CHAPITRE III.

Convoi égaré.—Standelet est envoyé à la découverte.—Trait de dévouement d'un matelot. Vache prise pour un homme.—Convoi retrouvé.—Arrivée de Monge.—Imprudence de Standelet.—Trait de caractère de Bonaparte.—Un verre de punch sauve le vaisseau amiral.—Gantheaume.

À mesure que la flotte avançait vers le midi, comme la boule de neige qui se grossit en marchant, elle s'augmentait des convois qu'elle rencontrait sur la route; ils sortaient, ainsi que je l'ai dit, de différens ports d'Italie. Un seul excepté, tous s'étaient trouvés au rendez-vous. Celui-là, qui portait la division du général Desaix, et aussi le bonhomme Monge, n'était pas celui auquel Bonaparte attachait le moins de valeur. Il avait dû partir de Civita-Vecchia et nous rejoindre entre la Corse et la Sardaigne, aux bouches de Bonifacio. Après l'y avoir attendu trois jours, espérant le trouver à la hauteur de l'île Serpentaire, la flotte allait l'y chercher. Mais dans la crainte que retardé par une cause fortuite, il ne fut arrivé à notre premier rendez-vous après notre départ, l'amiral envoya une frégate à la découverte, l'Artémise, avec ordre de remonter, s'il le fallait, jusqu'à la hauteur de Monte-Christo, et de ramener ce convoi, soit à la nouvelle station, où nous allions encore l'attendre trois jours, soit devant Maretimo, île placée à la pointe la plus occidentale de la Sicile, où nous l'attendrions trois jours encore, s'il ne nous avait pas rejoints à l'île Serpentaire.

Après avoir perdu trois jours devant la Sardaigne et trois jours devant la Sicile, la flotte se remit en marche, se dirigeant sur Malte. Cette perte de temps inquiétait d'autant plus le général en chef que, d'après les renseignemens fournis par les bâtimens interceptés, il savait que l'escadre de Nelson était dans le port de Naples. N'en était-elle pas sortie? ne s'était-elle pas saisie du convoi? enfin n'était-elle pas allée nous attendre devant Malte que nous devions attaquer et enlever en passant? De plus longs délais compromettant le sort de la flotte, le succès de l'expédition, il avait été décidé qu'on irait en avant.

Rien ne fit trêve à notre ennui pendant ces trois derniers jours, si ce n'est un incident sans conséquence, mais digne d'être remarqué. Comme nous prenions le frais, vers le soir, sur la galerie, nous entendons tout à coup un bruit pareil à celui que produirait un homme qui tomberait à la mer. Un homme à la mer! s'écrie-t-on de toute part. L'effet que le danger de cet homme produisit aussitôt sur tant d'hommes exposés eux-mêmes à tant de dangers ne peut s'exagérer. Qui en a été témoin, ne saurait regarder l'homme comme naturellement méchant. Tous les secours sont prodigués. On jette à l'eau les cages à poulets, les bouées de sauvetage; on met à flot toutes les chaloupes. Le temps est calme, le vaisseau est en panne; mais il fait nuit. Le sauvera-t-on? Cependant on apprend qu'au bruit de la chute un matelot, s'élançant à travers le sabord le plus rapproché du point où elle avait eu lieu, s'était jeté à la nage, en disant: Je le ramènerai, et on l'avait vu, à travers le crépuscule, se diriger vers l'arrière du bâtiment, et puis on l'avait perdu de vue. L'intérêt excité par le péril du premier s'accroissait comme de raison de celui qu'excitait le péril du second. Penché comme nous sur le balcon de la galerie, le général attendait avec une anxiété égale à la nôtre le dénouement de cette scène, quand on s'écrie: Les voilà! ils sont sauvés! et bientôt nous entrevoyons dans l'ombre les cercles produits sur la mer la plus calme par le nageur qui pousse devant lui un corps, mais un corps de grosseur démesurée. C'était la carcasse d'une vache, que le coque, ou le cuisinier n'avait pas cru devoir nous faire manger, parce qu'elle était morte de mort naturelle.

On rit beaucoup de la méprise, et le général en rit comme tout le monde. «Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de récompense. C'est pour sauver la vie à un homme que ce brave homme a exposé la sienne»; et il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la générosité de tous les assistans.

C'est avec la certitude de ne pas l'altérer que je raconte ce fait qui s'est passé sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit ailleurs[10], se jeta à la mer en cette occasion. C'était un homme aussi gai que déterminé «Tu es bien heureux, lui dit le général, que la flotte ne marche pas. S'il avait venté bon frais, comment aurais-tu fait pour te tirer d'affaire?—J'aurais nagé.—Soit.—Mais la flotte marchant toujours, aurais-tu pu la rejoindre?—J'aurais nagé du côté de la terre. Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.»

