranquillement. Au milieu de la nuit, elle entendit ouvrir sa porte; on s'avança dans sa chambre d'un pas lourd et pesant; on renversa une table qui était près du lit, et on remua les rideaux: il y avait de quoi être effrayé. Cependant madame Deshoulières surmonta toute crainte; et allongeant ses deux mains pour sentir si le spectre avait une forme palpable, elle rencontra deux oreilles longues et velues. Ces deux oreilles lui donnaient beaucoup à penser; mais continuant à vérifier, elle reconnut que le fantôme n'était autre chose qu'un gros chien assez pacifique, qui, n'aimant point à coucher à l'air, avait l'adresse de pénétrer dans l'intérieur de la maison par un carreau brisé, et venait coucher dans cette chambre, dont la serrure ne fermait pas bien. Le chien de la cour ne serait-il pas ton revenant de cette nuit?
Gertrude. Non, madame, ce n'est pas cela; demandez à Gérard, votre concierge, à qui l'esprit a parlé.
Mad. de Verseuil. Il lui a parlé!
Gertrude. Oui, madame; et il en est encore tout malade. Il y a précisément un an à pareil jour que son père est mort. Eh bien, vers minuit, il est venu frapper aux carreaux de la fenêtre, et a crié à son fils: Gérard, songe à moi, n'oublie pas ce que je t'ai demandé. Avant de mourir, ce brave homme lui a recommandé de faire dire tous les ans une messe pour le repos de son âme, et d'acquitter une petite dette qu'il laissait. Malheureusement Gérard a négligé de la payer; c'est sans doute pour cela que son père est revenu.
Mad. de Verseuil. Gérard aura rêvé ce qu'il t'a rapporté.
Gertrude. Non, madame, il a bien entendu la voix du défunt, et Brigitte sa femme, l'a entendue de même.
M. de Verseuil entra chez sa femme avec les enfans, et un instant après, M. de Forbin arriva.—Ma sœur, dit-il, c'est aujourd'hui la fête de ma petite Cécile; comme je suis bien content d'elle, je vais lui donner de jolis livres que j'ai fait venir de Paris. Gertrude, allez voir si Gérard a été les chercher chez le libraire, à la ville voisine. Gertrude revint un instant après dire que Gérard avait oublié sa commission; mais qu'il venait de partir sur-le-champ.
M. de Forbin. Le maraud l'a donc fait exprès?
Gertrude. Pardonnez-lui, monsieur; car c'est bien excusable d'après ce qui lui est arrivé.
M. de Forbin. Qu'est-ce donc?
Mad. de Verseuil. C'est une grande aventure qui n'est pas très-claire; je vous conterai cela.
M. de Forbin. Je devais d'autant moins m'attendre à cet oubli, qu'hier au moment de me mettre au lit, craignant que ce nigaud manquât de mémoire, je suis descendu exprès pour lui rappeler ma commission.
Mad. de Verseuil. Sur le minuit?
M. de Forbin. Minuit sonnait comme je remontais.
Mad. de Verseuil. Vous avez frappé à sa porte?
M. de Forbin. Non; mais à sa croisée.
Mad. de Verseuil. Et que lui avez-vous dit?
M. de Forbin. Je lui ai dit qu'il songe à moi; qu'il n'oublie pas ce que je lui avais demandé. Mais à quoi bon toutes ces questions?
Mad. de Verseuil. Je vais vous l'expliquer, tandis que Gertrude apprêtera le déjeûner; car je pense qu'elle serait trop confuse si j'en faisais le récit devant elle; n'est-ce pas, Gertrude? Oh! le maudit château! le maudit château! répéta madame de Verseuil, en riant de tout son cœur.
Elle fit alors le détail de tout ce que la gouvernante de son côté, et le concierge du sien, avaient imaginé d'après la sortie nocturne du capitaine; et chacun rit beaucoup de cette nouvelle terreur panique de la pauvre Gertrude.
