NOTES

[1: J'ai consigné ce fait dans l'épître dédicatoire des Vénitiens. À la catastrophe de cette tragédie, Joséphine éprouva la même émotion que les dames sur lesquelles j'en avais fait à Lyon le premier essai: elle demanda la grâce du héros. Elle suivait en cela son caractère, et il n'était pas nécessaire que l'homme en péril fût un héros pour qu'elle s'obstinât à le sauver. M. de Polignac (Armand) et M. de Rivière (ci-après duc) en font foi.]

[2: L'assertion peut sembler hasardée. La liste de proscription émise en 1815 était signée Fouché. N'y a-t-il pas injustice à l'imputer à M. de Talleyrand? Voyez Bertrand et Raton, ou le Singe et le Chat, fable 17 du IXe livre des Fables nouvelles mises en vers par M. de La Fontaine.]

[3: Le comte Henri de Saint-Aignan avait pris fait et cause pour les Bourbons contre la révolution quand il crut que le droit était pour eux; il prit fait et cause pour la France contre la réaction des émigrés quand il vit que le droit était pour elle. Ami de l'ordre fondé sur la justice, et toujours Français d'intention, il ne défendit, soit comme émigré, soit comme régnicole, que les intérêts qu'il crut ceux de la France. Les mêmes principes le dirigèrent dans l'exercice des magistratures auxquelles il fut appelé, soit par le choix du gouvernement, soit par celui du peuple. Se refusant à servir les passions du ministère à la Chambre élective, où il siégeait en 1819 comme député de la Loire-Inférieure, et menacé d'être destitué pour ce fait de la préfecture qu'il occupait: Votre place est à vous, mais ma conscience est à moi, répondit-il au ministre, et il vota contre la loi qui altérait le mode électoral. Son frère, le comte Auguste de Saint-Aignan, s'est signalé comme lui dans la même Chambre par un attachement inébranlable aux principes libéraux. En 1813, il avait rempli avec autant d'habileté que de fermeté les fonctions de ministre plénipotentiaire à la cour de Dresde, à l'époque de la funeste bataille de Leipsick. Ce sont des hommes dont on est heureux d'avoir occasion de parler.]

[4: Cette Histoire de la vie politique et militaire de Napoléon, imprimée dans un format gigantesque (grand carré vélin), par suite de la nécessité de faire concorder les proportions du texte avec celles des dessins litographiés qui l'accompagnent, est peu répandue dans le commerce, mais elle est très-connue des compilateurs qui ont cru utile de la mettre à contribution, et des étrangers qui ont cru avantageux d'en donner des contre-façons. On ne trouve que dans les grandes bibliothèques cet ouvrage, publié par souscription. Comme la seule édition qui en ait été faite est depuis long-temps épuisée, l'auteur, si Dieu lui prête vie, espère en faire une nouvelle, revue, corrigée, complétée, et maniable. Il a ramassé à cet effet de précieux matériaux.]

[5: Pantagruel, liv. IV, chap. 8.]

[6: Fricoteurs, mot très-français, bien qu'il ne soit pas enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie; mot très-usuel à l'armée. Le fricoteur est un maraudeur perfectionné; il consomme cuit ce que l'autre dérobe cru. Uniquement occupé du solide, le fricoteur reste sur les derrières ou s'écarte sur les flancs des colonnes pendant qu'elles marchent à la gloire. Tournez la gueule du côté de la marmite, ai-je entendu dire dans mon enfance par Carlin ou par Arlequin (c'était tout un), par Arlequin devenu général dans je ne sais quelle farce: les fricoteurs sont toujours tournés de ce côté-là. Ce commandement est tous les jours pour eux l'ordre du jour.

Pris sur le fait, les fricoteurs sont quelquefois traités avec sévérité. Leurs délits toutefois sont moins de la compétence du conseil de guerre que de celle de la chambrée. On ne les condamne pas à passer par les armes, mais à recevoir la savatte, punition plus rigoureuse qu'on ne croit, mais qui ne compromet pas leur tête.]

[7: Fleury, de la Comédie française.]

[8: C'est en présence de M. de Bourrienne que le général raconta ce fait. Je ne crois pas l'avoir dénaturé, mais j'ai pu en oublier quelques circonstances. Je compte, en ce cas, sur la véracité de ce témoin pour rectifier mon récit.]

[9: Ceci est à moi: ces mots, dès qu'on les prononçait, produisaient sur Dufalga reflet du briquet sur la poudre. Il prenait feu tout aussitôt, et partait de là pour développer les théories les plus singulières qui soient jamais passées par la tête d'un honnête homme. Que d'honnêtes gens se sont trompés comme lui à l'époque de la révolution, époque où toutes les questions sur lesquelles repose l'organisation sociale étaient remises en discussion! que d'honnêtes gens, avec la meilleure intention du monde, ont jeté alors de nouveaux fermens de discorde dans la société qu'ils prétendaient régénérer! Tel fut le tort de ce pauvre Brissot. Les erreurs de l'esprit, en certaines circonstances, sont pires que des crimes.

Rien de plus recommandable d'ailleurs que la mémoire de Dufalga: officier des plus distingués dans une arme où le courage seul ne suffit pas à l'avancement, et où cet avancement ne s'acquiert que par une intelligence supérieure, il était parvenu au grade de général de brigade dans le génie, quand, après avoir perdu une jambe sur le champ de bataille en Europe, il mourut en Asie des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siége de Saint-Jean-d'Acre.]

[10: Dans les Mémoires de Bourrienne. Plût à Dieu qu'on n'y trouvât que cette erreur-là!]

[11: En latin homme ici se traduirait par vir.]

[12: Voir le Médecin malgré lui, acte III, scène 5, et le premier livre des Confessions de J. J. Rousseau.]

[13: Notre capitaine obéissait à une inspiration bien malheureuse quand il attendait avec un équipage disparate et incomplet un bâtiment évidemment supérieur au sien sous tous les rapports. Il y avait deux ans que le Sea-Horse, frégate plus fort que la nôtre, et dont l'équipage était tout anglais, tenait la mer, quand notre malheur nous la fit rencontrer. «Chacun sur mon bord, me disait le capitaine Footes, connaît si bien son poste et son service, que sans lumière chacun fait ce qu'il doit faire, en pleine nuit comme en plein jour. J'aurais pu dès une heure du matin vous attaquer; mais pourquoi réveiller mes gens, et les fatiguer sans nécessité? À quelque heure que s'engageât le combat, j'étais sûr de vous prendre.»

La chose est claire,
Et votre épée a prouvé cette affaire.

S'il avait ses raisons pour compter sur son monde, nous en avions pour ne pas compter sur le nôtre. Le lendemain de l'affaire, les recrues maltaises, qui la veille servaient sous notre pavillon, étaient toutes passées sous le pavillon anglais. En traversant l'entre-pont du Sea-Horse, je les vis boire à la santé du roi Georges.]

[14: Quatre auteurs ont parlé du travail de Socrate sur Ésope:

1° Plutarque, dans le petit Traité de audiendis poetis;

2° Fl. Avianus le fabuliste, préface de ses 42 fables;

Suidas, art. SOCRATE. Voici le passage en latin: Nullo alio scripto relicto quam, ut quidam volunt, hymno in Apollinem et Dianam, et Æsopea carmina versibus scripta.

4° Platon, dans le compte qu'il rend d'une des conversations de Socrate avec ses disciples, entre sa condamnation et sa mort. Voici le texte:

«Vraiment, Socrate, interrompit Cébès, tu fais bien de m'en faire ressouvenir; car, à propos des poésies que tu as composées, des fables d'Esope que tu as mises en vers, Evenus m'a demandé par quel motif tu t'étais mis à faire des vers depuis que tu étais en prison, toi qui jusque-là n'en avais fait de ta vie.—C'était, répond Socrate, pour satisfaire à certains songes, qui dans toutes les occasions de ma vie m'ont toujours recommandé la même chose. Jusqu'ici j'avais pris cet ordre pour une simple exhortation; mais depuis ma condamnation je pensai qu'il ne fallait pas désobéir aux Dieux, et que je ne devais pas quitter la vie sans les avoir satisfaits. Je fis donc réflexion qu'un poëte, pour être vraiment poëte, ne doit pas composer des discours en vers, mais inventer des fictions; et ne me sentant pas ce talent, je me déterminai à travailler sur les fables d'Ésope, et je mis en vers celles que je savais, et qui se présentèrent les premières à ma mémoire.»

PLATON, DIALOGUE DU PHÉDON.

