Histoire du Bondou.

D’après les renseignements que nous avons pu nous procurer, ce serait vers 1681 que Malick-Sy vint définitivement s’établir dans le Bondou. Il est le fondateur incontesté de ce royaume.

Malick-Sy, torodo-toucouleur, naquit, on ne sait trop en quelle année, à Souïma, village du Fouta-Toro qui se trouve à quelques kilomètres de Podor. Son père était un des grands marabouts du pays et son grand-père avait été chef d’une tribu toucouleure du Toro.

Si l’on en croit certains griots et certains marabouts très versés dans l’histoire des peuplades du Soudan, la famille de Malick-Sy serait très ancienne. Elle descendrait d’un chérif ou d’un marabout nommé Ibnou-Morvan, qui serait venu dans le Toro on ne sait trop à quelle époque. Les griots et les marabouts ne possédant pas de documents écrits, il est fort difficile de préciser les dates. Quoi qu’il en soit, ils s’accordent tous pour dire qu’Ibnou-Morvan aurait eu des démêlés, on ne sait trop pourquoi, avec quatre chefs de tribus voisines. Il en serait résulté une guerre longue et acharnée, qui aurait obligé Ibnou-Morvan à quitter le Sahel pour venir s’établir à Souïma. Y séjourna-t-il quelque temps seulement, ou bien s’y fixa-t-il définitivement, on n’en sait trop rien. Toujours est-il qu’il s’y maria avec une femme du Toro. On sait que les chérifs, quand ils sont en voyage, ont l’habitude de se marier dans les villages où ils désirent séjourner quelque temps. De ce mariage, il eut un fils auquel il donna le nom de Hamet. Dès lors, on perd absolument les traces d’Ibnou-Morvan. Hamet donna le jour à deux fils : N’Diob-Hamet et Daouda-Hamet, et à deux filles : Maty-Hamet et Tiéougué-Hamet.

L’aîné, N’Diob-Hamet, donna le jour à une nombreuse famille qui devait, dans la suite, prêter un grand secours aux descendants de Malick-Sy, comme nous le verrons plus loin.

Maty-Hamet fut mariée à un grand marabout qui émigra vers le Fouta-Djallon et dont le fils devait régner plus tard sur ce pays sous le nom d’Almamy-Boubakar. Ses fils devaient eux aussi, plus tard, prêter main-forte à Malick-Sy lui-même.

Daouda-Hamet, de son côté, donna le jour à un garçon qu’il nomma Malick-Sy.

Malick-Sy fit ses premières études de marabout dans la maison paternelle. A l’âge de quinze ans, il se rendit à Pyroum-N’Davy ou simplement Pyr, dans le Saniakhor, canton du Cayor, situé sur la route de Keur-Mandoumbé-Kary à Thiès, pour y suivre les leçons d’un marabout très instruit et très renommé qui s’y trouvait alors. Il y resta cinq ans et revint ensuite dans la maison paternelle. Trois ans après, son père étant venu à mourir, il se chargea de toute sa famille. A l’âge de vingt-sept ans, il se maria. Trois ans après, sa femme accoucha d’un garçon qu’il nomma Boubou-Malick. D’une autre femme qu’il avait épousée peu après la première, il eut deux fils : Toumané-Malick et Mody-Malick.

En revenant de Pyr, il fit à Temeye, village du Oualo, près de Mérinaghem, la connaissance d’un pauvre griot, à peu près aussi âgé que lui, et qui se nommait Layal. Ce griot, s’étant pris d’amitié pour Malick-Sy, s’attacha à sa fortune et, ayant obtenu de ses parents l’autorisation d’accompagner le marabout, il revint avec lui à Souïma. Ce fut son premier compagnon.

Malick-Sy avait pris dans ses voyages le goût des aventures. Aussi ne put-il pas rester longtemps à Souïma. Il voulait connaître un peu le monde et faire fortune. Laissant donc à Souïma toute sa famille, il se mit en route avec le griot Layal, son fidèle compagnon. Il visita ainsi le Fouta-Toro, écrivant et distribuant des gris-gris aux guerriers partout sur son passage, et arriva chez le tunka de Tuabo, qui le retint pendant près de trois ans dans sa capitale et lui fit faire des amulettes pour lui et les hommes de sa suite.

Pendant les trois années qu’il resta dans le Guoy, Malick-Sy était allé souvent rendre visite aux Torodos-Guirobés et Tambadounabés dans leur canton. Ils l’avaient toujours bien accueilli. Il s’était familiarisé avec eux et s’était ainsi attiré leur amitié et leurs sympathies. Ce fut sans doute alors qu’il remarqua la fertilité du sol et qu’il conçut le projet de venir se fixer dans cette région avec toute sa famille.

