CHAPITRE PREMIER.

Paris sous le Directoire.—Les bals masqués.—Les mystifications.—Musson.—De la caricature.—Girodet.—Les feuilletons.—Société philotechnique.—Je suis nommé de l'Institut.—Société des bêtes.

Le Directoire se traînait de crise en crise vers le terme de son règne. Paris qui par instinct plus que par calcul sentait ce terme approcher, essayait de se donner par anticipation les plaisirs dont la révolution l'avait privé, et qu'une révolution nouvelle devait lui rendre. Indépendamment des bals qui se multipliaient dans une proportion toujours croissante, et faisaient de cette grande ville un vaste ranelagh, on avait rouvert des bals masqués. La classe supérieure de la société ne s'était jamais montrée plus avide de ce plaisir: cela se conçoit. La liberté du masque favorisait plus d'un genre d'intrigue; en outre elle établissait une égalité qui n'était pas sans analogie avec celle d'Athènes, et une communauté assez semblable à la plus douce de celles qu'autorisait la loi de Sparte.

La politique transige même avec les vices que la morale proscrit. Le gouvernement, qui devait s'estimer heureux que la société qui ne l'aimait pas ne songeât pas à lui et se livrât aux distractions que des spéculateurs ressuscitaient pour elle, méconnut ce principe, et ce ne fut pas par délicatesse de conscience. Au lieu de s'étudier à tirer parti de ces divertissemens, tout en les surveillant, il en prit de l'ombrage; sous prétexte d'arrêter les réquisitionnaires réfractaires, il fit cerner l'hôtel Richelieu où les masques étaient réunis, jeta l'inquiétude, la terreur même dans cette assemblée qui ne voulait penser qu'au plaisir, et se faisant autant d'ennemis irréconciliables qu'il y avait là d'individus, il força les esprits les plus frivoles à s'occuper des objets dont ils s'étaient efforcés de se distraire.

Le gouvernement de Venise, je le répète, était plus habile, quand se montrant aussi complaisant en morale qu'il était exigeant en politique, et prenant le masque avec le peuple, il lui rendait en licence, sous le premier rapport, ce que sous le second il lui retirait en liberté. Libres dans leurs plaisirs, les gouvernés oubliaient qu'ils étaient esclaves pour le reste, ou ils se tenaient pour dédommagés par des jouissances journalières de la privation de droits qui n'ont pas la même valeur pour tous. Il y avait au moins compensation. Des rancunes que les Parisiens gardaient au Directoire, la moins vive n'est pas celle que provoqua la suppression des bals masqués.

On en donna cinq ou six. J'allai à deux ou trois, avec Lenoir. Nous nous amusions ensemble aux dépens de qui il appartenait. Une fois il y alla seul pour s'amuser à mes dépens. Il eut tort.

Prévenu de son intention, j'y allai, moi, pour m'amuser aux siens, et jamais je ne m'y suis tant amusé.

Il devait se déguiser en fantôme, c'est-à-dire muni d'un appareil qui le grandissant de quelques pieds, supportait une tête de poupée couverte d'un masque livide et encapuchonnée d'un drap de lit, dans lequel il était enveloppé lui-même, et qui lui tombait jusqu'aux pieds. Je m'y rendis visage découvert, mais muni d'un masque de papier comme ceux que fabriquent les enfans, et sur le front duquel étaient écrits en gros caractères ces mots: Mon voisin s'appelle Lenoir.