Oeuv. compl. vol. I, p. 136 et sqq. édit. de Deux-Ponts. ]

[15: Millevoye. Ce jeune homme avait fait de brillantes études. Il justifia dans le monde les espérances qu'il avait fait concevoir de lui dans les écoles: il remporta quatre ou cinq fois le prix de poésie dans les concours de l'Institut. Plusieurs poèmes remplis de grâce et d'esprit, et entre autres un poëme de Charlemagne, des élégies pleines de sensibilité, et écrites avec une grâce et une pureté peu commîmes, lui assurent une place au premier rang des auteurs qui ont appliqué un talent supérieur à traiter des sujets légers. Pouvait-il prendre un vol plus haut? Il y songeait, et il avait ébauché quelques scènes de tragédie, quand, à trente-quatre ans, une mort précoce le ravit aux lettres et à ses amis.]

[16: Le général Brune, depuis maréchal de l'Empire, assassiné à Avignon. Sa mort, crime par lequel les assassins de la restauration ont égalé, sinon surpassé en 1815 ce que les égorgeurs de la Glacière avaient fait de plus atroce en 1791, n'est pas l'objet de cette note. J'y veux consigner seulement la lettre que, dans le but de rectifier l'opinion que ce militaire avait exprimée si légèrement sur la conduite d'un de ses plus honorables compagnons d'armes, je lui écrivis en lui envoyant la copie du compte que j'avais cru devoir rendre au gouvernement français du combat dans lequel avait succombé la Sensible.

AU GÉNÉRAL BRUNE, COMMANDANT EN CHEF DE L'ARMÉE D'ITALIE.

Turin, le 12 thermidor an VI (31 juillet 1798)

Général,

En donnant à l'ambassadeur de la république française en Piémont une copie de la relation du combat dont l'issue a été si funeste à la frégate la Sensible, et dont j'ai adressé l'original au ministre des relations extérieures, je croyais n'avoir que des bruits à combattre. La lecture de la feuille du journal de Milan, en date du 2 thermidor, me prouve qu'il faut réfuter aussi des écrits: je n'hésite pas à le faire.

Je suis loin d'accuser, de suspecter même l'intention du rédacteur; mais il me semble qu'il s'est un peu pressé, et qu'avant de rendre compte d'un événement, il devait attendre au moins des renseignemens dont l'authenticité fût garantie par une signature. Il n'aurait pas confondu le malheur avec la lâcheté, et son article, pour n'être pas prématuré, n'en eût été que plus véridique.

Veuillez, général, lui faire prendre connaissance de la lettre ci-jointe, et en requérir l'insertion dans son journal; je ne doute pas qu'elle ne console tous les bons Français.

Nous avons tout perdu, fors l'honneur: c'est une justice que nos ennemis rendaient du moins à notre capitaine.

Salut et respect,

ARNAULT.
]

[17:
AU CITOYEN TALLEYRAND,

MINISTRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES.

Turin, le 3 thermidor an VI.

Comme les différentes versions publiées sur la prise de la frégate la Sensible s'écartent plus ou moins de la vérité, je crois de mon devoir, citoyen ministre, de vous la faire connaître et de vous mettre à même de rendre justice à qui elle appartient.

Cette frégate, de trente-six pièces de canon de douze, commandée par le capitaine Bourdé, avait été d'abord armée en flûte à Toulon; le général en chef lui fit rendre ses canons à Malte, et l'expédia pour porter en France des dépêches importantes confiées au général Baraguey-d'Hilliers. Les drapeaux de la religion et quelques objets de curiosité furent aussi déposés à bord du même bâtiment.

On compléta l'équipage de guerre avec des matelots la plupart napolitains, délivrés de la chaîne par l'arrivée des Français à Malte. La disette d'hommes ne permettait pas de choix. La Sensible mit à la voile le 1er messidor. Le vent du nord-ouest soufflait avec violence. Le 8, à quatre heures du soir, le même vent nous tenait encore au-dessous des attérages de Sicile, quand on découvrit une voile au nord-ouest, dans la direction de Maretimo. On fit les signaux de reconnaissance. Le bâtiment qui venait sur nous y répondit en arborant le pavillon espagnol au grand mât. À sa voilure on le reconnut néanmoins pour anglais. Il marchait avec une célérité surprenante. La nuit vint, mais le clair de lune était si beau que les deux bâtimens ne se perdirent pas de vue; à onze heures on fit branle-bas de combat. L'eau-de-vie fut distribuée à l'équipage; on partagea aux passagers le peu d'armes qui étaient à bord. Ceux à qui l'on ne put pas donner de fusils furent armés avec des sabres. À deux heures du matin, les deux bâtimens étaient à portée de canon. L'action ne s'engagea cependant qu'au point du jour. Le capitaine Bourdé, reconnaissant la supériorité de l'ennemi, dont la frégate, armée de quarante-quatre pièces de canon, portait du dix-huit en batterie, et des caronades de vingt-quatre sur son gaillard d'arrière, résolut de tenter l'abordage. C'était en effet le seul moyen d'abréger la canonnade, que nous ne pouvions supporter qu'avec désavantage.

L'Anglais, après nous avoir lâché sa première bordée à la demi-portée de fusil, se laissa arriver sur nous de manière à engager notre beaupré dans ses agrès. Il eût pris ainsi la frégate dans sa plus grande longueur, et nous aurait foudroyés de toute sa batterie, sans avoir rien à craindre que les deux canons de chasse qui étaient sur le gaillard d'avant.

Notre capitaine prévint cette manoeuvre en opposant son travers au travers de l'ennemi, qui alors nous lâcha sa seconde bordée à la portée de pistolet. L'effet en fut terrible. L'artimon fut presque coupé, et le cabestan mis en pièces. Soixante hommes, parmi lesquels se comptent quinze morts, furent, mis hors de combat.

Les deux frégates se joignent. On crie à l'abordage! Le général d'Hilliers descend dans la batterie pour faire monter l'équipage. Indifférens à l'honneur de notre pavillon, les bandits avaient abandonné leur poste dès la seconde décharge. Ils n'obéirent ni à l'invitation, ni à la menace, ni même aux coups. Ils étaient encore galériens, quoique libres. Les chefs des pièces seuls s'étaient fait tuer à leur poste; ceux-là étaient Français.

La lâcheté de ces étrangers fit tourner contre nous la manoeuvre hardie du capitaine. Abordé par la frégate qu'il avait voulu aborder, il fut obligé de céder, après avoir été blessé lui-même. Observons toutefois que ce n'est pas par son ordre que le pavillon ne flottait plus à la poupe; un boulet l'avait fait tomber; de sorte qu'on se battit quelque temps encore après qu'on semblait avoir amené.

Nos officiers se sont conduits avec autant de bravoure que d'intelligence. Le lieutenant Taneron fut blessé au moment où il sautait sur la frégate victorieuse. Les passagers soutinrent courageusement le feu de l'ennemi et lui ripostèrent autant que le permit le mauvais état des armes qu'on leur avait données. Trois d'entre eux perdirent la vie; parmi les morts, on remarque l'infortuné d'Omonville, ci-devant commandeur de Malte: il retournait en France en vertu du traité. Le jeune Catelan fut blessé, d'autres chevaliers de Malte furent plus heureux que lui, sans avoir été moins braves.

C'est à tort qu'on attribuerait à des Maltais la perte de la frégate. L'équipage, ainsi que je l'ai observé, avait bien été complété à Malte, mais complété avec des forçats napolitains pour la plupart, gens sur la bravoure desquels on était loin de compter. Aussi avions-nous ordre d'éviter le combat, que la marche supérieure de l'ennemi, et surtout le défaut subit de vent nous contraignirent d'accepter.

Je laisse à votre discrétion, citoyen ministre, à faire de cette lettre l'usage que vous croirez convenable. Rappelé en France par le mauvais état de ma santé, et forcé de voyager lentement, je craindrais d'arriver trop tard à Paris pour faire connaître au gouvernement ces détails, de la véracité desquels je réponds.

Agréez les sentimens de fraternité de votre concitoyen,

ARNAULT. ]

[18: C'est dans une satire, intitulée les Arts, que se trouve la substitution de noms qui donna lieu à ce duel qu'un erratum pouvait prévenir. En parlant du Louvre, à propos des tableaux exposés cette année-là par l'école française, Despaze avait dit:

Quoi! l'on vénère ici l'ombre de Michel-Ange,
Et l'on y laisse entrer Laurent, Ledoux, Mirvaut,
Petit, Lucas, Colas, Gensoul, Dubos, Ravault!

