CHAPITRE V.
Ce qui se passa sur l'Orient pendant le siége.—Ce qui se passa dans Malte après le siége.—Banquet chez le général.—Promotions.—Villoteau, nolunt cantare rogati.—Conversation avec le général Dufalga.—Conversation avec le général en chef; à quel sujet.—Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un remède.—Regnauld tombe malade.—Je suis nommé pour le remplacer.—Il se rétablit.—La Sensible retourne en France et moi aussi.
Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu, restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»
Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût, et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur l'Orient un officier chargé de la police. À peine le général et l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?—L'amiral fait sa police chez lui.—Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse, montons chez l'amiral», dis-je à Monge.
La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore dans l'île des Lanternes.
Le général avait pris possession du palais du grand-maître. Dès qu'il fut établi, il donna un grand dîner où les officiers supérieurs de l'armée et de la flotte, et les hommes les plus recommandables qui suivaient l'expédition furent invités: c'était une fête triomphale. En vertu des pouvoirs illimités qui lui étaient attribués, il avait accordé de l'avancement à presque tous les convives. Brillante et noble réunion que celle qui environnait notre table!
La musique des guides, pendant le banquet ne cessa d'exécuter des symphonies guerrières. L'intention du général était qu'on chantât ces hymnes patriotiques, ces strophes héroïques dont nos armées avaient fait retentir l'Allemagne et l'Italie. Belle occasion pour le vicaire de Lays de faire connaître son talent! Je ne doutais pas qu'il la saisît. Point du tout: quand je l'en pressai de la part du général, il me répondit qu'il n'était pas venu à Malte pour chanter, mais pour faire des recherches sur la musique des différens âges et des différens pays. J'eus beau lui rappeler ses engagemens, et lui montrer les conséquences que pouvait entraîner son refus, je n'en pus obtenir d'autre réponse. Il n'ouvrit la bouche pendant tout le repas que pour la répéter entre deux bouchées, et pour manger. Je rejetai sur une extinction de voix cette résolution bizarre dans laquelle il a persisté pendant toute la durée de l'expédition. Le général, heureusement, y attacha peu d'importance, et lui fit même délivrer, sur ma demande, une autorisation pour fouiller dans les bibliothèques et les sacristies, tant conquises qu'à conquérir, et pour compulser à loisir, voire pour confisquer, tous les antiphonaires où il espérait trouver des trésors d'harmonie; permission dont il a rarement eu occasion d'user en Égypte, où il y a peu de sacristies et encore moins de bibliothèques.
Après le dîner, je me promenai avec le général Dufalga sur la terrasse du jardin. La mer était tranquille; rien n'altérait la pureté du ciel, si ce n'est quelques nuages tracés à l'horizon par les fumées de l'Etna. Nous tirions de ce calme une augure favorable pour le trajet qui nous restait à faire. «Quelques savans sont cependant dégoûtés de l'expédition, me dit Dufalga. Plusieurs ont même témoigné l'intention de ne pas aller plus loin. Voilà bien le caractère des Parisiens! leur imagination s'exagère tout, les biens à venir comme les maux présens! Croyaient-ils aller en Afrique tout à leur aise, comme dans la galiote de Saint-Cloud? Ils se plaignent de la gêne qu'ils éprouvent à bord. Et qui n'en éprouve pas! Qui donc, si mal logé qu'il soit à Paris, n'y est pas plus commodément dans son jardin que le général en chef dans son appartement sur l'Orient! Cette gêne est passagère; elle tient à la force des choses, il y a de l'enfantillage à s'en plaindre.—Vous avez raison, répondis-je, il y a de l'enfantillage à se plaindre sous ce rapport. Mais n'est-il pas un autre malaise dont tout homme raisonnable a droit de se plaindre?—Et lequel?—Le malaise qui résulte des procédés de militaires envers quiconque n'est pas militaire; cet intervalle qu'ils affectent de maintenir entre eux et ce qui n'est pas eux; ce dédain qu'ils manifestent pour tout ce qui est civil, soit qu'ils s'en éloignent, soit qu'ils s'en rapprochent? Ce sont là des outrages de tous les momens; c'est un outrage continuel. Lors même que leurs discours semblent irréprochables, l'injure qui n'est pas dans la phrase est dans le regard, dans l'accent, dans le geste, dans le silence. Je conçois que tant de gens qui valent mieux que moi ne s'accomodent pas de cela; car, moi, je ne saurais m'y faire.—Que les manières de quelques de nos généraux vous donnent quelque déplaisir, je le conçois; mais c'est encore un inconvénient auquel on ne saurait remédier: il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher.