CHAPITRE PREMIER.

Suites du 10 thermidor.—Mes sociétés pendant la terreur. Caillot,
Hoffman, d'Avrigny.—Timoléon, tragédie de Chénier.

L'effroyable tyrannie à laquelle le 10 thermidor mit un terme, c'était la république! c'étaient des républicains que les tyrans dont ce jour fit justice! Voilà pourtant les hommes et les temps dont quelques insensés ont osé se faire les apologistes! Voilà pourtant les hommes et les temps qu'ils se sont efforcés de nous rendre!

La mort de Robespierre fut suivie non seulement de celle de ses partisans avoués, mais aussi de celle d'une quantité de misérables que le hasard avait fait ses complices. En sortant du Luxembourg, prison où il avait été enfermé par un décret de la Convention et dont la volonté privée du concierge lui ouvrit les portes, il était allé se réfugier à la commune de Paris.

Fleuriot, maire de la capitale, et Payan, agent national du département de la Seine, hommes à lui, déterminèrent le conseil à se prononcer pour sa cause; et peut-être y auraient-ils entraîné les sections de Paris qu'ils gouvernaient par leurs agens, si, proscrivant la municipalité qui la proscrivait, la législature ne les eût gagnés de vitesse. Cette fois l'audace de la peur l'emporta sur celle de l'ambition. Barras marche à l'Hôtel-de-Ville. Tous les hommes qui délibéraient là avec Robespierre sont arrêtés comme lui. On se saisit de la liste de présence, qui est portée au tribunal, et ses soixante-onze signataires sont envoyés à la mort sur cette seule pièce de conviction! Les vengeances comme les crimes, tout en cette révolution porte le caractère de l'atrocité.

Grâce à l'exiguïté de mon train et au peu de bruit que je faisais dans mon quartier, je traversai les dix-huit mois que dura ce régime sans être inquiété par les autorités de ma section. On me conseillait de m'y montrer pour ne pas paraître ennemi de ce qui s'y faisait. Il me sembla prudent de n'en rien faire, et de ne pas m'offrir à l'attention des personnages qui la dirigeaient, et particulièrement à celle du citoyen Chalandon, savetier plus ambitieux que Robespierre et plus féroce que Marat, savetier que le comité de salut public avait investi de pouvoirs extraordinaires, savetier qui, du fond de son échoppe, régnait sur la moitié de Paris[9] Le souvenir de mon excursion en Angleterre eût suffi pour me faire ranger dans la classe des suspects, et l'on sait ce qui pouvait s'ensuivre. Sans affecter de me montrer et de me cacher, je me bornai à supporter les charges auxquelles on ne pouvait pas se soustraire, montant ma garde quand il le fallait, mais autant que je le pouvais me faisant remplacer, ce qui me donnait pour amis maints héros qui vivaient du métier des armes.

Si ce n'eût pas été un supplice que la douleur et l'effroi que pendant dix-huit mois entretinrent dans mon coeur la perte de tant de personnes regrettables; si j'eusse pu voir avec indifférence la désolation de tant de familles décimées par la faux révolutionnaire, si j'eusse pu être témoin insensible de tant de douleurs que je ne pouvais consoler, frappé dans ma fortune, mais épargné dans les objets de mes affections naturelles, mais épargné dans les miens, je dirais que ce régime affreux ne m'a pas atteint.

Menacé de la mort tous les jours par la mort des autres, je ne pensais pas plus à cet inévitable danger qu'un soldat ne pense au sien quand il voit tomber son camarade; et persuadé comme lui qu'on n'échappe pas à son sort, j'allais en avant avec plus d'indifférence que de courage, ne me permettant aucune bravade, mais me gardant de tout acte qui pût me faire accuser de lâcheté ou de faiblesse.

À cette horrible époque plus d'un auteur paya son tribut à l'idole du jour: Robespierre eut des panégyristes; Marat lui-même trouva des pindares. Je ne sacrifiai pas aux autels de Moloch, je n'encensai ni lui ni ses rivaux, qui, pour être moins cyniques en cruauté, n'en étaient pas plus humains.

