XIII
Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque, avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne du Bœuf provençal. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent avantageuse aux Vendanges et à la maison Passoir: car les sociétés qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en voisins. Les Vendanges étaient occupées, comme nous l’avons dit, par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.
Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du balcon des Vendanges. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue: des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent tout sur leur passage.
La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait d’excentrique était à l’instant attribué au lord Arsouille. «On ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas menteur.
Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de force dans le faubourg, ils offrirent un déjeuner et un bal forcé à tous les masques qu’ils purent rencontrer.
On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et jeter passablement l’argent par les fenêtres.