—L'empêcher absolument, c'est impossible sans doute; Mais eût-il été impossible de l'atténuer? C'est ce qu'on attendait particulièrement de vous, général; et si vous me permettez de le dire, c'est ce qu'on a été aussi étonné qu'affligé de ne pas vous voir faire.—Que voulez-vous dire, mon cher ami? expliquez-vous, je vous en prie.—Je m'explique. Que des gens plus courageux qu'instruits, et qui ne doivent leur fortune qu'à leurs bras, n'estiment que la force du bras, et tiennent tout autre mérite pour nul, vous n'y pouvez rien, je le sais. Mais vous, qui joignez à un courage égal au leur la science qu'ils n'ont pas, que vous sembliez penser comme eux!…—Pouvez-vous me prêter un pareil sentiment!—Je me plais à croire, général, que ce sentiment vous est tout-à-fait étranger. Raison de plus pour m'étonner de l'éloignement où vous vous êtes tenu des savans pendant la traversée. Ont-ils pu sans chagrin vous voir préférer à la première place qui vous était réservée parmi eux, si vous aviez daigné les présider, le neuvième ou dixième rang que votre titre de général de brigade vous assignait à table, dans le bout qu'occupaient les militaires? La place où nos voeux vous appelaient n'était-elle pas en effet la vôtre? N'êtes-vous pas le général de la partie pensante de l'expédition? Cette élite en vaut bien une autre. En siégeant au milieu d'elle, vous ne vous fussiez pas abaissé vis-à-vis des militaires, et vous l'eussiez relevée à leurs yeux; vous l'eussiez en même temps consolée de beaucoup d'impertinences qui n'ont eu de valeur que parce que vous avez paru ne pas les improuver. On se résigne au malaise, on ne se résigne pas au dédain. Moi-même, où en serais-je, si je n'avais pas eu la chambre du général pour refuge et la bibliothèque pour consolation? Savez-vous quelle sera la fin de tout cela? des défections.—On n'accordera pas de congés.—On en prendra; et à tel à qui l'on ne voudra pas ouvrir la porte, s'échappera par le trou de la serrure.»
Le général en chef, se rapprochant de nous, demande alors de quoi nous parlions. Dufalga le lui dit. «Tout cela, reprit lé général, s'arrangera en Égypte; chacun sera classé là d'après son utilité, et recommandé par elle. Un peu de patience.—Quelques mots de consolation donnent de la patience à l'homme le moins disposé à en prendre. Vous souvenez-vous, général, de l'effet que trois mots de vous ont produit sur ce pauvre Denon? Sans ces trois mots, il retournait à Paris. Il n'y a pas de résolution si fortement prise qui tienne contre vos coquetteries; et la vôtre avec lui a été grande ce jour-là. C'est, je crois, le seul homme de qui vous vous soyez fait un ami en mesurant votre épée avec la sienne!»
Il se mit à rire. Le voyant de bonne humeur, je crus devoir profiter du moment pour l'entretenir d'un objet plus délicat et dont j'avais inutilement prié Berthier de lui parler. «Général, lui dis-je, puisque vous êtes libre pour l'instant, me permettrez-vous de vous rappeler les intérêts des chevaliers français.—Leurs droits sont réglés par la capitulation. Que demandent-ils?—Que cette capitulation s'exécute. Elle porte que ceux d'entre eux qui ne sont pas sortis de l'île depuis 1792, seront censés avoir résidé en France.—Eh bien!—Ils demandent d'après cela qu'on leur délivre des passeports.—Que ceux qui sont dans le cas de l'exception s'adressent à Berthier.—Qu'ils s'adressent au diable, dit Berthier, qui s'était rapproché de nous. Je plains ces pauvres gens de tout mon coeur; mais puis-je leur délivrer des passeports sans me compromettre? Ne sont-ils pas tous des émigrés? Les lois sur cet article sont précises.—Mais la capitulation est précise aussi. Général, il y va ici de l'honneur français et du vôtre, ajoutai-je en m'adressant à Bonaparte. La résidence non interrompue dans l'île est assimilée à la résidence en France. Pouvez-vous refuser un passeport aux chevaliers qui vous prouveront avoir résidé ici sans interruption depuis 17191 jusqu'à ce jour?—Et le moyen de le reconnaître?—Je l'ai trouvé. Les chevaliers prenaient leur nourriture dans les auberges à des tables entretenues par l'ordre, et leur présence y était constatée par des registres où l'on consignait avec les causes de leur absence, en cas de départ, l'époque de leur retour. Ces registres sont entre nos mains; il suffit de les compulser pour opérer avec certitude dans cette circonstance délicate.—Et qui se chargera de cette corvée? dit Berthier. L'état-major n'a déjà que trop d'occupation.—Corvée! c'est bien le mot. Mais encore faut-il que quelqu'un s'en charge, par l'honneur et aussi par pitié. Je m'en chargerai, moi, si vous le voulez, général. Autorisez-moi à m'adjoindre pour ce travail deux commissaires et un secrétaire; et vous pourrez, en toute confiance, délivrer sur nos certificats les passeports qui vous seront demandés.—À la bonne heure, dit Berthier; arrangez la chose comme il vous plaire, pourvu que ma responsabilité soit à couvert.—Faites comme vous l'entendez», me dit le général en chef.