Convaincu que toute tête qui s'élevait au-dessus des autres, si peu que ce fut, devait tomber tôt ou tard sous l'infatigable faux qui nivelait tout en France, et que ma tête même finirait par se trouver dans sa direction; pensant qu'il fallait me montrer digne de l'effroyable honneur qui me menaçait, en le provoquant par un service rendu à la société, je travaillais, ainsi que je l'ai dit, à ma tragédie de Cincinnatus. À mesure que le personnage de Robespierre se déployait, les ressources que j'avais entrevues dans mon sujet s'augmentaient, et je trouvais des traits nouveaux pour peindre ces tartufes politiques qui se font porter au pouvoir par le peuple qu'ils flattent pour le séduire, qu'ils affectent de servir pour parvenir à le dominer.

Je ne compose jamais en vers qu'en me promenant. Cette occupation m'absorbait tout entier, soit dans les courses que je faisais journellement dans Paris, soit dans mes voyages à Saint-Germain, où je n'allais plus qu'à pied, et d'où je rapportais toujours quelque nouvelle scène. Pendant quatre ans je n'ai guère eu d'autre cabinet de travail que l'allée de Neuilly, la plaine de Nanterre et le bois du Vezinet.

Puisque je fais de nouveau le voyage de Saint-Germain, qu'on me permette de parler un moment d'un homme que j'y voyais souvent; il a obtenu dans son temps assez de célébrité pour qu'on lui accorde aujourd'hui un moment d'attention; c'est Caillot.

Ce nom, qui était connu de tout le monde à une époque où le monde ne s'occupait guère que du théâtre, n'est guère connu que des amateurs de théâtre depuis que des intérêts plus graves occupent l'attention publique. Il est probable pourtant que sa mémoire se perpétuera par un effet même du talent auquel il a dû sa réputation. On désigne encore à l'Opéra-Comique, par le nom de Caillot, l'emploi dans lequel cet acteur excellait par sa franchise et par sa rondeur, par ce naturel exquis que Michot a fait revivre au Théâtre-Français où il n'est pas remplacé. Rien de communicatif comme la gaieté dont le visage de Caillot resplendissait, si ce n'est la sensibilité qui l'animait en scène, bien entendu, car hors de là, si bonhomme qu'il fut, la sensibilité n'était pas son fort; d'ailleurs, bon vivant, convive aimable, chasseur passionné, et le plus joyeux chanteur que j'aie entendu, moi qui ai entendu Désaugiers.

Après avoir joui pendant sa jeunesse de tous les succès qu'on peut obtenir dans sa profession, dès qu'il eut atteint l'âge mûr, il se retira du théâtre. En cela il fit preuve de bon sens. Il se sauva du malheur de survivre à son talent, du malheur de se dégrader, soit en consentant à descendre à des emplois inférieurs à celui qu'il avait si bien rempli, soit en s'exposant, s'il le conservait, à se montrer inférieur à lui-même. Marié depuis à une femme jolie, spirituelle et aimable, il vivait en bon père de famille à Saint-Germain, dans le voisinage duquel il possédait une jolie maison de campagne, et où il avait rempli les fonctions de maire.

Je n'ai jamais vu Caillot en scène; mais ce qu'il était dans nos soupers me fait concevoir la nature et l'étendue de ses succès. Sa qualité dominante n'était pas l'esprit, mais l'intelligence, qui lui faisait saisir avec une justesse extraordinaire l'esprit des autres. Très-différent de certains comédiens, de Dugazon par exemple, il n'ajoutait rien à ce que l'auteur avait voulu dire, mais il ne laissait rien perdre de ce que l'auteur avait dit. Doué d'ailleurs d'une physionomie des plus heureuses et d'une belle voix, il débitait et jouait avec un naturel admirable ce qu'il sentait avec vérité. Il était dans l'opéra-comique ce qu'était Préville dans la comédie; ce que ne sera jamais un acteur prétentieux.

Quand il était au théâtre, malgré les préjugés régnant, il était admis dans la meilleure société; il en fut recherché après sa retraite, et cela se conçoit; il y apportait une inaltérable gaieté. Personne n'a chanté plus heureusement les chansons de table, personne n'a porté dans sa tête un répertoire de chansons plus complet. Collé, Panard, Vadé, l'abbé de Voisnon, l'abbé de l'Attaignant même, étaient partout à sa disposition. Que de fois nous a-t-il fait oublier les heures fatales dont se composaient alors chaque journée! que de fois nous a-t-il fait oublier nos terreurs et même nos douleurs!