Au lieu de Dubos, il y avait Dabos dans le manuscrit. Le poëte paya pour l'imprimeur. Dubos, dit Despaze dans une autre satire adressée à l'abbé Sicard,

Dubos voulut punir l'audace
D'un U qui, dans mes vers, d'un A surprit la place,
Et pour ce grand forfait, atteint d'un plomb brûlant,
Sur un lit de douleur je fus jeté sanglant.

Dubos, assez présomptueux de sa nature, était aussi assez susceptible. Cela lui porta malheur. Un jeune homme, dont il avait traité le père avec peu de ménagement, lui ayant demandé raison de ce fait, le tua d'un coup d'épée. Il avait alors soixante ans passés.]

[19: «Si je relis les Satires (les satires de Chénier), disait M. de Chateaubriand dans un discours qu'il avait composé pour sa réception à l'Institut, où il avait été nommé à la place de Chénier, j'y retrouve immolés des hommes qui sont au premier rang de cette assemblée: toutefois ces Satires, qui sont écrites d'un style élégant et facile, rappellent agréablement l'école de Voltaire, et j'aurais d'autant plus de plaisir à les louer, que mon nom n'a pu échapper à la malice de l'auteur. Mais laissons là des ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles.»]

[20: Léger; ce n'était pas un homme sans esprit; il a fait pourtant une grosse sottise au moins dans sa vie: si ce n'en est pas une que d'avoir troqué contre la veste de Gille la robe de Rollin quand le professorat ne le nourrissait plus, c'en était une certainement que d'avoir voulu reprendre la robe de Rollin après avoir porté pendant sept ou huit ans la veste de Gille. L'adjectif ne s'accordait, plus cette fois avec le substantif. On trouverait cependant dans les cartons de l'Université impériale des lettres qui prouvent que cet ex-professeur aurait fait publiquement ce solécisme pour peu qu'on s'y fût prêté; on y verrait qu'il traita d'ennemis de la philosophie les gens sensés qui lui firent quelques observations sur les inconvéniens de ce nouveau travestissement. Mieux avisé ensuite, il se retourna d'un autre côté, et obtint, je crois, une place dans l'administration. J'ignore toutefois quel costume il portait quand il est mort.]

[21: Begearss: anagramme de Bergasse. Vengeance moins cruelle que l'outrage qui l'a provoquée. Ce malheureux sue le crime, avait dit, dans son Mémoire pour le banquier Korneman, Bergasse en parlant de Beaumarchais qui, assez étourdiment, s'était mêlé d'une querelle de ménage, et, prenant le parti de Mme Korneman contre son mari, avait mis son doigt entre l'arbre et l'écorce, ce dont il faut se garder, dit Sganarelle, mais ce qu'on peut faire pourtant sans suer le crime. J'ai connu Bergasse et Beaumarchais. Rien de plus opposé que leurs caractères: avides de renommée l'un et l'autre, ils l'obtinrent d'abord par des écrits publiés à l'occasion d'un procès. Mais, dans ses Mémoires, Beaumarchais se défendait, et dans les siens Bergasse attaquait. Tourmenté par la bile, Bergasse, honnête homme sans contredit, était de l'humeur la plus morose. Rien de plus gai au contraire que Beaumarchais, qui était, quoi qu'on ait dit, un fort galant homme, et qui, de l'aveu de tout le monde, était un des hommes les plus aimables qu'on pût rencontrer. Sa maison est aujourd'hui le grenier à sel; elle n'a pas trop changé de destination, disait le président M***.]

[22: Voir au Ier volume, chap. II, p. 131.]

[23: Le Congrès des Rois, titre d'un opéra-comique où les rois ennemis de la France, c'est-à-dire tous les rois régnans, le grand-turc excepté, étaient mis en scène et délibéraient accroupis dans des cruches. Puis, frappés d'une terreur panique aux approches des bataillons républicains, ils sortaient de leurs coquilles et se sauvaient déguisés en sans-culottes.

Cette farce, plus ridicule qu'amusante, et qui ne rappelait certes pas par l'esprit celles d'Aristophane que l'auteur avait eu la prétention d'imiter, ne contenait d'un peu plaisant que trois ou quatre couplets chantés par le roi d'Angleterre, George III, qui les fredonnait tout en pêchant des grenouilles. Voici ceux dont je me souviens; ils sont sur un air qui n'est guère connu aujourd'hui que des houzards. L'échantillon donnera une idée de la pièce.

Je suis roi d'Angleterre,
J' m'en ris.

Un trait de basson faisait entendre ici en place du mot souligné celai qui se trouvait dans le refrain de la chanson populaire, mais qu'on ne croyait pas devoir articuler en scène, quoique le père Duchène ou le misérable Hébert qui souscrivait de ce nom ses atroces facéties, en fît journellement retentir les rues.

I.

Je suis roi d'Angleterre,
J'm'en…
Je suis roi d'Angleterre,
J'm'en…
On dit qu' mon peuple meurt de faim,
Pour moi, quand j'ai le ventre plein,
Je m'en ris.

II.

Nous n' faisons rien qui vaille,
J' m'en…
D'main nous livrons bataille,
J'm'en…
J'ai dit de vaincre à mes soldats,
Tant pis pour eux s'ils ne l'font pas,
J'm'en ris.

III.

Un congrès d'rois s'assemble,
J'm'en…
L'un a peur, l'autre tremble,
J'm'en…
On prétend que tout est perdu:
L'ami Pitt sera donc pendu?
J'm'en ris.

Puis: «Je pensais à vous», disait-il à son ministre qui survenait dans ces entrefaites. Cela se jouait à la Comédie dite italienne. Artaud, auteur de cette plate satire, était de Montpellier.

Vers le même temps, en 1794, on donnait à la Comédie française, sur le théâtre de la République, une farce du même genre, mais non mêlée de musique, farce intitulée le Jugement dernier des Rois. Toutes les têtes couronnées, le grand-turc toujours excepté, figuraient là aussi, mais en habits caractéristiques, et représentés par les acteurs les plus plaisans de l'époque. Je ne me rappelle pas trop qui faisait le roi des marmottes, mais je me rappelle très-bien que Baptiste cadet, masqué avec un nez énorme, et vêtu d'un pantalon mi-partie rouge et noir, représentait le roi d'Espagne, qu'on n'appelait jamais que sire d'Espagne, à la grande satisfaction de l'auditoire. Michot, habillé en femme, était, lui, Catherine la grande, ou le grand, pour me servir de l'expression du prince de Ligne, et ne marchait que par enjambées, comme dans certaine caricature. Au milieu d'eux, en habits pontificaux, était le pape qui, joué par Dugazon, le bouffon par excellence, distribuait à droite et à gauche ses bénédictions, confessait tous ces pécheurs, et leur donnait à tous l'absolution in articulo. Il y avait urgence; car l'explosion d'un volcan annonçait la destruction de l'île déserte où ces pauvres tyrans avaient été déportés.

Cette farce, aussi irrévérencieuse que l'autre, mais plus spirituelle du moins, n'était pas du vieil Artaud, mais de Sylvain Maréchal, original qui, avant la révolution à laquelle il préluda, s'était plusieurs fois compromis avec le gouvernement par la guerre sans relâche qu'il livrait aux rois et à Dieu, qui pourtant ne lui ont pas été trop durs, que je sache.

Ces faits prouvent à quel point était porté alors le dévergondage de la scène en matière politique. Il est à remarquer toutefois que ce dévergondage ne s'étendit pas aux moeurs, et qu'à cette époque où l'on débitait sur le théâtre tant de choses qui faisaient trembler, on n'eût pas osé y dire un mot qui fît rougir.

Les deux pièces dont il est ici question n'eurent pas un long cours de représentations. Autorisées par la commune de Paris, ces représentations furent interdites par le comité de salut public, dont la politique croyait devoir des ménagemens à certains gouvernemens qui ne paraissaient pas éloignés de traiter avec la république, depuis qu'il était démontré que la victoire lui revenait et qu'elle pouvait redevenir conquérante aux dépens de telle puissance qui l'avaient crue conquérable, la Prusse, par exemple.]

[24: Le mot de Lagrange prouve qu'il jugeait des choses par le raisonnement plus que par le sentiment. La foi de Pascal aussi reposait sur cette base. Cet autre géomètre n'était-il pas déiste par calcul? Ne craignait-il pas plus qu'il ne croyait? Les raisonnemens par lesquels il démontre les risques attachés à l'incrédulité ne sont-ils pas essentiellement mathématiques? Quand il décide à croix ou pile cette grave question, qu'en fait-il, sinon une question de probabilité? «Pesons le gain ou la perte, dit-il; en prenant le parti de croire que Dieu est, si vous gagnez, vous gagnez tout. Si vous perdez, vous ne perdez rien. Pariez donc sans hésiter.»

