CHAPITRE VII.

Retour en France.—Aventures diverses.—Un mois de séjour à Lyon.—J'y termine les Vénitiens.—Paix de Campo-Formio.—Vers adressés au général Bonaparte à ce sujet.—Retour à Paris.

Je ne partis pas seul. Un ami que je retrouvai à Milan m'ayant proposé de revenir avec moi en France, à frais communs, j'acceptai cet arrangement qui me donnait pour camarade, jusqu'à Lyon, un jeune homme de l'esprit le plus piquant, de l'humeur la plus gaie, et de plus, autant que moi enthousiaste de la musique qu'il savait comme un maître et que je ne savais pas même comme un écolier. C'était enfin le fils de l'excellente femme qui s'était faite mère de la famille qui est devenue la mienne.

Il ne nous arriva rien de bien remarquable dans le trajet du Piémont. Il n'était bruit que des mauvaises rencontres que l'on pouvait faire entre Novarre et Suze. C'est à cela sans doute qu'il faut attribuer la répugnance que montraient les postillons à voyager de nuit, et les ruses qu'ils employaient pour rendre rétifs le soir leurs chevaux, qui le matin redevenaient dociles. Un d'eux nous força ainsi de retourner coucher à Novarre d'où nous n'avions pu le faire partir, la nuit tombée, que par un ordre exprès du cardinal-gouverneur qui pour le donner interrompit sa partie de piquet. Le lendemain, nous gagnâmes néanmoins le Mont-Cenis sans avoir été attaqués, quoique nous eussions couru une partie de la nuit. Peut-être avons-nous dû notre salut à une pluie affreuse, qui nous accompagna depuis Turin jusqu'à Suze: les voleurs craignent plus l'eau que le feu.

Il était deux heures du matin quand notre voiture s'arrêta devant la meilleure auberge de Suze où il pourrait bien n'y en avoir qu'une. Transis de froid, mourans de faim, nous étions impatiens de nous réchauffer et de souper. Le postillon frappe; personne ne répond; il frappe, frappe et frappe encore; pas un mot. Dans l'intérieur, ni bruit, ni mouvement, ni lumière. Le postillon, qui, exposé à la pluie, avait au moins autant d'intérêt que nous à faire ouvrir, ne laisse pas reposer le marteau, il en jouait à réveiller toute la ville: la maison semblait être en état de siége. Au bout d'une demi-heure, la porte enfin s'entr'ouvre. «Que voulez-vous? nous dit un cameriere.—À souper et à coucher, répond mon camarade, et non pas moi, le froid et l'humidité m'ayant donné une extinction de voix des plus complètes.—Patience», reprend le cameriere qui était sorti pour ouvrir les deux battans, mais qui ne se pressait pas. J'étais sauté cependant à bas de la voiture. «Un peu plus vite, lui dis-je à l'oreille, avec un accent d'impatience que mon enrouement augmentait peut-être; un peu plus vite, nous sommes pressés.—Si vous êtes pressés, je ne le suis pas», me répondit-il en croisant les bras.

Je me trouvais juste dans la position où Suchet s'était trouvé à Viterbe, et je n'étais guère plus patient que lui. Comme lui, tirant mon sabre, et ne l'employant que du plat, j'en applique quelques coups sur les épaules du cameriere, qui, devenu plus alerte, ouvre enfin la porte, nous introduit dans une chambre où il allume un fagot, et nous sert un souper passable pour la circonstance. Mais tout en faisant son service, il nous annonce que le commandant de la place, qui devait viser nos passe-ports, logeait dans cette auberge, et qu'il lui porterait ses plaintes. Cette menace ne nous empêcha ni de manger ni de dormir. Le lendemain, au jour naissant, le cameriere, conformément à l'ordre que nous lui avions donné, vient nous réveiller. La voix m'était revenue. «N'oublie pas, lui dis-je, de nous mener chez le commandant de la place.» Il nous y mène. Cet officier, qui était au lit, nous fait ses excuses de nous recevoir ainsi, appose son visa sur nos papiers à la lueur d'une chandelle que tenait notre introducteur, et nous congédie en nous souhaitant bon voyage.

