CHAPITRE III

DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE

Ainsi que nous l'avons dit, la Tapisserie se compose d'une suite de scènes qui se déroulent entre deux bordures, l'une en haut, l'autre en bas. Dans cette description que nous entreprenons, nous étudierons d'abord les sujets principaux, qui occupent environ les deux tiers de la largeur totale, réservant pour après l'étude des bordures. Cependant nous ferons exception à cette règle, lorsqu'elles continuent l'exposition du sujet principal, ou s'y rapportent très directement.

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§ I. — SUJETS PRINCIPAUX

PL. I, n° 1.

Le roi Édouard.

Le roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, est assis sur son trône. Il porte tous les attributs de sa dignité, la longue robe, le manteau, la couronne et le sceptre fleurdelysés.

Il s'entretient avec deux de ses sujets restés debout en signe de respect. L'un est évidemment Harold, fils de Godwin, l'homme le plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre, qui va jouer un rôle très important, sinon même le premier, dans ce drame émouvant que représente la Tapisserie.

L'inscription ne nous dit pas l'objet des instructions du Roi, mais le dessin nous montre à quel point elles excitent l'étonnement des auditeurs. Cette attitude serait inexplicable si l'entretien n'avait eu pour objet que l'annonce d'un voyage d'agrément [33], ou la demande de l'autorisation nécessaire pour aller chercher les otages envoyés en Normandie [34]. Evidemment la situation est autre. C'est Édouard qui, dans cette scène, joue le rôle principal; c'est lui qui parle, qui commande; il charge Harold d'une mission qui lui cause cette vive surprise.

[p. 26] C'est qu'ici la Tapisserie nous expose la version normande de la conquête d'Angleterre [35].

Or, l'opinion dominante était qu'Édouard, élevé en Normandie et très attaché à son jeune cousin Guillaume, dont il avait apprécié les hautes qualités, avait promis de lui léguer son royaume s'il n'avait pas de fils pour lui succéder. Cette hypothèse s'est réalisée; le vieux roi, fidèle à la promesse de sa jeunesse, charge Harold d'assurer Guillaume de son intention, et même de lui porter l'acte de donation.

On comprend la stupéfaction qu'une telle mission devait causer à tout Anglo-Saxon, mais surtout à Harold, fils de ce Godwin, qui n'avait jamais cessé de combattre les influences normandes, si puissantes à la cour d'Édouard; à Harold, qui occupait le premier rang parmi la noblesse de son pays et déjà rêvait d'obtenir le trône du vieux roi son maître, comme Hugues Capet, au siècle précédent, avait occupé le trône de France!

Le palais d'Édouard rappelle les autres représentations de cette époque. Les enluminures des manuscrits présentent de nombreux exemples analogues.

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PL. I, n° 2.

Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham
avec ses hommes d'armes.

Evidemment la mission de Harold est toute pacifique. En le voyant partir avec ses compagnons, sans armes, précédé de ses chiens aux colliers garnis d'anneaux ou de grelots [36], on ne peut douter qu'il parte pour un voyage d'agrément. Harold seul a son faucon au poing. L'oiseau n'a ni le chaperon, ni le gant, qui n'apparaîtront qu'au commencement du XIIIe siècle. Mais on distingue la courroie de cuir qui servait à attacher l'oiseau sur son perchoir. Déjà la chasse au faucon était un des exercices favoris des Anglo-Saxons; les Normands l'adoptèrent après la conquête et la perfectionnèrent; alors les faucons devinrent des oiseaux de grand luxe, qui atteignirent des prix fabuleux.

On s'est demandé si Harold était représenté deux fois dans cette scène; nous ne le pensons pas et ne le reconnaissons que dans l'homme au faucon.

Harold porte un manteau fixé sur l'épaule droite par une agrafe; ce manteau est un insigne de sa dignité. En [p. 28] Angleterre, il était Earl de Kent, titre parfois traduit en latin de ce temps par dux et appliqué notamment à Harold par l'Annaliste Saxon. L'inscription de la Tapisserie lui donne le titre de dux que porte également Guillaume de Normandie. C'est la reconnaissance de sa haute situation en Angleterre. Guillaume de Poitiers nous le montre en effet comme l'homme le plus considérable de son pays par ses richesses, ses titres, sa puissance. Cunctorum suæ dominationis comitum divitiis et honore ac potentia maximus [37].

Il était d'ailleurs nécessaire de lui donner un titre connu des Normands à qui la Tapisserie était destinée. Nous ne traduisons pas ici Dux, par Duc, parce que ce titre ne devait pas entrer dans la hiérarchie féodale anglaise, avant le XIVe siècle [38].

M. Fowke [39] remarque, avec raison, que les chevaux ont la crinière coupée, selon l'usage anglais à cette époque: c'est un caractère important et qu'il ne faut pas oublier dans l'étude de notre tenture.

Les hommes portent aussi la moustache et les cheveux assez longs sur la nuque; particularité qui permettra au cours des scènes suivantes, de reconnaître les Anglais des Normands.

Les deux chevaliers, au dernier rang de l'escorte de Harold, ont une attitude très caractéristique. Leur geste de main, qui sera répété par d'autres personnages de la [p. 29] Tapisserie [40], n'indique-t-il pas leurs préoccupations, leurs inquiétudes sur l'issue du voyage qu'entreprend leur seigneur?

Des arbres séparent cette scène de celle qui va suivre. La bizarrerie du dessin n'est pas sans surprendre dans une œuvre qui, malgré ses incorrections, conserve un indiscutable cachet de réalisme. On a remarqué que l'habitude de placer un arbre, une tour, une maison, un château, pour montrer que la scène est terminée et qu'une autre va commencer, est fort ancienne; on la trouve déjà à Rome, dans les bas-reliefs des colonnes de Trajan et d'Antonin. Nous croyons plus conforme à l'esprit général de la Tapisserie, au souci d'exactitude du dessinateur, de voir là une allusion à un fait réel. Pour nous, cet arbre, ou plutôt ce groupe d'arbres, indique que Harold a traversé une contrée boisée, comme celle qui sépare Londres de la côte du Sussex, où se trouve Bosham.

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PL. I, n° 3.

Une église.

Harold à peine arrivé à Bosham se rend à l'église et demande à Dieu de bénir son voyage. En entrant, il plie le genou et s'incline en signe de respect. Son attitude, la vivacité de son regard, dénotent un chrétien fidèle, incapable, selon toute apparence, de violer un serment prêté sur les choses saintes, sur les reliques les plus vénérées.

Du monument, nous voyons une façade latérale, avec une porte qui s'ouvre entre deux contreforts. En haut est une rangée de fenêtres.

L'entrée choisie par Harold est précédée d'un perron de trois marches.

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PL. I, n° 4.

Harold voyage par mer.

Sa prière achevée, Harold va à son château prendre un repas. Ce château comprend un rez-de-chaussée voûté, servant de magasin, et à l'étage une salle d'honneur, qu'on accède par un escalier extérieur; il répond à la réalité des choses et nous donne l'idée des demeures seigneuriales du temps [41]. Nous retrouvons ces deux pièces caractéristiques dans les grandes habitations du moyen âge, ainsi que l'attestent les ruines des anciens châteaux. Les constructions conventuelles présentent souvent des dispositions analogues.

Il nous semble bien téméraire de reconstituer le menu d'après la représentation que nous avons; toutefois, l'ingénieux Fowke [42] a cru pouvoir admettre que, du moment où n'apparaissait pas aux regards, bien en évidence, le morceau de viande salée qui formait la pièce principale de tout vrai repas à cette époque, il ne s'agissait que d'une simple collation, que prenait la suite de Harold, pendant qu'il faisait ses dévotions à l'église. Peut-être, sa prière faite, s'est-il rendu directement à son navire. L'écuyer qui avertit les convives en retard, semble, il est vrai, le désigner, mais peut-on admettre que le [p. 32] dessinateur de la Tapisserie se fût donné la peine de représenter cette scène, si les subalternes de la suite y avaient seuls pris part?

Pour nous, ce tableau contient plusieurs scènes distinctes: dans la première, Harold et ses compagnons achèvent de prendre leur repas, lorsqu'on vient les avertir que l'heure du départ est arrivée; la seconde représente l'embarquement. Pour se rendre à la barque qui les attend, les voyageurs entrent jambes nues dans la mer. Harold s'avance le premier avec son faucon au poing et un de ses chiens sous le bras. Un écuyer en tient un autre, deux matelots portent les rames et un instrument qu'on a pris tantôt pour une baguette d'oiseleur, tantôt pour une laisse de chien et qui pourrait bien être la mèche ou barre de la large rame qui servait de gouvernail à cette époque.

Le dessinateur nous fait ensuite assister à une manœuvre intéressante et il l'a représentée avec cette rigoureuse exactitude, qui atteste ses qualités d'observateur. Le navire, qui servira au voyage, est forcé par son importance même, de se tenir au large. Pour embarquer, il a fallu recourir à une chaloupe d'un moindre tirant d'eau. On l'a approchée du rivage autant que possible et même un peu ensablée. Les matelots la dégagent avec la gaffe, puis à force de rames gagnent le navire. A l'avant un matelot se dispose à aborder.

Par son avant et son arrière amincis, qui permettent de naviguer dans les deux sens, comme encore aujourd'hui les gondoles de Venise, ce navire diffère de ceux qui sont actuellement d'un usage général. Son mât est fortement [p. 33] maintenu par les étais et les haubans. Sur le côté, une large rame, attachée par une corde, sert de gouvernail [43]. Des boucliers garnissent le bordage.

Le transbordement opéré, on attache la chaloupe à l'arrière du vaisseau, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.

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PL. I, n° 5.

Le vaisseau de Harold, poussé par le vent
qui gonfle les voiles, vient échouer sur le territoire
du comte Guy de Ponthieu.

L'embarquement terminé, le voyage commence. Harold, reconnaissable à son manteau, est au gouvernail et commande l'équipage. Pour se préserver du froid, il s'est couvert la tête d'un gros bonnet de laine, car le vent souffle en tempête, gonfle les voiles et accélère la marche. Au bout d'un certain temps la vigie, qui a grimpé au haut du mât, signale un rivage. On abaisse la voile et on va jeter l'ancre. La chaloupe est déjà disposée pour faciliter le débarquement. Malheureusement, ballotté par les vents et les flots, le navire a perdu sa voie et au lieu d'aborder en Normandie, où Harold serait magnifiquement accueilli par le duc Guillaume, il arrive sur le territoire du comte Guy de Ponthieu.

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PL. I, n° 6.

Harold.

Harold, toujours désigné par son manteau, est descendu dans la chaloupe pour aborder. Que porte-t-il à la main, une lance? un bâton de commandement? Impossible de bien distinguer. Comme il connaît la barbarie des coutumes de son temps, et sait que le malheureux naufragé, jeté par la tempête sur un rivage étranger, est à la merci du seigneur du lieu qui peut en disposer à son gré, le retenir prisonnier, le vendre comme esclave, et même le mettre à mort [44], il ne peut tenter une résistance inutile. Il doit, au contraire, s'efforcer d'obtenir les meilleures conditions; son attitude doit être toute pacifique. De la barque, il engage une conversation avec les hommes qui viennent s'emparer de lui.

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PL. I, n° 7.

Guy se saisit de Harold.

Voici comment les chroniques de Normandie rapportent cet épisode:

« Comme les Anglois cingloient par mer, ils apperçurent un battel pêcheret; si firent signe aux pescheurs ce qu'ilz veinssent à eux. L'un des pescheurs cognut bien ce Hérault pour ce qu'il l'avoit autrefois veu en Engleterre; et quand il fut départi des nefs, il s'en vint arriver à terre à Abbeville et incontinant alla devers Guion, conte de Ponthieu qui là estoit; auquel il dist que s'il lui vouloit donner vingt livres, il lui feroit avoir ung prisonnier qui lui en rendroit mil. Guion lui octroya sa demande et après se mist en mer, et finalement il print Hérault et ses nefs et admena le tout à Abbeville [45]. » D'après la Tapisserie, Guy de Ponthieu aurait arrêté Harold au moment où il abordait. Il est venu avec une escorte; mais si ni lui, ni ses hommes n'ont la broigne de combat, ils ont du moins la lance, l'épée et le bouclier pour prévenir toute velléité de résistance. Harold proteste contre son arrestation, et le soldat lui montre son maître, dont il ne fait qu'exécuter les ordres.