À mesure que nous approchions de Malte, l'inquiétude que nous donnait le convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le général lui-même sur la dunette où il finit par s'asseoir, causant, tout en observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu. Cela me fournit l'occasion de reconnaître que s'il aimait plus que moi Ossian, il le connaissait moins bien que moi.

Je ne sais pas trop à quel propos on vint à parler du Werther de Goëthe, et à citer la lettre où cet infortuné raconte qu'en lisant à sa bien-aimée un poëme du barde écossais, il tomba sur ce passage qui avait un rapport si frappant avec sa propre situation:

«Zéphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beauté reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y trouveront plus.»

«Ce passage, dit le général, est tiré des chants de Selma.—Je le crois», dit quelqu'un à qui la littérature allemande était plus familière que toute autre, voire la littérature française. «Les poèmes d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de prêter à l'un ce qui appartient à l'autre. Je ne crains pas d'affirmer pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.—Je suis si sûr qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce qu'on voudrait.—Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du poème de Berathon.—Je gage un louis.—Je gage un louis.»

Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.

Quatre ans après je songeai à me faire payer. Voici à quelle occasion. Par suite d'une des préventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait pas, mais qui même n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction publique que je remplissais alors. Cette injustice m'eût ruiné. J'étais résolu néanmoins à l'endurer sans réclamer, mais résolu aussi à lui demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution n'eut pas lieu; et quant à la dette, il s'en est largement libéré depuis. Voyez son testament.

Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et ne voyant pas assez distinctement à l'oeil nu, il m'empruntait souvent mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'idée que par le chagrin que j'éprouvai quand je les perdis. Il entrait, je le répète, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que j'avais pour cet homme[11].

La Pantelerie était dépassée; nous gouvernions sur Gozzo, quand les frégates qui éclairaient notre marche signalèrent des voiles au sud. «Ce sont les Anglais, disait-on; ils se sont placés entre Malte et nous: il y aura bataille.» Grand remue-ménage à bord; branle-bas de combat; toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enlevées; tous les bagages sont portés à fond de cale; les postes sont distribués; les fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront; les savans porteront les gargousses.

Une bataille navale dirigée par Bonaparte devait avoir un caractère particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu juger par les propos que j'ai saisis, abrégeant la canonnade, qui ne pouvait que nous être désavantageuse par les raisons expliquées plus haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des préparatifs avaient été faits dès long-temps dans ce but. On déployait de longues et fortes chaînes armées de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux ennemis à nos vaisseaux, et peut-être supporter des ponts volans, à l'aide desquels on jetterait d'un bord à l'autre nos troupes impatientes d'en venir aux mains.

Tout était prêt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de l'escadre légère nous annoncèrent que la flotte en vue était celle que nous attendions si long-temps, ce convoi de Civita-Vecchia, à la recherche duquel l'Artémise avait été envoyée, et par laquelle il était escorté, ce qui nous fut bientôt confirmé par Standelet lui-même.

Ce capitaine, quelques jours après nous avoir quittés, ayant rencontré le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec lui; mais présumant que la flotte s'était ennuyée de l'attendre, au lieu de se rendre à Maretimo, il était allé droit à Malte. Il nous y avait attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait sur ses pas, quand il fut signalé par nos vigies. Tel est le résumé du rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef, du chef de l'état-major général, et de quelques personnes qui se trouvaient comme moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.

«Cette marche, dit l'amiral, n'était pas celle que je vous avais tracée; vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre; si vous l'aviez fait, la jonction se serait opérée depuis quatre jours.—J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la protection du canon de Malte, reprit Standelet.—Vos instructions, capitaine, vous enjoignaient de vous rallier à la flotte, et non d'aller à Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.—Il est bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blâmer. Il me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose qu'à des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manière, dont vous me traitez. J'en appelle au général en chef, au général Bonaparte lui-même.»

Confident des inquiétudes que l'absence prolongée de l'Artémise avait causée au général, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation. À ces mots: «J'en appelle au général en chef», la figure de Bonaparte, jusqu'alors impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils étaient dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des étincelles. «N'en appelez pas à moi, répond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe à la responsabilité que vous avez assumée en dérogeant à vos instructions, quand je songe à toutes les conséquences que peut entraîner le retard que vous apportez à la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de l'amiral. N'en appelez pas à l'avis du général en chef; il ne pourrait s'empêcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de désobéissance, et vous savez qu'il y va de la tête. Encore une fois, n'en appelez pas au général en chef.»