Ayant reconnu mon homme à sa taille gigantesque, je perce, non sans quelque peine, la foule qu'il divertissait par ses saillies, et je me place à côté de lui, persuadé qu'il ne tarderait pas à m'attaquer. En effet, dès qu'il m'aperçoit, il m'adresse d'une voix qui semblait sortir de son ventre de spectre, plusieurs plaisanteries assez piquantes que je n'avais pas l'air de comprendre. «Qui diable, est ce masque-là? me disait-on.—Je ne sais; un revenant, peut-être, mais non certainement un esprit.» Le revenant de me lutiner de plus belle; et comme il ne m'épargnait pas, feignant un mouvement d'humeur, je lui tourne le dos, et tirant de ma poche mon masque de papier, je le mets sur ma figure. Mon voisin s'appelle Lenoir, dit aussitôt une personne qui se trouvait près de moi. À ce propos, qui est répété par chaque lecteur, le revenant décampe et va se réfugier dans un autre salon. Je lui laisse le temps d'y rassembler un autre groupe; et dans le moment où plus gai que jamais il jouissait, sous le plus parfait incognito, du succès de ses malices, je viens me replacer à côté de lui, feignant toujours de ne pas le reconnaître. Ses attaques de recommencer. J'y réponds de mon mieux; puis, feignant de nouveau l'impatience, et lui tournant brusquement les talons, je reprends mon masque. Tous les gens qui savaient lire, et il y en avait là, quoique je ne fusse guère entouré que de nouveaux riches, tous les gens qui savaient lire de répéter: Mon voisin s'appelle Lenoir. Le revenant transporte sa scène ailleurs. Je l'y poursuis, et grâce au même procédé, je le force de nouveau à déménager. N'y concevant rien, il se fait enfin connaître à moi: «Conçois-tu, me disait-il, que je sois deviné de tout le monde? je n'ai donné mon secret à personne.—Si tu me l'avais donné, lui dis-je, personne ne l'aurait deviné; mais je ne me suis pas cru obligé de garder un secret que tu ne m'avais pas confié. Au reste, c'est en me masquant que je t'ai démasqué, ajoutai-je, en lui montrant mon visage de papier.» Il rit de bon coeur de ce tour-là, et me promit de ne plus revenir au bal sans moi.

Nous y revînmes; mais nous ne nous y amusâmes plus, faute de trouver non pas à qui parler, mais qui nous répondît; cette sorte d'escrime étant là le plaisir par excellence. Un galant homme peut s'y livrer, mais il ne doit le faire qu'avec réserve: au bal comme ailleurs, la liberté a ses restrictions, elle permet de pincer, mais non pas d'écorcher; elle permet la plaisanterie, mais non pas l'outrage. L'homme honnête ne dit rien sous le masque qu'il ne dirait à visage découvert.

Que d'honnêtes gens sous ce rapport n'étaient pas des gens honnêtes! Ces ménagemens s'accordaient peu avec les moeurs un peu brutales que la révolution nous avait faites. J'en ai eu plus d'une preuve. Et la civilisation, dit-on, s'est perfectionnée! Puissions-nous avoir gagné en civilisation ce que nous avons perdu en civilité!

Rapportons à ce propos une des répliques les plus gaies et les plus malicieuses qui aient été faites sous le masque.

Dans un bal où je donnais le bras à Mme Hainguerlot, femme aussi bonne que spirituelle, aussi bonne que possible, et néanmoins assez maligne (tout cela s'arrangeait en elle), un masque, dont je ne puis dire la même chose, nous poursuivait, nous harcelait de ses importunités. Vêtu d'un costume évidemment réformé de l'Opéra, costume fripé qu'il achevait de salir, sur un tricot couleur de chair qu'une tunique bleue couvrait à demi, il portait un carquois en sautoir: c'était une caricature vivante de Cupidon. À l'oripeau qui ceignait son front, à l'arc doré sur lequel il s'appuyait, aux ailerons accrochés à ses épaules, il était impossible de la méconnaître. Comme nous ne faisions pas attention à lui: «Regardez-moi donc, nous disait-il, regardez-moi donc! je suis l'Amour.—Tu n'es certainement par l'amour propre», repartit Mme Hainguerlot.

Cette finesse, cette vivacité caractérise l'esprit de cette dame et dominait dans ses discours: aussi sa société intime, qui se composait de gens d'un esprit analogue au sien, était-elle des plus aimables. Pour le prouver, il suffirait d'en nommer les principaux membres: c'étaient habituellement Lenoir, Méhul, Digeon et quelquefois Hoffmann, noms auxquels je dois ajouter celui de Pérault son frère, homme de l'originalité la plus piquante. Si passionné que je sois pour la musique, et l'on en faisait de bonne chez elle qui l'aimait passionnément, combien je préférais sa conversation aux concerts les plus brillans! combien nous préférions le petit cercle qu'elle animait aux nombreuses réunions où nous ne l'entendions que chanter, et qui, bien qu'elle chantât à merveille, étaient pour nous des soirées presque perdues!

Elle donnait souvent aussi de grands dîners. Ses convives étant pour la plupart des gens avec lesquels son mari était en relation d'affaires, gens plus importans qu'amusans; ces dîners, même en dépit de ses saillies, nous auraient autant contrariés que ses concerts, si un homme qu'elle n'oubliait guère d'inviter ces jours-là n'avait pas eu le talent de changer en comédie des plus amusantes ces séances qui ne promettaient que de l'ennui.