[p. 37] A signaler dans ce tableau: 1° les chevaux qui contrairement à ceux que nous avons déjà rencontrés (Pl. I, n° 2) ont conservé leur crinière selon l'habitude française; 2° les figures des boucliers, qu'on a prises pour les premières armoiries; mais cette thèse est abandonnée: les emblèmes ne devinrent pas héréditaires avant les croisades.

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PL. I, n° 8.

Il le conduisit à Beaurain, où il le garda prisonnier.

D'après Wace [46] Harold fut d'abord conduit à Abbeville, puis au château voisin de Beaurain, actuellement dans l'arrondissement de Montreuil.

Nous voyons la troupe s'avancer: en avant sont les prisonniers, reconnaissables à leurs moustaches et à leurs cheveux. Ils sont gardés par les hommes d'armes du Ponthieu, à la nuque rasée, suivant la curieuse mode française d'alors. Un d'eux, qui semble leur chef, porte à la main une épée, avec le baudrier ou ceinturon, servant à la fixer au côté. Nous pensons que c'est l'épée que portait Harold au moment de son arrestation et qu'on lui a enlevée par prudence.

Plus loin un groupe d'hommes d'armes à cheval, précédé de deux cavaliers, qui attirent forcément l'attention. Ce sont Guy et Harold, mais comment les identifier?

Frappés de la pose du faucon du second cavalier, qui leur a semblé un signe de tristesse, les premiers commentateurs, et notamment Montfaucon, ont pensé que c'était Harold [47]. Comme Fowke [48] nous estimons qu'ils se sont [p. 39] trompés, car c'est bien Harold qui s'avance le premier immédiatement après ses compagnons de captivité. On le reconnaît à sa moustache; il porte aussi le même manteau qu'au moment de son arrestation; il conserve son faucon par une faveur toute spéciale, mais on lui a retiré ses éperons qui faciliteraient sa fuite, et les rênes de son cheval sont attachées à l'arçon de la selle. Guy, au contraire, a exactement le même costume que dans la scène précédente. Il a l'œil sur ses prisonniers et peut facilement donner des ordres à la troupe qui le suit, à la moindre tentative de fuite.

Nous ne connaissons aucun texte permettant de tirer parti de l'attitude de son faucon.

[p. 40]

PL. I, n° 9.

Entretien de Harold et de Guy.

Dans cette scène, la diversité des attitudes est saisissante. Tandis que Guy, pour bien attester sa puissance, est assis sur son siège élevé, l'épée nue à la main, Harold se tient debout à distance respectueuse. Bien que par une faveur toute spéciale, due sans aucun doute à sa haute situation en Angleterre, on lui eût rendu son épée, il ne la fixe pas à son côté, et la tient à la main, au fourreau, la pointe en bas, comme fera cet homme du peuple, que nous verrons admis à donner des renseignements au Roi d'Angleterre [49].

Quel est le sujet de l'entretien? De toute évidence, après avoir protesté contre sa captivité, Harold discute les conditions de sa rançon, invoque sa qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, et sollicite peut-être aussi l'autorisation d'envoyer un de ses amis à Guillaume, duc de Normandie, pour réclamer sa protection. Mais soudain la conversation est interrompue. Un écuyer, portant l'épieu et l'épée, vient avertir Guy d'un événement grave et imprévu, probablement de l'arrivée des messagers de Guillaume que nous allons trouver au tableau suivant.

Profitant de l'émoi que cause cet incident, un personnage, qui a assisté à l'entretien, s'empresse de sortir à la [p. 41] dérobée. Les dents qui ornent son vêtement ont fait croire que c'était le fou de Guy; mais ne vaut-il pas mieux reconnaître là un des compagnons de Harold, qui s'évade pour avertir Guillaume de la situation de son maître? N'est-ce pas lui que nous verrons bientôt aux pieds de Guillaume? C'est certainement un Anglais; il n'a pas la nuque rasée.

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PL. II, n° 10.

Les envoyés de Guillaume viennent trouver
le comte Guy.
Turold.

Cette scène contraste singulièrement avec la précédente. Le même Guy de Ponthieu y joue encore le rôle principal; mais au lieu de donner audience à son prisonnier, il reçoit les envoyés du redoutable duc de Normandie, son suzerain. Il ne cherche plus à éblouir par le vain étalage de sa puissance, il a quitté son siège élevé et se tient debout, une hache à la main; un ami l'accompagne et souligne du geste les points importants de l'entretien.

Guy est le seul Français qui, dans la Tapisserie, porte une hache. Sous son manteau, nous voyons sa broigne, formée de morceaux d'étoffe ou de cuir de couleurs différentes. Les messagers ont la lance et l'épée. Nous signalons ces détails caractéristiques du cérémonial du temps.

Guillaume a si expressément recommandé à ses envoyés de faire diligence, qu'ils ne veulent même pas donner à leurs chevaux fatigués un vrai repos. Ils les ont remis à un palefrenier qui les tient à la main, afin de pouvoir repartir aussitôt après leur entrevue avec Guy.

A première vue, cet homme qui tient les chevaux est un nain, d'autant plus grotesque qu'il porte une longue [p. 43] barbe, tout en ayant la nuque rasée. C'est probablement pour montrer son éloignement qu'on l'a représenté ainsi. C'est un Français, apparemment de la maisnie de Guy.

Au-dessus de sa tête, entre deux lignes toutefois, on lit un nom: Turold. On a cru d'abord que c'était le sien; mais quel intérêt pouvait-il y avoir à consacrer et à mettre en évidence un personnage aussi subalterne?

Nulle part, ailleurs, les inscriptions ne sont soulignées. Les deux traits que nous avons ici indiquent que le nom n'est pas le sien, mais celui d'un des ambassadeurs.

Les savantes recherches de Fowke nous apprennent, en effet, que Turold était un personnage important, Connétable de Bayeux, connu par suite, et très estimé dans la ville à qui était destinée la Tapisserie. Là chacun devait être fier de voir un compatriote mêlé à ces graves événements.

Les archives de Saint-Lô possèdent une charte, où, en guise de signature, on trouve la croix du duc Guillaume auprès de celle de ce Turold [50], et, dans le Domesday book, on retrouve ce même nom parmi les vassaux de l'évêque de Bayeux. Plus tard, il y eut des alliances entre la famille Turold et celle du Conquérant lui-même; et c'est un Turold, qui occupa le siège épiscopal de Bayeux, après la mort d'Odon de Conteville, frère de Guillaume le Conquérant, un des principaux personnages de la conquête, comme nous le verrons plus loin, en poursuivant l'étude de notre Tapisserie.

[p. 44]

PL. II, n° 11.

Les envoyés de Guillaume.

Un édifice à trois grandes arcades en plein cintre, qui peut représenter le château du comte Guy à Beaurain, sépare cette scène de la précédente. Les envoyés accourent au galop, pour se conformer aux instructions reçues. Guillaume s'intéresse tellement au succès de leur mission, qu'il a chargé un veilleur, que nous voyons monté sur un arbre, de l'aviser dès qu'il les verra revenir.

Deux des commentateurs les plus autorisés de la Tapisserie ne comprennent pas de la même façon ces diverses scènes. Se prévalant surtout de la présence de l'édifice, qui se dresse devant les cavaliers, au-dessus desquels on lit l'inscription Nuntii Willelmi, le Dr Bruce pense qu'il y a eu deux ambassades et que ce n'est qu'après l'insuccès de la première, que la mise en liberté de Harold aurait été obtenue par une seconde, chargée de porter, non seulement des promesses, mais aussi des menaces sérieuses. Fowke, au contraire, n'admet pas la réalité de deux ambassades; pour lui, il y a ici une simple interpolation de scènes: les cavaliers que nous voyons sont ceux que recevait Guy dans le tableau précédent. On ne peut douter qu'il y ait des erreurs dans le classement des différents tableaux de la Tapisserie.

L'artiste, chargé de reproduire sur la toile les compositions [p. 45] du dessinateur, n'a pas suivi l'ordre logique. Ainsi nous aurions dû déjà voir Guillaume charger ses amis de négocier avec Guy. Mais, y a-t-il eu deux ambassades? C'est très douteux: car, si Guy, ancien prisonnier de Guillaume, cherchait à obtenir la plus forte rançon possible, il ne devait pas se montrer absolument intraitable, sachant bien que son puissant suzerain ne reculerait devant aucun moyen, pour obtenir la remise d'un prisonnier de l'importance de Harold, et, au besoin, pour se venger d'un refus.

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PL. II, n° 12 et 13.

Un envoyé de Harold vient trouver le duc Guillaume.

Remarquons tout d'abord que l'inscription est précédée d'une croix. Elle sépare les tableaux que nous avons vus de ceux qui vont suivre. La seconde partie du drame commence. Guillaume de Normandie entre en scène. Nous le voyons sur son trône, avec les insignes de sa puissance souveraine, le manteau et l'épée nue. Près de lui est l'ami, que Harold est parvenu à lui envoyer. C'est un Anglais, ses cheveux et sa moustache nous l'attestent. Son attitude expressive nous dit sa gratitude envers Guillaume qui, à sa prière, envoie deux officiers de son palais à Guy de Ponthieu, pour négocier la liberté de Harold, son maître. Un des ambassadeurs fait de la main gauche le geste de toute personne qui réclame une dernière explication. Leur mission sera couronnée de succès. Ils obtiendront la liberté du prisonnier moyennant le payement d'une grosse somme d'argent, et la donation d'un manoir sur les bords de l'Eaulne.

A la suite de cette scène nous trouvons un château (Pl. II, 13) qui mérite une attention spéciale. Tandis que les villes de Dol, de Rennes, de Dinant, de Bayeux, ne sont défendues que par des donjons de bois entourés de simples palissades, celui-ci nous présente une enceinte de pierre, couronnée de créneaux. A l'époque de la [p. 47] Tapisserie, vers 1077, ces enceintes de pierre étaient excessivement rares et constituaient le dernier progrès de la fortification. Seuls en avaient de semblables les seigneurs très riches qui ne reculaient devant aucune dépense pour assurer à leur résidence favorite tous les moyens de défense.

Qu'a voulu représenter le dessinateur? Ce n'est pas le palais de Guillaume. Nous le verrons bientôt; l'inscription le signalera; il n'est pas fortifié. Des commentateurs ont voulu y voir Beaurain où Harold était retenu prisonnier.

Ne serait-il pas naturel d'y reconnaître le domaine qui fut donné à Guy de Ponthieu, pour la rançon de Harold? Les détails de la représentation disent son importance, par suite, le sacrifice fait par Guillaume et la gratitude qui était légitimement due.

Selon Guillaume de Poitiers, Guy de Ponthieu aurait remis Harold sans condition et le duc de Normandie aurait spontanément témoigné sa reconnaissance par cette généreuse donation [51]. Ce chroniqueur est-il réellement en contradiction avec les autres écrivains du temps, et n'arrive-t-il pas que les diplomates dissimulent, sous des générosités apparentes, les marchés arrêtés et discutés avec le plus de rigueur et de précision?

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PL. II, n° 14.

Ici Guy amène Harold à Guillaume, duc de Normandie.

Il reste à exécuter la convention. Pour cela, Guillaume et Guy se rencontrent à Eu, à l'extrême limite du duché de Normandie. Peut-être la nouvelle de la venue de son redoutable voisin, accompagné d'une sérieuse escorte, a-t-elle, comme l'a supposé Montfaucon, pesé sur les négociations, et hâté la conclusion du marché. Quoi qu'il en soit, on est actuellement d'accord: le comte Guy, le faucon au poing, comme Harold, s'avance à la rencontre de Guillaume et lui remet son prisonnier. Tous les trois portent le manteau, insigne de leur dignité. Particularité unique, Guillaume a deux galons qui semblent fixer au cou le haut de son bliaud.

Derrière les chefs sont leurs hommes d'armes, armés de l'épieu et du bouclier.

On ne peut s'empêcher de remarquer que Guy ne monte pas un cheval, mais un mulet. Serait-ce par déférence pour le puissant duc dont il a été le prisonnier, et à qui il a promis, comme prix de sa liberté, de le servir fidèlement chaque année avec cent cavaliers, partout où il voudrait [52]? Nous sommes là en présence d'un détail du protocole féodal, qu'on n'a pas assez remarqué, semble-t-il. La situation est d'autant plus intéressante, que les hommes de l'escorte de Guy montent des destriers.

[p. 49]

PL. II, n° 15 et 16.

Le duc Guillaume vient à son palais avec Harold.