Vous voyez, dit M. de Verseuil, que voilà une seconde apparition qui n'aurait pas manqué d'ajouter à la réputation de ce château. C'est ainsi qu'on forge des histoires, lorsqu'on s'abandonne à la peur sans réfléchir.
Je me souviens, dit M. de Forbin, d'une autre peur que je fis un jour, sans le vouloir, à un pauvre diable. Pendant un séjour que je fis à Paris, je pris un logement garni; et j'étais un matin dans mon lit à réfléchir que j'avais eu tort de laisser ma clef à la porte d'entrée, parce qu'il serait facile de me prendre divers effets qui étaient dans une petite antichambre. Tandis que ces idées me roulaient par la tête, un menuisier montait chargé d'un cercueil pour un homme qui venait de mourir dans une chambre voisine. Le menuisier croyant entrer chez le mort, ouvre ma porte, et dit en entrant: «Voilà une bonne redingote pour l'hiver.» Je crus qu'on me volait. Ah, coquin! tu oses te moquer de moi! dis-je en sautant hors du lit. Cet homme me voyant paraître nu en chemise, laissa tomber son cercueil, et se sauva à toutes jambes, ne doutant pas qu'il n'eut le mort à ses trousses.
Albert. Le quiproquo de cet homme dût bien vous amuser?
M. de Forbin. En revanche, une autre fois, il m'arriva une aventure de spectre qui aurait eu de quoi m'effrayer, si j'avais été craintif. Mais cela me rappelle que M. le Curé doit vous en faire voir un de sa connaissance; allons le trouver.
Cécile. Mon oncle, dites-nous, auparavant votre aventure?
M. de Forbin. Vous le voulez? la voici: En passant à Grenoble, comme militaire, je fus logé chez des bourgeois. J'entendis la nuit marcher à grands pas dans ma chambre, quelqu'un qui traînait des chaînes. En prêtant l'oreille, je distinguai qu'on allait du côté de la cheminée. On remua les cendres où j'avais enterré un tison; ce qui fit une lumière, à la faveur de laquelle j'aperçus un grand homme sec, qui avait les joues creuses, un regard effroyable, et des chaînes aux mains et aux pieds. Ce spectre s'approcha ensuite d'une table où il y avait deux pistolets chargés; il en prit un, le banda en le regardant, puis le remit brusquement sur la table; après quoi il vint droit à mon lit, et me dit d'une voix lugubre et terrible: que fais-tu là?—Je tâche de dormir, lui répondis-je. Et toi, que viens-tu faire ici?—Je veux me coucher; retire-toi. Et il se mit à me pousser comme s'il eut voulu me jeter hors du lit. Je ne savais trop que penser de cette scène, lorsque j'entendis du monde crier dans la cour: le fou est échappé. Je me jetai alors sur ce grand diable de corps, que je tins embrassé de toutes mes forces, jusqu'à ce qu'on fût venu me délivrer d'un si vilain camarade. C'était un fou maniaque, père du maître de la maison, et qui s'était échappé du corps de logis où on le tenait renfermé habituellement.
Dans une pareille circonstance, lorsque le spectre serait venu à vous, dites-moi, enfans, qu'auriez-vous fait?—J'aurais crié bien fort, pour appeler du secours, dit Cécile.—Je me serais saisi des chaînes qu'il avait aux mains, pour l'empêcher d'agir contre moi, dit Victor.—Ma foi, dit Albert, j'aurais sauté sur mes pistolets, et l'ajustant aussitôt, je lui aurais conseillé de décamper au plus vite, ou sinon....—Bien! mes enfans, reprit le Capitaine. Je crois que M. le Curé peut maintenant vous faire apparaître les plus méchans lutins..... Allons le voir.
Ce fut une grande partie de plaisir pour nos trois petits peureux. Ils n'étaient pas encore très-fermes; mais la curiosité l'emportait sur la crainte. Ils avaient néanmoins résolu entre eux de faire bonne contenance, telle chose qu'ils vîssent ou entendîssent, et ils s'étaient promis de ne point se quitter.