Ceci démontre moins, ce me semble, l'existence de Dieu que l'intérêt d'admettre cette existence. Encore une fois, c'est moins l'argument d'un croyant que d'un calculateur. On ne peut en douter quand Pascal ajoute à ce qu'on cite ici cette autre conséquence du principe qu'il vient de poser:

«De se tromper en croyant la religion chrétienne vraie, il n'y a pas grand'chose à perdre. Mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse!»

Etrange manière d'aimer Dieu que celle de Pascal! ce n'est pas ainsi que l'aimait sainte Thérèse.

A CRISTO CRUCIFIADO.
SONETO.

No me mueve, mi Dios, para quererete
El cielo que me tienes prometido,
Ni me mueve el infierno tan temido
Para dejar por eso de ofenderte.

Tu me mueves, mi Dios, muéverne el verte
Clavado en esa cruz y escarnecido;
Mueveme ver tu cuerpo tan herido;
Mueveme las angustias de tu muerte.

Mueveme, enfin, tu amor de tal manera
Que, aunque no hubiera cielo, yo te amara,
Y, aunque no hubiera infierno, te temiera.

No me tienes que dar porque te quiera:
Porque, si cuanto espero no esperara,
Lo mismo que te quiero te quisiera.

TERESA DE JESUS.

Jamais l'amour n'a parlé un langage plus tendre, un langage plus passionné que celui que parle ici la dévotion. Les meilleurs sonnets de Pétrarque sont pâles et tièdes auprès de celui-ci. L'on me saura gré, je pense, de donner la traduction qu'en a faite un de mes vieux amis, un homme dont le nom est cher aux lettres à double titre, un homme à qui elles doivent d'admirables éditions et d'excellens ouvrages.

SONNET DE SAINTE-THÉRÈSE.

Pour t'aimer, ô mon Dieu! me faut-il l'espérance
Du ciel que m'a promis ton immense bonté?
Me faut-il de l'enfer l'avenir redouté
Pour défendre à mon coeur d'offenser ta puissance?

Il me suffit à moi de voir, Dieu de clémence,
Ton corps pâle et meurtri, sur la croix tourmenté,
De voir ce sang divin sortir de ton côté,
Ta mort et son opprobre, et ta longue souffrance.

Le bonheur de t'aimer a pour moi tant d'appas,
Que je t'aurais aimé si le ciel n'était pas;
S'il n'était pas d'enfer, je t'aurais craint de même:

Mon coeur qui veut t'aimer ne veut rien en retour;
Dans ta grâce sans doute est mon espoir suprême,
Mais sans aucun espoir j'aurais autant d'amour.

FIRMIN DIDOT.

Voilà le langage de la foi. La foi aime et ne raisonne pas. L'argument de Pascal n'est que celui du doute et de la crainte.

L'homme illustre, dont l'hypothèse a donné lieu à cette note, n'était pas au reste un fanfaron d'athéisme. Très-différent de Lalande, à qui il était d'ailleurs si supérieur, il gardait pour lui ses opinions et n'en tirait aucune vanité. Sa vie irréprochable prouve qu'à une seule près (la foi qui ne se donne pas), il possédait toutes les vertus.]

[25: Espercieux, statuaire. Entre tous ses ouvrages, tous empreints d'un talent réel, on a remarqué surtout un bas-relief placé à l'arc de triomphe du Carrousel, et relatif à la victoire d'Austerlitz, morceau sévère comme l'antique, et les bas-reliefs qui décorent la fontaine du marché Saint-Germain, morceaux pleins de goût dans leur simplicité, et qui font de cette fontaine un des plus jolis monumens de la capitale. Tout occupé de son art, Espercieux sort peu de son atelier. Il n'a pas été chercher la faveur, et la faveur n'est pas venue le chercher. Mais le gouvernement s'honorera en lui faisant arriver là les récompenses qu'il se contente de mériter. Il y a urgence; Espercieux n'est plus jeune.]

[26: Sarrette (Bernard). C'est à son intelligence et à son infatigable persévérance que la France est redevable de son Conservatoire de musique. 11 en forma le noyau dès 1789, en réunissant, pour en composer la musique de la garde nationale parisienne, quarante-cinq musiciens provenant du dépôt des Gardes-Françaises. En 1790, ce corps, porté à soixante et dix-huit, passa au compte de la municipalité de Paris pour le service de la garde nationale et des cérémonies publiques, et M. Sarrette, qui jusqu'alors avait soutenu ces musiciens à ses frais, fut remboursé de ses avances et nommé commandant de ce corps, auquel les artistes les plus célèbres de l'époque se firent affilier. En 1792, lors de la destruction de toutes les écoles publiques, il réussit à conserver celle-ci sous le titre d'école gratuite de musique. Reconnaissant bientôt l'utilité, la nécessité d'une institution qui fournissait aux besoins de ses armées, le gouvernement alloua des fonds pour le traitement des professeurs. En 1793, un décret de la Convention, conservant à cette école l'organisation qu'elle avait reçue de son fondateur, lui conféra le titre d'Institut de musique. Enfin l'année suivante une autre loi lui donna celui de Conservatoire de musique; et, chargé de l'organiser définitivement, M. Sarrette en fut nommé le directeur.

Cette grande pépinière de virtuoses, où toutes les parties de l'art musical étaient enseignées par les artistes les plus habiles, sous l'inspection des Méhul, des Chérubini, des Gossec, des Le Sueur, rivalisa dès sa naissance avec les plus célèbres écoles d'Italie; c'est elle qui, tout en fournissant à nos papiers. Il demanda les moyens d'exécution à l'archiduc Charles, qui refusa d'abord nettement, et qui ne consentit, après de longues hésitations, que quand des ordres péremptoires du baron de Tuguth eurent été mis sous ses yeux. Ce fut comme contraint qu'il permit que M. de Barbaczy, colonel des hussards de Szecler, obéit aux réquisitions que pourrait lui faire M. de Lherbach.

«Le retard de l'arrivée du courrier jetait M. de Lherbach dans une grande perplexité. Il repassait dans la conversation toutes les circonstances de ses rapports avec l'archiduc Charles; il rappelait l'indignation que le prince avait d'abord témoignée, et ce souvenir lui donnait à craindre qu'une insigne faiblesse n'eut fait révoquer l'autorisation précédemment donnée. Cette conversation, qui fut longue, apprit au comte de ***, sur l'événement préparé, tout ce qu'il désirait en savoir; il en fit son rapport dans la nuit même au baron de Mongelas, ministre des affaires étrangères de l'électeur, qui lui recommanda d'employer jusqu'au bout le moyen d'information que le hasard lui avait livré.

«Le lendemain, nouvelle conversation; anxiété plus vive. Cette vaine attente fait croire que l'affaire est manquée. Mais à minuit on entend le cor d'un postillon, les portes de l'hôtel s'ouvrent, un courrier monte rapidement l'escalier: «Qu'il entre», dit le comte de Lherbach. Hoppé d'ouvrir la dépêche et de la lire à haute voix. L'affaire a réussi; l'attentat est consommé. Bientôt des regrets d'homme se mêlent à la joie du diplomate. «J'avais dit à ce Barbaczy de faire houspiller un peu par ses gens cet insolent Bonnier. Ils l'ont tué! à la bonne heure; mais Robergeot, cet homme dont le caractère honnête et doux contrastait si fort avec celui de ses collègues, l'avoir massacré! encore si c'était Jean de Bry!» On entendait le baron de Lherbach gémir, s'agiter sur son canapé. Ses exclamations, dans lesquelles il y avait quelques signes d'humanité, durèrent un bon quart d'heure; le diplomate prit le dessus. «Enfin, dit-il, l'Autriche connaîtra ses ennemis. Allons nous coucher.» Le comte d'A*** remit un nouveau rapport à M. de Mongelas; mais il n'a pas pu lui apprendre si le comte de Lherbach avait dormi d'un sommeil tranquille.»]

[29: Bonaparte prend la résolution de revenir en France. Elle fut aussitôt exécutée que conçue. L'on ne lira pas sans un vif intérêt, j'en suis sûr, la note qui m'a été communiquée sur un fait si important par un général qui a fait la campagne d'Égypte en qualité d'aide de camp avec Bonaparte, et qui fut confluent des considérations et témoin des circonstances qui déterminèrent son chef à prendre une résolution si hasardeuse le lendemain presque de sa victoire d'Aboukir.

Note sur le départ du général Bonaparte de l'Égypte, et sur sa traversée jusqu'à Fréjus, fournie par le général Eugène Merlin.

