CHAPITRE PREMIER.
Alexandre Berthier.—Trophées de Malte.—Vents contraires.—Mauvaise rencontre.—Combat, abordage.—Nous manoeuvrons pour prendre.—Nous sommes pris.
La nuit tombait quand nous sortîmes du port. Une fois dans mon hamac, je me mis à réfléchir sur le parti que j'avais pris avec tant de précipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'était difficile cependant de n'en éprouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par anticipation les jouissances qui m'attendaient auprès des amis que j'allais rejoindre, mais ils ne me retraçaient pas moins vivement celles que je perdais avec les amis dont je m'éloignais, celles qui avaient tempéré les désagrémens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du général Bonaparte; de ce nombre était la confiance que j'avais trouvée dans le général Berthier.
«Celui-ci, me disais-je, me défendra si j'ai besoin d'être défendu. Il est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience, car il en éprouve de pareils.»
C'était par un effort de dévouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une expédition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers Paris, où il était impatient de revenir. «Les coups de fusil tirés, me disait-il souvent, et dès que nous serons établis au Caire, je retourne en Europe, je retourne en France.» Tout en me répétant cela, me conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus étroite encore que celle du général en chef, et dont il avait fait une chapelle: «Trouvez-vous que cela ressemble?» ajouta-t-il.
Au pied de son lit était l'objet de sa dévotion, image sur laquelle se portaient son premier regard quand il s'éveillait, et son dernier regard quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien que ce ne fût pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au pinceau, non pas de Raphaël, mais d'Apiani.
Si Berthier aimait Bonaparte, il était fort aimé de lui, et cela se conçoit. Fondée sur une utilité réciproque, leur union était de celles que le temps ne peut que fortifier: c'était celle du génie et de l'intelligence. Berthier devait sa gloire à ce qu'il avait compris le génie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'était accrue de ce qu'il avait été compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis ses ordres que Berthier, qui était pour lui ce que la parole est à la pensée.
Bonaparte, dans les tournées qu'il faisait Je matin dans cette salle du conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et où Berthier venait de temps à autre s'étendre et jaser sur le divan, le traitait avec une familiarité tout-à-fait affectueuse; tantôt lui pinçant l'oreille, tantôt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant à les ébouriffer, et l'appelant mon fils Berthier.
Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre séparation fut bien moins vive que celle que j'eusse éprouvée si j'avais été témoin de la mort qu'il reçut au Caire, si glorieuse qu'elle ait été.
La société que je trouvai sur la Sensible fit bientôt diversion à ces regrets. Indépendamment du général Baraguey-d'Hilliers et de ses deux aides de camp, du capitaine Bourdé et des officiers qui composaient l'équipage de cette frégate, plusieurs gens, remarquables à des titres différens, s'y étaient aussi embarqués. Plusieurs d'entre eux faisaient des vers; de ce nombre était un officier nommé Bouchard, homme d'esprit, connu par une jolie comédie intitulée les Arts et l'Amitié; un lieutenant de vaisseau, nommé Barré, dont les oeuvres étaient aussi burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'eût pas la prétention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait aussi des vers.
Blessé de l'indifférence avec laquelle il se croyait traité par le général en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une maîtresse, par excès d'amour, et soupirait sa peine dans des élégies qui prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la poésie.
Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le plus parfait régnant entre nos goûts comme entre nos opinions, nous vécûmes dès le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne grâce avec laquelle, à l'exemple du général, chacun s'étudiait à être agréable à tous, nous nous amusâmes autant qu'on peut s'amuser à bord ou en prison, sans recourir à la dispute.
Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la lecture des lettres écrites par des soldats de l'expédition à leurs amis et à leurs maîtresses en France, et qui, pour la plupart, n'étaient pas cachetées. L'esprit de conquête, qui dominait toutes les têtes, s'y manifestait à chaque ligne. À les en croire, ils avaient pris tout ce qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient passé. Chaque lettre de ces Césars était un commentaire de veni, vidi, vici.
Le vaisseau était chargé des trophées de Malte, entre autres on remarquait, 1° un canon de bronze monté sur un affût aussi de bronze et ciselé avec un art admirable. Ce bijou était un présent que Louis XIV avait fait à l'ordre; 2° deux glaives de sept à huit pieds de haut, montés en argent doré et enfermés dans des fourreaux de même matière, espèce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers portaient en tête des processions; 3° le drapeau pris par Eugène Beauharnais à l'attaque de la Floriane; 4° plusieurs pièces d'orfèvrerie d'un travail plus curieux que précieux, qui ornaient le trésor de Saint-Jean. Les épées et le drapeau restèrent exposés dans la chambre du capitaine; les pièces d'orfèvrerie furent serrées dans des armoires, et le canon, qui était de petite proportion, fut emballé dans des caisses et déposé à fond de cale.
Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Dès le lendemain de notre départ il sauta au nord, où il resta pour notre malheur pendant plus de huit jours. Nous passâmes tout ce temps à courir des bordées entre Malte et la Sicile, c'est-à-dire à pousser de droite à gauche et de gauche à droite des angles extrêmement aigus, procédé à l'aide duquel, après avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois à en gagner huit contre la direction du vent.
C'était à se désespérer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le défaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activité; l'autre l'enchaîne et vous ennuie. Tout considéré, mieux vaut la fatigue que l'inaction. À force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions presque atteint les côtes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous aperçûmes une voile à l'horizon.
Ce n'était pas la première que nous rencontrions. À la hauteur de la Pantelerie nous avions hélé un petit bâtiment qui venait de Toulon et allait à Malte, ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur son bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas été renommé à la législature, et renié de Paris dont il avait été l'idole, allait en Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans auparavant, il régnait en France; il avait une cour à Chaillot. Déchu aujourd'hui de son crédit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon que Brindavoine, espèce de groom qui, de l'écurie de Madame, avait passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un général qu'il avait protégé. Après l'avoir chargé de nos dépêches, nous lui souhaitâmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que nous allions parcourir, nous poursuivîmes notre route.
Quand le canot fut mis à flot pour porter nos lettres au capitaine de ce bâtiment, je fus, je l'avouerai, tenté de m'y jeter et de profiter, pour aller rejoindre le général, de l'occasion que je n'avais pas eu la patience d'attendre, et qui s'offrait à moi d'elle-même. Toutefois les considérations auxquelles j'avais déjà cédé, et peut-être aussi un peu de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi, comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait à mesure que je me rapprochais du foyer d'où il émanait. Néanmoins il me fallut plus de force pour persister dans ma résolution, qu'il ne m'en avait fallu pour la prendre.
Mais revenons-en à notre nouvelle rencontre.
«Quel peut être ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au capitaine.—Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, répond Bourdé en braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en attendant, je vais assurer mon pavillon.»
Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon français. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqué répondit aussitôt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et continua à venir avec une vitesse toujours croissante. «Vaisseau anglais et de force supérieure à la nôtre», dit le capitaine dès qu'il eut reconnu la coupe de ce bâtiment, qui décidément nous donnait la chasse; et virant de bord, il se laissa aller à la direction du vent et battit en retraite. En cela il se conformait à ses instructions, qui lui prescrivaient d'éviter tout engagement; mais quelques heures s'étaient écoulées pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait déjà gagné deux lieues quand la nuit survint.
La lune ne tarda pas à se lever, et le bâtiment, qui s'était perdu un moment dans l'obscurité, reparut plus puissant et plus menaçant. Il n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement à l'aide des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de son intelligence; sa marche était si supérieure à la nôtre, que le combat devenait inévitable. Nous nous préparâmes à le soutenir.
Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses forces. Cet examen lui en démontra l'insuffisance.
Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilité lui seraient-ils si on se bornait à se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui être que désavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le nôtre, devant porter une artillerie d'un calibre supérieure à la nôtre, et nos batteries d'ailleurs n'étant servies que par des gens tirés du bagne de Malte, ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intérêt de pareils gens pouvaient-ils prendre à l'honneur de notre pavillon?
Tout considéré, il fut résolu que nous tenterions l'abordage. Nos soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient là comme à l'assaut; et malgré l'infériorité de notre matériel, notre impétuosité naturelle, la furia francese, établirait une forte chance en notre faveur.
Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous n'étaient pourtant pas militaires comme le général Baraguey-d'Hilliers et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jéna, ajoutait déjà la gloire des armes à celle des lettres, qu'un de nos plus ingénieux académiciens avait acquise depuis un siècle à ce double nom. Ceux-là, ainsi que le capitaine Bouchard, étaient familiarisés avec le feu. Mais les deux jeunes frères de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils étaient, et quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient guère plus que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des campagnes sans avoir fait la guerre, et, à plus forte raison, que moi, qui n'avais pas même vu la guerre de loin.