Comme il avait peu ressenti les effets du système en vigueur, philosophe plutôt que philanthrope, sans approuver ce qui se passait, il s'inquiétait médiocrement d'une éruption qui ne le menaçait pas. Il était, je le répète, moins sensible que bon.

C'était, on peut donner ce nom à un égoïste, un philosophe pratique. Jean Jacques avec qui il était lié, et qui mieux que personne appréciait un talent si naturel, lui voyant un couteau de chasse fort richement monté, et lui témoignant sa surprise de ce qu'un homme raisonnable avait acheté un ustensile aussi cher, quand il pouvait en avoir un aussi bon, à si bon marché: «Je ne l'ai pas acheté, lui répondit Caillot; je l'ai accepté du prince de Conti.—Vous acceptez donc des cadeaux d'un prince? vous que je croyais philosophe! Je n'en accepte pas, moi.—Et moi, je fais le contraire. Vous êtes un philosophe qui refuse; je suis un philosophe qui accepte.»

Mais revenons à Cincinnatus. Ce drame, qui fait une allusion continuelle à la politique de Robespierre, n'était pas encore achevé quand la mort de ce tyran dénoua si tragiquement le drame qu'il jouait en réalité. C'est sous ce rapport seulement que cette catastrophe me causa quelque contrariété. Que ne me serait-il pas arrivé pourtant si, lui régnant, cette pièce avait été présentée à un théâtre où il avait de chauds partisans? Je le répète dans toute la sincérité de mon coeur, c'est ce qui m'inquiétait le moins. D'Avrigny, Legouvé, Méhul et Hoffman, à qui j'en récitai le second acte dans les premiers jours de thermidor, furent étonnés de l'audace de mon intention. «Cette pièce vous perdra si le monstre ne se perd pas avant vous, me dirent-ils unanimement;—mais continuez, vous n'arriverez pas au dénouement avant lui, si vite que vous alliez,» ajouta Hoffman en bégayant.

C'était un homme à part qu'Hoffman. J'ai connu peu d'hommes aussi spirituels; plus spirituels, aucun. Également remarquable par l'originalité de ses idées et par l'originalité de l'expression dont il revêtait les idées d'autrui, en disant même ce qu'il empruntait, il ne disait rien que de neuf. Rien d'aussi piquant que sa conversation, si ce n'est les articles qu'il dispersa long-temps dans différens journaux, et que, dans les dernières années de sa vie, il ne plaça plus que dans le Journal des Débats[10]. Je ne crois pas que, depuis Voltaire, on ait écrit rien de supérieur en critique ou en satire; car ses articles sur la littérature et sur la philosophie participent de ces deux caractères. Il unissait à l'esprit le plus délié la raison la plus solide, et à tout cela l'instruction la plus étendue. Personne n'apportait dans la discussion une dialectique plus subtile et plus serrée; personne non plus ne prêtait à des argumens plus puissans des formes plus mordantes, plus incisives. L'ironie était son arme familière. Les gens qu'il en a frappés, si invulnérables qu'ils se croient, en gardent tous des cicatrices plus ou moins profondes.

Je n'ai pas connu de caractère plus indépendant. Toute tyrannie lui était insupportable, toute sujétion même. C'est pour cela que, sous tous les régimes, il fut de l'opposition, passant pour royaliste sous la république, et pour républicain sous la monarchie, parce qu'il était ennemi de tous les excès. Il admira long-temps Napoléon sans l'aimer, et quelque temps il aima Louis XVIII sans l'admirer, mais prêt à le faire si ce prince justifiait les espérances qu'il avait fondées sur lui. Désabusé dès la première restauration, avant la seconde il était dans l'opposition. «Avant de régner, me disait-il, Louis XVIII était sage et Napoléon aussi; dès qu'ils ont porté la couronne, tout a changé. Il semblerait qu'il suffise qu'elle touche une tête pour qu'elle soit frappée de démence.»