Ils trouvèrent M. le Curé avec un jeune homme de dix-huit ans, environ, qu'il présenta comme son neveu, étudiant en chirurgie près la Faculté de Paris. M. de Forbin fit bien rire M. le Curé, en lui apprenant l'effroi qu'il avait causé la nuit à Gérard et à dame Gertrude—Il faut convenir, dit M. le Curé, que le hasard rapproche quelquefois un concours de circonstances qui semblent tellement liées ensemble, qu'elles doivent nécessairement surprendre au premier coup d'œil. Gérard pensait sans doute à son père au moment où vous vîntes lui parler, et vos paroles se trouvèrent telles qu'aurait pu les proférer le défunt. Que Gérard se soit donc laissé aller d'abord à la surprise, cela se conçoit; mais s'il avait seulement demandé qui lui parlait ainsi, vous répondiez, et tout le prestige était détruit. C'est parce que les gens craintifs, ignorans, ne font jamais de recherches, qu'il circule tant d'histoires qui ont quelque apparence de vérité. A votre arrivée, je rapportais à Ernest, mon neveu, notre aventure de la chauve-souris, et il allait à son tour me raconter un trait qui lui est personnel.
On pria M. Ernest de faire part de ce trait; voici ce qu'il dit: Un jour une domestique de chez mon père étant descendue à la cave, en remonta avec une frayeur sans égale, s'écriant qu'elle venait d'y voir un spectre. On se moqua d'elle; et les plus hardis d'entre quelques voisins descendirent pour vérifier ce rapport; mais ils remontèrent aussi promptement, et avec autant de frayeur que cette pauvre servante. Le bruit courut dans la maison, et se répandit bientôt dans tout le quartier que nous avions un revenant dans notre cave. On y venait en foule pour le voir, et chacun s'en retournait convaincu. J'arrivai sur ces entrefaites; je descendis aussi à la cave; je vis comme tout le monde un grand corps pâle et décharné, debout, absolument nu, et dont les yeux à demi fermés étaient effrayans. Personne n'osait approcher, et l'on me crut perdu lorsqu'on me vit avancer. Je remuai un tonneau pour parvenir à ce corps, il fit un mouvement, tout le monde s'enfuit, et je restai seul avec ce spectre qui était tombé dans mes bras.
Victor. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'était que ce spectre, et d'où venait-il?
Ernest. C'était réellement un mort. Le chariot de l'Hôtel-Dieu qui transporte au cimetière ceux qui décèdent dans cet hôpital, ayant versé la nuit précédente près de notre maison, et les corps étant tombés sur le pavé, celui-ci avait passé par le soupirail de la cave, et comme il était tombé entre deux tonnes, il se tenait droit. Cette découverte détruisait toutes les conjectures qu'on avait pu former; mais telle est la faiblesse humaine, que nous fûmes les seuls qui restâmes dans cette maison; tous les autres habitans la quittèrent, personne n'osant plus descendre dans les caves.
M. de Forbin. Voyez comme on se rend esclave, et par conséquent malheureux, par un caractère faible et craintif.
M. le Curé. Etant vicaire d'une paroisse de Paris, j'ai participé à un événement bien extraordinaire, qui fut causé par un enchaînement singulier de circonstances. Un fossoyeur ayant vu ensevelir un homme de qualité auquel, d'après ses dernières volontés, on avait laissé au doigt un anneau d'un grand prix, résolut de le lui dérober. Etouffant le cri de sa conscience qui lui ordonne de ne point violer l'asile des morts, il se rend dans le caveau où l'on avait laissé ce cercueil qu'on devait placer le jour même dans une tombe particulière qu'on préparait dans une chapelle de l'église. Il s'était muni d'une lanterne sourde, et de quelques outils propres à son opération. Ayant vu cet homme ouvrir la porte d'entrée des souterrains, et n'ignorant pas la particularité de l'anneau, je conçus des soupçons. J'avais un moyen de m'en assurer en entr'ouvrant la trappe qui donnait de l'église dans les caveaux de sépulture. Je m'y pris avec assez de précaution pour n'être pas entendu. J'aperçois mon voleur; il ouvre le cercueil, et détachant le linceuil, qui enveloppe le cadavre, il s'empare de la main pour retirer l'anneau funeste qui l'a tenté; les doigts étaient enflés, il n'en pouvait venir à bout; je lui vois prendre son couteau et couper le doigt, où était le diamant. «Malheureux! lui criai-je de toute ma force, qu'ose-tu faire là!»