Foudroyé par ces mots, Standelet ne répliqua rien. Bruéys, un des meilleurs hommes qui fussent au monde, était attéré. Il fit sortir le capitaine, et se réunit à Berthier, à Lavalette et à moi, pour apaiser le général, qui était encore plus irrité de la satisfaction que Standelet montrait de sa faute que de sa faute même. «Je ne voulais pas me mêler de cette affaire, répétait-il; pourquoi me forcer à sortir de ma neutralité?»

Sur les témoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacité de cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir d'avoir retrouvé Desaix et Monge. Desaix, après l'avoir embrassé, retourna sur son bord; Monge resta sur le nôtre, où sa place lui était assignée par l'affection du général, place que personne ne s'avisa de lui disputer.

C'était un homme à part que Monge, un homme aussi amusant à étudier qu'intéressant à entendre. La somme de ses connaissances était immense. Il réunissait à la faculté qui apprend, celle qui invente, et à la faculté qui comprend, celle de se faire comprendre. Il démontrait à merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il était éloquent, et pourtant ne savait pas parler; son éloquence, dénuée d'élocution, consistait dans un mélange de gestes et de mots qui se fortifiaient les uns par les autres; mélange d'où résultait une démonstration qui, expliquée par le jeu de la physionomie, arrivait à l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les improvisations captivaient plus peut-être l'attention que les discours les mieux étudiés. C'était un plaisir de le voir parler. On ne saurait dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.

Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant guère mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mêlât davantage.

Sa vivacité contrastait singulièrement avec la gravité de Berthollet. En disant tout, Berthollet se faisait moins écouter que Monge, qui n'achevait rien.

En réjouissance de la bienvenue de Monge, le général fit doubler le soir la ration du punch. Mais comme au jour naissant on devait le lendemain se porter sur Malte, il alla se coucher à neuf heures, nous laissant achever sans lui le bol et la conversation. Avant de se retirer, il s'était fait rendre compte par Gantheaume, chef de l'état-major de l'année de mer, de la position de la flotte, «Général, avait dit celui-ci, nous sommes en face de l'île de Gozzo, à deux lieues de la côte; la flotte a mis en panne. Demain, au point du jour, nous nous remettrons en marche.»

Nous nous couchâmes assez tard. Il était près de minuit quand j'allai reprendre, sous le citoyen de Bourrienne et à côté du citoyen Collot, mon humble place. Nous avions bu, quoique modérément, un peu plus que de coutume. Or, tôt ou tard un principe entraîne une conséquence. Je le reconnus une heure après m'être endormi. Comme on n'est pas pourvu à bord de tout ce qui se trouve sur terre dans la chambre à coucher la moins confortable, force me fut de me lever, de traverser la chambre du conseil à laquelle celle où je couchais servait d'antichambre, et de courir à la galerie,—quoi faire?—faire dans la mer ce que Sganarelle faisait pour s'amuser dans la cour de M. Géronte, et Jean-Jacques Rousseau dans la marmite de Mme Clot[12], pour s'amuser aussi.

Arrivé là, quel est mon étonnement, quand au lieu du ciel et de la mer qui devaient s'offrir à moi dans leur immensité, je ne vois rien, absolument rien? Je me frotte les yeux; mes regards ne se perdaient pas dans les ténèbres, comme je l'avais cru d'abord. Je reconnais bientôt qu'ils allaient se heurter contre un objet très-matériel, contre un corps opaque, contre une masse très-compacte, mais trop voisine de moi pour que j'en pusse apercevoir le sommet et mesurer la hauteur.

Me rappelant alors ce qui avait été dit par Gantheaume, je ne doutai pas que ce ne fût la terre que je voyais là. Mais d'après son rapport devions-nous en être si près? Et vite j'escalade le château, sur le pont duquel avait été construite une baraque de proportion à recevoir deux lits, rien que deux lits, dont l'un était occupé par Gantheaume et l'autre par Joubert, ordonnateur en chef de la marine. Je frappe à la porte de Gantheaume de manière à l'enfoncer. «Quoi? qu'est-ce? s'écrie le chef de l'état-major.—C'est moi, répondis-je en me nommant.—Que diable voulez-vous à cette heure?—Savoir où nous sommes.—À deux lieues de Gozzo. Bon soir.—Nous n'en sommes pas à vingt toises. Venez voir, venez.