Dès le lendemain un arrêté nomma à cet effet la commission proposée, dont ce bon Parceval fit partie. Il s'agissait de tirer des malheureux de peine; il accepta avec empressement ces fonctions purement onéreuses, et très-ennuyeuses qui pis est. Pendant les cinq jours qui s'écoulèrent depuis ce jour-là jusqu'à celui du rembarquement, nous employâmes chaque jour huit ou dix heures de notre temps à dépouiller les registres et à délivrer des certificats, travail que personne autre n'eût osé faire. Alors il y avait encore du courage à être humain.
Le jour du départ approchait. Regnauld, qui venait d'être nommé commissaire du gouvernement à Malte, se trouvait par cela même détaché de l'expédition. Cet incident, dont je me réjouissais pour lui, m'affligeait fort pour moi. Regnauld sur la terre étrangère était le représentant de ma famille et de mes amis. Cette séparation renouvelait tout le chagrin que j'avais éprouvé quand il avait fallu se séparer de tout ce qui m'était cher. Je ne songeais pas sans serrement de coeur à l'isolement dans lequel j'allais tomber. Les désagrémens qu'il m'avait aidé à supporter me paraissaient dès lors insupportables. J'envisageai tout à coup les choses sous un aspect tout-à-fait différent: ce qui n'avait été pour moi jusqu'alors qu'un voyage, ne me parut plus qu'un exil, exil dont l'amitié n'adoucirait plus la rigueur.
Néanmoins je ne songeais pas à m'y soustraire. Toutes mes dispositions étaient faites pour rentrer le lendemain dans ma prison de bois, quand un incident imprévu vint changer la direction de ma destinée. J'étais occupé de mon travail pour lequel j'avais établi un bureau dans la sacristie de Saint-Jean, quand on vint m'annoncer que Regnauld, que j'avais laissé bien portant quelques heures avant, était attaqué d'une fièvre des plus violentes. Je cours à notre commun domicile, et je le trouve en effet dans l'état le plus alarmant. Sa fièvre était accompagnée d'un délire effrayant et de tous les symptômes d'une maladie inflammatoire. Pendant qu'on va quérir le meilleur médecin du pays, je cours inviter, presser, prier le premier médecin et le premier chirurgien de l'armée de vouloir bien venir consulter avec l'Hippocrate maltais, ce à quoi ils se prêtèrent de la meilleure grâce possible.
Voilà nos trois docteurs au chevet du malade. La dévotion n'était pas la qualité dominante alors chez les Français, et, tout habile qu'il fut, le médecin indigène n'était rien moins que philosophe.