Il crut sans doute entendre une voix surnaturelle; ces mots le glacèrent d'épouvante. En faisant quelques mouvemens, il renversa sa lanterne, et sa lumière s'éteignit. Je ne distinguai plus rien; mais je l'entendis reclouer le cercueil. Je me rendis à la porte des souterrains pour l'attendre à la sortie; une demi-heure s'étant écoulée, et ne le voyant pas venir, je pris de la lumière, et je descendis. Je trouvai ce malheureux renversé sur le cercueil, et ayant perdu connaissance. Je le rappelai à lui: Vous avez fait une vilaine action, lui dis-je, et vous n'êtes pas sans doute sans vous en repentir; suivez-moi et ne craignez rien de ma part. Ses forces n'étaient pas encore revenues, je voulus l'aider à se relever... dans ce moment ma lumière fut éteinte.—C'est en vain que je veux fuir, me dit-il, celui que j'ai dépouillé me retient toujours; je suis perdu!—Et il s'évanouit de nouveau. J'essayai de l'entraîner; mais il était effectivement retenu. J'allai chercher le suisse; et nous reconnûmes que ce malheureux en refermant le cercueil dans l'obscurité, avait cloué le pan de son habit entre deux planches; voilà ce qui lui avait fait imaginer qu'il était arrêté par la vengeance divine.
Tandis que je lui donnais des secours, le suisse ouvrait le cercueil; jugez de sa surprise! La dernière heure n'était pas encore sonnée pour celui qu'on avait descendu dans le tombeau; l'action de notre voleur l'avait tiré de sa léthargie, et se trouvant à moitié désenseveli, il commença à ouvrir les yeux, à remuer les bras. J'admirai les moyens que la providence avait pris pour soustraire cet homme au sort fatal qui l'attendait. Pendant ce temps-là le fossoyeur revint à lui. Lorsqu'en ouvrant les yeux, il rencontra ceux du prétendu mort fixés sur lui, il en conçut une telle épouvante que sa raison en fut aliénée pour toujours.
Ernest. Si vous n'étiez pas venu au secours de cet homme, il pouvait périr dans cette situation; une frayeur considérable arrête la circulation du sang, le fait refluer vers le cœur, et peut nous étouffer. Dans un monastère du Frioul, un frère nommé Roch ayant remarqué un religieux qui allait toutes les nuits faire sa prière devant une Statue de Saint-Dominique, ôta cette statue de sa niche, et s'étant revêtu d'un habillement semblable à celui du saint, il se mit dans la même niche à sa place, tenant en main une discipline. Le religieux vint, suivant sa coutume faire sa prière, le frère déguisé le menaça, en remuant sa discipline. Le religieux eut peur et s'enfuit; frère Roch le poursuivit; le religieux ressentit alors une si terrible frayeur qu'il tomba évanoui. C'était le moment où les religieux venaient chanter l'office. Frère Roch alla au plus vîte remettre la statue sur son piédestal, et accourut comme les autres au secours de celui qui était saisi de peur. On trouva que ses cheveux avaient blanchi en un instant, et il mourut peu de jours après sans avoir parlé. Frère Roch, fort repentant, raconta lui-même cette histoire à Thomas Campanelle, qui la rapporte.