Deux scènes distinctes sous ce titre unique.

Dans la première, Guillaume amène Harold à son palais de Rouen. Un officier en sort pour les recevoir et leur faire honneur. Notons que Harold, pour témoigner sa gratitude envers Guillaume, lui a donné son faucon, seul objet de valeur laissé en sa possession. Guillaume fait passer Harold devant lui, et il est facile de les distinguer: Guillaume est gros et fort, il a la nuque rasée; Harold, au contraire, est mince, élancé, il a conservé toute sa chevelure et porte une moustache. Remarquons qu'ici il n'a pas de manteau, comme dans les autres scènes [53].

Dans la seconde, nous sommes dans la grande salle du palais. Guillaume, entouré de sa cour, est assis sur son siège ducal. Il tient à la main son épée nue, la pointe en bas [54]. Il donne audience à Harold, qui parle avec [p. 50] animation. Le silence des inscriptions ne permet pas d'affirmer quel est le sujet de la conversation; mais on peut supposer que Harold a remercié son libérateur avec effusion et l'a assuré de sa gratitude. L'attitude des personnages, la véhémence de Harold, le calme de Guillaume semblent appuyer cette hypothèse.

Mais il est possible aussi, comme des écrivains l'ont pensé, que Harold ait exposé la mission dont il était chargé, demandé en mariage la fille de Guillaume, offert la main de sa sœur pour un seigneur normand, et sollicité l'envoi en Angleterre d'un messager, chargé d'annoncer la fin de sa captivité. Rien ne s'oppose à ce que tous ces sujets aient été traités dans cette solennelle circonstance. A propos de la scène suivante, nous indiquerons la nouvelle et très séduisante hypothèse proposée par Fowke.

Quant à Guillaume, il est tout heureux d'avoir chez lui, à sa discrétion, l'homme le plus considérable de l'Angleterre, le fils du principal ennemi des Normands. Il le reçoit avec les plus grands honneurs, et l'apparence de la plus franche cordialité. Il va l'emmener dans son expédition de Bretagne.

La salle du palais mérite notre attention. La longue arcature, qui occupe tout le fond, semble dessinée d'après les monuments, et encore aujourd'hui, les ruines du château de Druyes (Yonne) nous en montrent une semblable [55].

[p. 51]

PL. II, n° 17.

Un prêtre et Ælfgyva.

Voici le groupe le plus mystérieux de la Tapisserie. Quelle est cette femme, portant un nom anglais très répandu, mais dont aucun document n'établit la présence dans le palais de Guillaume?

L'imagination des commentateurs s'est à ce sujet donné libre carrière: elle a inventé les explications les plus compliquées, sans aboutir à rien. Certains ont cru que Ælfgyva était un titre de noblesse; mais on y aurait ajouté le nom de la princesse à laquelle on l'attribuait. Puis il faudrait expliquer ce qu'elle faisait en Normandie.

D'autres ont pensé que c'était la fille de Guillaume qui, après ses fiançailles avec Harold, aurait pris ce nom; ainsi on a tenté de trouver un rapport entre elle et les faits représentés dans la Tapisserie. Freeman [56] se demande si on ne peut y voir Ælfgyva, veuve d'Elfgar, mère d'Eadgyth, fiancée avec Harold, et qu'il épousa à son retour en Angleterre. Mais comment était-elle en Normandie? Quel rôle y jouait-elle? Pourquoi ce prêtre auprès d'elle?

Freeman se demande encore si cette Ælfgyva ne serait pas une sœur de Harold qui, venue avec lui en Normandie, [p. 52] et laissée libre par Guy de Ponthieu, serait venue à Rouen implorer le secours de Guillaume.

Toutes ces hypothèses, si ingénieuses qu'elles soient, ne s'appuient sur aucun fait, sur aucune donnée historique. Il vaut mieux avouer son ignorance. De toute évidence, il s'agit d'un incident que les contemporains connaissaient, qui évoquait pour eux des souvenirs précis, mais que les historiens ne nous ont pas raconté. Il faut le retenir comme un des éléments qui permettent d'affirmer que la Tapisserie a été faite aussitôt après la conquête, ainsi que nous l'établirons.

Maintenant, nous ne pouvons manquer d'exposer encore le très ingénieux roman imaginé par Fowke et qui a l'énorme avantage de relier entre eux les tableaux de la Tapisserie, et de donner à Harold un intérêt personnel dans cette guerre de Bretagne, que Guillaume n'aurait entreprise qu'à sa prière.

Adoptant en partie une des hypothèses de Freeman, Fowke suppose qu'Ælfgyva était une sœur de Harold, venue en Normandie, soit pour l'accompagner dans le voyage qui nous est représenté, soit précédemment pour accompagner leur jeune frère Wulfnoth, qui y avait été envoyé comme otage, à la suite d'un des pactes intervenus entre le roi Édouard et ce Godwin, qui leva plusieurs fois contre ce dernier l'étendard de la révolte.

Au moment des événements, Ælfgyva est à Dol, dont le gouverneur, ami de Guillaume, est un certain Rhiwallon; [p. 53] son nom celtique le rattache à l'Angleterre, où un Rhiwallon a été appelé par Harold à une position importante. D'autre part, cette famille avait des attaches sur le continent, puisqu'un Rhiwallon de Dinan a pris part à la croisade de 1096.

C'est probablement à Dol qu'eut lieu l'entretien entre Ælfgyva et le clerc, entretien que la Tapisserie ne nous fait pas connaître expressément, mais dont elle permet de deviner le caractère érotique, par la similitude des poses du clerc et de l'homme nu de la bordure. A l'appui de cette hypothèse, on doit encore remarquer que le clerc a le pied sur les marches d'un édifice qui peut être un colombier. Dans ce système, la scène de la Tapisserie, que nous avons sous les yeux, représenterait Harold se plaignant à Guillaume de l'outrage fait à sa sœur, outrage que viennent de lui apprendre les chevaliers présents à l'entretien, et qu'il prend à témoin de la vérité de ses dires. Il demande aide et secours pour punir le coupable. Les dragons, qu'on voit au-dessous du colombier lançant des flammes, ne sont-ils pas une allusion à la colère de Harold et au dragon de Wessex, symbole du comté qu'il gouvernait?

Guillaume, heureux de rendre un nouveau service à son hôte, décide l'expédition. Il va à Dol pour s'emparer du coupable, et lorsque ce dernier s'est échappé, en se laissant glisser le long des murs de la ville, et est parvenu à se réfugier à Dinan, sous la protection de Conan, la poursuite prend le caractère d'une véritable guerre, et Guillaume fait le siège de la ville, que nous allons voir forcée de se rendre.

Cet ingénieux roman, qui tend à augmenter les motifs de reconnaissance que Harold devait à Guillaume, est bien conforme au plan général de la Tapisserie; [p. 54] mais cela suffit-il pour le faire accepter comme vérité historique?

Ajoutons que si cette hypothèse était exacte, nous aurions encore ici une interversion dans l'ordre des scènes de la Tapisserie; Ælfgyva aurait dû être représentée avant l'audience accordée à Harold.

[p. 55]

PL. II, n° 18.

Le duc Guillaume vient avec son armée
au Mont Saint-Michel.

Guillaume a décidé de porter la guerre en Bretagne.

Quel qu'ait été son véritable motif, il emmène avec lui Harold, heureux de l'occasion de montrer sa valeur. La Tapisserie nous présente un groupe de chevaliers différemment armés. Guillaume est au premier rang, il porte la broigne de combat et le heaume; à sa lance est le gonfanon, orné d'une croix. Près de lui est un cavalier important, coiffé d'un haut bonnet; n'est-ce pas Harold, qui sera armé chevalier au retour de l'expédition? Nous n'osons l'affirmer, car il n'a pas sa moustache habituelle [57]. Pourtant la situation qu'il occupe semble bien le désigner.

Devant Guillaume, un personnage à cheval porte la broigne de cuir et un bâton de commandement: c'est Odon, évêque de Bayeux, son frère utérin, car Pl. VII, n° 62 nous le retrouverons avec le même costume; alors, il sera identifié par l'inscription.

[p. 56] Dans le lointain, on aperçoit le Mont Saint-Michel. Un personnage, placé dans la bordure, l'indique au spectateur. La Tapisserie étant destinée à Bayeux, il était bien naturel de le représenter; car c'est à cette célèbre Abbaye que Odon avait demandé des religieux pour le monastère qu'il avait fondé à Saint-Vigor, aux portes de sa ville épiscopale.

[p. 57]

PL. II, n° 19, PL. III, n° 20.

L'armée passe le Coesnon, et Harold sauve les soldats
qui s'enlisaient dans les sables mouvants.

Au pied du Mont Saint-Michel coule le Coesnon, qui sépare la Normandie de la Bretagne. Les sables mouvants de son lit rendent très dangereux le passage à gué. Aussi, l'armée éprouve-t-elle de sérieuses difficultés: soldats et chevaux s'enlisent. Un des cavaliers, craignant d'être embarrassé par ses étriers, s'est assis sur son cheval, qu'il abandonnera, s'il est nécessaire. Harold, plein d'ardeur, s'efforce de se rendre utile. La Tapisserie nous le montre, portant un soldat sur ses épaules, et en tenant un autre par la main. C'était, nous dit Ordéric Vital, un homme exceptionnel, remarquable par sa haute taille, son élégance, sa force corporelle, son courage, sa belle parole, la finesse et l'ingéniosité de son esprit. Ici, il se laisse aller à tout l'élan de sa nature généreuse et aussi de sa gratitude. Il se multiplie pour rendre service à Guillaume et à ses soldats. La scène se continue dans la bordure où nous voyons un chien qui sauve un soldat sur le point de s'enliser, et diverses espèces de poissons du Coesnon. M. Comte [58] en a remarqué deux, dessinés comme le signe du zodiaque, et il en a conclu que l'expédition avait eu lieu à la fin de février ou au commencement de mars. L'hypothèse est assurément très séduisante.

[p. 58]

PL. III, nos 21 et 22.

Ils vinrent à Dol, d'où Conan s'enfuit.
Rennes.

Jusqu'ici la campagne n'a pas présenté de grands dangers. L'armée n'a pas cru nécessaire de revêtir le harnois de combat pour aller à Dol, assiégé par Conan, duc de Bretagne, et défendu par Rhiwallon, un ami. Elle a eu raison. Le bruit de son arrivée a suffi à faire lever le siège; mais Guillaume, sans tarder, poursuit son ennemi jusqu'à Rennes, et même jusqu'à Dinan. Pour cette marche en pays ennemi, les chevaliers se mettent en garde contre toute attaque ou toute embuscade: la Tapisserie nous les montre avec leurs broignes et leurs heaumes.

Comme Dol, Rennes est représentée par une motte surmontée de défenses et entourée de fossés, qu'on franchit au moyen de ponts de bois. Sur le gazon des mottes, à Dol, picorent des volailles, et à Rennes paissent des moutons.

Pour sortir de Dol, un homme se laisse glisser le long d'une corde fixée aux créneaux de la tour. C'est encore un épisode obscur; nous en avons déjà donné l'explication de Fowke. Généralement, on pense que c'est un messager chargé d'avertir Guillaume de l'état de la place assiégée.

[p. 59]

PL. III, n° 23.

Ici les soldats du duc Guillaume attaquent
la ville de Dinan.

Conan s'est réfugié à Dinan, espérant que cette importante place pourrait résister à l'armée de Guillaume. Ce château, bâti sur une motte élevée, entouré de larges fossés, réunit tous les caractères d'une importante forteresse du XIe siècle. Le pont, très incliné, est composé de pièces de bois non jointes, pour empêcher de glisser sur la pente. A son extrémité, une porte, premier élément de défense, déjà abandonné par les assiégés. Les chevaliers se sont réunis pour repousser l'effort des assiégeants, qui lancent sur la ville une grêle de traits. L'attaque est des plus vives, et sur le point de triompher. Pour assurer la défense, il a été nécessaire d'appeler là tous les hommes d'armes, même ceux qui veillaient sur le reste de l'enceinte. Des assiégeants en profitent pour s'avancer jusqu'aux remparts abandonnés et y mettre le feu. La place est donc aux abois. Il y a bien encore le donjon, également en bois, que nous voyons s'élever au centre. Mais comment y tenir au milieu de l'incendie général?

[p. 60]

PL. III, n° 24.

Conan remet les clés de la ville.

