APPENDICES.
I
NOTE SUR LE COLONEL FRÉDÉRIC,
QUI PRÉTENDAIT ÊTRE LE FILS DE THÉODORE DE NEUHOFF.
On voyait à Londres, au milieu du XVIIIe siècle, un individu connu sous le nom de colonel Frédéric, qui s'affublait du titre de prince de Caprera et qui prétendait être le fils de Théodore de Neuhoff. La société anglaise le choyait beaucoup; il était reçu dans le meilleur monde. En 1764, il paraissait avoir de trente-cinq à trente-six ans, d'après un voyageur français qui le rencontra, le dimanche 7 octobre, chez lord Fitz-Herbert à Richmond. Sa physionomie était avenante et ses manières distinguées. Il s'exprimait assez bien en français[ [866].
M. Percy Fitzgerald, dans son livre King Theodore of Corsica, a consacré le dernier chapitre à ce personnage. Il retrace sa vie aventureuse et le considère réellement comme le fils de Théodore.
Le colonel Frédéric entourait sa naissance de mystère. Il disait seulement qu'il était né en 1725. Il n'était donc pas le fils de l'épouse légitime de Théodore, lady Sarsfield, morte à Paris en 1720.
D'après M. Fitzgerald, Frédéric aurait épousé une des demoiselles d'honneur de Marie-Thérèse. De cette union seraient nés un fils et une fille. Le fils aurait été tué, jeune encore, pendant la guerre d'Amérique. La fille, qui s'était mariée, aurait eu à son tour trois filles, fort jolies personnes, disait-on.
Le colonel Frédéric vécut à Londres pendant plus de quarante ans. Il était très intrigant. Il proposa au duc de Newcastle toute une série de plans relatifs à une descente en Corse. Journellement on le voyait au Foreign-Office, où il essayait de faire agréer ses combinaisons. Pour ce débarrasser de ses importunités, le gouvernement anglais lui faisait donner de temps en temps un peu d'argent. Selon M. Fitzgerald, on trouve au British Museum un grand nombre de lettres et de mémoires ayant trait aux propositions et aux réclamations de cet aventurier.
Très besogneux, harcelé par ses créanciers, il se tua d'un coup de pistolet, le mercredi 1er février 1796, auprès de la grille de Westminster.
Voilà, en quelques mots, les faits principaux de la vie du colonel Frédéric. Mon intention n'est pas de retracer toutes les intrigues de cet individu. On les trouve en détail dans le livre de M. Fitzgerald. Je me contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons qui permettent de déclarer que Frédéric n'était pas le fils de Théodore de Neuhoff. Je terminerai en donnant, d'après des documents tirés des archives d'État de Gênes, la véritable identité du personnage; documents que l'historien anglais n'a pas connus.
Dans son livre: Mémoires pour servir à l'histoire de la Corse, imprimé à Londres, en 1768, pour S. Hooper, libraire dans le Strand,—ouvrage qui a servi pour établir la plupart des biographies de Théodore publiées de nos jours—le colonel Frédéric commet plusieurs erreurs, qu'il n'aurait pas faites s'il eût été le fils du baron de Neuhoff.
D'après lui, Théodore aurait été élu roi de Corse et de Capraia, ce qui est faux. L'acte d'élection, dont une copie existe dans les archives du Ministère des affaires étrangères, n'indique que la qualité de roi de Corse. Théodore lui-même, que sa sotte vanité poussait à se donner les titres les plus ronflants, ne prit, en aucune circonstance, celui de roi de Capraia.
A propos du couronnement, dans le couvent d'Alesani, précédé de la publication d'une constitution approuvée par le souverain et par les principaux chefs corses, j'ai déjà eu l'occasion de faire remarquer que si le baron de Neuhoff avait eu réellement un fils, il n'aurait pas manqué d'en faire mention et de le faire proclamer prince héréditaire. Les insulaires n'auraient pu élever aucune objection, le principe d'hérédité étant formellement admis dans la constitution comme la base de la nouvelle royauté. Frédéric eût-il été un enfant naturel que Théodore se fût empressé de le reconnaître à défaut de fils légitime. Cela eût été d'autant plus facile au baron que la Constitution parle uniquement d'enfants mâles dans l'ordre de primogéniture, sans que cette indication soit précédée du mot légitime. Bien plus, elle laissait au souverain le droit de choisir son successeur dans le cas où il n'aurait pas d'héritiers directs.
Théodore, de son côté, avait un intérêt capital à consolider sa couronne en assurant sa dynastie. Son premier soin, en débarquant en Corse, avant même d'être solennellement couronné, est d'écrire à sa famille non seulement pour lui faire part de son avancement, mais encore pour demander que l'un ou l'autre de ses parents, cousin ou neveu, vienne le retrouver en Corse et l'assister. La place d'un fils, quel qu'il fût, était là tout indiquée.