«Beaucoup de personnes, même les plus sensées, croient que le départ du général Bonaparte de l'Égypte fut provoqué par un message secret qu'il reçut, soit d'un des membres du Directoire exécutif, soit d'un de ses frères. J'ai vu des individus soutenir avec opiniâtreté et avec aigreur cette opinion, qu'ils ne pouvaient appuyer que sur des bruits vagues et populaires.

«Acteur moi-même dans la circonstance qui seule provoqua sa résolution de quitter son armée, je vais faire l'exposé pur et simple du fait; on jugera…

«Le 15 thermidor an VII, au matin, huit jours après la bataille d'Aboukir contre les Turcs, le général en chef Bonaparte, étant à Alexandrie, reçut l'avis que le fort d'Aboukir, dans lequel s'étaient retirés les débris de l'armée turque, capitulait. Il m'expédia aussitôt auprès du général Menou, qui commandait le siége de ce fort, afin de prendre une connaissance exacte de la situation de la place au moment de la prise de possession, de l'état de la garnison prisonnière, etc. etc.

«Il serait hors de propos de retracer ici l'affreuse image de carnage et de destruction qu'offrait ce petit fort qui, destiné à contenir une garnison de 2 à 300 hommes, en avait renfermé, pendant huit jours, environ 5000, que nos bombes et nos boulets de gros calibre, et le manque absolu d'eau et de vivres, avaient réduits au nombre d'environ 2000 au moment de la capitulation; il suffira de dire que jamais tableau plus affreux ne s'est offert à mes yeux pendant le cours de dix-sept campagnes, si ce n'est peut-être à la bataille d'Eylau.

«Après avoir rempli ma mission dans le fort d'Aboukir, je fus rejoindre le général Menou dans sa tente pour y prendre ses dépêches pour le général en chef. J'y trouvai le secrétaire du commodore anglais, sir Sidney Smith, qui venait d'y arriver comme parlementaire, sous prétexte de traiter d'un échange de prisonniers. L'objet de sa mission exposé, il ajouta: «M. le commodore a reçu hier un aviso qui lui a apporté des gazettes d'Europe. Comme vous en êtes privés depuis long-temps, il a pensé que vous les liriez avec plaisir, et en voici un paquet qu'il m'a chargé de vous remettre». Le parlementaire parti, on n'eut rien de plus pressé que de parcourir les gazettes, mais on ne put, au préalable, se défendre d'un sentiment d'effroi, présumant avec raison que le commodore Smith n'était aussi obligeant que parce que les nouvelles étaient désastreuses pour la France. Ce funeste soupçon fut bientôt confirmé.

«Ces journaux contenaient tous les détails des défaites de Schérer sur l'Adige, et des événemens accomplis depuis ces premiers revers jusqu'à l'arrivée des débris de l'armée française sous les murs d'Alexandrie; la défaite de Jourdan en Souabe, etc.

«Je m'empressai de prendre congé du général Menou et de repartir pour Alexandrie, pour y porter au général Bonaparte les gazettes funestes, quoique bien précieuses en même temps. Il était dix heures du soir, et j'arrivai à Alexandrie à minuit passé. Le général Bonaparte était couché et dormait profondément. J'entre dans sa chambre: «Général, lui dis-je en l'éveillant, je vous apporte une collection de gazettes d'Europe (c'était la gazette de Francfort et le Courrier français de Londres). Vous y lirez beaucoup de nouvelles désastreuses.—Que se passe-t-il donc? me demanda-t-il en se mettant avec agitation sur son séant.—Schérer a été battu en Italie; nous avons perdu presque tout ce pays, et à l'époque du 1er mai notre armée avait déjà rétrogradé jusqu'à la Bormida. Jourdan a été battu dans la Forêt-Noire et a repassé le Rhin». À ces mots, le général se jeta en bas de son lit et s'empara des gazettes, qu'il lut sans interruption pendant le reste de la nuit. Des exclamations de colère et d'indignation sortaient à chaque instant de sa bouche, en voyant comment on avait perdu, dans moins d'un mois, le beau pays qu'il avait conquis avec tant de gloire!

«Le lendemain, 16 thermidor, il fit appeler de grand matin le contre-amiral Gantheaume, avec lequel il s'enferma dans son cabinet pendant deux heures.—Le 17, il partit pour le Caire. Arrivé à Rahmanieh, il y laissa ses chevaux et bagages et tous ceux de son état-major, avec ordre d'y attendre son retour et s'embarqua avec nous pour le Caire, où nous arrivâmes le 20. Nous n'y étions que depuis cinq à six jours, lorsque le général Bonaparte annonça pour le lendemain un voyage dans la province de Damiette, qui ne devait nous tenir que huit jours absens, et nous ordonna de faire nos préparatifs en conséquence. Quelques mots échappés au général Bonaparte lorsque je lui avais remis les gazettes à Alexandrie, sa conférence mystérieuse avec Gantheaume, m'avaient donné l'éveil sur ses desseins, et l'annonce d'un voyage de peu de jours à Damiette ne me fit pas prendre le change. Je voyais faire, pour cette absence de huit jours, des préparatifs beaucoup plus considérables qu'on n'en avait fait pour l'expédition de Syrie, qui nous avait tenus quatre mois éloignés du Caire. Bourrienne, secrétaire du général, emballait tous ses papiers, et à onze heures du soir (une heure avant le départ), plus de vingt chameaux étaient rassemblés dans la cour du quartier-général et y attendaient leur charge. Tout cela était bien de nature à me confirmer dans l'opinion que j'avais conçue, que le général Bonaparte allait quitter l'Égypte.

«Il partit du quartier-général à minuit, et fut s'embarquer à Boulak sur le bateau qui lui servait à naviguer sur le Nil, joli bâtiment, de l'espèce de ceux que l'on nomme dans le pays une djerme. Il était armé de six pièces de canon, et avait une chambre spacieuse et bien meublée pour le général et son état-major. Arrivés à la pointe du Delta, que l'on nomme en arabe Bad-el-Bakara, au lieu de prendre à droite la branche de Damiette, il fit suivre celle de Rosette, et se rendit à Menouf, capitale de la province de Menouffieh, dans le Delta. Le général de division Lanusse commandait cette province, et Bonaparte s'arrêta vingt-quatre heures chez ce général qui, pendant le dîner, lui dit: «On prétend, mon général, que vous allez vous embarquer à Alexandrie pour retourner en France. Si le fait est vrai, j'espère que, rentré dans notre patrie, vous penserez à votre armée d'Égypte». Le général répondit «que ce bruit était faux; que son voyage n'avait d'autre but que de visiter le Delta et la province de Damiette qu'il n'avait pas encore vus.—Si vous allez à Damiette, lui répliqua le général Lanusse, il serait plus naturel et plus direct de prendre le canal de Menouf, qui y conduit en droite ligne, et qui vous procurera l'agrément de traverser le Delta dans son entier.» (On était alors dans la saison où le Nil commence à sortir de son lit, et où tous les canaux intérieurs sont navigables). Le général Bonaparte répondit qu'il avait besoin d'aller d'abord à Rosette, et que de là il se rendrait à Damiette en traversant le lac de Burlos. Le général Lanusse ne put pas insister davantage, mais il fut sans doute plus convaincu qu'auparavant du départ du général en chef pour la France.

«En quittant Menouf, le général Bonaparte rentra dans la branche de Rosette et continua sa route jusqu'à Rahmanieh, où il débarqua et où nous trouvâmes les chevaux qu'il nous avait ordonné d'y laisser lorsque nous nous y étions embarques dix jours auparavant pour remonter au Caire.

«Aussitôt débarqués, nous montâmes à cheval et continuâmes notre route sur Alexandrie. La nuit nous surprit au village de Birket, qui n'en est éloigné que de cinq à six lieues. Le général en chef s'arrêta dans cet endroit et y fit dresser les tentes pour y passer la nuit. Jusque-là le plus grand mystère avait été gardé sur le véritable but de notre voyage par le général Bonaparte, le général Berthier et Bourrienne (ces deux derniers étaient seuls dans la confidence du général en chef). Cependant personne de l'état-major ne pouvait plus douter du motif de notre prompt retour à Alexandrie, depuis que nous avions quitté la direction de Rosette. Bourienne cessa alors de nous faire un mystère de notre départ, et il nous annonça que notre embarquement aurait lieu le lendemain. Il faut avoir été éloigné pendant dix-huit mois de sa patrie, en proie pendant tout ce temps aux fatigues et aux dangers dans un pays barbare, pour se faire une idée de la joie que nous causa cette annonce!… Peu d'instans après l'établissement de notre camp à Birket, il passa un détachement qui se rendait d'Alexandrie à Rahmanieh, et qui nous annonça que deux frégates françaises étaient à l'ancre en dehors du port neuf, et qu'elles n'attendaient sans doute que nous pour mettre à la voile.