Dans cette situation désespérée, Dinan n'a plus qu'à se rendre. Conan, qui commande la défense, le reconnaît enfin: il descend dans les lices, et de là tend, au bout de sa lance, les clés de la ville au vainqueur, qui les reçoit sur sa lance. C'est probablement Guillaume lui-même qui est ici représenté: ses chausses treillissées comme sa broigne, ce qui était très rare à cette époque, semblent bien le désigner.

On ne peut songer à Harold; en effet, il ne porte pas la moustache qui désigne habituellement les Anglo-Saxons, et c'est seulement à la scène suivante, qu'il recevra les armes de chevalier.

Les chroniques, qui si souvent mentionnent la reddition de villes assiégées, ne nous disent pas comment s'opérait la remise au vainqueur. La représentation peut-être unique que nous avons ici, est d'autant plus précieuse que Conan, en présentant ainsi les clés de Dinan au bout de sa lance, se conformait probablement à un usage général [59].

[p. 61] Dans les législations anciennes, la convention, l'accord des parties ne suffisait pas à transférer la propriété; il fallait la tradition, c'est-à-dire une véritable mise à la disposition du nouveau propriétaire. Le droit romain, qui est resté en vigueur jusqu'au commencement du siècle dernier, consacrait cette règle par la maxime: traditionibus, non nudis pactis dominia rerum transferuntur. La tradition d'une maison se faisait par la remise des clés. C'est de ce moment, que l'ancien propriétaire perdait ses droits, et les transférait à l'acquéreur. De même Conan abandonnait ainsi ses droits de suzeraineté et autres sur Dinan.

Ne trouvons-nous pas une survivance de ces idées dans l'usage de présenter aux souverains modernes les clés des villes qu'ils visitent?

[p. 62]

PL. III, n° 25.

Guillaume donne les armes à Harold.

Pendant cette campagne de Bretagne, Harold s'est comporté en vaillant soldat et a contribué au succès. Guillaume, qui cherche toutes les occasions de lui être agréable, va mettre le comble à ses bontés en lui donnant des armes, c'est-à-dire en l'armant chevalier [60].

Il le revêt de la broigne, lui met le heaume sur la tête, après lui avoir donné les armes de l'homme libre, l'épée, et la lance ornée d'un gonfanon à quatre pointes.

Certainement Harold était déjà chevalier d'après le rite anglo-saxon, mais, nous dit Wace:

« Engleiz ne savaient joster,
« Ni à cheval armes porter. »

Son titre consacrait sa valeur comme fantassin; et c'est ainsi que nous le verrons à Hastings; mais pendant la guerre de Bretagne, il a combattu à cheval auprès de Guillaume. Il est donc naturel de lui conférer un titre, qui récompense ses exploits d'un nouveau caractère. Cet adoubement, cette réception dans la chevalerie, est une cérémonie purement laïque, conformément à l'usage antique.

[p. 63] Ne manquons pas de le signaler, comme une preuve de l'antiquité de la Tapisserie. Ce n'est, en effet, que plus tard, au XIIe siècle, qu'en France, l'Eglise interviendra et fera bénir par un de ses dignitaires, évêque ou abbé, les armes des nouveaux chevaliers. Ingulf, qui fut un des familiers et des secrétaires de Guillaume le Conquérant, nous dit que, dès le XIe siècle, on avait institué en Angleterre un cérémonial religieux de l'adoubement; mais il nous fait savoir en même temps que les Normands se refusaient à l'adopter, regardant alors comme indigne le chevalier qui recevait les armes d'un prêtre [61].

[p. 64]

PL. III, n° 26.

Ici Guillaume vint à Bayeux où Harold lui prête serment.

Nous voici à Bayeux, qui va être témoin du plus grave événement qui ait signalé la présence de Harold en Normandie. Ce seigneur promet solennellement à Guillaume de l'aider de tout son pouvoir à s'établir sur le trône d'Angleterre, après la mort du vieux roi Édouard! La Tapisserie nous représente Harold prêtant ce serment sur les reliques les plus vénérées.

Est-ce bien à Bayeux que ce serment fut prêté? Les historiens ne sont pas d'accord. Guillaume de Poitiers dit que c'est à Bonneville-sur-Touques, Ordéric Vital à Rouen, mais Robert Wace et la Tapisserie indiquent Bayeux. Il y eut, d'ailleurs, au moins deux promesses. La première fut faite, vraisemblablement, au cours d'une conversation intime; mais Guillaume ne s'en contenta pas, et voulut en obtenir une autre plus solennelle, accompagnée d'un serment prêté sur reliques, devant de nombreux témoins; c'est cette dernière qui est ici représentée.

Wace [62] nous dit qu'Harold aurait étendu la main sur une riche tenture qui dissimulait les plus insignes reliques, et aurait été épouvanté en constatant sur quels [p. 65] corps saints il avait juré, et par suite, la gravité exceptionnelle de son serment. La Tapisserie, au contraire, nous montre Harold prêtant serment dans les conditions les plus normales. Les deux reliquaires sont bien en évidence, sur deux autels revêtus de tentures. Guillaume et les autres Normands indiquent de la main Harold, pour signaler à notre attention le serment qu'il prête.

A ce moment, Harold était à la discrétion de Guillaume qui, en cas de refus, l'eût, peut-être, gardé prisonnier en Normandie; mais, a-t-il été trompé en quelque manière sur la gravité du serment qu'il prêtait? nous ne pouvons le croire, malgré la formelle accusation de Wace. Car, comme Fowke [63] le remarque avec raison, Harold, sommé d'exécuter sa promesse, dira quelle n'a aucune valeur parce qu'il n'était pas libre; mais jamais il ne se plaindra d'avoir été victime d'une fraude, ou d'une supercherie.

Deux compagnons de Harold assistent à cette scène. Leur attitude est caractéristique. Le premier semble menacer son maître du doigt comme pour accentuer les graves conséquences d'un tel serment; l'autre reprend épouvanté le chemin de l'Angleterre. Ce dernier porte un manteau très spécial, doublé de fourrures, que nous ne retrouvons pas ailleurs dans la Tapisserie.

Sur la motte du château de Bayeux sont deux oiseaux qui ont dans le bec un même bâton. Peut-on, avec Fowke, voir là un symbole de l'attachement qui, après le serment, liait Harold à Guillaume [64]?

[p. 66]

PL. III, n° 27.

Harold est de retour en Angleterre.

Après ce long séjour en Normandie et les événements de ces derniers temps, Harold avait hâte de rentrer en Angleterre. De son côté, Guillaume, assuré par son serment, de trouver en lui l'aide nécessaire pour recueillir la succession du vieux roi Édouard, et s'affermir sur le trône, n'avait plus d'intérêt à le retenir. Il lui fournit un navire, le combla de présents, et le laissa partir en l'engageant à tenir son serment.

Nous voyons Harold sur le point d'aborder. Debout, près du mât, il montre du doigt cette terre anglaise, où il est impatiemment attendu.

Du haut d'un château qu'on suppose être celui de Bosham, un ami [65] le reconnaît, et sa surprise est telle qu'il a peine à en croire ses yeux. Il avertit tous les habitants qui courent aux fenêtres pour s'assurer par eux-mêmes de l'exactitude de la nouvelle.

Dans la bordure, deux fables: le loup et la grue, le [p. 67] renard et le corbeau. N'est-il pas permis d'y voir une allusion à la situation de Harold qui, avant de quitter la Normandie et de rentrer dans sa patrie, a prêté à Guillaume ce serment, véritable renonciation à l'espérance, caressée dès longtemps, d'obtenir la couronne d'Angleterre à la mort d'Édouard.

[p. 68]

PL. III, n° 28.

Et va trouver le roi Édouard.

A peine débarqué, Harold se rend à Londres pour mettre le roi Édouard au courant des divers incidents de son voyage. Comme son écuyer, il monte un cheval dont la crinière n'est pas coupée comme celle des chevaux anglais que nous avons vus (Pl. I, n° 2). Ces deux chevaux viennent donc de Normandie, ce sont des cadeaux de Guillaume.

Sans retard Harold est introduit près du roi. Ici, Harold n'a pas de moustaches; probablement par un oubli, peut-être pour montrer qu'il vient de Normandie, et qu'il en a, momentanément, adopté la mode [66].

Pendant l'absence de Harold, le roi a beaucoup vieilli. Il n'a même plus la force de tenir son sceptre, comme à la première scène. Il l'a remplacé par le bâton sur lequel il appuie sa marche défaillante. Avec une bienveillance attristée, il écoute le récit du voyageur.

Le dessinateur, toujours attentif à nous donner les détails typiques, a eu grand soin de bien caractériser cette scène, et de la différencier de celles qui se sont passées sur le continent. Au lieu de l'épieu normand, les officiers du palais portent l'arme nationale des Anglo-Saxons, la hache, que nous retrouverons à la bataille de Hastings.

[p. 69]

PL. III, n° 29.

Ici on porte le corps du roi Édouard à l'église
de Saint-Pierre apôtre.

Voici les funérailles du roi Édouard, que nous verrons, aux tableaux suivants, faire ses dernières recommandations, puis, couché sur son lit de mort. Pourquoi cette interversion de la suite naturelle des événements? C'est, dit Fowke [67], pour nous montrer que le roi avait, en quelque sorte, cessé de régner avant que son âme fût séparée de son corps, et surtout pour bien faire voir que là se termine la première partie du drame. La seconde, qui a pour sujet le règlement de la succession au trône vacant, se terminera par le triomphe des prétentions normandes. Un des éléments est le testament d'Édouard, et nous allons voir ce vieux roi déclarer ses volontés à ses amis.

Le couronnement de Harold est la suite directe de cette mort. La représentation des funérailles aurait distrait l'attention et ralenti l'intérêt.

L'abbé Laffetay [68] croit à une simple interversion des dessins par les brodeuses chargées de les exécuter, et cette explication plus simple semble préférable.

[p. 70] Quoi qu'il en soit, la Tapisserie nous montre d'abord l'église Saint-Pierre de Westminster: c'est un grand édifice, composé d'un chœur et d'une nef réunis par un transept; au milieu s'élève une tour lanterne [69], flanquée de quatre tours plus petites; la construction est à peine achevée. Un ouvrier est en train de poser le coq sur le chevet de l'église.

Le roi Édouard avait à grands frais fait élever cet édifice, qui fut consacré le 25 décembre 1065. Trop malade pour assister à la cérémonie, il y fut représenté officiellement par la reine. Une main sort du ciel pour bénir, soit l'édifice, soit le corps du roi, qui sera bientôt canonisé, et dont l'entrée au ciel, d'après les légendes, fut signalée par une foule de prodiges.

C'est dans ce temple, que huit officiers du palais portent le corps du roi. Il est provisoirement renfermé dans un cercueil de parade, qui a la forme d'un édicule avec son toit, en double pente, orné de deux antéfixes. Il n'est pas sans analogie avec certaines châsses d'orfèvrerie de l'époque. La décoration consiste dans des bandes horizon taies, enrichies de petits ronds et de quatre-feuilles.

Selon l'usage du temps, le défunt est enveloppé dans une riche étoffe, fixée au corps par six liens. Une planche enlevée au cercueil permet de l'apercevoir. Des enfants de chœur accompagnent le convoi en sonnant des clochettes. Cette coutume s'est perpétuée pendant des siècles, dans les cérémonies funèbres. L'abbé Laffetay [70] dit qu'il en a trouvé des traces dans les diocèses de la Basse-Normandie, [p. 71] notamment dans celui de Bayeux. Actuellement encore les processions solennelles de la Fête-Dieu y sont souvent précédées de clochettes semblables.

Un groupe de prêtres tonsurés forme le cortège et récite des prières. Leur costume diffère peu de celui des laïques; toutefois, certains portent un manteau un peu plus long. Plusieurs ont leur missel à la main, un d'eux porte une crosse. On ne peut qu'être frappé de la simplicité de ces funérailles royales.

[p. 72]

PL. IV, n° 30.

Ici le roi Édouard est sur son lit,
et s'entretient avec ses amis.

Édouard, portant la couronne, insigne de sa dignité, est étendu sur son lit, entouré de ses fidèles. Guillaume de Malmesbury, son biographe, nous a conservé leurs noms; ce sont d'abord, la reine Eadgyth qui, toute à la douleur de la séparation prochaine, se tient éplorée aux pieds du lit; le duc Harold, et un Normand, allié au roi, Robert, fils de Wymarc, grand connétable du palais, qui soutient le coussin sur lequel s'appuie son maître: enfin, l'archevêque Stigand.