La franchise était une de ses qualités dominantes, comme on en peut juger par ce propos. En aucun temps, aucune considération n'a pu l'astreindre à dissimuler ou à déguiser ses opinions; aucune, pas même la crainte de la mort. En 1793, pendant que la terreur enchaînait toutes les langues, la sienne, se donnant plus de liberté que jamais, criblait sans relâche de sarcasmes les puissans du jour; et ce n'était pas dans une société intime et sous la protection de portes bien fermées, mais au foyer de la Comédie, mais devant l'auditoire que lui donnait le hasard, qu'il leur livrait cette guerre qui faisait trembler pour lui tout le monde, excepté lui. Son imprudence le sauva. «Tu n'es pas un conspirateur, toi, lui disait un jour je ne sais quel jacobin qu'il persiflait; les gens qui se cachent sont les seuls que nous redoutions, c'est eux que nous cherchons. Quant à toi, nous sommes sûrs de te trouver quand nous voudrons te prendre, et de te trouver déclamant contre nous à la Comédie.»

Ils songeaient à le vouloir, et Hoffman, qui en avait été averti, ne venait plus depuis quelques jours à la Comédie, quand leur mort prévint la sienne.

Hoffman avait quelque difficulté à s'énoncer; il bégayait. Cela tenait, je crois, à ce que l'activité de sa langue ne répondait pas à la rapidité avec laquelle se succédaient ses pensées. Il s'ensuivait que, dans cet encombrement d'idées, les mots se heurtaient et se gênaient entre eux à leur sortie: de là une impatience qui lui faisait souvent terminer en épigramme la phrase qu'il avait commencée dans l'intention la plus innocente.

Il allait peu dans le monde, où pourtant on ne fut jamais plus aimable que lui. À l'heure du spectacle, on le trouvait ordinairement au foyer de l'Opéra-Comique, amassant autour de lui, sans trop y songer, un cercle d'auditeurs qu'il captivait par une conversation pleine de lumières et de saillies, et d'où il ne sortait guère que pour aller retrouver ses livres, sa bonne et son chat, entre lesquels il passait la plus grande partie de sa journée.

D'Avrigny ne pouvait être comparé à Hoffman, ni pour la portée de son esprit, ni pour l'étendue de ses connaissances. Sa conversation était lourde et dogmatique, son débit emphatique et apprêté: il ne manquait pas toutefois de talent. L'on trouve peu d'imagination dans ses ouvrages; mais son style n'est dénué ni de chaleur ni de mouvement. Plus redondant qu'harmonieux, peut-être a-t-il moins le caractère dramatique que le caractère épique, et satisfait-il moins l'esprit que l'oreille; mais encore se recommande-t-il par le nombre, l'élégance et la correction.

Au reste, tout était d'accord dans d'Avrigny; les vers semblaient naturels quand il les déclamait; et cela, sans doute, parce que rien n'était moins naturel que sa déclamation: sa voix puissante et accentuée semblait faite exprès pour débiter de grands mots.

Peu de poëtes travaillaient avec moins de facilité et plus de persévérance. Il a passé dix ou douze ans à faire, défaire et refaire sa Jeanne d'Arc, qui n'est pas une tragédie sans mérite, à beaucoup près, mais qui est plutôt un produit de l'obstination que de l'inspiration.

Son esprit empesé contrastait plaisamment avec l'esprit impatient d'Hoffman. Rien ne m'amusait comme de les entendre discuter, même lorsqu'ils étaient d'accord; car, s'ils l'étaient quant au fond, ils ne l'étaient pas quant aux formes, et n'avaient pas raison de la même manière; Hoffman avait mieux raison que d'Avrigny.

D'Avrigny avait épousé Mlle Renaud, soeur de Rose, et l'aînée d'une famille qui à elle seule composait une troupe complète d'opéra-comique. Séduit par l'admirable voix de Mlle Renaud, d'Avrigny l'épousa; mais dès qu'il l'eut épousée, il ne lui permit plus de chanter, même pour lui. Mme d'Avrigny se soumit à tout. C'était une femme d'une douceur incomparable et d'une modestie que ses succès au théâtre n'avaient même pas altérée. Son calme imperturbable contrastait singulièrement avec l'impétuosité de son mari, l'un des hommes les plus violens qu'on pût rencontrer, mais bon diable d'ailleurs.