Voyant alors les choses sous un aspect différent, j'eus quelque regret de ce que j'avais fait la veille; et comme le cameriere nous suivait, je lui donnai, indépendamment de la bona man que nous lui laissâmes en soldant notre compte, un écu de six francs. Je craignais qu'il ne le refusât; bien loin de cela: grazie, excellenza, me dit-il, en baisant la main qui l'avait rossé. Sa reconnaissance me donna peut-être plus d'humeur que son impertinence ne m'en avait donné; pour rien, j'aurais recommencé.

Comme nous gravissions le Mont-Cenis, la neige tombant par flocons, nous entrâmes dans un cabaret, à la Novalèze, pour nous dégourdir. Quelques soldats français, qui allaient rejoindre l'armée d'Italie, s'y réchauffaient et se rafraîchissaient par la même occasion. Le vin de Piémont, avec lequel ils faisaient connaissance, leur plaisait assez; ils étaient gais, mais non jusqu'à la turbulence. Nous admirions ce phénomène, quand tout à coup s'élève une vive altercation.

«Vous vous fichez de nous, la bourgeoise, de nous demander ça, pour du sacré vin de pays. Croyez-vous que nous ne savons pas ce que ça vaut? Est-ce que vous nous prenez pour des recrues? Du fichu vin à deux sous, n'avez-vous pas honte d'en demander six?—À deux sous, M. le soldat! il n'y a pas de vin à deux sous ici, répond l'hôtesse. D'abord le vin en vaut trois dans le vignoble: ajoutez à cela les frais pour le monter jusqu'ici, et puis les droits du roi…—Les droits du roi! reprend le soldat; les droits du roi! Elle est bonne, avec son roi, la sorcière! Les droits du roi! est-ce qu'il y a un roi? est-ce que la Convention ne l'a pas supprimé, ton roi? les droits du roi! tu m'as tout l'air d'une aristocrate, avec tes droits du roi! tu mériterais bien que nous fichissions le feu à ta fichue baraque… et ça ne sera pas long encore», ajouta-t-il en passant tout à coup du conditionnel au positif, et se saisissant d'un tison.

Nous crûmes alors devoir intervenir dans une querelle qui s'échauffait par trop. Nous représentâmes à ce républicain que cette bonne femme n'avait pas tout-à-fait tort; qu'elle était sujette du roi de Sardaigne sur le territoire duquel nous nous trouvions; qu'elle devait lui payer l'impôt comme en France on le payait à la république, et qu'elle ne pourrait pas le payer si on lui prenait son vin à si bas prix; que ce roi, depuis que nous l'avions battu, était devenu notre ami, notre bon ami, notre meilleur ami, et qu'en conséquence nous devions traiter ses sujets comme nos amis.—Nous ne sommes donc plus en France, citoyen?—Vous êtes ici chez le roi des marmottes.—Chez le roi des marmottes! J'aurais dû m'en douter à la figure de cette vieille. Chez le roi des marmottes! c'est différent.» Et payant le prix contesté: «Voilà pour le roi des marmottes. À la santé du roi des marmottes», dit-il à ses camarades en leur versant une dernière rasade. Et puis ils se remirent gaiement en route, en criant: «Vive le roi des marmottes!»

Si le hasard ne nous avait pas amenés là, le cabaret était flambé.

Le surlendemain nous arrivâmes à Lyon où nous logeâmes au milieu des ruines de la place Bellecourt. Mon camarade m'ayant quitté pour se rendre sans délai auprès de sa mère, et mon intention étant de faire quelque séjour en cette ville, j'acceptai une chambre chez Buffaut, qui dirigeait alors près du faubourg de la Guillotière une manufacture appartenant à sa famille, et où sa femme et les deux soeurs de sa femme, c'est-à-dire trois des filles de Mme de Bonneuil, se trouvaient réunies pour le moment.