Nulle part dans sa correspondance, même avec ses plus intimes confidents, Théodore ne fait allusion à un fils qu'il aurait eu. Aucun acte, aucune proclamation émanant de lui n'en fait mention. A maintes reprises, il parle de ses droits imprescriptibles; il donne à sa royauté un caractère ineffaçable; il emploie des grands mots pour affirmer que son devoir est de conserver intacte l'élection des Corses. Habitué à faire des phrases pour impressionner ou attendrir ceux qu'il voulait engager dans ses affaires, il n'aurait pas manqué de mettre en avant l'intérêt sacré de son héritier direct. Il y avait là matière à éloquence émue, et il ne se serait certes pas privé de faire vibrer cette corde.
Les lettres autographes de Costa, qui fut le plus fidèle serviteur de Théodore, existent encore. Le Grand-Chancelier parle à son maître en confident plutôt qu'en ministre. Là non plus, on ne trouve la moindre allusion à ce fils.
Frédéric prétend avoir dîné avec le roi Théodore et différents personnages dans la prison pour dettes. Il portait les insignes de l'Ordre de la Délivrance. Mais cela ne prouve en rien qu'il fût le fils de Neuhoff. Ce dernier recevait beaucoup de visiteurs au «Banc du Roi» et il en décora un grand nombre.
Comment se fait-il que Théodore ayant un fils à Londres, le sachant, l'ayant vu dans sa prison, n'ait pas cherché à le retrouver? Libéré, malade, mourant, abandonné par tous, ne sachant que devenir, seul dans les rues par le froid de décembre, il va demander l'hospitalité à un ouvrier! L'enfant, si pauvre fût-il, aurait-il refusé à son père de le secourir dans sa détresse? A ce moment suprême où tous les torts disparaissent, où rien ne subsiste que la pensée du devoir naturel, il n'a pas un geste de piété filiale!
Il est certain que Frédéric a connu Théodore dans ses dernières années et qu'il a eu en mains des papiers concernant la Corse. Neuhoff, pour se libérer, songeait à faire argent de tout. Il ne lui restait plus que de vagues documents. A plusieurs reprises, il essaya de les vendre. Dans ce but, il s'adressait à différentes gens, par l'intermédiaire d'individus qui paraissaient vouloir entrer dans ses combinaisons.
Il est à remarquer, d'ailleurs, que la légende de la naissance de Frédéric s'établit après la mort de Théodore.
Deux ans après, en 1758, Celesia, ministre de Gênes à Londres, fut à même de fournir à son gouvernement quelques renseignements sur les intrigues de Frédéric et de donner l'identité de celui-ci[ [867].
C'était un polonais nommé Frédéric Vigliawischi. Il avait une belle prestance, portait perruque et parlait plusieurs langues. Il habitait Londres depuis plusieurs années; mais il y avait très peu de temps qu'il se faisait appeler Neuhoff. Il se disait le fils et le successeur du défunt baron, et déclarait avoir en sa possession les papiers de celui-ci.
Donc ce n'est qu'après la mort de Théodore que l'aventurier, nommé Vigliawischi, songe à se faire passer pour le fils du roi de Corse. Il n'avait plus à craindre de démentis. C'est à cette époque-là, encore, qu'il noue ses intrigues au sujet de l'île. Il reprenait tout simplement la suite d'une affaire après décès. C'est plus tard aussi qu'il songe à écrire des Mémoires.
En 1757 et en 1758, il entre en relations avec Pascal Paoli, il cherche de l'argent, s'abouche avec des commerçants pour avoir des munitions. Il s'adresse aux hommes d'État anglais, les harcèle de propositions.
Tout cela échoue piteusement, comme avaient sombré les combinaisons de Théodore.
Celesia avait pu facilement percer à jour ces manœuvres. Il était entré en rapports avec un certain Anselme Rossi, qui était au service de Frédéric. Cet individu avait tout dévoilé au ministre de Gênes.
Les intrigues de Frédéric sur la Corse, indiquées dans le livre de M. Fitzgerald, sont confirmées par les documents de Gênes. Il y a donc lieu de penser que Rossi a dit la vérité à Celesia.
Mais cela importe peu. Le seul point qu'il convienne de retenir dans les rapports de Celesia est l'identification du personnage.
En la rapprochant des quelques réflexions que j'ai faites plus haut, il est permis de déclarer d'une façon définitive que le colonel Frédéric n'était pas le fils du baron de Neuhoff.
II
NOTE SUR DES PAMPHLETS CONCERNANT LE BARON DE NEUHOFF.
L'aventure du baron de Neuhoff fit éclore différents pamphlets. J'ai déjà eu l'occasion de signaler, au cours de l'ouvrage, ceux qui furent lancés à Gênes et qui étaient colportés de main en main. D'autres, imprimés pour la plupart en Hollande, prirent la forme de brochures ou de volumes.