Le roi est sur le point de mourir, et s'adressant aux amis qui l'entourent, il fait son testament politique et désigne son successeur. La Tapisserie ne le nomme pas, et les historiens sont loin de s'accorder sur ce point important. Les Anglais nous disent qu'il choisit Harold; les Normands, au contraire, affirment qu'il désigna Guillaume [71].

[p. 73]

PL. IV, n° 31.

Et ici il est mort.

Le roi Édouard mourut le 5 janvier 1066.

Après l'avoir revêtu d'une longue robe, deux serviteurs le déposent sur un lit de parade, couvert d'une étoffe où on a voulu voir des larmes brodées. La tête repose sur un coussin, qu'à tort on a pris parfois pour un nimbe. L'archevêque préside à cette scène en récitant des prières.

[p. 74]

PL. IV, n° 32.

Ici on donne à Harold la couronne royale.

Aussitôt après la mort du roi Édouard, les membres du Witan, le parlement d'alors, se réunirent et, d'un commun accord, choisirent Harold pour son successeur. La Tapisserie nous en représente deux, chargés de lui faire connaître le résultat de la délibération. L'un porte une hache, l'autre la couronne, en montrant de la main gauche le palais d'Édouard, pour faire voir que c'est bien sa succession qui est offerte.

Harold est perplexe, il songe à son serment, à l'invasion danoise qui menace son pays; probablement aussi, à son devoir d'empêcher une révolution en Angleterre et le morcellement du royaume. Enfin, certain que tous les partis sont résolus à se grouper autour de lui, il se décide à accepter.

[p. 75]

PL. IV, nos 33 et 34.

Harold, roi des Anglais, siège sur son trône.
L'archevêque Stigand.

Le parjure est accompli; malgré son serment, Harold est roi d'Angleterre. La Tapisserie constate ce fait, et cesse de lui donner le titre de Dux; elle l'appelle désormais Roi des Anglais, Rex Anglorum.

Ici, elle nous le représente sur son trône avec les insignes de la royauté, la couronne, le sceptre, le globe, et recevant les hommages de ses sujets, d'abord des seigneurs qui l'ont choisi; l'un des principaux porte devant lui l'épée royale; puis du clergé représenté par l'archevêque Stigand; et enfin du peuple qui vient, par ses acclamations, ratifier le choix du nouveau roi. Le peuple n'est pas admis, même par des délégués, dans la salle du trône; il reste dans une des cours du palais. Le dessinateur nous le représente, mais l'inscription ne mentionne même pas sa présence. Cela nous montre bien les degrés qu'observait la hiérarchie féodale.

Revêtu de ses ornements sacerdotaux, rochet, manipule, chasuble ornée de larges galons, qu'il ne faut pas confondre avec un pallium, l'archevêque Stigand occupe, à gauche du trône, une place d'honneur. Son nom, inscrit [p. 76] au-dessus de sa tête, le signale à notre attention, et sa présence ici insinue que c'est lui qui a sacré le nouveau roi et lui a remis la couronne et le sceptre.

Sans rechercher si, réellement, il a célébré cette cérémonie, disons que l'opinion publique l'a cru [72]. Or Stigand, appelé au siège de Cantorbéry à la suite de la révolution, qui en avait chassé l'archevêque normand Robert, n'avait pas obtenu de Rome les pouvoirs nécessaires. Il ne pouvait, sans sacrilège, exercer ses nouvelles fonctions, et le sacre auquel il aurait présidé aurait été nul. On comprend facilement quelle force cette situation anormale donnait aux attaques de Guillaume, dans un pays catholique.

Enfin avec Fowke [73] remarquons l'orthographe du mot « Stigant ». Un Anglais aurait écrit « Stigand ». Cette substitution du t au d est un de ces indices qui montrent aux grammairiens, que l'artiste, qui a tracé les inscriptions, était bien normand.

[p. 77]

PL. IV, n° 35.

La foule est effrayée par l'apparition d'une comète.

La superstition populaire a toujours considéré les comètes comme un mauvais présage. Or, du 24 ou 30 avril 1066, apparut en Angleterre la comète, à laquelle l'astronome anglais Halley donnera son nom, au XVIIIe siècle. Nous avons ici un groupe de curieux qui se demandent quel malheur va frapper le pays. Un orateur de carrefour se livre à de sinistres prédictions, qui effraient ses auditeurs. Peut-être fait-il allusion au parjure de Harold et au châtiment qu'il mérite.

Un moine de Malmesbury, écho de la frayeur populaire, s'écriait: « Te voilà revenue et trop tôt, car tu feras pleurer bien des mères. Je t'ai déjà vue, mais tu me sembles plus terrible, et tu me fais redouter la ruine de ma patrie. »

Remarquer la curieuse représentation de la rue.

[p. 78]

PL. IV, n° 36.

Harold.

Voici de nouveau Harold sur son trône, mais il a remplacé son sceptre par un épieu. Il se penche pour mieux entendre les graves nouvelles que lui apporte un homme du peuple. Pour bien caractériser la distance sociale qui le sépare du roi, le dessinateur nous le montre sans manteau, et ayant détaché le baudrier de son épée, qu'il tient à la main, au fourreau, la pointe en bas.

Quel est cet homme? Peut-être celui qui expliquait tout à l'heure, à ses auditeurs effrayés, les malheurs que présageait la comète. Il dit ce qu'il sait du phénomène, et fait part de la frayeur de la foule.

Les petits navires de la bordure nous amènent à penser qu'il annonce plutôt l'invasion de l'Angleterre; des auteurs ont cru qu'il fait allusion à la flotte que Tastig prépare en Norvège [74]? Mais la Tapisserie est un exposé trop simple des événements normands, pour qu'on puisse admettre que le dessinateur ait voulu représenter un incident qui leur est aussi étranger, et nous admettons de préférence, avec Freeman [75], que cette conversation éveille, dans la pensée du roi, l'image de la flotte que Guillaume ne peut manquer de construire, pour conquérir le royaume d'Angleterre, qu'il considère comme [p. 79] sien. Dans cette hypothèse, l'homme, admis auprès du roi, serait celui qui, dans la bordure du haut de la scène suivante, observe le départ du navire portant à Guillaume les nouvelles d'Angleterre.

N'y a-t-il pas là une nouvelle interversion des scènes de la Tapisserie, et le sujet de la conversation de Harold ne serait-il pas plus clair, si déjà nous savions avec quelle ardeur, quelle activité, Guillaume prépare l'invasion de l'Angleterre?

[p. 80]

PL. IV, n° 37.

Ici un navire anglais se rend dans le pays
du duc Guillaume.

Sous le règne d'Édouard, de nombreux Normands s'étaient établis en Angleterre. Sans doute Godwin, et ses partisans, avaient fait chasser ceux qui abusaient de la faveur que le vieux roi leur accordait; mais beaucoup étaient restés, qui, naturellement, désiraient l'avènement de Guillaume. Voici l'un d'eux, il se hâte d'aller en Normandie, lui annoncer la mort d'Édouard, et le couronnement de Harold. C'est un personnage de réelle importance car, dans le tableau suivant, il portera le manteau. Le marin, qui se dispose à jeter l'ancre est bien un Français de France; ses cheveux rasés sur la nuque ne permettent pas le doute.

A quelle époque ce voyage a-t-il eu lieu? Certainement au lendemain du couronnement. Il fut aussitôt suivi de cette ambassade que Guillaume envoya à Harold, pour lui rappeler son serment et le sommer d'y conformer sa conduite. Freeman [76] pense qu'elle arriva vers le milieu de janvier.

On ne peut admettre que ce voyage n'ait eu lieu qu'après [p. 81] l'apparition de la comète (fin avril), ni même à la fin de février, comme semble l'indiquer le signe du zodiaque, les poissons, que nous voyons dans la bordure du bas à gauche.

On se demande même comment, dans le court délai qui sépare la mort d'Édouard (5 janvier) de la réunion de la flotte à Dives, en août, Guillaume a pu construire celle-ci et rassembler sa nombreuse armée. Donc, ici encore, les tableaux ne se suivent pas dans l'ordre des événements.

[p. 82]

PL. IV, nos 38, 39, 40.

Le duc Guillaume ordonne de construire une flotte.

A la nouvelle de la mort du roi Édouard et du couronnement de Harold, Guillaume sans tarder décide de porter la guerre en Angleterre, et prend immédiatement les mesures les plus urgentes. L'ami, qui arrive d'Angleterre, est stupéfait de l'effet de son rapport et de la soudaineté du parti pris. Pour bien nous faire comprendre avec quelle rapidité la résolution est exécutée, la Tapisserie nous montre le constructeur de navires, qu'on reconnaît à son outil, recevoir l'ordre d'agir en toute diligence.

Dans cette scène, Guillaume est accompagné de son frère l'évêque Odon, reconnaissable à sa tonsure; d'après les attitudes, on serait tenté de croire que c'est Odon qui conseille et que Guillaume ne fait qu'approuver.

Chacun aussitôt se met à l'œuvre; armés de haches (Pl. IV, n° 39), les bûcherons abattent les arbres; les charpentiers les débitent en planches (Pl. IV, n° 40); d'autres les assemblent et en construisent des vaisseaux analogues à ceux que nous avons rencontrés précédemment (Pl. IV, n° 41).

Avec quel soin les vieux charpentiers à la longue barbe accomplissent leur travail (Pl. IV, n° 41)!

[p. 83]

PL. IV, n° 41.

Ici on traîne les vaisseaux à la mer.

Lorsque quelques navires sont construits, il faut débarrasser le chantier. Des ouvriers les traînent jusqu'à la mer, probablement sur des rouleaux dont l'usage est très ancien, mais la Tapisserie ne nous donne aucun renseignement à cet égard. Nous voyons seulement qu'on les amarre à une colonne qui représente le port.

Après nous trouvons un édifice difficile à déterminer, et qui rappelle celui que nous avons vu (Pl. II, n° 11). C'est un château de plaisance sur le bord de la mer. Peut-être celui qu'occupait Guillaume pendant la construction de la flotte.

[p. 84]

PL. IV, n° 42.

Pour les embarquer les uns apportent des armes,
d'autres amènent un chariot chargé de vin et d'armes.

Pour mener à bien une guerre, comme celle qu'entreprenait Guillaume, il faut non seulement des hommes, mais encore des armes, des munitions, des provisions de toutes sortes. La Tapisserie abonde ici en détails pittoresques et curieux. Nous voyons des porteurs chargés de toutes les pièces de l'armure, épées, lances, heaumes ou casques. Voici les broignes, et nous pouvons juger de leur poids par l'effort que nécessite leur transport. Puis vient ce char à vin avec un râtelier pour les lances et les heaumes. Des soldats sont chargés de provisions: l'un d'eux a sur l'épaule un baril semblable à ceux qui servent encore aujourd'hui au transport du cidre, ou de l'eau-de-vie, dans la vallée d'Auge.

[p. 85]

PL. V, nos 43 et 44.

Le duc Guillaume traverse la mer avec sa grande flotte,
et aborde à Pevensey.

Devant l'inscription nous trouvons une croix analogue à celle que nous avons vue. Elle indique que nous allons aborder une nouvelle phase du drame, le troisième et dernier acte.

Tous les préparatifs de l'expédition sont terminés. Après une longue attente, le vent souffle enfin favorablement. L'armée va s'embarquer. Guillaume à cheval, suivi de son état-major, se rend au bateau qui doit le conduire en Angleterre. La flotte défile sous nos yeux. Les marins ont hissé et assujetti le mât qui soutient la vergue. Le vent gonfle les voiles; la marche doit être rapide. Même en tenant compte des erreurs de perspective, on doit penser que les vaisseaux n'étaient pas tous de même dimension. Celui de Guillaume, « le Mora », don de la duchesse Mathilde, est des plus importants, et se distingue facilement. Au haut du mât il porte une croix, rappelant l'étendard envoyé par le Pape; car Guillaume avait dénoncé partout le parjure en réclamant justice, et Harold fut sommé de comparaître devant la Curie Romaine. Sur son refus de se soumettre à cette juridiction, [p. 86] le Pape, nous dit Ordéric Vital [77], se déclara pour le roi légitime et lui prescrivit de prendre hardiment les armes contre le parjure. Il lui envoya, en même temps, l'étendard de Saint-Pierre, qui devait le préserver de tout danger.

Au-dessous de la croix, nous voyons fixé au mât de ce navire un fanal carré, qui devait faciliter le ralliement de la flotte.