Regnauld, dans ses momens de raison, se targuait peu de modestie et d'orthodoxie. Qu'on se fasse, d'après cela, une idée des extravagances que lui suggérait une exaltation d'esprit provoquée par le soleil d'Afrique et irritée par une continence à laquelle il était peu habitué. Ces saillies érotiques et hérétiques forçaient les docteurs militaires à rire, mais non pas le docteur civil. Celui-là, jugeant de la gravité du danger par celle du délire, ne tremblait pas moins pour l'âme que pour le corps du malade. «Cet homme est en grand danger, dit-il, dès qu'il fut seul avec les médecins.—Docteur, repartit Desgenettes, le danger de ce malade ne me semble pas aussi grave qu'à vous.—Ni à moi non plus, dit Larrey.—Il est des plus graves, répliqua le Maltais, quand on n'en jugerait que par les propos de ce Monsieur.—Ses propos! m'écriai-je, n'allez pas vous régler là-dessus. Quand il est en bonne santé, c'est bien autre chose. Faites abstraction de l'état de sa tête, et jugez-le sur l'état de son pouls.—Ce pouls est des plus élevés; l'inflammation est extrême.—Et votre avis? dirent les docteurs français.—Mon avis est de commencer par le saigner pour dégager la tête; et cela dans le plus court délai.—C'est notre avis aussi, dirent les deux Français.—Reste, dis-je, à déterminer la quantité de sang à extraire.—Parlez, docteur, disent simultanément nos deux médecins.—La saignée, pour produire un prompt effet, ne saurait être trop abondante, trop plantureuse, poursuit le Maltais. Vu la vigueur du sujet et l'intensité du mal, huit palettes de sang ne seront pas trop pour commencer.—Huit palettes! m'écriai-je.—Huit palettes! s'écrient nos docteurs.—Huit palettes, reprend l'opinant, sauf à recommencer, si cela ne suffit pas.—Nous avons affaire, je crois, au docteur Sangrado, dis-je à Desgenettes.—Huit palettes! reprend celui-ci. Mais savez-vous, docteur, que c'est ainsi qu'en France on traite un boeuf quand on veut le tuer?—Je sais, docteur, qu'à Malte c'est ainsi qu'il faut traiter un homme quand on veut le sauver. Le malade, ajouta-t-il, n'est plus ici sous l'influence de ses habitudes, mais sous celle du climat; c'est la médecine du climat qu'il faut lui appliquer.»
Desgenettes avait peine à se rendre à cet argument, et voulait réduire la saignée de moitié. Larrey, par des considérations qui avaient aussi leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le sien. «Docteurs, leur dis-je, tout système absolu a ses inconvéniens. S'il était permis à un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de faire chacun de votre coté quelque concession. Huit, c'est trop peut-être; quatre, ce n'est peut-être pas assez. Prenons un moyen terme: six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saignée honnête. Dans le cas où elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours à même d'y revenir.»
Ce mezzo termine fut adopté. Et vite on envoie chercher un chirurgien pour opérer, et l'on amène le premier qui se rencontre. C'était le chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlébotomiste en vain tente d'obéir. Étourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant patience, s'empare de la lancette et termine l'opération; puis, de concert avec Desgenettes, il va rejoindre le général en chef que j'avais prévenu de l'accident arrivé à Regnauld, et lui rendre compte de l'état où se trouvait ce commissaire.
Malgré ce qui avait été convenu, la mesure déterminée fut dépassée. Resté maître du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois quarts en sus au lieu de moitié; et le patient s'étant endormi avant même qu'on eût bandé la saignée, il ordonna de le laisser en repos, et se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait quelque accident.
Sur ces entrefaites, je reçus un message du général en chef. D'après le rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesçait à la demande que je lui avais faite de rester auprès de Regnauld pour le soigner pendant sa maladie, mais il m'envoyait un arrêté qui me nommait commissaire du gouvernement à la place du malade, si, comme on le craignait, il venait à succomber» Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'armée sur la première frégate maltaise qui partirait pour l'Égypte.
Le lendemain 19 juin, à quatre heures du matin, la flotte mit à la voile et se dirigea sur Alexandrie.
À huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'était pas réveillé de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la liberté de travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait lieu. Il avait en effet sauvé Regnauld par son procédé brutal, comme on sauve un noyé en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il peu complaisant pour les appétits du convalescent; en dépit de ses ordonnances, Regnauld, dès le jour même, se remit au bureau et à table aussi.
Me voilà donc à Malte sans fonctions, sans caractère, et pour combien de temps? Le matériel ne manquait pas pour armer les frégates maltaises; mais on ne savait comment leur former un équipage. Tous les hommes capables de servir, les forçats même, avaient été employés sur la flotte.
Cependant la frégate qui l'année précédente m'avait transporté à Corfou, la Sensible, était prête à partir pour France. Armée en flûte à Toulon, où elle avait été radoubée pendant l'hiver, elle n'avait servi dans l'expédition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant reconnu que les réparations avaient accéléré sa marche et en avaient fait la meilleure voilière de l'armée, on lui avait rendu ses canons, et on l'expédiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de Malte.