Cet homme était Musson. Lui refuser une place dans le tableau des moeurs parisiennes, à cette époque, serait y laisser un vide.

«La société, ai-je dit dans l'éloge de Picard, était atteinte alors d'une manie assez singulière. Pour satisfaire à je ne sais quel besoin qui s'était emparé des esprits, d'autant plus avides de plaisir qu'ils en avaient été absolument sevrés pendant l'effroyable période à laquelle on venait d'échapper; pour regagner le temps perdu, et en compensation d'un si long deuil, on croyait ne pas pouvoir trop se divertir: de là l'usage assez commun d'appeler dans les fêtes que l'on se prodiguait réciproquement, et où l'on accumulait tous les genres d'amusemens, certains personnages dont le métier était de se jouer de la bonhomie du convive qu'on leur livrait, et de le couvrir de ridicule dans la maison où il avait été attiré par des démonstrations d'estime et d'amitié, et quelquefois même dans sa propre maison qu'il avait cru n'ouvrir qu'à des amis.»

Ces personnages se nommaient des mystificateurs.

Aucun mystificateur n'a porté plus loin que Musson le talent, ou plutôt l'art (en parlant de lui, c'est le mot), l'art de mystifier; aucun n'a reproduit la nature avec plus de fidélité. Cela explique comment les hommes les plus fins s'y laissaient abuser et le remerciaient de les avoir abusés: la crédulité qu'il obtenait ne blessait au fait nullement l'amour-propre; on ne pouvait pas plus se fâcher de l'avoir pris pour ce qu'il se donnait, qu'on ne peut se fâcher de s'être laissé entraîner aux illusions du théâtre: c'était à une comédie bien jouée qu'on venait d'assister.

Il changeait souvent de rôle: tantôt maire d'une petite ville, tantôt architecte, tantôt chanoine, tantôt commerçant; mais quel que fût le rôle qu'il adoptât, il n'en sortait de la soirée. Ses manières, ses discours, ses souvenirs, ses craintes, ses espérances se rattachaient tous à cette profession: la sphère de ses idées, l'étendue de son intelligence n'allait pas au-delà. Sa politique ne s'appliquait qu'à cela, et c'est du peu d'harmonie qui se trouvait entre ses intérêts privés et les intérêts de la chose publique qu'il tirait ses effets les plus comiques.

Un jour qu'il se donnait pour un homme de lettres, et qu'en cette qualité il se déchaînait contre le régime dont la révolution avait fait justice, et contre le duc de La Vrillière particulièrement, qu'il appelait homme sans conscience; comme on lui demandait ce qu'il avait à reprocher à ce ministre? «Écoutez, répondit-il, je faisais de jolis romans, mais ils ne se vendaient pas. Ne sachant comment vivre, et à plus forte raison comment payer mon terme, j'imaginai de me faire mettre à la Bastille. Là, me disais-je, on est logé, chauffé, nourri et bien nourri aux frais du roi, et puis cela donne de l'importance. Faisons-nous mettre à la Bastille. Je compose à cet effet contre Mme Du Barri une satire. Elle était écrite de la bonne encre, cette satire-là! Elle fait du bruit: M. de La Vrillière en entend parler. Dès le lendemain de la publication, un exempt de police se présente chez moi avec une lettre de cachet. «De la part du roi, me dit-il en me faisant monter dans un fiacre, suivez-moi.» J'étais au comble de mes voeux. Je saluai d'un air fier les voisins attroupés pour me voir partir; je me voyais à la Bastille, quand il crie au cocher: «À Bicêtre!» Y a-t-il conscience? je le demande; et encore m'a-t-on fait payer le fiacre!»

Musson était merveilleusement servi par son physique, par la bonhomie qui caractérisait sa figure, par sa conformation un peu lourde, par son oeil éteint qui ne s'animait que lorsqu'il avait rencontré quelque balourdise bien conditionnée, et même par ses cheveux qui, non moins blanchis par le temps que par la poudre, ne permettaient pas de croire qu'arrivé à un âge qui commande la gravité, il pût prétendre à un genre de succès qui ne vous concilie pas absolument le respect.