La voile, à sa partie supérieure, porte une bande transversale ornementée.

Enfin, à la poupe est sculpté un personnage sonnant du cor, et tenant de la main gauche un gonfanon. Une tradition nous dit qu'il rappelle les traits du jeune fils du conquérant, qui régna sous le nom de Guillaume le Roux.

[p. 87]

PL. V, n° 45.

Ici on débarque les chevaux.

La traversée est terminée; la flotte aborde, le 28 septembrex 1066, à Pevensey, sur la terre anglaise. On largue les cordages, on abat les mâts des navires, et on procède au débarquement des hommes, des chevaux [78], des armes, des approvisionnements de toutes sortes, puis on tire les navires sur le rivage.

L'abbé Laffetay a cru qu'on les empilait les uns sur les autres. N'a-t-il pas été trompé par l'apparence et le défaut de perspective? Et ne doit-on pas admettre que les bateaux ont simplement été rangés les uns près des autres? A quoi bon, d'ailleurs, se donner une peine inutile? Actuellement encore en Normandie, surtout quand ils redoutent une tempête, les pêcheurs tirent leurs barques hors de l'eau, et les rangent sur le rivage.

La Tapisserie, élément historique des plus sérieux, n'admet pas la légende de l'incendie de sa flotte, par Guillaume lui-même. Il était trop avisé pour se priver ainsi de cet unique moyen de communication avec son duché de Normandie.

[p. 88]

PL. V, n° 46.

Les chevaliers se hâtent de gagner Hastings
pour se procurer des vivres.

A peine débarquée, l'armée commence en hâte son mouvement en avant. De Pevensey, elle se dirige vers Hastings, en s'emparant de tous les vivres de la région. Ce sont des chevaliers qui partent ainsi en maraudeurs. L'inscription le dit: milites; sans doute ils n'ont pas le heaume, mais ils portent les autres pièces de l'armure, la broigne, la lance, le bouclier, et l'épée qu'on ne peut, il est vrai, apercevoir, parce qu'elle est fixée au côté gauche. Avec eux, mais négligés généralement par le dessinateur, étaient des servants de l'armée, tels, par exemple, les hommes qui pillent la campagne, ou abattent les bœufs et les moutons, que leur ramènent leurs camarades.

[p. 89]

PL. V, n° 47.

Ici est Wadard.

Voici Wadard, personnage qui n'est connu que par cette unique mention. Ses armes, son rôle, le désignent comme un officier supérieur, chargé d'assurer la subsistance de l'armée. Il commande la troupe qui revient de marauder, et préside au partage du butin.

Par ses ordres, un homme, armé d'une hache, s'apprête à abattre un bœuf; pendant qu'il donne des instructions, un autre lui amène un cheval, trouvé dans les environs, comme l'indique sa crinière coupée en brosse.

On s'est beaucoup demandé qui était ce Wadard, si connu de ses contemporains, malgré le silence des chroniques, que le rédacteur des inscriptions se borne à nous dire son nom, sans nous indiquer sa qualité, ou sa fonction. Les commentateurs ont donné libre cours à leur imagination. Les uns pensent que Wadard était un de ces Normands fixés en Angleterre, dans les environs de Hastings, qui accourait au-devant de l'armée, pour la renseigner et la guider; d'autres, que c'est lui qui a averti Guillaume du couronnement de Harold [79]. Mais, plus probablement, c'était un Bayeusain, très connu dans sa ville, et qui avait été chargé de l'intendance générale de l'armée.

N'est-ce pas ce rôle qu'il remplit sous nos yeux? [p. 90] Toutefois, ce n'est qu'une hypothèse; on ne peut même affirmer s'il était anglais ou normand. La seule chose certaine c'est que le Domesday Book, rédigé de 1080 à 1086, mentionne un Wadard parmi les vassaux du comté de Kent, attribué à l'évêque Odon de Bayeux. Il est probable que c'est lui que mentionne la Tapisserie.

Avec beaucoup d'autres auteurs, nous signalons ce détail qui montre bien que la Tapisserie est une œuvre contemporaine, destinée à des contemporains au courant de tous les incidents de la conquête, et dessinée non d'après les chroniques, qui toutes ignorent Wadard, mais d'après des souvenirs, ou des renseignements personnels.

[p. 91]

PL. V, n° 48.

Ici on fait cuire la viande, on dresse les plats,
et on prépare le repas.

Nous sommes au camp, et nous assistons à la préparation du repas qui comprend trois phases distinctes, que l'inscription a soin de bien préciser. D'abord on fait cuire la viande, coquitur caro; puis on la retire du feu, et on la remet à des écuyers chargés de dresser les plats dans une sorte d'office improvisé, ministraverunt ministri, enfin on les sert sur la table, fecerunt prandium.

On fait la cuisine en plein air. Le portique indique que le repas de Guillaume est servi à part, peut-être dans une maison voisine. Enfin, quand tout est prêt, on sonne du cor pour appeler les convives, conformément à un usage probablement ancien, et qui se continuera pendant le moyen âge, comme l'attestent nos chansons de geste.

On a dû apporter de Normandie les ustensiles que nous voyons, notamment ce fourneau, cette marmite, cette barre et ces fourches trop soignées pour être des arbres coupés à la hâte dans la campagne, cette herse avec ses broches chargées de viande.

[p. 92]

PL. V, n° 49.

Voici le repas. L'êvêque bénit la nourriture
et la boisson.

Grâce à ces préparatifs, la table est abondamment servie; mais, sauf un poisson, il est difficile d'identifier les divers objets et victuailles qui l'encombrent.

Les convives sont Guillaume, l'évêque Odon, qui bénit le repas, puis, probablement Robert de Mortain, qui, par son geste, indique qu'il ne faut s'attarder à table, mais en toute hâte rechercher les moyens d'assurer le succès de l'expédition. Son titre de Comte doit l'autoriser à porter le manteau: s'il ne l'a pas ici, ni dans la scène suivante, c'est par déférence envers son frère le duc de Normandie, son suzerain. Odon ne conserve le sien qu'à raison de sa dignité religieuse. Ce sont là de curieux détails du protocole du temps [80]. A la droite du duc Guillaume, est un personnage dont la longue barbe appelle l'attention. Fowke l'identifie, avec beaucoup de vraisemblance, avec Roger, comte de Beaumont, surnommé à la barbe, et qui se distingua tellement à la [p. 93] bataille de Hastings, que les historiens ont mentionné son nom, malgré la brièveté de leurs récits.

Le serviteur, portant un plat et une serviette, met un genou en terre avant de commencer le service, conformément à un usage, qui se continuera pendant le moyen âge [81].

Ce serait une erreur de ne voir, dans cette série de scènes domestiques, que la préparation d'un repas de Guillaume et de quelques membres de sa famille ou de son état-major. Ce que le dessinateur a voulu, c'est nous montrer avec quelle sollicitude Guillaume s'occupait de son armée, prenait soin de ses hommes et veillait à leur subsistance. A peine débarqué à Pevensey, il envoyait à la maraude des troupes chargées de rapporter les vivres nécessaires, il les fait ensuite préparer et l'évêque Odon les bénit avant chaque repas.

Dès lors, cette scène se revêt d'un véritable caractère de grandeur: elle rappelle un détail historique intéressant, bien digne d'être représenté, et qui accentue le caractère quasi religieux de cette expédition, que le Pape avait bénie.

[p. 94]

PL. VI, n° 50.

Odon, évêque de Bayeux, Guillaume, Robert.

Après le repas, voici le conseil. Guillaume qui le préside, porte le manteau et l'épée haute. A sa droite est l'évêque Odon, à sa gauche Robert, comte de Mortain, qui, pour manifester son impatience d'en venir aux mains sans tarder, tire déjà son épée. L'un et l'autre étaient frères utérins de Guillaume, qui leur témoigna toujours beaucoup d'affection. Ils prirent la plus large part à l'expédition contre Harold. Au conseil tenu à Rouen, nous avons déjà vu Odon initié aux plus importantes résolutions (Pl. IV, n° 38). Bientôt nous le retrouverons à Hastings, pendant la bataille, ralliant les fuyards et concourant grandement au succès de la journée (Pl. VII, n° 62).

[p. 95]

PL. VI, nos 51 et 52.

Guillaume ordonne d'entourer de fortifications,
le camp de Hastings.

Pour être à l'abri d'une surprise, le conseil a résolu d'entourer le camp de fossés et de retranchements, qui en feront une véritable forteresse. Quel est l'ingénieur que nous voyons prescrivant les travaux, et plus loin les dirigeant? Grammaticalement le mot iste de l'inscription désignerait Robert, comte de Mortain, si les trois noms que nous venons de voir étaient sur une même ligne. Mais Willelm est plus bas, sur une autre ligne; iste peut se rapporter à lui. D'autre part, en voyant ce personnage gros et fort, comment ne pas songer au Duc? C'est ainsi que la Tapisserie et les chroniques nous le représentent, tandis que Robert est grand et maigre. Or, malgré l'incorrection du dessin, il n'est pas permis de négliger cet indice. Nous avons, d'ailleurs, un renseignement plus décisif; c'est le gonfanon, orné d'une croix, que porte ce personnage, et qui n'appartient qu'à Guillaume. Dans les deux scènes, son costume est identique; si les couleurs des vêtements ne sont pas les mêmes, c'est que la brodeuse a voulu varier ses effets; car tout, jusqu'aux sabots des chevaux, a fourni à ces artistes l'occasion de montrer leur fantaisie.

[p. 96] Freeman nous apprend qu'il a retrouvé à Hastings, près de la voie du chemin de fer, de grands fossés, en partie comblés qui attestent l'importance des travaux que Guillaume fit exécuter à cette époque reculée, pour protéger son armée [82].

Deux des ouvriers semblent lutter avec leurs outils. Faut-il voir là un jeu du temps, ou bien un incident connu des contemporains, et dont le souvenir est perdu?

Dans le lointain on aperçoit le camp, avec les palissades et les tours qui le protègent. Guillaume, qui avait tout prévu, avait fait préparer en Normandie les bois nécessaires, si bien qu'une fois arrivés sur place, les charpentiers n'eurent plus qu'à les monter.

[p. 97]

PL. VI, n° 53.

Guillaume reçoit des renseignements
sur les agissements de Harold.

Un éclaireur envoyé en reconnaissance, ou un de ces Normands d'Angleterre, qui font les vœux les plus ardents pour le succès de Guillaume, lui annonce que Harold arrive en toute hâte avec son armée. Le duc l'écoute avec la plus vive attention. On sent, à son attitude, l'importance du renseignement, et avec quel soin il en fait préciser les détails. D'après Freeman [83], ce personnage serait le Connétable du palais d'Édouard, Robert, fils de Wymarc, que nous avons déjà rencontré au chevet du roi mourant, ou son envoyé. Ce Normand, ami d'Édouard, qui conserva ses biens, et peut-être ses dignités sous le règne de Harold, fut un modèle de loyalisme et de fidélité à Guillaume, son souverain d'origine, comme au souverain de son pays d'adoption. Il aurait voulu éviter l'effusion du sang, et serait là pour avertir Guillaume du succès remporté par Harold sur les Norvégiens, lui annoncer la prochaine arrivée de l'armée victorieuse, l'engager à regagner la Normandie, et à éviter ainsi un désastre certain tandis qu'il en était encore temps.

Si cette hypothèse était exacte, l'inscription de la Tapisserie serait autre, et indiquerait le refus de Guillaume. Telle que nous la lisons, elle ne peut faire allusion qu'à des renseignements stratégiques.

[p. 98]

PL. VI, n° 54.

Ici une maison est incendiée.

Pour garantir la sécurité de son camp, le duc de Normandie fit détruire tout ce qui pouvait entraver les mouvements de son armée, servir de refuge à l'ennemi, et faciliter une surprise. Ainsi il prescrivit de mettre le feu à cette maison d'où sort une femme avec son enfant. La guerre a de ces nécessités cruelles! Sans doute, un critique [84] a cru pouvoir admettre que l'incendie avait été allumé par les soldats de Harold, pour empêcher les Normands de se servir de cette maison, et de profiter des provisions qu'elle renfermait, ou pour punir un compatriote soupçonné de trahison. Mais l'inscription ne confirme nullement ces hypothèses. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que Gyrth, frère de Harold, lui avait conseillé de ravager complètement la contrée, pour priver l'armée normande de toute ressource, et la mettre dans l'impossibilité de se procurer les vivres nécessaires à sa subsistance, mais que, par amour pour son peuple, Harold refusa de suivre cet avis? Néanmoins la dévastation fut si complète que longtemps après, lors de la rédaction du Domesday Book (1080-1086), la contrée était toujours inculte.