Le tunka le congédia enfin, après lui avoir fait de beaux et riches cadeaux qui consistaient en bœufs, or et captifs.

Malick-Sy retourna alors à Souïma ; mais il n’y put rester plus de deux ans. Repris par ses goûts aventureux, il se remit en route. Ce voyage devait être très long. Il traversa, en effet, le Fouta, le Guoy, le Kaméra, le Khasso et passa le Sénégal dans le Logo. Son but était d’aller à Diara, capitale des Sarracolés-Diawaras, dans le Touroungoumé, pays situé à l’est de Nioro.

Ce voyage se fit sans incidents, et Malick-Sy arriva sans encombres à Diara, dont le roi, nommé Farègne, le reçut très bien, et d’autant mieux qu’il attendait de lui un grand service.

Ce roi avait plusieurs femmes, mais celle qu’il préférait était restée stérile depuis son mariage. Il demanda donc au marabout toucouleur de prier Dieu afin que sa femme favorite devint enceinte. Il lui promit que si jamais elle lui donnait un enfant, il lui ferait cadeau de quinze captifs ou leur valeur en bœufs et en or à son choix.

Le marabout lui fit des gris-gris ainsi qu’à sa femme, et quatre mois après elle devint enceinte. Le roi fut au comble de la joie, et la considération que Malick-Sy retira de cet heureux événement ne fit qu’augmenter non seulement à la cour du roi, mais encore dans tout le royaume. Il fut comblé de cadeaux par Farègne qui le retint pendant quatre ans à Diara, durant lesquels Malick-Sy sut gagner les cœurs de tous les notables et ramassa une grande fortune.

Mais une autre idée le retenait encore à la cour du roi Diawara, et c’était elle qui était la cause principale et le seul but de son voyage.

Un jour, on ne sait comment ni par qui, Malick-Sy avait appris qu’un grand chef des pays du nord-est et du Fouta-Toro possédait un sabre merveilleux doué de ce privilège étrange : « Que quiconque verrait sa lame et l’aurait longuement contemplée était sûr de monter tôt ou tard sur le trône, quand même serait-il le dernier des hommes, de n’importe quel pays et de n’importe quelle condition que ce soit. » Malick avait appris dans ses voyages que ce chef n’était autre que Farègne, roi des Diawaras, dont la résidence était Diara, capitale du Touroungoumé. Ce fut alors qu’il entreprit ce long voyage. Il n’avait que deux compagnons, le griot Layal et un forgeron de ses amis, nommé Tamba-Kanté, qui portait sur la tête sa peau de bouc remplie de livres saints et de gris-gris.

En arrivant près de Diara, ils avaient rencontré un chasseur qui revenait de la chasse. Celui-ci leur souhaita le bonjour et leur demanda où ils allaient. Malick-Sy lui ayant répondu poliment à toutes ses questions, le chasseur lui dit : « Marabout, qui que tu sois, je veux être de ta compagnie. Je marcherai avec toi partout où tu iras ; je ferai tout ce que je pourrai pour t’être utile. » Ce fut ainsi qu’il recruta un troisième compagnon auquel il donna le nom de Terry-Kafo, dont les descendants devaient, dans la suite, rendre de grands services aux petits-fils de Malick-Sy. Terry-Kafo signifie mot à mot : un compagnon de plus.

Ce sont ces trois hommes qui ont été les premiers compagnons de Malick-Sy. Ce sont eux qui ont partagé toutes ses fatigues, ses veilles, ses infortunes et ses travaux. Ce sont eux aussi qui ont été les plus récompensés, et, de nos jours encore, leurs descendants sont toujours, de préférence à tout autre, l’objet des faveurs des almamys.

Mais revenons au sabre miraculeux, à la recherche duquel Malick-Sy était allé jusqu’à Diara, uniquement dans le but de le contempler, afin que la prédiction se réalisât au profit de son ambition.

Partout, on désignait cette arme merveilleuse sous le nom de oualé. Le grand service que Malick-Sy venait de rendre au roi lui donnait, on le comprend, les plus grandes facilités pour mettre son projet à exécution.

Il profita de la grande joie qui régnait à la cour du roi Farègne et dans le cœur de sa femme, jusque-là stérile et qui se voyait enceinte, pour pénétrer chez elle et lui demander un service. Il lui promit que, si elle le lui rendait, il lui donnerait un gris-gris qui aurait pour vertu de lui permettre de devenir mère de sept garçons et d’autant de filles.

