XXII
Après tout, le bal Chicard n’était qu’un bal de souscription, et encore un bal dans les prix doux: il ne coûtait de bourse déliée que 10 francs d’entrée, le souper compris. Mais on n’y allait pas pour souper, on y allait pour cette chicorée où chacun prenait place vers le milieu de la nuit.
Ces 10 francs étaient le droit que l’on payait à l’organisateur pour avoir le droit de bourgeoisie, place au lustre et aux quadrilles. Le restaurateur n’y aurait pas fait ses frais, s’il n’avait pas su ce que pouvait entraîner à sa suite une pareille solennité carnavalesque; à peine s’il eût traité le monde baroque de ces nuits exhilarantes avec le respect qu’il témoignait aux bourgeois en goguette et aux noces de boutiquiers qui fréquentaient ses salons.
On se pressait, on se foulait dans ces vastes salons des Vendanges de Bourgogne, surtout pour contempler à son aise l’Olympe grotesque qui se déroulait sous les yeux des spectateurs ébahis. En effet, c’est au bal Chicard que l’on doit d’avoir débarrassé le carnaval des pêcheurs napolitains, des arlequins, des turcs, des paillasses, des pierrots, des princes espagnols, des troubadours et des chevaliers abricots qui encombraient tous les bals. Ceci est un service rendu à la gaieté, au bon goût et à l’imagination française, qu’on ne doit pas oublier.
Au bal Chicard, tous ces costumes, ces oripeaux, ces paillettes, s’y trouvaient, mais réhabilités par l’imagination. Des adeptes avaient su renchérir encore sur la cocasserie des costumes traditionnels du mélodrame moyen âge. Ils avaient laissé bien loin derrière eux les inventions de M. d’Arlincourt, ils avaient dépassé le Solitaire de cent coudées et enterré la Gaule poétique de cet excellent M. Marchangy à deux cents pieds sous terre. Cela tenait du prodige, mais cela était. Ils avaient tué le ridicule sous la parodie. N’est-ce pas un tour de force?
Gavarni a légué à la postérité, dans un admirable album de dessins comme lui seul en sait faire, toute cette parodie grotesque, mais spirituelle; depuis Chicard, coiffé de ce casque si attendrissant et si élégiaque qui avait coiffé M. Marty au temps glorieux du Solitaire, alors qu’avec une voix de tonnerre il pleurait son Élodie, la vierge du couvent, la colombe des ruines, l’ange d’Unterwald, jusqu’au Çovage sivilizé, cette création du genre, et Flouman, le banquier, et Balochard, ce type nouveau, et Silène, le servant de Bacchus, et Pétrin, en un mot toute la grande famille.
Nous renvoyons nos lecteurs à l’album du bal Chicard.