M. le Curé. On ne doit jamais chercher à effrayer personne; les imprudens qui s'en avisent peuvent en devenir eux-mêmes les victimes. J'ai connu à Paris un cordonnier qui faisait profession de veiller auprès des morts; et tout en remplissant cette fonction, il travaillait quand il était pressé d'ouvrage. Des jeunes gens qui demeuraient dans une maison où il y avait un mort, résolurent d'effrayer le gardien: ils déplacèrent donc le cercueil, et le déposèrent dans un coin; puis l'un d'eux se mit sous le drap mortuaire à la place. Le cordonnier vint pour faire sa veillée, et apporta en même temps de l'ouvrage. Tout en travaillant, cet homme se mit à frédonner quelques airs. Alors le jeune homme caché sous le drap, prenant un ton de voix sépulcrale, dit: «On ne chante point quand on veille les morts.» Le cordonnier ne fit pas grande attention à cette voix, parce qu'il s'imagina que c'était une illusion, et il continua. Mais comme un instant après on répéta les mêmes paroles, notre veilleur prit une forme, et la lança avec force sur le cercueil, en disant: «On ne parle point quand on est mort.» Le malheureux jeune homme caché là fut frappé à la tempe, et tué roide. Les autres jeunes gens qui attendaient toujours la scène que devait produire l'effroi du cordonnier, n'entendant rien et ne voyant point revenir leur camarade, s'informèrent, et furent désespérés quand ils connurent le funeste résultat de leur démarche plus qu'inconséquente.
Les enfans regardaient de tous côtés s'ils ne verraient rien paraître, et ils étaient attentifs au moindre bruit.—Je vois, leur dit M. le Curé, ce qui occupe votre esprit; mais soyez tranquille, vous ne verrez rien en ce moment.
Albert. C'est bien dommage; nous vous promettons de ne pas avoir peur.
M. le Curé. J'aime à le croire; mais il me faut une certitude que je ne puis acquérir que par diverses épreuves que vous aurez à subir auparavant. Que vous n'ayez pas peur à présent, cela se conçoit, il fait jour et vous êtes en compagnie; or, dans ces deux hypothèses, on ne voit jamais de revenant, parce que nos sensations se soutiennent avec force, et par conséquent l'imagination ne saurait prendre le dessus; ce qui vous démontre clairement, mes petits amis, que toutes les prétendues apparitions ne sont que des visions de personnes dont le cerveau est troublé par l'effroi.
M. de Forbin. J'aperçois de cette fenêtre le cimetière du village. Voyez-vous ce charnier où sont rangés tous ces ossemens? Que diriez-vous, si vous voyiez tout à coup une de ces têtes se déranger de sa place, et venir de votre côté?
Les Enfans. Il faut avouer, mon oncle, que cela serait effrayant.
M. de Forbin. Ce prodige est pourtant arrivé à Paris. Vous connaissez le marché des Innocens?
Cécile. Oui; cette grande place où il y a une belle fontaine, et qui est remplie de marchands de légumes et de fruits.
M. de Forbin. Eh bien! par une bizarre destinée, l'on va chercher le soutien de la vie dans un lieu jadis consacré à la mort. Ce n'est qu'en 1786 qu'on transporta dans des cimetières hors de la ville l'innombrable quantité d'ossemens que contenait celui-ci. Ce transport se faisait ordinairement la nuit. Un soir, pendant qu'on chargeait la voiture funèbre d'ossemens, et que l'on confondait les têtes froides du riche, du pauvre, du savant et du sot, on vit à la lueur des flambeaux une de ces têtes remuer, se tourner en plusieurs sens, et faire deux ou trois bonds. Les intrépides fossoyeurs sentent leurs cheveux se dresser sur leurs têtes; ils reculent d'effroi.
Victor. Comment cette tête marchait toute seule?
M. de Forbin. Non pas toute seule précisément, car il s'était logé dedans un gros rat que l'on vit sortir un instant après; et les éclats de rire succédèrent à la frayeur.