La reine lui demanda alors ce dont il s’agissait, en lui promettant de faire tout ce qu’elle pourrait pour lui être utile.

« Voici ce que je désirerais, lui dit alors Malick-Sy. J’ai appris que le Oualé était ici, chez toi, dans ta case. Eh bien ! j’ai oublié quelques paroles d’un verset du Coran qui me serait de grande utilité pour mes gris-gris. Je te prierais donc de me faire voir ce sabre où sont inscrits tous ces versets dont j’ai besoin. Ceux mêmes qui s’appliquent à ton cas y sont inscrits. »

La reine, qui était très naïve et qui estimait beaucoup Malick-Sy, à qui elle devait une grande reconnaissance, pénétra aussitôt dans sa seconde chambre, ouvrit un coffre et sortit le sabre qu’elle apporta à Malick-Sy. Celui-ci le retira de son fourreau et le contempla longtemps en le tournant et le retournant. Il le remit enfin à la reine et prit congé d’elle après l’avoir remerciée. Mais un des captifs du roi l’avait vu au moment où il le donnait à la reine. Il alla aussitôt prévenir Farègne qui, abandonnant l’assemblée des notables qu’il présidait alors, se dirigea en toute hâte vers la case de sa favorite. Il rencontra Malick-Sy au moment où il en sortait, et lui dit vivement : « Marabout, d’où viens-tu et qu’est-ce que tu es allé faire dans la case de ma femme ? » Ce à quoi le rusé Toucouleur lui répondit tranquillement : « Je suis allé voir la reine et savoir si elle n’est pas malade, car, avec le petit qu’elle a dans le ventre, il faut se méfier des sorciers. C’est pour cela que j’y vais de temps en temps pour que mes travaux ne soient pas vains. — Marabout, lui répondit Farègne, je crois bien que tu me trompes ; mais enfin il est trop tard, ce qui est fait est fait. »

Malick-Sy, ayant atteint le but qu’il se proposait, n’avait plus rien à faire à Diara, d’autant plus que Farègne, craignant que la prophétie ne se réalisât à ses dépens, l’engageait vivement à s’éloigner. Malgré cela, le marabout y resta encore quatre années, afin d’amasser la fortune qui lui était nécessaire pour pouvoir acheter les armes et les chevaux indispensables à ses futurs guerriers.

Il se remit alors en route pour Souïma en suivant l’itinéraire suivant : il passa vis-à-vis du Natiaga, traversa ce pays et remonta par Kourba dans le Tambaoura, où il resta six mois à faire une étude approfondie du pays. Mais n’ayant pas été satisfait sans doute de ce qu’il avait trouvé, le septième mois, il se remit en marche, descendit la chaîne du Tambaoura, passa par San-Faradala et arriva dans le Kamana qu’il traversa, visita ensuite le Niagala et passa la Falémé à l’emplacement actuel de Sénoudébou. Il vint alors à Guirobé. Après un repos de quelques jours, dont il avait bien besoin après un aussi long voyage, Malick-Sy quitta Guirobé et alla rendre visite à son ami le tunka de Tuabo, qu’il avait quitté quelques années auparavant.

A Tuabo, il fit part au tunka du désir qu’il avait de quitter le Toro avec sa famille pour venir s’établir auprès de lui. Il lui fit comprendre combien cela serait avantageux pour lui. Enfin, il fit si bien que celui-ci lui promit que, si lui et les siens venaient s’établir dans son royaume, il leur accorderait tous les terrains dont ils pourraient avoir besoin.

Tout allait donc à merveille pour le marabout toucouleur. Il partit immédiatement de Tuabo, promettant au tunka d’être bientôt revenu avec les siens. Il n’eut pas, en effet, beaucoup de peine à faire émigrer sa famille et vint s’établir à Guirobé. Lorsqu’il l’eut installée, il vint à Tuabo pour annoncer au tunka son arrivée et pour lui rappeler la promesse qu’il lui avait faite. Le Tunka lui répondit alors : « Rentre dans ton camp à Guirobé. Repars en demain dès le point du jour. De même je partirai de mon côté de Tuabo, et l’endroit où nous nous rencontrerons sera la limite entre mes états et les terrains que je te donnerai. »

Le marabout toucouleur, moins honnête que le tunka, partit de chez lui dès la nuit tombante. Le tunka, observant strictement la parole donnée, ne partit qu’au lever du jour de Tuabo, de sorte que, dans la matinée, ils se rencontrèrent dans la plaine même de Boula, près de Bakel, sur les bords du marigot de Fouraouol.