[p. 99]

PL. VI, nos 55 et 56.

L'armée sort de Hastings, pour aller combattre
le roi Harold.

Nous sommes au 14 octobre 1066. L'heure de la bataille a sonné. Guillaume revêtu de sa broigne, de ses chausses, de son heaume, armé de l'épée et de la lance, se prépare à monter le cheval, présent du roi d'Espagne, Alphonse, que lui amène son écuyer, Gautier Giffard, seigneur de Longueville.

Il traverse un petit bois et va se mettre à la tête de ses chevaliers; derrière lui, on en remarque deux qui portent des bannières: la première semi-circulaire représente un oiseau; c'est l'étendard traditionnel et national des hommes du Nord, que les Normands ont conservé depuis leur établissement en France; l'autre est le gonfanon envoyé par le Pape. On le reconnaît à la croix qui y est peinte.

D'après Wace, cet étendard fut confié à Toustain le Blanc, fils de Rollon, seigneur du Bec, au pays de Caux. La Tapisserie, au contraire, nous le montre porté par un autre chevalier que, d'après les restes de l'inscription, en partie effacée d'ailleurs, on croit être Eustache de Boulogne. Pas besoin de dire que nous préférons le [p. 100] témoignage contemporain de la Tapisserie à celui du poète, qui n'écrivait qu'un siècle environ après les événements. D'ailleurs, Toustain le Blanc a bien été chargé d'un étendard, mais c'est de l'étendard national, de celui où était l'oiseau, nous dit Ordéric Vital. Turstinus filius Rollonis vexillum Normanorum portrait [85].

A la tête de l'armée, voici Guillaume. Il tient à la main le bâton de commandement [86]. On ne peut songer à une massue, qui n'est pas une arme normande. Vient ensuite un autre cavalier absolument semblable, que certains ont pris pour un de ses frères, Odon ou Robert. Mais, ne vaut-il pas mieux voir là deux représentations de Guillaume: l'une le montre commandant ses troupes, l'autre interrogeant un de ses officiers? L'erreur est venue de la longueur de l'inscription, qui ne pouvait tenir dans l'espace qui lui appartenait normalement.

Il y a lieu de remarquer les deux parties de cette scène. Dans la première, qui se termine aux mots AD PRELIVM de l'inscription, les chevaux sont frais, impatients, pleins d'ardeur, les cavaliers sont obligés de les calmer avec le frein. Après, la situation change; on va à l'ennemi, on rend la main aux chevaux qui s'avancent à pleine allure, pour rejoindre Guillaume, et bientôt après, on les sentira excités par l'éperon. Ce n'est pas sans surprise qu'on constate des nuances aussi délicates dans un dessin de cette époque.

On a voulu voir dans les scènes de la bordure du haut, une allusion aux violences commises par les hommes de guerre: leur examen suffit à réfuter cette hypothèse.

[p. 101]

PL. VI, n° 57.

Le duc Guillaume demande à Vital
s'il a vu l'armée de Harold.

Les deux armées ne sont séparées que par une courte distance. Guillaume qui veut connaître la situation de l'ennemi, ses forces, les dispositions qu'il a prises, a envoyé en reconnaissance des éclaireurs qui ne tardent pas à recueillir d'importants renseignements. Vital, qui les commande, accourt au galop pour rendre compte de ses découvertes, tandis que sa troupe, dissimulée derrière les arbres d'une éminence, continue de surveiller les mouvements de l'ennemi. Le geste de Vital est des plus significatifs.

Voilà encore un personnage important, évidemment très connu de son temps, mais dont les chroniques ne nous ont même pas conservé le nom.

Vital est le nom d'un témoin d'un acte constatant que l'évêque Odon acheta, en 1098, un terrain pour agrandir son palais épiscopal de Bayeux: il devait donc être connu dans cette ville, comme Turold et Wadart, que nous avons déjà rencontrés. De plus, dans le Domesday Book, nous retrouvons un Vital, parmi les vassaux de l'évêque Odon. C'est encore un Vital qui a fondé la célèbre abbaye de Savigny, en Normandie.

[p. 102]

PL. VI, n° 58.

Un éclaireur renseigne le roi Harold
sur l'armée du duc Guillaume.

Comme Guillaume, Harold veut se renseigner sur les forces et la situation de son adversaire. Un de ses éclaireurs observe le camp normand du haut d'une colline, puis accourt rendre compte de ce qu'il a vu et constaté. Harold avait aussi envoyé des espions qui, nous atteste le chroniqueur, déclarèrent n'avoir rencontré dans le camp de Guillaume qu'une foule de moines rasés récitant des prières; mais, Harold qui avait vécu en Normandie, dissipa leur erreur et leur déclara que ces prétendus moines étaient de vrais chevaliers qui se conduiraient vaillamment dans le combat.

L'armée anglaise n'a pas de cavalerie, même pour faire les reconnaissances, qui sont confiées à des fantassins. Si Harold est à cheval ici, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se rendre promptement d'un point à un autre, de s'assurer que toutes les dispositions sont bien prises, et que ses ordres sont exécutés; nous le retrouverons dans la bataille, combattant à pied avec ses chevaliers, car les deux armées sont complètement différentes: celle des Normands comprend surtout des cavaliers et des archers; et sa force vient de sa mobilité même, de sa souplesse, [p. 103] de la facilité avec laquelle elle peut effectuer une manœuvre et exécuter une attaque. Elle brille surtout dans l'offensive. L'armée anglaise, au contraire, sait surtout se défendre: sa force vient de cette phalange de fantassins qui, se serrant les uns contre les autres, forment, avec leurs boucliers, une muraille quasi infranchissable.

[p. 104]

PL. VII, n° 59.

Le duc Guillaume exhorte ses soldats à lutter
avec courage et prudence contre l'armée anglaise.

Avant la bataille, Guillaume exhorte ses soldats. Un historien [87], à l'exemple de Tacite et des autres écrivains de l'antiquité, nous donne son discours, comme s'il avait été sténographié par un des auditeurs: l'inscription de la Tapisserie, évidemment plus exacte dans son laconisme, se borne à dire qu'il demande à ses chevaliers de combattre viriliter et sapienter, avec courage et prudence.

Le mot sapienter ne fait-il pas allusion à cette retraite momentanée, que commandera Guillaume, pour amener les Anglais à sortir de leurs formidables retranchements, et qui, suivie d'une nouvelle attaque, assurera le triomphe définitif?

Quand la Tapisserie nous montre Guillaume parlant, le bâton de commandement à la main, tous ses soldats courent déjà à l'ennemi; le dernier se retourne pour ne rien perdre de ses paroles.

La représentation de l'armée est intéressante; elle nous [p. 105] fait voir, à côté des chevaliers, les archers qui contribuèrent si sérieusement au gain de la bataille. En général, ils ne portent pas la broigne, mais un bliaud rentré dans les braies, et dans la bordure, beaucoup sont nu-tête. Quelques-uns — les officiers probablement — portent un bonnet pointu qui protège la tête [88].

En face est l'armée anglaise, composée de fantassins. Ce fut certainement une surprise pour nos chevaliers qui tenaient à honneur de combattre à cheval; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître la valeur de ces redoutables adversaires.

Au commencement de la bataille, la Tapisserie nous montre une arme singulière, lancée par les Anglais et que nous étudierons avec les autres armes. On ne sait comment l'abbé de la Rue a pu la prendre pour l'épée de ce Taillefer qui, d'après le poème de Wace, parada devant l'armée, après avoir chanté les exploits de Roland pour exciter les courages.

Dès lors, tout parle de lutte; la bordure ne représente que des animaux féroces. Voici la lice, qui réclame vainement sa loge à sa compagne, défendue par ses jeunes chiens; des carnassiers emportent des volailles: puis, voilà les victimes du combat, les morts, les blessés, que l'artiste n'a pu, faute de place, représenter dans la bande principale.

[p. 106]

PL. VII, n° 60.

Ici tombèrent Lewine et Gyrth, frères du roi Harold.

L'artiste a tenu à représenter la mort des frères de Harold, pour rendre un très juste hommage à la valeur de deux héros, que leur parenté signalait spécialement à l'attention; et aussi, pour montrer la gravité du parjure, dont le châtiment frappait, non seulement le vrai coupable, mais encore sa famille innocente.

Gyrth, d'ailleurs, méritait ici une mention particulière; car tenant compte du serment que Harold avait prêté, il avait tenté de l'écarter du champ de bataille.

Guy, évêque d'Amiens, dans son poème sur la bataille de Hastings [89], raconte que Gyrth mourut, frappé par Guillaume dont il avait tué le cheval.

« Nam velox juvenem sequiter veluti leo frendens,
Membratim perimens, hæc sibi verba dedit:
Accipe promeritam nostri de parte coronam,
Si periit sonipes, hanc tibi reddo pedes [90]. »

[p. 107] Mais si le fait était exact, le dessinateur de la Tapisserie, si bien renseigné sur les exploits du vainqueur, et toujours disposé à les mettre en évidence, n'aurait pas manqué de le dire dans l'inscription.

Les deux frères luttent avec l'ardeur du désespoir pour la défense de leur patrie: l'un avec la terrible hache danoise, l'autre avec la lance. Ce dernier se protège avec un bouclier rond à la boucle saillante. Ils succombent tous deux, et leur courage malheureux a été célébré par les poètes.

[p. 108]

PL. VII, n° 61.

Ici tombèrent beaucoup d'Anglais et de Français
frappés ensemble au cours du combat.

Nous sommes en présence d'un des incidents les plus dramatiques de la bataille, l'attaque du camp anglais. Harold, en général avisé, l'a établi au sommet d'un promontoire escarpé, et, pour le protéger contre toute attaque de cavalerie, il l'a entouré d'un fossé profond, muni d'un parapet sur lequel il a placé des arbres abattus. Il ne semble pas, quoi qu'en ait dit Wace, qu'il y ait eu une véritable palissade. Impossible de trouver une position plus favorable, et pour la défendre, Harold a cette excellente infanterie saxonne, vraiment sans rivale, et qui, avec ses boucliers serrés les uns contre les autres, opposait un véritable mur aux attaques des Normands [91].

La Tapisserie ne nous fait pas soupçonner les difficultés de la situation. Ces petites palissades très basses, surmontant la crête d'un fossé, même la colline avec ses rampes abruptes, n'en donnent point l'idée exacte. L'art du dessin, encore dans l'enfance, ne permettait pas alors une meilleure représentation.

En cet endroit, la lutte fut particulièrement rude. En vain les Normands, archers, fantassins, cavaliers multiplièrent à l'envi leurs efforts, et firent des prodiges de [p. 109] valeur; ils furent repoussés et obligés de se replier. Beaucoup tombèrent dans le profond ravin de Malfosse, où périrent tant d'hommes et de chevaux, que le sol en fut nivelé, nous dit Guillaume de Malmesbury [92]. La Tapisserie ne laisse entrevoir qu'une partie de la vérité; l'inscription nous parle bien d'un combat violent, mais ne dit rien de cet échec momentané qui fut l'occasion des deux incidents que nous allons trouver.

Le mot Franci de l'inscription a fait croire à Bolton Corney, l'auteur des Researches and conjectures, que la Tapisserie n'avait été faite qu'après 1203, date de la réunion de la Normandie à la France. Mais, dès le XIe siècle, le mot de « Franci » s'appliquait très bien à l'armée de Guillaume, qui contenait des Bretons, des Poitevins, des Bourguignons, des Flamands, etc., etc.; c'est-à-dire des combattants venus de toutes les régions de l'ancienne Gaule [93].

Dans le Domesday Book, commencé sous le règne de Guillaume le Conquérant, en 1085, quelques années seulement après la date probable de la remise de la Tapisserie à la cathédrale de Bayeux (1077), les qualifications Franci homines, Francigenae sont à chaque instant opposées à celle d'Angli, séparant ainsi les conquérants de la population anglaise [94].

[p. 110]

PL. VII, n° 62.

L'évêque Odon, un bâton à la main,
réconforte les soldats.

Ne parvenant pas à triompher de la résistance des Anglais, et à forcer leur camp, Guillaume ordonna la retraite, comptant bien reprendre l'offensive; mais ce mouvement menaçait de se changer en déroute. Le bruit de sa mort commençait à courir.