Albert. Je vois qu'il ne faut en effet s'effrayer de rien: c'était bien là le cas ou jamais de croire aux événemens surnaturels.
M. de Forbin. A coup sûr, s'il n'y avait eu là qu'une seule personne, et qu'elle eût été effrayée, elle se serait sauvée. Après avoir vu la tête se mouvoir, elle n'eut pas vu le rat en sortir; et par conséquent, elle serait demeurée convaincue que cet événement tenait du prodige.
Victor. J'ai lu dans l'histoire de France, par Daniel, que Charles IX étant à la chasse dans la forêt de Lions, en Normandie, on vit paraître un spectre de feu, qui épouvanta tellement tous ceux de la suite du roi, qu'ils s'enfuirent et le laissèrent seul. Ce prince, tirant son épée, piqua droit à ce feu extraordinaire, et le spectre disparut aussitôt.
M. de Forbin. Il ne faut attribuer ces effets singuliers qu'à des causes purement physiques; ce sont des exhalaisons qui sortent de terre et s'enflamment. Il est des pays où l'on voit très-souvent de ces espèces de prodiges. Dans la Libye, par exemple, où l'air est ordinairement fort tranquille, il s'y forme par les exhalaisons, des nuages qui, n'étant point dissipés par les vents, s'épaississent et prennent diverses figures: si l'on fuit, ou si l'on donne quelque mouvement à l'air, ou s'il se trouve une rivière ou un ruisseau dans ce canton, ces exhalaisons épaissies suivent le cours de l'eau ou le mouvement de ceux qui fuient; et si elles les atteignent, elles les enveloppent et les glacent de frayeur. Les habitans de ces pays ne s'en mettent point fort en peine; mais on conçoit que les étrangers qui ignorent les causes qui produisent ces nuages, peuvent en être effrayés, et les prennent pour des spectres.
M. le Curé. Nous voyons quelquefois dans nos campagnes, et surtout dans les temps de chaleur et d'orage, de petites flammes qui vont et qui viennent au gré de l'air, et qu'on nomment feux follets. Les gens peu instruits sont persuadés que ce sont des esprits espiègles ou malicieux: c'est tout simplement de l'air inflammable qui s'est dégagé de la terre, et particulièrement des terrains marécageux.
Cécile. Je vois aussi quelquefois des étoiles se détacher du ciel, et tomber sur la terre comme une fusée.
M. de Forbin. Ce ne sont pas des étoiles; mais de simples exhalaisons sulfureuses qui s'enflamment, filent et meurent dans l'air. Quand ça tombe jusqu'à terre, on ne trouve qu'une matière blanche et visqueuse, qui est le résidu de ce qui a brûlé dans les airs. Sur les mers, on voit dans les temps orageux, de petites flammes qui s'attachent aux pavillons, aux cordages et aux mâts des vaisseaux, et qu'on appelle feux Saint-Elme; elles sont produites par le fluide électrique répandu dans l'air, et qui, étant poussé avec impétuosité et rencontrant des corps isolés, tels que des vaisseaux, se manifeste alors sous la forme de petites flammes, principalement dans les endroits où il y a du fer, que la matière électrique pénètre très-aisément.
J'ai vu sur les mers deux phénomènes qui frappent l'imagination et donnent lieu à des contes fondés sur les effets surnaturels: l'un, qu'on appelle mirage, est un effet attribué généralement à la disposition des couches de l'atmosphère: les rivages opposés semblent se rapprocher; les mâts des vaisseaux paraissent renversés; on croit apercevoir dans l'air, pendant les jours très-chauds, des bois, des châteaux, des troupeaux, des hommes, etc. L'autre phénomène est d'un aspect non moins merveilleux; il a de quoi étonner, et présente un tableau vraiment magique. Au milieu des ténèbres de la nuit, on se voit entouré d'une lumière qui se répand sur les eaux, ou se joue autour du navire. Quelquefois la mer toute entière, aussi loin que l'œil peut l'embrasser, paraît être en feu, et des corps lumineux y nagent sous des formes diverses.
