XIX
C’est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Entrons dans ce bal, qui est devenu aujourd’hui un sujet curieux d’études archéologiques.
Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui a fait pâlir les nuits de Venise, et les orgies du XVIᵉ siècle, et toutes les réunions du temps de la Régence? Imaginez, inventez, accouplez des myriades de voix, des cris, des chants, des vociférations, des hurlements, de l’argot, des épithètes qui volent comme des flèches d’un bout de la salle à l’autre, des tapages à rendre sourds les habitués de tous les concerts du monde, des trépignements, des contorsions, une pantomime sans nom, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, blanches, violettes, tatouées, jaunes, vertes, bleues, des poses saugrenues, impossibles, des tours de force, des sauts de carpe à faire mourir d’envie tous les saltimbanques; l’un marche sur les mains, l’autre fait la cabriole, celui-ci exécute un saut périlleux; en voici un autre qui contrefait la grenouille; son vis-à-vis, exagérant sur lui, produit une roue irréprochable, tandis que le voisin se livre au grand écart; et les quadrilles où chatoient mille couleurs, des plumets, des casques, des flammes, des fleurs; c’est une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, un tohu-bohu, une sarabande que Dante et Milton n’ont point osé décrire dans leurs enfers; c’est surhumain, démoniaque, quelque chose comme une danse macabre, si jamais on a dansé cette danse apocryphe; c’est un tableau qu’il faut renoncer à peindre, dont rien ne pourrait donner une idée; à peine si la photographie pourrait saisir quelques-uns de ces aspects multiformes; mais reproduirait-elle ces masques animés par le vin de Champagne et ces physionomies rayonnantes au reflet du punch et de mille voluptés? Que vous dirai-je? C’est une ronde du sabbat qui commence, voilà le bal Chicard.