Pour conjurer ce danger, il fallait l'intervention immédiate d'hommes énergiques et résolus. La Tapisserie nous signale d'abord Odon, évêque de Bayeux, qui, ralliant les fuyards, et les ramenant au combat, exerça une sérieuse influence sur le résultat de la journée, et mérita bien d'être mentionné ici.

L'évêque de Bayeux porte cette même broigne de cuir, qui nous l'a fait reconnaître Pl. II, n° 18. Pour le combat, il a revêtu le heaume, mais on ne lui voit aucune arme offensive, ni la lance, ni l'épée; il n'a à la main que son bâton de commandement qui le signale à tous et lui permet de rallier ses hommes.

Il est bon de remarquer que c'est ici qu'apparaît dans la bordure, une longue suite d'archers: n'en peut-on pas conclure, que c'est à partir de ce moment qu'ils exercèrent leur action décisive sur le résultat de la bataille, [p. 111] en tirant très haut, sur l'ordre de Guillaume, afin que leurs flèches en retombant, frappassent les Anglais au visage? Nous allons voir que l'une d'elles atteignit Harold à l'œil.

Le mot pueros de l'inscription attire l'attention. Dans le latin du moyen âge, il désigne souvent un soldat, comme l'atteste Ducange. Ici on peut y voir, dans un sens plus restreint, la maisnie de l'évêque, c'est-à-dire le corps d'armée composé surtout de ses vassaux et de ceux qui reconnaissaient son autorité directe.

[p. 112]

PL. VIII, nos 63 et 64.

Voici le duc Guillaume.
Eustache de Boulogne.

Un échec, même partiel, atteint toujours le moral des troupes. Les pessimistes en profitent pour semer de fausses nouvelles, qui engendrent les paniques. Ainsi se répandit le bruit de la mort de Guillaume. Pour le démentir et ramener ses hommes au combat, le duc enlève son casque et montre son visage découvert, en criant, nous dit la chronique: « Regardez et constatez que je suis vivant et avec l'aide de Dieu, j'aurai la victoire [95]. Quelle est donc cette folie qui vous pousse à fuir? Me, inquit, circumspicite, vivo et vincam auxiliante Deo. Quæ vos dementia fugam suaclet? »

Près de lui, un chevalier le désigne aux fuyards, comme pour attester la vérité de ses paroles et la nécessité de continuer la lutte. Il porte le gonfanon orné de la croix. Son nom, en partie effacé, se lisait dans la bordure. Les lettres qui restent E... TIVS font penser, avec raison, à Eustache, comte de Boulogne. Nous avons vu, en effet (Pl. VI, n° 56), que c'est à lui que fut confié l'étendard béni par le pape [96].

[p. 113] Il faut constater qu'ici Guillaume ne porte pas d'armes offensives; ce qu'il tient à la main, c'est le bâton de commandement que nous lui avons vu (Pl. VI, n° 59) quand il exhortait ses soldats à bien se battre, bâton semblable à celui que nous venons de voir entre les mains de l'évêque Odon. Pourtant, quand Guillaume (Pl. VI, n° 55) monta à cheval avant le combat, il avait sa lance et son épée; d'autre part, tous les chroniqueurs célèbrent à l'envi ses hauts faits. Guillaume de Poitiers et surtout Guy d'Amiens nous le montrent frappant ses ennemis de sa redoutable épée.

Comment se fait-il qu'il soit représenté ici avec ce bâton, qui n'est pas une arme véritable? C'est qu'il a momentanément cessé de se battre; il est à une certaine distance de l'armée anglaise, au milieu de ses Normands; il veut se faire reconnaître, les rallier, les ramener au combat. Le bâton est l'insigne du chef; c'est, comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de fanion qui le distingue. Son épée, sa lance, semblables à celles des autres combattants, n'attireraient pas l'attention; mais son bâton est un véritable signe de ralliement. En ôtant son heaume et découvrant son visage, Guillaume montre qu'il est vivant et qu'on doit le suivre.

En 1864, on a trouvé en Suède dans les ruines de l'ancienne Konungahella, à Kostellgarden, entre Gottenburg et Kongilf, un bâton analogue; n'en peut-on pas conclure que Guillaume, en le portant, se conformait à une tradition Scandinave, importée en Normandie [97].

[p. 114]

PL. VIII, n° 65.

Ici les Français combattent
et les soldats de Harold succombent.

Ramenés au combat, les Normands reprennent la lutte avec une nouvelle ardeur. Les Anglais, qui, pour les poursuivre, avaient abandonné leurs redoutables retranchements et rompu leur ordre de bataille, surpris par ce retour offensif, ne peuvent conserver leur avantage. Leur camp est envahi et le combat terrible, surtout là où était arboré le dragon, étendard des Anglais [98]. Auprès de lui, pour assurer sa défense, s'étaient groupés les meilleurs soldats. De leur côté les chevaliers normands redoublaient d'efforts pour le conquérir, pendant que leurs archers ne cessaient de faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis.

N'est-ce pas le roi d'Angleterre que nous voyons arracher une flèche qui lui a crevé un œil? De toute cette scène, Wace nous donne ce récit bien vivant:

« Normanz archiers ki ars teneient,
« As Engleiz mult espez traeient,
[p. 115] « Maiz de lor escuz se covreient,
« Ke en char ferir nes' poeient;
« Ne por viser ne por bien traire,
« Ne lor poeient nul mal faire
« Cunseil pristrent ke halt traireient;
« Quant li saetes descendreient
« De sor lor testes dreit charreient,
« Et as viaires les ferreient.
« Cel cunseil ont li archier fait
« Sor li Engleis unt en halt trait;
« Quant li saetes reveneient,
« De sor les testes lor chaeient,
« Chies è viaires lor perçoent
« Et à plusors les oilz crévoent
« Ne n'osoent les oilz ovrir,
« Ne lor viaires descovrir.
« Saetes plus espessement
« Voloent ke pluie par vent;
« Mult espès voloent saetes
« Ke Engleiz clamoent vibetes.
« Issi avint k' une saete,
« Ki de verz li ciel est chaete,
« Fèri Héraut de sus l'oil dreit.
« Ke l'un des oilz li a toleit;
« E Heraut l'a par air traite,
« Getée a les mains, si l'a fraite
« Por li chief ki li a dolu
« S'est apuié sor son escu [99]. »

« Rom. de Rou, v. 13276. »

Dans la bordure du bas, on remarque quatre meubles très spéciaux, sortes de carquois de grande dimension, [p. 116] véritables magasins de flèches, que, selon toute vraisemblance, on amenait dans la bataille, là où le besoin s'en faisait particulièrement sentir, afin de permettre aux archers de renouveler leurs provisions, qui s'épuisaient forcément très vite. Ce détail archéologique ne semble pas avoir été remarqué malgré sa réelle importance.

[p. 117]

PL. VIII, n° 66.

Le roi Harold est tué.

Malgré la douleur que lui causait sa blessure, Harold continua la lutte avec l'énergie du désespoir, cherchant encore à vaincre, ou au moins à retarder la défaite, lorsqu'un chevalier lui donna le coup mortel. Il a donc succombé en vaillant chevalier, défendant sa patrie aussi longtemps que ses forces épuisées lui ont permis de tenir une arme, méritant l'estime de ses adversaires et tous les honneurs que les vainqueurs doivent au courage malheureux. Pourtant un homme s'acharna sur son cadavre, lui coupa la jambe et la rejeta au loin. L'histoire ajoute que Guillaume, indigné, chassa de son armée, comme félon, l'auteur de cette lâcheté [100].

Dans la bordure, nous voyons les horreurs de la guerre, les pillards rapaces qui, pour s'enrichir aux dépens des nobles victimes du combat, les dépouillent de leurs armes et de tout ce qu'elles peuvent avoir de précieux.

[p. 118]

PL. VIII, n° 67.

Les Anglais sont en fuite.

En amenant par une fuite simulée les Anglais à rompre leur ordre de bataille, et à sortir de leurs retranchements où ils étaient inexpugnables, Guillaume avait décidé du sort de la bataille. Les Normands pénétrèrent alors dans le camp, où la lutte continua âpre et sanglante, jusqu'au moment de la mort de Harold, qui fut vite connue de tous. Alors les Anglais épuisés, désormais sans chef, s'enfuirent dans toutes les directions. Les gestes, les attitudes des vainqueurs nous disent l'ardeur de la poursuite que purent seules arrêter l'obscurité de la nuit et les difficultés d'un pays inconnu et boisé.

La Tapisserie nous montre avec quelle tranquillité les combattants se retirent à l'abri d'un bois, signalé par ce groupe d'arbres. Ils s'en vont sans hâte, remportant leurs masses de pierre analogues à celle que nous avons signalée au commencement de la bataille (Pl. VII, n° 59). A peine se retournent-ils pour constater que toute poursuite a cessé.

Autour d'eux, sont les servants de l'armée; affolés, ils se sont emparés des chevaux et, non encore tranquillisés par la distance, ils ne cessent de les exciter et d'activer leur marche.

Dans ces fuyards, on n'aperçoit aucun de ces chevaliers revêtus de la broigne, que nous avons vus se comporter si vaillamment. Auraient-ils été exterminés jusqu'au dernier, [p. 119] ou plutôt le dessinateur de la Tapisserie n'a-t-il pas tenu à rendre cet indirect hommage à leur courage et à leur héroïsme?

Si maintenant nous jetons le regard sur les Normands vainqueurs, quelle différence d'aspect entre cette troupe débandée et la belle armée, si bien ordonnée, que nous avons vue avant le combat! Un seul des cinq chevaliers a conservé sa lance, les quatre autres l'ont perdue ou brisée dans le combat; trois n'ont plus de heaume. Les chevaux sont épuisés, et les cavaliers font de vains efforts pour les exciter. Un archer, entraîné par l'ardeur du combat a enfourché un cheval sans maître, et s'efforce de parachever la victoire par la poursuite acharnée des vaincus.

[p. 120]

§ 2. — BORDURES

Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue, formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par l'inscription Edward rex (Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la plus probable.

Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri [101], dans son poème adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.

Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un [p. 121] accessoire, un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure contient alors un véritable prolongement de la scène représentée pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui, intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces, hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36). Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre. Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et [p. 122] IV, n° 37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold. Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold [102]; cela semble très admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres [103] rendent très difficile la détermination des caractères, et l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec les oiseaux.

Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des merlettes. [p. 123] On rencontre de-ci, de-là, trois obscena qu'on a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se scandalisait?

En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl. I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n° 59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl. I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6) [104]; puis on reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl. I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf (Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10) [105].

Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II, [p. 124] n° 11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).

Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie, après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses espérances au trône d'Angleterre.

Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable, l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu identifier?

L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été connues en Occident qu'au XIIe siècle, en conclut que la Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur. Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xe siècle; puis les manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIe siècle [106].

Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement, retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient connues au XIe siècle [107]. Ne doit-on pas donner à l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au XIe siècle un sujet d'érudition, [p. 125] si elles n'étaient connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il accueillait avec empressement des apologues populaires qui, souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.

La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois. Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans le folklore du temps. N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux, et des fables avant de les lire dans les livres?


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II
ÉTUDE & CRITIQUE

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[p. 129] Nous venons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la Tapisserie. Nous avons vu se dérouler tous les tableaux qui la composent; nous avons souligné les curieux détails ainsi que les éléments historiques ou pittoresques qu'ils renferment; notre étude ne peut s'arrêter là. Il est nécessaire de la reprendre, de nous élever un peu, de rechercher les aperçus plus généraux, les observations qui s'appliquent non plus à tel ou tel objet, à tel ou tel tableau, mais à l'ensemble de la tenture, ou, au moins, à un certain nombre de scènes.

Ce nouvel examen nous amènera à nous demander d'abord, quel est le véritable sujet représenté. Après, nous nous attacherons à l'étude du dessin et de son exécution, en nous demandant quel est son caractère, et si ce chef-d'œuvre du XIe siècle fait partie du patrimoine artistique de l'Angleterre ou de la France. Ensuite entrant plus profondément dans notre sujet, étudiant le costume civil et militaire, l'armement, les constructions, nous verrons à quelle époque on en trouve d'analogues. Nous interrogerons aussi les inscriptions et après nous fixerons la date de la Tapisserie; enfin, nous rechercherons si, conformément à la tradition, elle peut être à bon droit attribuée à la reine Mathilde.


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