Chose assez singulière, c'est que cet homme si divertissant dans un personnage emprunté, n'était rien moins qu'amusant quand il restait dans le sien. Son esprit, si fécond en traits de tous les genres quand il faisait parler les autres, était d'une stérilité absolue quand il parlait pour son compte. Terne, lourd, commun quand il était lui, il sentait aussitôt le besoin de cesser de l'être, et s'égayait aux dépens du premier venu. Un jour de carnaval on le surprit se promenant gravement sur le boulevard une queue de lapin attachée à une basque de son habit, et cela pour attraper non seulement les polissons qui le saluaient de leurs complimens accoutumés, mais aussi le passant charitable qui croyait devoir lui donner un avertissement qu'il repoussait et avec qui il engageait à cette occasion une querelle tout-à-fait plaisante.

Une autre fois, sur le boulevard encore, s'amusant de la bonté d'un provincial aux soins duquel il s'était fait confier, et qui le prenait pour un imbécile dont la manie était de se croire un enfant, s'arrêtant à toutes les boutiques et demandant dans la langue de l'enfance tout ce qu'il voyait, il se fit acheter par lui des gâteaux, un pantin, et quand la foule que cette singulière farce avait réunie fut assez nombreuse, se mettant tout à coup à trépigner, il exigea de son mentor la complaisance la plus grande qu'un marmot puisse obtenir de sa bonne. Heureusement pour le mystifié, Lenoir qui lui avait confié cette singulière tutelle, et qui observait de loin cette scène, vint-il le tirer d'embarras, sans toutefois le désabuser.

Pas de bonne fête sans Musson. Sa vie s'écoula tout entière dans les plaisirs qui entourent la richesse et dans la pauvreté qu'il retrouvait chez lui. Il était peintre; mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût autant de talent pour peindre l'homme physique que l'homme moral, ou plutôt au physique comme au moral il ne pouvait le peindre qu'en caricature. Aussi ne lui faisait-on faire de portraits que pour avoir occasion de le payer de ses facéties, et on ne les lui payait pas souvent.

Il mourut d'accident à un âge fort avancé. Comme il sortait fort tard d'une maison où il avait passé la soirée, le timon d'un fiacre le renversa. Il conserva jusqu'à son dernier moment le don de faire rire tout le monde, et le don de rire de tout. C'était Diogène, au cynisme près: c'était un vrai philosophe.

Musson n'est pas le seul peintre en qui cette double faculté d'imiter se soit trouvée réunie. Il y a entre l'une et l'autre une secrète analogie. Bellecour les possédait; et ne sont-elles pas réunies aujourd'hui au degré le plus éminent dans Henri Monnier?

De la faculté d'imiter à celle de contrefaire, il n'y a qu'un pas. En étudiant les perfections d'un objet, on découvre aisément ses défectuosités. Rien de moins étonnant que de voir une même main dessiner la caricature du modèle dont elle a reproduit les beautés. David aurait pu le faire; mais il s'en est gardé, et il a bien fait. Un de ses plus brillans élèves, Girodet, a fait le contraire; il a eu tort, et d'autant plus, qu'ôtant à la caricature ce qu'elle a de gai, il en a fait l'expression de la satire la plus cruelle: la plume de Juvénal n'a pas écrit une page plus virulente que celle que Girodet a tracée avec son pinceau; c'est une tache dans sa vie. Si grand que fût le tort qui provoquait sa colère, le tort d'une femme qui n'avait pas attaché à un portrait sorti de ses mains le prix qu'il croyait lui être dû, qu'était-ce, comparativement à la vengeance qu'il tirait de cette injustice, en faisant du modèle qu'il croyait avoir flatté le centre de l'allégorie la plus outrageante?

S'il est difficile de concevoir qu'un artiste ait été entraîné dans un pareil écart par son ressentiment, à plus forte raison ne concevra-t-on pas qu'un jury d'artistes, sans l'agrément duquel aucun tableau ne pouvait être exposé au Louvre, ait autorisé l'exposition de celui-là. Prétendant n'avoir pas le droit d'y entendre malice, il permit que cette révoltante parodie fût placée dans le lieu même que le portrait auquel elle faisait allusion avait occupé. Pour mettre un terme aux querelles que ce tableau provoquait, la police le fit enlever au bout de trois jours. L'on comprenait la liberté dans ce temps-là à peu près comme on la comprend dans ce temps-ci.