Surpris, le tunka apostropha vivement le marabout torodo. « Quoi ! lui dit-il, j’avais confiance en toi, tu m’as trompé et me voilà frustré ! Mais un roi n’a que sa parole. Aussi je tiendrai fidèlement la promesse que je t’ai faite. »

Le marigot de Fouraouol fut donc fixé comme la limite entre le Guoy et la concession faite à Malick-Sy. Au sud, cette concession s’arrêtait non loin de Sénoudébou, au marigot de Tunka Souté. Le reste du pays était alors en partie désert et en partie habité par les Malinkés du Bambouck, les Oualiabés, les Contoukobés et les Badiars.

Malick-Sy rentra alors à Guirobé et construisit dans les environs le village de Ouro-Alpha, qui fut le premier village fondé par lui. Malick-Sy, à peine en possession de son petit territoire, se mit en mesure de s’assurer des alliés. Il conclut avec les chefs guirobés un traité dans lequel il fut convenu que les notables seraient nommés à l’élection, et que le doyen des deux tribus deviendrait le chef du pays. Il se fit reconnaître par les Fadoubés comme leur chef et marabout à la condition qu’ils se construiraient des cases. En revanche, il leur accordait de continuer à manger la chair du sanglier. Peu après Malick-Sy fut élu chef des trois tribus sous le titre d’Elimane (chef de religion). La dîme aumônière et la dîme des récoltes lui furent accordées.

Mais dès l’année suivante, Malick-Sy ne tarda pas à avoir des démêlés avec le tunka du Tuabo, qui venait de s’apercevoir, mais trop tard, que le marabout torodo était un profond ambitieux et qu’il avait des projets qu’il ne pouvait pas lui laisser mettre à exécution sans grand dommage pour son royaume et son autorité.

La délimitation des frontières des deux états fut la cause première de leur querelle. Malick, qui depuis longtemps rêvait de commander aux pays qui se trouvent sur les deux rives de la Falémé, avait fait percevoir par ses agents les dîmes des récoltes faites dans les deux régions. Mais le tunka de Tuabo s’y opposa vivement. De plus, Malick-Sy prétendait que les possessions du tunka sur les bords du Sénégal, au delà du marigot de Foura-Ouol, devaient s’arrêter du côté du sud aux terrains qui seraient seulement inondés pendant l’hivernage. Le tunka s’y refusa net. De là une guerre acharnée.

Malick-Sy leva une armée composée de Torodos et de Malinkés et des autres peuplades qui habitaient les cantons limitrophes du sien. Il traversa la Falémé à Sénoudébou et marcha immédiatement sur Goutioubé, village situé sur le Sénégal à 1 kil. 500 environ à l’est de l’embouchure de la Falémé, en face d’Arondou. Il prétendait avoir beaucoup à s’en plaindre. — Le tunka, ayant eu vent des projets du marabout torodo, leva aussitôt une armée et marcha en grande diligence pour aller délivrer les siens. Ce fut le commencement des hostilités.

Les deux adversaires se rencontrèrent dans la plaine de Goutioubé et l’action s’engagea aussitôt. Malgré des prodiges de valeur, et après deux heures de combat acharné, Malick-Sy, vaincu, fut forcé de se retirer en laissant sur le champ de bataille bon nombre des siens.

Le tunka le poursuivit jusqu’au gué de Bodogal, près de Dialiguel, sur la Falémé. Il lui barra la route avec une partie de ses hommes, tandis que l’autre partie cherchait à le tourner. Malick-Sy se vit perdu et à la merci de son ennemi. Voyant le gué au pouvoir des Sarracolés, il s’avança en désespéré à la tête de ses guerriers, sur les hommes qui le gardaient. Par cette attaque imprévue, il rompit les rangs ennemis et put franchir la rivière. Mais, dans ce dernier combat, il fut mortellement atteint. Toujours poursuivi et ne pouvant plus se tenir à cheval, il se fit transporter en civière. Il ne devait pas revoir son village et expira à Goumba-Koka, près de Sélen, sur la Falémé, en regrettant de ne pouvoir transmettre ses dernières volontés à son fils Boubou-Malick-Sy qu’il avait envoyé quelques mois auparavant dans le Fouta-Djallon, auprès de ses cousins les fils de Maty-Hamet, sœur de son père, afin d’y recruter des guerriers. Malick-Sy mourut en 1699. Il avait commencé à fonder le royaume de Bondou et à asseoir l’autorité de sa race. Il revenait au fils de continuer l’œuvre commencée par le père.