Le capitaine, après nous avoir fait donner des fusils et des gibernes, nous assigna notre poste.
Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour accélérer la marche du vaisseau. Filant de toute la vitesse du vent, il avait fait en six heures le chemin de six jours, et se trouvait vers trois heures du matin à la hauteur de la Pantelerie. Mais l'ennemi marchait encore plus vite que nous; il était dans nos eaux, et son bâtiment, dont les voiles se détachaient en noir sur le ciel argenté, semblait un énorme vautour qui, les ailes déployées, prêt à fondre sur sa proie, étudiait l'endroit par lequel il devait la saisir.
À trois heures et demie du matin, les deux vaisseaux n'étaient plus qu'à demi-portée de canon; les hostilités ne pouvaient pas tarder à commencer. On distribua l'eau-de-vie à l'équipage, et chacun alla prendre sa place; le général sur le banc de quart à côté du capitaine; ses aides de camp dans les batteries pour entretenir le feu, et nous, passagers, à tribord, sur le passavant; c'est ainsi que l'on nomme l'espace qui se trouve au pied du grand mât, entre l'arrière et l'avant du vaisseau.
À ma gauche était le citoyen Collot, qui possédait, comme on sait, deux millions; et à ma droite le commandeur Domonville, homme non moins estimable que lui, quoiqu'il s'en fallût de deux millions qu'il fût aussi riche.
J'avais eu occasion de remarquer celui-ci à Malte, non seulement parce que je lui avais délivré un certificat de résidence, mais encore parce que le soir il se faisait éclairer par un joli barbet, qui portait dans sa gueule un bâton, à chaque bout duquel était attachée une lanterne. Dépouillé de sa commanderie par la révolution française, et de ses dernières ressources par la révolution de Malte, ce pauvre homme, à qui il ne restait pour tout bien que quelques louis, produits de la vente de son mobilier, et aussi de la vente de son chien, dont il ne s'était pas détaché sans pleurer, allait mourir en France, et mourir de faim! «Encore s'il y avait un boulet pour moi!» disait-il en voyant faire les apprêts du combat.
Le jour se lève. Le bâtiment anglais nous avait rejoints; il marchait parallèlement au nôtre, dont il n'était plus guère qu'à une portée de fusil; comme il n'avait pas encore arboré son véritable pavillon, Bourdé somma le capitaine anglais de s'expliquer, en appuyant cette sommation d'un coup de canon. Celui-ci répond à cette invitation par une décharge de toute sa batterie de babord. Ses boulets, qui portèrent surtout dans notre mâture et dans nos agrès, firent un ravage épouvantable. Notre mât d'artimon fut presque coupé, le cabestan mis en pièce, les haubans hachés; les poulies et les débris des vergues pleuvaient comme grêle sur le pont. C'est alors qu'à travers la fumée se déploya la flamme britannique. Je doute que notre riposte, qui ne se fit pas attendre, ait rendu à l'ennemi un dommage égal à celui qu'il nous avait fait. Pendant qu'on préparait une seconde décharge, les deux bâtimens se laissant arriver l'un sur l'autre, manoeuvraient pour s'aborder; ils n'étaient plus qu'à la portée du pistolet quand partit la seconde volée.
Celle des Anglais porta tout entière dans le bois de notre frégate, et ne nous fit pas moins de mal que la première. Elle démonta plusieurs de nos pièces, tua plusieurs de nos canonniers dans les batteries, et renversa sur le pont nombre de matelots, de soldats, et deux passagers qui se trouvaient en ligne avec moi sur le passavant.
Conformément au plan arrêté, on se disposait néanmoins à escalader le vaisseau anglais; notre beaupré engagé dans ses manoeuvres nous attachait à lui; les deux bords se touchaient[13]. On criait à l'abordage! Tout l'équipage se jetait en avant pour soutenir nos soldats qui couraient là comme à l'attaque d'une redoute. Dans ce moment, j'entends crier houra! à la poupe. Le pavillon français avait disparu. Pendant que nous allions à l'assaut sur l'avant, nous étions assaillis par l'arrière. La frégate était prise.