Victor. Ah! mon oncle! que cela doit être beau à voir!
M. de Forbin. Des gens simples et pusillanimes sont quelquefois effrayés des effets de cette phosphorescence des eaux. J'en ai vu qui en sont tombés malades de peur. Cependant tout cela s'explique par les principes de la saine physique.
Ernest. La connaissance des causes physiques n'étant pas à la portée du vulgaire, il s'extasie ou s'effraie facilement. Des curieux regardant avec un flambeau dans un vieux sépulcre qu'on venait d'ouvrir dans l'école de médecine de Pise, les vapeurs grasses causées par la corruption des cadavres s'enflammèrent à l'approche du flambeau, au grand étonnement des assistans, qui crièrent, miracle. La même chose arriva à Rome, en ouvrant le tombeau de Boniface VIII. Quelquefois aussi les vapeurs grasses qu'exhalent les cadavres, soit dans les cimetières, soit sur les champs de bataille, excitées par une forte chaleur, s'enflamment. Il faut attribuer à une cause semblable ce qui arriva dans le siècle dernier à Febourg, secrétaire du roi de Danemarck; cet homme ayant été pendu, il parut, dit-on, pendant la nuit une flamme sur sa tête. Le peuple qui ne voit que des prodiges dans les choses qui lui paraissent extraordinaires, augura que cet homme était mort innocent des crimes qu'on lui imputait.
Albert. Mais j'ai pourtant lu dans plusieurs livres une histoire bien authentique d'un revenant; je veux parler du grand Veneur de la forêt de Fontainebleau: c'est un fantôme que l'on dit avoir souvent apparu aux rois lorsqu'ils allaient à la chasse. Il se fit voir pour la dernière fois du temps d'Henri IV, dans un moment où le roi revenait de la chasse très-mécontent de n'avoir rien pris. Ce monarque entendit tout à coup un grand bruit de chiens et de chevaux, et des fanfares qui semblaient annoncer une grande chasse plus heureuse que la sienne. Le comte de Soissons, prince du sang, se détacha avec plusieurs personnes pour aller voir ce que c'était; ce seigneur rapporta qu'il avait vu, mais de fort loin, un grand homme noir à la tête d'un nombreux équipage de chasse, et que ce mystérieux personnage criait de temps en temps, entendez-vous, ou m'attendez-vous, ou bien amendez-vous. Le grand Sully y fut, dit-on, lui-même attrapé. Un jour, ayant cru entendre le roi revenir de la chasse, il sortit de son cabinet pour aller lui communiquer une affaire importante; mais Henri IV était à plus de quatre lieues de là. Il se trouva que c'était le grand Veneur qui chassait aux environs du château.
M. le Curé. La plupart des historiens qui rapportent ce fait n'en parlent que sur la foi d'autrui, et en hommes superstitieux ou qui craignaient de choquer les opinions du temps; ils racontent simplement ce que le vulgaire en pensait. Sully, l'autorité la plus respectable, en parle aussi dans ses mémoires; mais vous remarquerez de quelle maniere. «On cherche, dit-il, de quelle nature pouvait être ce prestige, vu si souvent et par tant d'yeux, dans la forêt de Fontainebleau: c'était un fantôme environné d'une meute de chiens, dont on entendait les cris, et qu'on voyait de loin, mais qui disparaissait lorsqu'on s'en approchait.»
Vous voyez que Sully ne considérait cela que comme un prestige: si un homme de sa trempe en eut recherché la nature, je crois bien qu'elle ne lui eut pas échappée, malgré la précaution du grand homme noir de disparaître sitôt qu'on voulait s'approcher de lui.