—Farceur»! me dit-il en sautant à bas de son lit; et plus vêtu que moi qui ne gardais pour dormir ni mon habit, ni mes bottes, ni même mon pantalon, il me suit. «Regardez, lui dis-je quand nous fûmes sur la galerie, que voyez-vous là?—Je n'y vois pas plus que dans un four. C'est singulier! la nuit me semblait pourtant des plus sereines.—Ne voyez-vous pas cette côte qui, haute comme les plus hautes falaises de Normandie, vous dérobe la vue du ciel?—Vous avez, parbleu, raison, c'est la côte. À quoi diable pense donc l'officier de quart? il s'est endormi!»

Nous courons au poste; l'officier de quart était très-éveillé: les yeux fixés sur le ciel et tournés du côté de la proue, ce jeune homme aussi se croyait à deux lieues de la terre. Voyant ce qui était devant lui, mais non ce qui était derrière, sachant ce qui se passait au-dessus de lui et non ce qui se passait au-dessous, il se confiait à la disposition des manoeuvres qui neutralisait l'action du vent, et croyait le vaisseau stationnaire. Le vaisseau cependant marchait. Entraîné insensiblement par des courans, il avait dérivé vers la côte contre laquelle il se serait heurté ou tout au moins se serait affalé, si je me fusse aperçu un quart d'heure plus tard que nous avions bu à la santé de Monge.

La côte nous dérobait le vent. «Pourrons-nous virer de bord?» disait Gantheaume en soupirant et tout en commandant la manoeuvre. Elle réussit contre son espoir, et ce succès lui permit d'aller reprendre son somme.

Pour dormir plus tranquillement, il me pria de ne parler du fait à personne, pas même au général en chef. Je le lui promis et je tins parole, car je n'en parlai qu'à Regnauld qui fut aussi discret que moi.

Quelles conséquences cet accident ne pouvait-il pas avoir, si Nelson se fût présenté dans ces entrefaites! Le vaisseau amiral, le vaisseau qui portait Bonaparte, échouer au port! Ainsi, en dépit des plus habiles combinaisons, un cas imprévu peut tout compromettre. Mais un cas imprévu peut aussi tout rétablir; et le salut vous vient quelquefois de la sentinelle sur laquelle vous comptiez le moins. Dans un assaut nocturne qu'Henri IV livrait à Paris, sans un jésuite le coup réussissait. Les cris de ce bon père sauvèrent la place, comme autrefois le cri des oies avait sauvé le Capitole: soit dit sans me comparer à une oie ou à un jésuite: je n'ai pas tant de vanité.

Le lendemain, à cinq heures du matin, la flotte était devant Malte.

Le secret sur le danger auquel avait échappé l'Orient fut si bien gardé, que Gantheaume finit par oublier lui-même ce fait. Dix ans s'étaient passés sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette époque, un beau chemin; au lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient été favorables; enfin il était amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient pas avoir changé ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il l'avait oubliée, mais non si bien oubliée, qu'il ne m'engageât à n'en pas parler, quand j'allais invoquer le témoignage de Regnauld pour lui rappeler le fait.

Gantheaume, bon et brave homme, n'était au fait qu'un marin médiocre, parlant ou plutôt criant beaucoup et se démenant sans agir. Favorisé par le sort, malgré ses bévues, il ne s'est pas même illustré par de grands désastres. Napoléon qu'il avait ramené d'Égypte le récompensa de son propre bonheur, et lui sut gré du hasard comme si c'eût été de l'habileté. C'est bien; cela fait honneur à quelqu'un, mais est-ce à Gantheaume? Ce pilote, qui fut chargé depuis de diriger des expéditions si importantes, a-t-il justifié comme amiral les faveurs dont il fut comblé par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance impériale?

Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui eût sauvé l'Égypte si elle y eût porté des secours si difficilement amassés, si impatiemment attendus? Il l'avait prise à Brest, il la conduisit à Toulon, où il la reconduisit encore quelques mois après, au retour d'une nouvelle sortie qu'il fit sur l'ordre exprès du premier consul. Cette sortie-là, il la poussa jusqu'à vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses corvettes y soit entrée, il n'alla pas plus avant.

Obstiné dans sa bienveillance, Napoléon n'en persista pas moins à confier à Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus brillans; il fut un temps où il n'était question dans les journaux que des allées et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloquée par les Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est à l'occasion de ses éternels voyages du port de Brest à la baie de Berteaume, que ses collègues du conseil d'État, car il était membre aussi du conseil d'État, lui composèrent cette épitaphe de son vivant:

Ici gît l'amiral Gantheaume,
Qui, dès que soufflait le vent d'est,
De Brest voguait droit à Berteaume,
Et, dès que soufflait le vent d'ouest,
Revoguait de Berteaume à Brest.