En 1737, un pamphlet fut publié, à Leyde, chez Jean-Arn. Langerak. Il avait treize pages seulement et était intitulé:
- PREMIÈRE LETTRE
- DE
- THÉODORE Ier
- ROI DE CORSE
- A
- TOUS LES HÉROS DE SON SIÈCLE
Une vignette, placée en tête, représente, d'un côté, une femme assise, de l'autre, un homme debout coiffé d'un casque et portant une lance. Ces deux personnages sont séparés par une arabesque.
Ce pamphlet débute par ces vers:
«Décidons! puisqu'enfin en l'état où je suis,
La mort est au-dessous du sort de mes ennemis:
Un lâche désespoir nous défend d'y survivre;
Mais un cœur immortel nous défend de le suivre.»
Puis, viennent ces mots:
«Entre ces deux extrémités et la nécessité de prendre l'un ou l'autre parti, héros magnanimes, un courage toujours renaissant doit-il se signaler par la bassesse héroïque des Romains ou par la férocité commune aux Esprits insulaires qui n'ont point assez de force pour faire face constamment aux révolutions chagrines de l'astre qui préside à nos jours?»
Ensuite, l'auteur fait dire à Théodore qu'il s'en rapportait aux âmes bien faites pour juger impartialement ses actions. Sa conduite était-elle bravoure ou témérité? Une entreprise, si hasardeuse fût-elle, est héroïque quand elle réussit; elle est téméraire quand elle échoue.
«Si tant de travaux entrepris,
Baron, n'ont pas rempli ta haute destinée,
C'est que de ta vertu la fortune étonnée
N'ose pas en fixer le prix.»
«Il est vrai que la mauvaise fortune ne nous semblerait pas si dure, si elle n'autorisait la désertion de nos amis.»
L'auteur se lance alors dans des considérations philosophiques en tirant des exemples de la légende et de l'histoire. Ces réflexions ne sont d'ailleurs ni profondes ni originales.
A la fin de la brochure se trouve cette note:
«Sa Majesté Corsienne a écrit plusieurs autres lettres plus dignes de la curiosité du public que celle-ci. On nous a promis de nous les communiquer et nous promettons à ce même public de lui en faire part. Au reste, ce n'est qu'une traduction, qui ayant été faite à la hâte, ne rend pas sans doute l'original dans toute sa beauté. Nous remédierons à ce défaut dans la suite.»
De deux pamphlets hollandais, je me contenterai de signaler les gravures qui se trouvent en tête des volumes.
L'un d'eux, imprimé en 1739, est intitulé:
- DE
- GEKROONDE MOF
- OF
- THEODORUS OP STELTEN
Le dessin représente Théodore monté sur deux échasses. L'une est tenue par un gentilhomme; l'autre semble se dérober, car le second gentilhomme, qui se tient auprès, ouvre les bras comme pour recevoir Neuhoff. Celui-ci essaye d'attraper une couronne très haut placée et attachée au sommet par un collier d'ordre fleurdelysé. Au second plan, à droite, un autre gentilhomme montre la couronne à Théodore. A gauche, sous un bouquet d'arbres, se trouvent quatre femmes, dont l'une lève les bras au ciel.
Ce libelle assez volumineux est rédigé en forme de dialogue.
Un autre pamphlet, intitulé:
- DE
- DWAALENDE MOFF
- OF VERVOLG VAN
- THEODORUS OP STELTEN
publié en 1740, reproduit une gravure à peu près identique à la précédente. Mais la couronne est entourée des armes de la Corse et de la médaille de l'Ordre de la Délivrance. Dans le fond, les quatre femmes sont remplacées par un vaisseau portant un pavillon avec une croix et échangeant des coups de canon avec un fort situé à terre.
Au nombre des pamphlets, on peut citer le fragment trouvé dans les manuscrits de Napoléon et publié par MM. Frédéric Masson et Guido Biagi[ [868]. Écrit entre 1786 et 1793, il est peu important. Il se borne à une lettre imaginaire de Théodore, datée des prisons de Londres, à milord Walpole et la réponse de celui-ci au baron. Bonaparte montre là-dedans qu'il concevait déjà une haute idée de la générosité de l'Angleterre vis-à-vis des malheureux proscrits.
Il y a là un rapprochement curieux à faire avec les sentiments qui animèrent plus tard l'Empereur en l'amenant à se livrer aux Anglais.
M. Emmanuel Orsini, capitaine d'infanterie, a publié le Testament politique de Théodore Ier, roi des Corses.
Dans la première partie, l'auteur fait faire à Théodore le récit de ses aventures. Historiquement il n'y a pas lieu de tenir compte de cette narration. C'est une compilation des ouvrages connus sur le baron de Neuhoff, compilation à laquelle sont ajoutés quelques détails qui s'éloignent tout à fait de la vérité. Il me suffira d'en citer un seul. Théodore raconte qu'au milieu du mois d'avril 1737, il rejoignit son armée à Corbara en Balagne. Or, à cette date, Neuhoff était arrêté pour dettes à Amsterdam et mis en prison. On peut juger par là du cas qu'il faut faire de ce récit.
La seconde partie du Testament comporte des considérations sur les principes et les maximes de l'art de régner. [ 392]