À ce même Salon où fut exposé le Marcus Sextus qui révéla dans Guérin un émule de Gérard, un petit, un très-petit tableau de Demarne, avait frappé mon attention: c'était une de ces compositions heureuses qui tirent leur effet de leur simplicité même; une de ces compositions qui au premier aspect semblent ne porter que sur une idée, et autour desquelles une foule d'idées viennent bientôt se grouper; compositions dont votre attention ne peut plus se détacher, et qui vous émeuvent d'autant plus que vous les contemplez plus long-temps.

Je ne vis d'abord dans ce tableau, qui représentait une plage battue par une mer encore agitée, qu'un personnage, c'était un chien hurlant devant un chapeau. Ce chien était un barbet, ce chapeau celui d'un matelot. L'attitude et l'expression de ce pauvre animal était si vraie que je l'entendais en le voyant. J'espérais qu'après tout son malheur n'était pas irréparable, que les flots avaient pu ou pourraient rejeter sur un autre point l'ami dont ils lui avaient rendu la dépouille; je cherchais sur le rivage l'endroit où ce pauvre homme allait aborder: j'en découvre un dans le lointain. Mais une troupe de sauvages assis autour d'un grand feu y faisait les apprêts d'un horrible festin!

Au doux attendrissement que j'éprouvais, succéda tout à coup un sentiment insupportable, un véritable désespoir. Je m'éloignai brusquement, mais je revins bientôt rappelé par le barbet, et reportant mes regards sur la partie mélancolique de cette double scène, je tâchai de ne voir que lui. Si ce tableau m'eût appartenu, je n'y aurais pas souffert d'autre figure.

Ce barbet-là est probablement celui qui a suivi depuis le convoi du pauvre.

Comme je parlais de cette composition avec un sentiment analogue à l'émotion qu'elle m'avait causée, et que j'avais exprimé le regret de ne pouvoir l'acheter, Lenoir et plusieurs de mes amis, au nombre desquels était ce pauvre Regnauld, et M. Collot aussi, je crois, eurent l'idée de se cotiser pour me le donner: mais le tableau n'était plus à vendre. Je ne sus ce fait que long-temps après; on conçoit si j'en fus touché. L'intention, cette fois, fut réputée pour le fait. Grâce à elle, c'est avec un double plaisir que je revois le Chien du Matelot, et j'ai ce plaisir souvent: on a tant multiplié les copies de cette naïve production.

Cependant mes ressources pécuniaires diminuaient. Le directeur du Théâtre Français, homme d'honneur qui m'avait promis de ne me pas payer, me tenait parole. Mes économies s'épuisaient, mes louis étaient presque tous convertis en papier; un des fondateurs du journal intitulé le Propagateur, m'ayant proposé sur ces entrefaites de me charger moyennant un traitement fort honnête de l'article théâtre dans cette feuille, j'acceptai. Je ne parle de ce fait que parce qu'une circonstance assez plaisante s'y rattache.

En ce temps-là, comme en celui-ci, la littérature était d'un bien faible intérêt pour les esprits dominés par des intérêts politiques. La politique, en conséquence, envahissait tout le journal, et si courts que fussent mes articles, j'avais toutes les peines du monde à les y faire entrer sans amputations. Je tenais à payer largement mon contingent: qu'imaginé-je à cet effet? Comme au bas de la feuille était un feuilleton destiné à recevoir les annonces, je demandai que deux fois par décade (nom qu'on donnait alors aux divisions du mois) le commerce cédât sa place à la littérature; ce que j'obtins. La méthode ayant paru commode, d'autres journaux, et particulièrement le Journal des Débats, prirent modèle sur le nôtre, et bientôt chaque feuille eut son feuilleton littéraire. Je puis donc me vanter d'être le créateur des feuilletons; mais cette gloire m'a coûté cher. Comme Danton qui fut condamné par le tribunal qu'il avait institué, ou, si l'on veut, comme Montfaucon qui fut accroché aux fourches patibulaires qu'il avait restaurées, victime de mon invention, ne suis-je pas le premier littérateur qui ait été exécuté dans le feuilleton devenu libelle dès le lendemain de sa naissance, sous la plume de Geoffroy?