«Le lendemain, on fit halte au puits de Beida, à trois lieues d'Alexandrie dans le désert. Bourienne me tira à part, et me remit, pour en faire un duplicata, l'instruction que le général Bonaparte adressait, en parlant au général Kléber, on lui remettant le commandement. Assis sur le sable, à l'ardeur du soleil brûlant de midi, j'éprouvai une vive satisfaction à faire cette copie.

«Après être restés une heure environ au puits de Beida, nous continuâmes notre route; mais, au lieu de nous diriger sur Alexandrie, nous primes brusquement à droite pour gagner directement le bord de la mer, que nous atteignîmes au bout de deux lieues. Arrivés sur la plage, nous aperçûmes distinctement une voile à environ trois lieues au large. Le général en chef en conçut quelque inquiétude; Sidney Smith avait quitté huit jours auparavant sa croisière pour aller se ravitailler en Chypre, et l'on craignait que ce ne fût son escadre qui revint prendre sa station devant le port d'Alexandrie.

«Le général Bonaparte avait donné rendez-vous au général Menou et au contre-amiral Gantheaume à la première citerne que l'on rencontre en allant d'Alexandrie à Aboukir, et qui est à une lieue de ce fort. Il m'ordonna de m'y transporter et de guider ces deux généraux vers l'endroit où il se trouvait à les attendre. Je partis avec un seul guide, au risque d'être enlevé par les Arabes, ce qui dans ce moment eût été jouer de malheur, et je trouvai effectivement Menon et Gantheaume à l'endroit désigné. Gantheaume prit l'alarme lorsque je lui parlai du bâtiment que nous venions d'apercevoir; il monta sur une dune de sable pour le reconnaître, et ne tarda pas à se convaincre que ce navire courait la bordée vers l'île de Chypre; ce qui lui fit conjecturer qu'il avait été envoyé pour reconnaître ce qui se passait dans le port d'Alexandrie. Il se hâta de rejoindre le général Bonaparte pour lui faire part des craintes que ce bâtiment lui inspirait, et pour l'engager à ne pas perdre un instant à s'embarquer.

«L'endroit où nous avions joint le bord de la mer et où nous avions fait halte est éloigné d'une petite lieue d'Alexandrie. Depuis cet endroit jusqu'à la ville, la côte est bordée de dunes peu élevées, qui s'abaissent vers la mer en pente douce. Une demi-heure avant le coucher du soleil nous cheminâmes le long du rivage, et couverts par les dunes, qui empêchaient notre troupe d'être aperçue, nous nous dirigeâmes sur le Pharillon, situé à la pointe orientale du Port-Neuf, à un demi-quart de lieue de la ville, de laquelle on ne pouvait nous découvrir. La nuit était close et obscure lorsque nous arrivâmes au Pharillon, et les chaloupes des frégates qui devaient s'y trouver pour nous recevoir n'étaient pas encore arrivées.

«Rendus au lieu de rembarquement, tout le monde mit pied à terre, et le général Menou envoya un aide de camp en ville pour en ramener du monde afin de prendre nos chevaux et ceux des cent cinquante guides ou environ qui allaient s'embarquer avec le général Bonaparte. Ces chevaux, en attendant, furent abandonnés sur le rivage aux soins du petit nombre d'individus qu'on laissait à terre, et au nombre desquels se trouvaient tous les palfreniers égyptiens accoutumés à suivre à pied leur maître, même dans les courses les plus pénibles.

«Cependant, quoique nous fussions depuis une demi-heure sur le rivage, les chaloupes n'arrivaient pas, et au risque de donner l'éveil à la ville, on fut obligé de brûler des amorces pour les avertir de notre arrivée et leur indiquer l'endroit où nous étions à les attendre. Elles répondirent à la fin à ce signal, sans lequel on ne nous eût trouvés qu'avec beaucoup de temps et de difficulté, tant la nuit était noire. Les chaloupes arrivées, chacun, sans distinction de rang ni de grade, s'empressa de s'embarquer, et se mit pour cela dans l'eau jusqu'aux genoux, tant l'impatience était grande, et tant on craignait d'être laissé en arrière. C'était à qui entrerait le premier dans les embarcations, et on se poussait pour y arriver avec assez peu de ménagement et de considération. Il en résulta, dans le moment, entre les officiers de l'état-major, quelques querelles, qui furent oubliées dès qu'on fut arrivé à bord des frégates.

«Les frégates le Muiron et le Carrère, destinées à transporter le général Bonaparte, son état-major et les officiers-généraux qu'il emmenait avec lui, étaient mouillées en dehors de la passe du Port-Neuf, à demi-portée de canon du Pharillon. Le général Bonaparte arriva à neuf heures à bord du Muiron. Il faisait un calme plat, et on se mit à table en arrivant, en formant des voeux pour obtenir promptement un peu de vent pour appareiller. On désirait pouvoir, avant le jour, se trouver hors de vue de la terre, tant par la crainte de la croisière anglaise qui pouvait reparaître d'un moment à l'autre, qu'à cause de la garnison d'Alexandrie, dont on craignait le mécontentement à la nouvelle de l'embarquement du général Bonaparte.

«Le lendemain, 7 fructidor an VII, au lever du soleil, le même calme régnait encore, et pendant plus de trois heures nous pûmes distinguer la foule qui s'était portée sur les avances du Port-Neuf pour nous examiner. Aucun symptôme de mécontentement ne se manifesta, aucun mouvement n'eut lieu pour s'opposer au départ du général en chef.

«Vers neuf heures du matin, il s'éleva une légère brise de terre, dont on se hâta de profiter pour mettre à la voile. Au bout d'une heure, cette brise fraîchit un peu, et à midi nous avions perdu de vue les côtes d'Égypte.

«Ce narré simple et fidèle prouve évidemment que le général Bonaparte n'avait reçu en Égypte aucune dépêche particulière et secrète qui ait déterminé son départ. Aucun bâtiment n'était arrivé de France, et on objecterait vainement qu'un courrier avait pu débarquer et lui remettre secrètement ses dépêches. Un tel débarquement secret sur la côte d'Égypte, et sous les yeux d'une armée privée depuis son arrivée dans ce pays de lettres de France, était une chose physiquement impossible. Bonaparte n'aurait pu recevoir de communication secrète de cette nature que par l'intermédiaire de la croisière anglaise, dont le commandant sir Sidney Smith était trop mal avec lui, et connaissait d'ailleurs trop bien ses devoirs et les intérêts de son gouvernement pour consentir à se prêtera un acte de bienveillance aussi répréhensible.

«Une crainte bien fondée empoisonnait le bonheur que nous éprouvions de nous voir en route pour retourner dans notre patrie. Comment, dans une mer aussi étroite, espérer de pouvoir échapper aux croisières nombreuses et formidables que l'ennemi y entretenait sur tous les points?… Nos frégates, anciens bâtimens vénitiens, marchaient si mal, qu'il était évident qu'elles n'eussent pas pu soutenir une chasse de six heures, et qu'aperçues à midi par des forces supérieures, elles devaient être prises avant le coucher du soleil! L'étoile de Bonaparte, qui alors brillait de tout son éclat, pouvait seule nous faire surmonter les obstacles.

«Le vent favorable qui nous fit quitter les rivages de l'Égypte nous conduisit en deux jours à la hauteur de Derne, sur la côte du désert de Barbarie, à cent lieues environ d'Alexandrie; mais alors il nous abandonna, et celui de nord-ouest, qui pendant neuf mois règne presque sans interruption dans ces parages, reprit son empire, et ne cessa pas de souffler pendant vingt-quatre jours consécutifs: ce vent nous était absolument contraire. La crainte de rencontrer l'ennemi nous empêchait de courir de grandes bordées, qui seules auraient pu nous faire gagner du chemin en bonne roule, et nous forçait à nous tenir toujours à une distance rapprochée de la côte de Barbarie. Si nous eussions pu passer sur la côte orientale de l'île de Candie, et traverser ensuite l'Archipel, l'obstacle que nous présentait le vent de nord-ouest eût cessé de nous contrarier; mais ces parages étaient couverts de vaisseaux anglais, et l'amiral Gantheaume conduisait en France une tête trop précieuse pour ne pas éviter leur rencontre.