Le général Baraguey-d'Hilliers, chargé des dépêches du général en chef pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. «Vous pourrez attendre long-temps encore une frégate, me dit-il; mais si vous voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.»
À cette proposition, une révolution subite se fit dans mes idées. Tous les déboires que j'avais éprouvés depuis mon départ se présentèrent en masse à mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifié un bien-être réel à des avantages douteux, imaginaires peut-être. J'avais aliéné le bien le plus précieux pour moi, ma liberté, sans m'assurer même si l'homme à la fortune duquel je m'attachais pourrait me payer ce sacrifice. Déjà il avait été obligé de condescendre aux exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance à me bien traiter, et dont l'arrogance était devenue insupportable. Il m'avait promis de m'employer quand l'occasion se présenterait. Mais quand se présenterait-elle? Mais se présenterait-elle? Attaché à l'expédition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'étais au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bête de luxe! encore n'étais-je pas à ce titre un objet de prédilection. «Vous n'êtes pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais quel procédé dont je me plaignais.—Je partirai pour ne revenir que lorsque je serai de l'Institut», avais-je répondu. Mais c'était là le plus faible des intérêts qui me rappelaient en France. Les liens qui m'attachaient à ce doux pays tenaient moins à mon esprit qu'à mon coeur. Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, où l'éloignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme. L'occasion qui s'offrait ne se représenterait plus si je la laissais échapper. Ma détermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre ma liberté. Ma liberté! Je consultai Regnauld. «Que ne suis-je à votre place!» me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la France. Je m'abandonnai au vent.
Je sortis de Malte sans connaître beaucoup plus cette ville que lorsque j'y étais entré. Le travail que je m'étais imposé avait rempli toutes mes journées. Mais quand même il m'aurait laissé quelques loisirs, le moyen de battre le pavé et de courir les champs à Malte par la chaleur de juin, chaleur du ciel dont l'intensité était doublée par celle que réfléchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une idée y avoir été une fois exposé.
Cela m'arriva le jour du débarquement. Dans le trajet qu'il me fallut faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accablé, que force me fut, à moitié chemin, de me réfugier dans une cabane pour reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle se fondait dans ma tête. Frappé d'éblouissement, d'étourdissement, une minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-être. L'ombre et un verre d'eau me rendirent à moi.
C'est à l'action de cette chaleur de réverbère, à laquelle Regnauld, chargé d'organiser les municipalités de campagne, avait été exposé pendant toute une journée, qu'il faut attribuer la fièvre violente qui pensa l'emporter.
On ne peut se promener à Malte qu'avant le lever ou après le coucher du soleil, et alors les portes de la ville sont fermées. Le matin, avant de reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.
Un jardin à Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne saurait faire un jardin, la terre y étant rare. C'est là une matière exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques orangers qui ornent les jardins du grand-maître a été importée de Sicile. À Malte comme à Paris, ces arbres vivent emprisonnés, non pas pourtant dans des baisses étroites et mobiles, non pas entre quatre planches, mais dans des excavations creusées dans le roc, mais entre quatre murailles, au-delà desquelles leurs racines ne sauraient s'étendre.
Les végétaux les plus communs chez nous, sont là les plus rares. Voulez-vous donner de la valeur à l'objet le moins cher? faites-le voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des arbustes qui réussissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de satisfaction, et me disant: «Vous allez voir bien autre chose», il me conduit dans un bosquet, à l'entrée d'une grotte; et me montrant une espèce de buisson qui végétait au bord d'un bassin: «Regardez, il n'y en a pas deux dans l'île.» C'était un groseiller à maquereau!
Le pied des murailles à Malte est couvert d'une infinité de croix tracées en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et à Malte, que ce signe annonçait qu'à la place où on le rencontrait, un chevalier avait été tué en duel. Un Maltais, à qui je faisais part de mes impressions à ce sujet, se mit à rire. «Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous pensez: on croit que le respect qu'il commande s'étendra jusque sur l'espace qu'il recouvre, qu'il en écartera toute injure, et que la muraille sera protégée par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt fois par jour la croix est compromise par la muraille.»
En effet, dans le moment où il me parlait, un homme qui nous tournait le dos prouvait la justesse de cette réflexion; et cet homme était celui-là même qui venait de peindre la croix devant laquelle il était arrêté, non pas pour prier.