VIII

A côté du Carapata, actif et laborieux, voici venir, le dimanche, l’Estelle et le Némorin de la rue Saint-Denis. Ce sont de bons et paisibles boutiquiers, des ouvriers tranquilles, qui louent dans le haut du faubourg, dans une de ces maisons connues sous le nom de Cours, un petit carré de jardin, grand deux fois comme un mouchoir de poche, et qu’ils viennent cultiver de leurs mains. C’est-à-dire qu’ils y transplantent des fleurs achetées aux divers marchés aux fleurs de Paris. A dix lieues à la ronde, on ne connaît de fleurs que celles qui s’achètent à Paris, pour orner les parcs et jardins de la campagne.

Le petit bourgeois est fanatique de son petit jardin et de ses petites plantes, elles lui coûtent cent fois plus d’argent à soigner que s’il les achetait chaque samedi au quai pour les faire transporter le dimanche à son petit carré de terre. Il est obligé de payer un homme pour les arroser, heureux encore quand il n’est pas obligé de payer un porteur d’eau pour emplir ses arrosoirs. Mais aussi avec quelle joie ne revêtira-t-il pas la blouse et le chapeau de paille, le dimanche, pour y conduire sa famille et ses amis? C’est avec un véritable sentiment d’orgueil qu’il offrira un bouquet de deux ou trois fleurs aux dames de sa société. Et quel bonheur incompréhensible de pouvoir dire chaque jour à son voisin: «Voici un beau temps pour ma vigne; mon poirier se ressentira de cette chaleur; j’aurais pourtant besoin de monter à mon jardin pour voir si mon jardinier a arrosé mon rosier et mes œillets»: car la plupart de ces propriétaires ont plutôt des propriétés pour en parler que pour en jouir. C’est pour eux une vanité satisfaite, un moyen de causer avec leurs amis et de leur faire envie. Que n’envie-t-on pas aux autres, hélas! J’ai connu un officier qui a passé toute sa vie à envier à un sergent invalide un vigoureux coup de sabre que lui avait donné, en plein visage, un cuirassier russe à Eylau. Il se trouvait malheureux d’avoir été trente ans militaire sans avoir pu recevoir un aussi beau coup de bancal.

Le Parisien passe son existence à rêver le bonheur des champs, les clairs ruisseaux et l’innocence du village. Il travaille vingt ans pour s’acheter une petite maison blanche à volets verts, dans quelqu’une de ces agglomérations qu’on fait par souscription aux environs de Paris; puis, lorsque ses vœux sont bien accomplis, qu’il n’a plus rien à désirer, il se met à regretter le ruisseau bourbeux de sa rue, le mal du pays s’empare de lui; il se défait à n’importe quel prix de son cottage, et il revient tout triomphant faire sa partie de dominos au café de son quartier. Il dit pis que pendre de la vie de ces pays monotones, des bois et du champêtre, du village et des villageois, et il s’écrie en se rengorgeant:

«Enfin, je n’ai trouvé le calme qu’au sein des villes, au milieu du bruit.» Heureux de son antithèse, il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus: car il est guéri de sa folie.