Les historiens, ainsi que les voyageurs, ont abusé quelquefois du droit qu'ils se sont acquis de raconter des choses extraordinaires. Ils ont trouvé de vieilles traditions établies; le merveilleux leur en a plu, et, quoique absurdes, ils n'ont pas dédaigné de les rapporter. Voilà pourquoi vous trouverez parfois dans vos lectures des faits surnaturels qui semblent confirmés, sanctionnés par d'illustres écrivains; mais dont on n'a pas recherché la cause dans l'origine, ou qui ne sont rien moins que véritables.
M. de Forbin se disposait à prendre congé de M. le Curé.—Et le spectre, dirent les enfans, nous ne le verrons donc pas décidément aujourd'hui?—Mes petits amis, répondit M. le Curé, je verrai ce soir si vous avez l'assurance nécessaire. Je peux le faire venir chez vous tout comme ici. Ayez du courage, de la fermeté, et je vous satisferai. Ainsi, à ce soir.
Les enfans de retour auprès de leur mère lui racontèrent l'aventure du fossoyeur, et comment M. le Curé avait sauvé du trépas un homme dont l'enterrement avait eu lieu.—A notre retour à Paris, dit madame de Verseuil, je vous menerai voir une dame de mes amies qui a été également enterrée.
Cécile. Ah, maman! conte-nous cette histoire.
Mad. de Verseuil. Mes enfans, vous avez à étudier, et à prendre vos leçons d'écriture et de calcul.
Victor. Nous te promettons de bien travailler aussitôt après.
Mad. de Verseuil. Je vais donc vous satisfaire. Un marchand de la rue Saint-Honoré avait promis sa fille au fils d'un de ses amis, marchand comme lui dans la même rue. Cette jeune personne était très-jolie. Un financier déjà d'un grand âge, mais extrêmement riche, se présente pour l'épouser, et il fit de si grands avantages à toute la famille, que les parens le préférèrent au jeune homme à qui elle avait été promise. Le mariage s'accomplit; et peu de tems après, la jeune femme étant tombée malade, fut tenue pour morte, ensevelie et enterrée. Son amant, qui n'avait cessé de la regretter, ayant été pleurer sur sa tombe pendant la nuit, entendit remuer dans le cercueil; il se douta que cette femme était simplement tombée en léthargie. Ivre de joie, il la retire aussitôt de la tombe; et, grâce à ses soins, elle a le bonheur de revenir à la vie. Quand elle fut parfaitement rétablie ils passèrent en Angleterre, s'y marièrent, et y vécurent tranquilles pendant dix années, au bout desquelles ils revinrent à Paris. Le premier mari ayant reconnu sa femme dans une promenade, la réclama en justice: ce fut la matière d'un grand procès. Le couple heureux se défendait sur ce que la mort avait rompu les liens du premier mariage; mais prévoyant qu'ils pourraient succomber, ces deux époux se retirèrent de nouveaux dans une terre étrangère, où ils demeurèrent jusqu'au décès du financier.
Dans un siècle d'ignorance, si cette femme avait eu l'intention de se dire revenue de l'autre monde, il y aurait eu des sots assez crédules pour le croire, parce qu'ils avaient assisté à son enterrement.
M. de Forbin. J'ai vu à Tavistock en Angleterre, dans l'hospice des pauvres, un homme qui est tombé six fois différentes dans des léthargies qui le mettent dans l'état où se trouve un homme réellement mort; son corps devient froid comme le marbre et roide comme une statue.
Gertrude vint en ce moment apporter les livres que Gérard avait été chercher à la ville. M. de Forbin donna ce bouquet à la petite Cécile, qui, en sœur bien aimable, partagea avec ses frères. En faveur de la fête de sa petite nièce, le bon oncle pria madame de Verseuil d'accorder vacances entières aux trois jeunes gens. Cette faveur ne lui fut pas refusée. Les enfans embrassèrent leur oncle et leur mère, et passèrent le reste de la journée à visiter les livres nouveaux dont on leur avait fait présent.