«Que ces vingt-quatre jours de vent contraire furent longs à passer!… Tous les jours à midi, lorsqu'on faisait le point, nous éprouvions une sorte de désespoir en nous retrouvant au même endroit que la veille, et quelquefois plus en arrière. Souvent l'on se disait: «Si Sidney Smith est revenu devant Alexandrie dix jours seulement après notre départ, et qu'après s'en être aperçu il se soit mis de suite à notre poursuite, et qu'il se soit porté sur le cap Bon, en traversant l'Archipel, il y arrivera indubitablement avant nous, et nous ne pouvons pas lui échapper!…»

«Enfin, le 2 ou le 3 complémentaire an VII, le vent passa au sud-sud-ouest, et souffla avec force dans cette partie pendant huit jours. Le 5 nous passâmes entre Malte et la côte d'Afrique. Le 1er vendémiaire an VIII nous célébrâmes l'anniversaire de la fondation de la république. Bourienne, alors républicain, fit des couplets analogues à la fête et brûlans de patriotisme. La nuit suivante nous passâmes entre le cap Bon et la Sicile. Ce passage est le plus favorable pour les croisières. Les Anglais y en avaient tenu constamment, et, par un bonheur inconcevable, il ne s'y en trouvait pas dans ce moment. Ce hasard paraissait tenir du prodige!

«Le vent favorable nous conduisit jusqu'en Corse, et le 6 vendémiaire au matin, nous étions par le travers du golfe d'Ajaccio. Le général Bonaparte, ignorant la suite des événemens militaires depuis le mois de mai, et craignant que l'ennemi ne fut maître de la Provence, résolut de prendre langue en Corse; mais incertain si cette île était encore en notre possession, il envoya un des deux petits avisos qui nous accompagnaient communiquer avec la côte. Ce bâtiment revint bientôt nous annoncer que la Corse était toujours française, mais qu'il n'avait pu obtenir de renseignemens plus étendus des misérables pêcheurs auxquels il avait parlé. La même incertitude existait donc encore sur le sort de la Provence; et comme le vent était depuis quelques instans redevenu contraire et était repassé au nord-ouest, le général Bonaparte se décida à relâcher à Ajaccio. Après avoir fait nos signaux de reconnaissance, nous entrâmes dans le golfe, qui a près de trois lieues de profondeur, et au fond duquel est bâtie la petite ville d'Ajaccio. Une felouque-corsaire, envoyée du port pour nous reconnaître, nous joignit à une lieue de la ville; en apprenant que le général Bonaparte était à notre bord, le capitaine fit des sabres réitérées de ses petits canons, et prenant les devans à l'aide de ses rames, ce bâtiment arriva quelques minutes avant nous devant les bastions de la citadelle, où à l'annonce de cette nouvelle, et sans avoir reçu aucun ordre, on tira spontané ment le canon de réjouissance. Les habitans d'Ajaccio, surpris de cette canonnade, se portaient en foule sur le port, où ils apprirent l'heureuse nouvelle, à laquelle cependant ils n'ajoutèrent pleinement foi qu'après avoir reconnu leur illustre compatriote. À peine avions-nous jeté l'ancre, que déjà une foule d'embarcations chargées d'habitans entouraient nos frégates. L'air retentissait des cris de vive Bonaparte! La municipalité, en costume, vint à la poupe, et fit ainsi que tous les citoyens, éclater sa joie en reconnaissant le général. Cette municipalité fit au général le narré succinct de tous les événemens politiques et militaires, et lui apprit la révolution du 30 prairial. Quelle nouvelle foudroyante pour moi!… Je croyais retrouver mon père à la fête du gouvernement français; il était errant, proscrit, et n'avait échappé que de trois voix au décret d'accusation que voulaient porter contre lui les forcenés qui cherchaient à rétablir le régime de la terreur, et qui avaient déjà ressuscité la société des jacobins.

«Bientôt la foule qui entourait les frégates voulut monter à bord. On lui représenta vainement que nous étions en quarantaine, et que jamais bâtiment venant du Levant n'en avait été exempté. «Il n'y a pas de quarantaine pour Bonaparte, pour le sauveur de la France», s'écrièrent-ils tous. La municipalité elle-même joignit ses instances à celles du peuple, et le général se laissa mettre à terre et se rendit dans sa maison paternelle, qu'il habita pendant tout le temps de sa relâcher à Ajaccio.

«Comme on la vu plus haut, le vent avait passé au nord-ouest au moment de notre entrée dans le golfe d'Ajaccio; il s'y maintint neuf jours consécutifs, et rendit inutile une tentative que les frégates firent dans cet intervalle pour en sortir. Enfin le 14 il redevint favorable, et nous nous remîmes en route pour Toulon. Nous n'en étions plus qu'à dix lieues, lorsque le 16, une demi-heure avant le coucher du soleil, Jugan, lieutenant de vaisseau et adjudant du contre-amiral, signala, du haut de la vergue du grand perroquet, une flotte anglaise dont il compta vingt-deux voiles, à environ six lieues de distance. C'était la flotte de lord Keith, commandant la croisière devant Toulon. Elle se trouvait, par rapporta nous, sous le soleil couchant, qui, frappant d'à-plomb sur ses voiles, nous les faisait clairement distinguer, tandis qu'elle ne pouvait nous apercevoir, puisqu'il son égard nous nous trouvions dans l'ombre. À l'annonce de l'ennemi, dont on signala à haute voix le nombre des voiles, un morne silence succéda tout à coup aux éclats bruyans de joie par lesquels nous saluions d'avance le rivage de la patrie. L'amiral Gantheaume, homme de peu de tête, la perdit d'abord au point qu'il voulait, dès le moment même, faire embarquer le général Bonaparte sur un grand canot pour le faire jeter sur le point de la côte le plus rapproché. Mais le général se moqua de la proposition, et déclara qu'il ne prendrait un semblable parti qu'après que les frégates auraient perdu tout espoir d'échapper aux Anglais, et qu'elles auraient au moins échangé quelques boulets avec eux.

«On se borna donc à prendre une autre direction et à gouverner sur le port le plus voisin. Nous ne tardâmes pas à acquérir la conviction que nos frégates n'avaient pas été aperçues par l'ennemi, dont les coups de canon de signaux de nuit nous indiquèrent, par leur direction, qu'il prenait la bordée du large. À minuit nous étions très-près de la côte, dont nous nous éloignâmes un peu pour attendre le jour, et à huit heures du matin, le 17 vendémiaire an VIII, nous mouillâmes dans la baie de San Raphao, à une portée de canon du village de ce nom, qui n'est éloigné de Fréjus que d'une demi-lieue.

«Le général Bonaparte envoya aussitôt un officier de marine à terre pour annoncer qu'il se trouvait à bord, et que dès ce moment il se mettait en quarantaine. Cet officier ne tarda pas à revenir, ramenant à sa suite plusieurs canots, dans lesquels se trouvait la municipalité de San Raphao et les principaux habitans de l'endroit. Malgré notre opposition et les défenses les plus formelles, les officiers municipaux escaladèrent le bord de la frégate, et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir de quarantaine pour celui qui venait sauver la France et mettre la Provence à l'abri de l'invasion ennemie, dont elle était menacée. Bonaparte se laissa faire encore une fois, et donnant ainsi, en apparence malgré lui, le premier et peut-être le dernier exemple d'infraction aux lois de la quarantaine, il se rendit de suite à terre et s'achemina vers Fréjus au milieu de la population de cette ville, qui s'était portée à sa rencontre. L'après-midi du même jour il était déjà sur la route de Paris. Les acclamations d'allégresse des citoyens de toutes les classes et de toutes les opinions l'accompagnèrent jusque dans la capitale. Jamais mortel ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme et de bénédictions, et ce triomphe est sans contredit le plus complet et le plus honorable de tous ceux que lui a décernés la reconnaissance publique. Celui-là du moins fut entièrement spontané, et ne fut pas provoqué. La ville de Lyon se distingua particulièrement à cet égard, et pendant la journée qu'il passa dans cette ville, plus de trente mille habitans encombrèrent le quai des Célestins, sur lequel il était logé, et s'y succédèrent sans interruption, l'applaudissant avec ivresse toutes les fois que, cédant à leurs instances, il paraissait à son balcon.»

Je pense qu'on ne lira pas sans intérêt, à la suite de celle-ci, la note d'un de mes meilleurs amis, homme tranquille s'il en fut, et qui pourtant, en dépit de la volonté de l'homme le plus volontaire du monde, revint aussi en France avec lui par la même occasion.

Note fournie par M. Parceval de Grandmaison.