La création de l'Institut avait remis en honneur les sociétés savantes et littéraires. Au premier rang de celles que la mode fit éclore est la Société philotechnique, association libre où les arts, les sciences et les lettres ont aussi leurs représentans. Plusieurs membres de la Société-Modèle, tels que Lacépède et Sélis, y étaient affiliés. Se mettre en rapport avec eux était pour moi d'un double avantage: à l'agrément que je pouvais retirer de leur commerce se joignait l'espérance de m'assurer leur suffrage, si jamais j'étais porté sur la liste des candidats de l'Institut, où les nominations se faisaient alors par toutes les classes assemblées, quelle que fût la classe à laquelle appartînt le fauteuil vacant. J'acceptai donc avec empressement la proposition qu'on me fit de me présenter à la Société philotechnique, et sous tous les rapports je n'ai qu'à me féliciter d'y avoir été admis.

Cette Société, comme l'Institut, avait des séances particulières et des séances publiques. Ses séances publiques ne différaient de celles de l'Institut qu'en ce qu'elles étaient égayées par l'exécution de quelques morceaux de musique: quant aux séances particulières, même gravité. Elles n'avaient cependant pas tout-à-fait la solennité d'une séance académique; on y dissertait moins qu'on n'y conversait, mais cela n'en était pas plus mal. Le plus parfait accord régnait entre ses membres que ne divisait aucune prétention, et qui, bien que l'égalité de mérite n'existât pas plus chez eux qu'ailleurs, vivaient entre eux sur le pied d'une égalité qu'un banquet fraternel restaurait tous les mois.

Arriva enfin le moment où les liaisons que je formai là devaient me devenir utiles dans des intérêts plus graves que ceux du plaisir, et servir ma plus haute ou plutôt ma seule ambition.

Guillet le Blanc, auteur d'une tragédie des Druides, à qui la prohibition dont elle avait été frappée donna quelque célébrité, auteur d'un Manco Capac qui n'est guère connu que par des vers ridicules, et auteur aussi d'une traduction de Lucrèce, De naturâ rerum, qui n'est pas connue du tout, le Blanc Guillet, dis-je, vint à mourir. Il laissait une place vacante à l'Institut dans la section de poésie. Porté par cette section au nombre des trois candidats entre lesquels le corps entier devait choisir, mes confrères de la Société philotechnique ne me furent pas inutiles pour l'élection définitive. Le bon Sélis, surtout qui m'avait pris en gré sans me connaître, et peut-être parce qu'il ne me connaissait pas, avait commencé la première conversation que nous eûmes, en me disant: Je veux que vous soyez des nôtres: il me tint ou plutôt il se tint parole. Je fus nommé. Je dus m'estimer doublement heureux, car j'avais Parny et Le Mercier pour concurrens. Je désirais cet honneur plus que je ne l'espérais. Aussi ne puis-je exprimer la joie que me donna cette préférence inespérée: elle me flattait d'autant plus que je ne l'avais pas sollicitée. C'est dans la plus stricte acception du terme que je le dis. Après la joie que me donna le succès de mon Marius, c'est la plus vive que j'aie rencontrée, dans la carrière des lettres, s'entend.

Dans l'explication que j'avais eue avec le général Dufalga à Malte: «Si vous étiez de l'Institut, m'avait-il dit, on vous traiterait comme Monge et Berthollet qui sont de l'Institut.» Ce à quoi j'avais répondu: «J'irai donc me faire recevoir de l'Institut.» Me rappelant ce propos après mon élection: «Je puis aller rejoindre l'expédition d'Égypte, dis-je à Regnauld qui était revenu de Malte et m'avait servi en cette occasion avec toute son activité; j'ai mon rang marqué à présent.—Je pense que vous ne vous presserez pas de l'aller prendre», me répondit-il.

À propos d'Institut, il est dans le caractère français de tout parodier. Parodiant cette grande institution, les parodistes de l'époque, Barré, Radet, Despréaux et autres, avaient formé une Société des bêtes. Dans ces réunions les adeptes ne pouvaient rien dire qui eût apparence de sens ou du moins de raison. Cette loi, qui avait l'amusement pour but, produisit un effet tout contraire.

Les honneurs couraient après moi. Élu à l'unanimité membre de cette autre académie, je le dis sans amour-propre, je n'ai pas pu y siéger trois fois. Rien d'ennuyeux comme ses séances. Il en est de la bêtise comme de l'esprit, la prétention en fait de la sottise, et la sottise n'est pas toujours gaie.