Une idée se présente à moi. Maîtres du pont, les Anglais descendront dans la chambre du capitaine; là sont les trophées que nous rapportions de Malte. Dans cinq, dans trois minutes, à l'instant, ces trophées deviendront les leurs; il n'y a pas un moment à perdre; et me précipitant par l'écoutille, j'entre dans la chambre qui renfermait ce précieux dépôt, que personne ne songeait à soustraire à leurs recherches. Prendre les deux épées, les jeter dans la mer qui les engloutit, est l'affaire d'un instant. Le drapeau, dans les plis duquel j'enveloppe un boulet, disparaît aussi dans les flots, ainsi que le sac aux dépêches, que l'on charge d'un lest pareil. Mais il n'y eut pas moyen de dérober aux vainqueurs les objets renfermés dans les armoires, et le canon que Louis XIV avait donné à l'ordre de Malte. Les Anglais le trouvèrent à fond de cale, d'où il ne sortit que pour aller figurer dans l'arsenal de Londres.
À peine cette opération était-elle consommée, que l'officier à qui le commandement de la prise était dévolu vint s'établir dans la chambre. En moins d'un quart d'heure la frégate avait changé de maître. Comment cela s'est-il fait? Comment des soldats aguerris ont-ils défendu si peu de temps l'honneur des trois couleurs? A-t-on bien fait tout ce qu'on pouvait faire?
Ce qui me reste à dire répond à toutes ces questions. Aborder, c'est s'exposer à être abordé. Lorsque les bâtimens sont de même proportion, et que leurs ponts sont de niveau, c'est à la vigueur et au courage que le succès est assuré. Mais il en est autrement quand un bord est plus élevé que l'autre, et surtout quand la différence de hauteur est assez grande pour faire obstacle au combattant qui veut passer du bord le plus bas au bord le plus haut; mais non au combattant qui, du bord le plus haut, veut passer sur le bord le plus bas. Le mouvement qu'il faut faire pour grimper est bien plus facile à réprimer, que celui qu'il faut faire pour sauter. L'un exige plusieurs efforts; l'autre ne demande qu'un peu d'agilité.
Tels étaient les rapports où le Sea-Horse (le Cheval-Marin) se trouvait avec la Sensible; il la dominait de quatre pieds à peu près. À cet avantage se joignait celui du nombre, soit en hommes, soit en canons. Le Sea-Horse portait quarante-quatre canons, et nous n'en portions que trente-six; de plus, il avait du dix-huit à la première batterie; dans la nôtre, nous n'avions que du douze; son équipage, composé uniquement d'Anglais, tenait la mer depuis deux ans; le nôtre, formé pour la plupart d'étrangers, n'était réuni que depuis dix jours. Enfin nous n'avions sur notre gaillard d'arrière que des pierriers, et le sien était armé de caronades de vingt-quatre.
C'est au terrible effet de ces caronades qu'il faut surtout attribuer notre disgrâce. La première décharge de ces pièces, chargées à mitraille, renversa, à l'exception de trois personnes, tout ce qui se trouvait sur l'arrière de la Sensible. Il ne fut pas difficile aux Anglais, qui ne trouvèrent plus de résistance, de se porter de là sur l'avant, et de prendre en queue nos gens, qui déjà étaient attaqués en tête.
Le vaisseau néanmoins ne s'était pas rendu: mais cette décharge ayant abattu notre pavillon, l'ennemi crut que le capitaine avait amené. De là des reproches de manque de foi adressés par lui à nos soldats et à nos officiers, qui combattaient encore sur l'avant après qu'il fut venu prendre possession du bâtiment, sur la foi d'une démonstration que nous n'avions pas faite.
On conçoit que la durée d'un pareil combat n'ait pas été longue. Notre capitaine, en ne l'évitant pas, écouta son courage plus que sa prudence; il fut séduit peut-être par l'espérance de remporter une victoire, tout en apportant la nouvelle d'une victoire. Quelle gloire en effet pour lui, s'il eût amené une prise à Toulon, en y venant annoncer la prise de Malte!
Le général Baraguey-d'Hilliers, qui n'eût pas partagé sa gloire, partagea tous ses dangers et toute son infortune. Pendant la durée du combat, il se tint inactif auprès de Bourdé. Triste position pour un homme qui, accoutumé à agir et à commander, ne pouvait ni donner des ordres ni en recevoir. Immobile au milieu du feu, il était les bras croisés sur le banc de quart, comme un condamné que l'on fusille, à cela près qu'il n'avait pas les yeux bandés.
Telle était au reste la position de tous les passagers. Exposés aux balles comme aux boulets, nous n'avions pas même la consolation de rendre le mal qu'on pouvait nous faire. Jamais je n'ai pu tirer une étincelle du fusil dont on m'avait armé, et c'était un fusil d'élite!