Créole de la Martinique, d'Avrigny signait avant la révolution dans l'Almanach des Muses, dont il était un des contribuables les plus féconds, le chevalier de l'Oeuillard. Rose, en l'appelant le chevalier deux liards, donnait à entendre que ce titre n'était pas soutenu d'une grande fortune.

Aristocrate comme Hoffman et comme moi, d'Avrigny abhorrait Robespierre, que Méhul et Legouvé n'aimaient pas plus, malgré leur patriotisme, qui ressemblait fort à notre royalisme.

Cincinnatus ne fut achevé en effet qu'après la mort de Robespierre. Au lieu d'être un tableau de ce qui devait être, ce ne fut plus qu'un tableau de ce qui avait été. Les comédiens du Théâtre de la République à qui je le portai, le premier Théâtre-Français étant toujours fermé, décidèrent que cette tragédie serait représentée immédiatement après le Timoléon de Chénier. Elle le fut en effet au commencement de l'hiver qui suivit.

Son effet me prouva qu'une pièce dont l'intérêt porte sur une question politique perd beaucoup de sa valeur au théâtre hors de la circonstance avec laquelle elle est en rapport. L'ouvrage, quoique applaudi, n'excita pas à beaucoup près l'enthousiasme sur lequel j'avais compté. On lui accorda des éloges, mais on vint peu lui en apporter. Il n'obtint guère que ce qu'on appelle un succès d'estime. Peut-être n'en est-il pas indigne. Les moeurs et la politique de la vieille Rome, le caractère des vieux Romains, ceux de Cincinnatus, de Mélius et de Servilius me paraissent assez habilement tracés; la discussion du sénat peut aussi mériter des éloges. Elle est conduite, ce me semble, avec art, et n'est pas dénuée d'éloquence. Je n'ai pas regret à la peine que cette pièce m'a coûtée; mais encore une fois je n'ai pas recueilli le fruit que j'en attendais, quoiqu'elle fût jouée par Baptiste, Monvel et Talma.

Consignerai-je ici un trait qui prouve à quel point quelques uns de mes auditeurs étaient ignorans en matière d'histoire?

L'un d'eux demandait à un de mes amis, à Eusèbe Salverte, si le saint dont il s'agissait dans la pièce n'était pas celui qui avait donné son nom à l'ordre de Saint-Cinnatus, qu'il croyait, comme l'ordre de saint Louis, porter le nom d'un héros canonisé?

Terminons ce chapitre en rendant compte aussi de l'effet de la représentation de Timoléon.

Malgré le luxe avec lequel cette pièce avait été montée, malgré la belle musique dont Méhul avait enrichi les choeurs, qu'exécutaient les chanteurs de l'Opéra, malgré l'intérêt qu'inspire un ouvrage défendu, l'effet de Timoléon fut autre qu'on ne l'attendait pendant la terreur. On avait motivé tant d'atrocités par les intérêts républicains, que le public inclinait à croire qu'ils n'inspiraient rien que de cruel; le sacrifice fait par Timoléon à la liberté de Corinthe fut jugé avec cette prévention. Quelque soin qu'eût pris Chénier pour prouver que toute ambition était étrangère au coeur de son héros, et que c'était par un effort de vertu qu'il avait assujetti sa tendresse à l'amour de la liberté, on ne vit dans l'acte de Timoléon que le crime d'une ambition démesurée. L'effet de la pièce se ressentit de ce préjugé, et la réputation de l'auteur plus encore.

J'ai dit ailleurs quelle application lâche et cruelle on fit à Chénier de la situation du frère de Timophane; jamais application ne fut plus gratuite. Ils le savaient tout aussi bien que moi les gens qui renouvelaient quotidiennement cette calomnie pour dépopulariser un homme qu'ils ne pouvaient corrompre. Ils appelaient cela plaisanterie. Quel temps que celui où l'on plaisante ainsi!

Ce n'est pas la dernière fois que j'exprimerai mon opinion sur cette facétie: leurs auteurs la rejetaient en riant sur les moeurs du temps; je l'impute, moi, à leur caractère. Les moeurs du temps ne sauraient justifier aux yeux d'un honnête homme l'emploi d'un moyen qui n'est pas honnête. Je reviendrai là-dessus tant que l'occasion s'en présentera. On ne saurait trop signaler une pareille politique au mépris et à l'indignation.