Il était convenu que nous ne retournerions à Paris qu'avec Regnauld. Il se passa encore un mois avant qu'il pût quitter l'Italie: ce mois s'écoula de la manière la plus douce pour nous tous peut-être, pour moi sûrement. Je retrouvai là ma vie de Saint-Leu. Me réunissant à la société aux heures des repas, et donnant à la promenade et au travail, pour moi c'est tout un, l'intervalle du déjeuner au dîner qui n'avait lieu qu'à la nuit, je repris pour ne plus la quitter ma tragédie des Vénitiens, et la tête toute pleine des observations et des impressions que je venais de recueillir sur les lieux, j'eus peu de peine à l'achever.

La saison, quoique nous fussions en novembre, était belle encore. Je passais régulièrement six heures de la journée dans la campagne, suivant le cours du Rhône, et jouissant tout à la fois et des tableaux que se créait mon imagination, et de ceux que la contrée développait sous mes yeux, et des scènes que le hasard me faisait rencontrer.

En voici une qui mériterait d'être dessinée. Dans une des prairies qui bordent le fleuve, une petite fille et un petit garçon gardaient les moutons. La fille pouvait avoir dix ans, le garçon douze. Gentils, bien faits sous leurs habits grossiers qu'ils ne portaient pas sans quelque grâce, ils semblaient s'en apercevoir mutuellement, car ils ne pouvaient se quitter. Je les retrouvais toujours ensemble, mais toujours jouant; les attentions du petit pâtre pour sa compagne étaient sensibles: il imaginait mille moyens pour l'amuser, et il y réussissait; des éclats du rire le plus franc me le prouvaient chaque fois que je passais.

Un jour je m'étonnai de voir la petite fille, que les plis du terrain me cachaient à moitié, courir avec tant de rapidité, que le petit garçon avait peine à la suivre. D'où lui venait cette vitesse? qui la lui imprimait? deux béliers sur lesquels son camarade l'avait assise et qu'il gouvernait à l'aide d'une corde attachée à leurs cornes. Je n'ai rien vu de plus gracieux que l'attitude de ces deux enfans, rien de plus naïf que l'expression de ces deux figures. La satisfaction de l'une, la sollicitude de l'autre, tout cela est plus facile à imaginer qu'à rendre: c'étaient Daphnis et Chloé sous la bure, c'étaient leurs jeux, c'étaient leurs amours peut-être; il faudrait la plume d'Amyot pour les traduire, le pinceau de Gérard pour les peindre.

Les auteurs traitent souvent leurs amis comme les apothicaires leurs chiens: c'est sur eux qu'ils font l'essai de leurs drogues. À mesure que j'avançais dans ma tragédie, je donnais communication de mon travail à la société dans l'intimité de laquelle je vivais. Ces dames furent moins étonnées que je ne le croyais des innovations que je m'étais permises en traitant un sujet où les intérêts de famille sont si intimement liés à l'intérêt de l'État, et qui n'appartenant pas aux temps héroïques, me semblait ne pas comporter l'emphase tragique. Le ton simple que j'ai cru devoir prendre leur paraissait d'autant plus convenable, qu'il n'exclut pas la noblesse et qu'il est celui du pathétique. Les malheurs de mes deux amans leur inspirèrent un intérêt qui s'accrut jusqu'à la fin du cinquième acte. Mais quand, arrivé au dénoûment, je leur annonçai qu'il serait funeste aux amours qui les avaient tant intéressées, elles se récrièrent tout d'une voix contre cette catastrophe qui, disaient-elles, ne serait pas supportable. Je me rendis; je leur accordai la grâce de Blanche et celle de Montcassin, acte de faiblesse qui heureusement n'était pas irrévocable.