C'est une belle chose que la guerre—quand on en est revenu, dit Sedaine. Je suis fort de cet avis. Je suis charmé de m'être trouvé à un combat, et charmé aussi de n'être plus menacé du même plaisir, sur mer du moins; car qui peut répondre que, du jour au lendemain, ce plaisir-là ne le surprendra pas au coin d'une rue par le temps qui court?
Quelques observations que j'ai faites sur moi-même, pendant l'action, ne seront pas déplacées ici. Tandis que le canon grondait, tandis que mes voisins tombaient, rappelé par le défaut d'activité au sentiment de ma position présente, «peut-être, me disais-je, n'aurai-je pas le temps de finir la pensée que je commence.»
Une autre idée m'occupait encore: si je perds un bras ou une jambe, est-ce de la gloire ou du ridicule qui m'en reviendra? Qu'allait-il faire dans cette galère? dira-t-on. Tant que la canonnade a duré, je n'ai eu ni peur ni courage: je n'ai eu que de la résignation.
L'affaire fut des plus sanglantes. Sur deux cent cinquante hommes, soixante, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent mis hors de combat. De onze passagers que nous étions, trois perdirent la vie, et deux furent grièvement blessés. Au nombre des tués était le pauvre Domonville. Son voeu fut doublement exaucé. Un boulet lui avait emporté la tête, quand un second vint lui ouvrir le ventre. L'effet de ce dernier coup fut singulier. Nos matelots, qui d'office s'instituant ses héritiers au préjudice des Anglais, avaient recueilli des doubles louis qu'il cachait dans sa ceinture, me firent voir plusieurs de ces pièces, qui portaient sur chacune de leurs faces une double effigie, effet de la percussion par laquelle chaque pièce avait reçu en partie l'empreinte de la pièce voisine, tout en lui communiquant en partie l'empreinte de la sienne.
Quel spectacle que celui d'un vaisseau après un combat! À l'ordre admirable qui préside à l'arrangement de son mécanisme est substituée la plus affreuse confusion. Le boulet a tout brisé, tout percé, tout déchiré. Dans les champs où elle passe, la guerre laisse des traces moins horribles; le carnage est disséminé là sur un vaste espace. Sur un bord, il est réuni en bloc; et dans cet espace étroit que le sang inonde, l'oeil ne rencontre que des débris, débris de matière animée naguère par l'industrie des hommes, débris désormais inanimés de machines humaines.
C'est un sentiment singulier que la compassion: il ressemble quelquefois à la cruauté. J'en trouvai aussi la preuve en moi. En voyant souffrir une créature mortellement blessée, le cri naturel est: Achevez-la! Et moi aussi je l'ai proféré ce cri. Mis en capilotade par la mitraille, et abandonné par le chirurgien, un jeune matelot se débattait dans les convulsions de la plus douloureuse agonie. «À la mer! à la mer!» m'écriais-je avec l'accent de la prière autant qu'avec celui de l'autorité. Était-ce par pitié pour lui ou par pitié pour moi? Je ne sais; mais j'éprouvai un grand soulagement dès que ses camarades, presque aussi humains que moi, m'eurent exaucé ou obéi.
Le combat fini et le calme rétabli sur notre bâtiment, qui n'était plus à nous, je me jetai sur un lit, et je dormis aussi profondément que dans nos meilleurs jours. Effet de la fatigue: la nature ne perd jamais ses droits. En me réveillant, je me ressouvins que je n'étais plus libre. Je remontai sur le pont pour savoir ce qu'on avait décidé de nous. «On vous attend pour déjeuner, me dit un des nôtres. Mais qu'avez-vous là?» C'était un lambeau de chair, une éclaboussure de gloire qui m'avait été envoyée par le canon et s'était attachée à mon chapeau que je n'avais pas pris la peine de brosser.
Tous les passagers qui antérieurement avaient mangé à la table du capitaine français se retrouvèrent à celle du commandant anglais. Aucun d'eux heureusement n'avait été atteint soit par le fer, soit par le feu. Nous nous en félicitâmes, et puis nous déjeunâmes d'assez bon appétit même.
Les malheureux ne font point abstinence,
En enrageant on fait encor bombance,
a dit Voltaire. C'est vrai.
Ce déjeuner, où Bourdé figurait comme convive à sa propre table, au reste ne fut pas gai: un Anglais en faisait les honneurs.