Autre anecdote qui se rapporte à la même tragédie. Mme Buffaut était enceinte alors. Persuadée qu'elle accoucherait d'une fille, elle cherchait quel nom elle lui donnerait, tout en travaillant à sa layette. Lasse des noms de la Fable et des noms de roman, elle en voulait un qui, le prît-on dans le calendrier, fût simple sans être commun. «Appelez-la Blanche, lui dis-je.—Vous avez raison.—Mais n'est-ce pas se hasarder un peu? reprend son mari.—Et pourquoi?—Si ta fille était brune, tu ne lui aurais donné qu'un sobriquet.»

L'observation était juste: à nommer sa fille, Aimée, Amable, Modeste ou Prudence, ou Constance, on court en effet des risques. Que de noms gracieux, à ne considérer que les sujets qui les portent, ne sont que des antiphrases! Mme Buffaut, quoiqu'elle entende quelquefois raison, n'en démordit pas. Sa fille future fut appelée Blanche. Celle-là n'a pas donné un démenti à son nom. C'est Mme de Sampayo.

Sa soeur, Mme de Cubières, avait déjà deux ans. Je l'entends encore chantant de sa voix enfantine:

Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux qu'ceux d'la Villette.
Les pantins d'Saint-Ouen, d'Saint-Cloud,
Dans' bien mieux que ceux d'chez nous.

C'était sa chanson favorite; et comme elle la répétait souvent pendant que je mettais ma tragédie au net, il m'est arrivé plus d'une fois d'en intercaler des passages dans mes tirades. Je n'imaginais pas alors que cet enfant prendrait rang un jour parmi nos meilleurs romanciers, qu'après s'être placée dès son début par Marguerite Aimon, au niveau de l'auteur des lettres de miss Fanny Butler, elle s'élèverait à la hauteur de celui d'Amélie Mansfield par deux ouvrages où l'esprit d'observation est allié au tact le plus délicat et à la sensibilité la plus profonde, et qui, dès qu'elle croira convenable de les publier, fixeront sa place entre les auteurs qui ont le plus illustré ce genre de littérature.

Ainsi s'écoula pour moi le mois de novembre, au milieu des affections les plus douces et des plus douces occupations.

Vers le milieu d'octobre, la paix de Campo-Formio avait été conclue enfin; j'en félicitai le signataire par les vers suivans:

AU GÉNÉRAL BONAPARTE.

Aucune gloire désormais
Ne vous sera donc étrangère;
Et vous savez faire la paix
Comme vous avez fait la guerre.

Autant que l'intrépidité
Qui vengea l'honneur de la France,
J'admire au moins cette prudence
Qui lui rend sa tranquillité;

Qui dans le chemin des conquêtes
A su s'arrêter à propos,
Et préférer notre repos
À tant de palmes toutes prêtes.

L'art des illustres meurtriers
A son prix au temps où nous sommes.
J'en conviens, mais les grands guerriers
Ne sont pas toujours de grands hommes.

L'olivier, au front de Pallas
Votre modèle et votre emblème,
Avec le laurier des combats
Ne formaient qu'un seul diadème.

Ceignez ces feuillages rivaux
Que vous décernent les suffrages
De la déesse des héros;
C'était aussi celle des sages.

Si la valeur, l'humanité,
Sont les vrais titres à la gloire,
Chaque page de votre histoire
Contient votre immortalité.

Ces vers, qui furent publiés par tous les journaux du temps, plurent moins peut-être au négociateur qu'ils ne déplurent au guerrier. Je suis d'autant porté à le croire, qu'il ne m'en a jamais parlé.

Regnauld étant venu nous rejoindre au commencement de décembre, nous partîmes tous peu de jours après pour Paris, tous, y compris Mme Buffaut, qui voulait y passer l'hiver avec ses soeurs, et voulait voir aussi la Psyché que Gérard venait d'exposer au Salon, modèle qu'elle étudia si bien, qu'elle en reproduisit une copie dans cette Blanche, qui ne vit le jour que cinq mois après.