«Mon retour d'Égypte a été accompagné de circonstances qui en ont gravé le souvenir dans ma mémoire, et les impressions qu'elles m'ont fait éprouver n'ont point été affaiblies par le temps. Je vais tâcher de les retracer.

«Une lettre que j'avais reçue de ma femme lorsque j'étais à Suez m'avait appris l'état de pénurie dans lequel mon absence l'avait précipitée. La vente de ses diamans était devenue sa dernière ressource, et l'expédition de Syrie, dont l'issue a été si malheureuse, n'étant pas encore terminée, me laissait dans une ignorance absolue du sort de notre armée et des moyens qui me restaient de revenir en France. Je restai long-temps dans cette anxiété cruelle, et quand j'appris le retour de Bonaparte au Caire, ayant rempli le but de ma mission à Suez, je vins le rejoindre sans même avoir été rappelé par lui. Je mis sous ses yeux la lettre alarmante que j'avais reçue de ma femme. Touché de ma situation, il me pardonna la brusquerie de mon retour, m'autorisa à revenir en France avec Denon, qui attendait la première occasion de s'embarquer à Alexandrie, et porta même la bienveillance jusqu'à m'offrir une traite de cent louis sur son frère Lucien, pour venir au secours de ma femme. Il dit à Bourrienne, son secrétaire, de me la remettre, et m'autorisa verbalement à partir avec Denon pour la France dès que j'en trouverais l'occasion. Or je savais que Bonaparte avait promis à Denon de ne pas retourner en France sans l'y ramener. Différentes particularités qu'il est inutile d'expliquer m'avaient fait pressentir le retour secret et prochain du général, de sorte que je fis mes préparatifs, et me tins prêt à le rejoindre à Alexandrie au premier signe de son départ: ce moment ne tarda point à se présenter.

«Je dînais et soupais tous les jours avec les principaux membres de la commission d'Égypte. Un soir que nous étions réunis à souper, un guide vint de la part du général en chef nous dire que sa voiture était à notre porte, où elle attendait nos collègues Monge et Berthollet pour les conduire auprès de lui. Je n'entreprendrai pas de peindre la surprise de mes convives, pour qui ce message fut un trait de lumière: il n'est pas d'expressions capables de la rendre. Je me presse d'arriver au moment de mon départ; ma malle et mon passe-port étaient prêts; je me rendis à Boulak, où je me procurai une embarcation pour descendre le Nil jusqu'à Ramanieh, bourgade séparée d'Alexandrie par un désert de vingt-deux lieues. J'accompagnais les guides du général, qui avaient ordre de venir le trouver. Le commandant des chameaux qui nous étaient nécessaires pour la traversée du désert, se détermina difficilement à nous en donner, attendu qu'une horde d'Arabes bédouins ne manquerait pas de nous attaquer à Birket, passage où ils s'embusquaient ordinairement; sa prophétie se vérifia; nous fûmes attaqués par un camp volant de ces brigands, qui nous apparurent comme des points noirs sous l'horizon. À peine quelques instans s'étaient écoulés qu'ils voltigèrent autour de nous. Le sifflement de leurs balles et des nôtres ne tarda point à se faire entendre. Il n'y eut point d'engagement, mais beaucoup de poudre brûlée. Après avoir cavalcade long-temps autour de nous sans oser nous attaquer autrement que par le feu de la mousqueterie, ils s'éloignèrent, nous étions épuisés de fatigue et de soif, et les outres que portaient nos chameaux étaient vides. Nous savions qu'une source coulait sur notre droite, à un quart de lieue, mais le mirage et toutes ses illusions nous présentaient le Nil à notre gauche, et quoique ce phénomène fût connu des soldats, l'imitation du fleuve était si parfaite, qu'il fut très-difficile de les dissuader. Enfin, tournant vers notre droite, nous trouvâmes la source qui nous rafraîchit, et nous continuâmes de faire roule vers Alexandrie. Arrivés près de la ville, nous aperçûmes une vedette qui nous dit que Bonaparte s'était embarqué la veille dans la rade d'Aboukir. Consternés de cette nouvelle, nous entrons dans la cité. Tournant mes yeux vers le port, j'aperçois deux frégates qui étaient dans la rade et appareillaient pour partir. Je crie aux guides qui m'accompagnent: «Les voilà! les voilà qui vous attendent; hâtez-vous, il est encore temps.» À ces mots, nous nous précipitons vers le port, nous nous emparons de plusieurs barques, et nous abordons la frégate le Muiron, où les guides attendus par Bonaparte sont reçus sans difficulté. Ma position était bien plus équivoque que la leur; on ne comptait point sur mon arrivée, et elle ne pouvait être justifiée que par l'autorisation verbale que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon, que je savais être sur l'une des deux frégates. Une scène assez vive venait de se passer à bord du Muiron, où l'administrateur sanitaire de l'armée d'Égypte, nommé le Blanc, s'était caché dans l'espoir de partir incognito. Le général, en étant instruit, l'avait renvoyé à Alexandrie après l'avoir traité avec une grande sévérité. J'ignorais cette particularité, qui ayant donné beaucoup d'humeur à Bonaparte, rendait mon entreprise très-périlleuse. D'ailleurs, elle n'eût point changé ma résolution, qui était bien arrêtée. Je monte à bord du Muiron, et je demande à parler au général. On se préparait à partir, et il était cinq heures du matin. J'apercevais différens officiers de ma connaissance qui, ayant vu la déconfiture de l'administrateur sanitaire, s'attendaient à me voir éprouver le même sort, et feignaient de ne pas me reconnaître. Aucun ne voulait m'annoncer,

Ils semblaient éviter ma présence importune,
Et la contagion de ma triste fortune,

quand je vis l'amiral Gantheaume se précipiter vers moi, en s'écriant: «Quoi! Parceval, c'est tous! que venez-vous faire ici? les ordres les plus sévères me défendent de laisser arriver personne. Descendez sur-le-champ, vous ne pouvez rester ici un seul instant.» J'alléguai que j'étais chargé de remettre au général des dépêches d'une grande importance de la part du général Lanusse, qui me les avait remises à Damiette. Il me pressa de les lui donner; je m'y refusai, lui déclarant qu'il m'était recommandé de les remettre à Bonaparte en main propre. «Je n'entends rien à tout cela, me répondit Gantheaume; je ne connais que l'ordre que j'ai reçu; il est positif, ainsi descendez.—En ce cas, lui dis-je, je vais descendre, mais envoyez-moi Monge à qui je remettrai mes dépêches.» Il y consent, me fait retirer dans mon embarcation, et s'acquitte de la promesse qu'il m'a faite. Monge parait bientôt sur le bord du navire. Je l'invite à descendre pour que je lui parle et lui remette mes dépêches. «Je ne puis descendre, me répond-il.—En ce cas, je vais monter.—Ne montez pas; si vous montez, je me retire.» Alors une résolution désespérée s'empara de moi, j'escaladai l'échelle par laquelle j'étais monté à bord du navire, je m'emparai de mon collègue, lui remis les dépêches dont j'étais chargé, et lui dis l'autorisation que m'avait donnée Bonaparte de partir avec Denon. J'étais, en lui parlant, dans une agitation que je ne puis exprimer; tout mon avenir était dans le succès de ma demande, et cette pensée m'inspira une éloquence que je n'eus jamais à un pareil degré. Monge connaissait la lettre que j'avais reçue de ma femme, et il avait pris part à ma position. Il était ému, mais ne me paraissait point déterminé à parler pour moi au général. Je le pressai, le conjurai, au nom de l'amitié qu'il me portait, de ne pas m'abandonner dans la conjoncture critique où je me trouvais. Je lui dis que Bonaparte, engagé envers moi par une permission positive, ne pouvait pas manquer à sa parole, et que m'ayant toujours témoigné de la bienveillance, il ne me repousserait pas, si j'étais appuyé par lui; que, du reste, ma résolution était prise, et qu'on ne me ferait redescendre du navire qu'en m'en précipitant; j'ajoutai tout ce qu'une situation aussi violente que la mienne pouvait m'inspirer, revenant toujours à l'autorisation formelle que Bonaparte m'avait donnée de partir avec Denon. Je vis dans les yeux de Monge qu'il était fort ému, et je le pressai alors si vivement que, triomphant de son extrême répugnance, il se décida à parler au général. 11 était environ cinq heures du matin. «Attends-moi ici, me dit-il, je vais le «réveiller», et il me quitta. Le coeur me battait d'espérance et de crainte. Berthollet, instruit de mon arrivée, vint me trouver et s'entretenir avec moi pendant que Monge s'éloignait; il me parut épouvanté de mon audace, convenant toutefois que l'autorisation que m'avait donnée le général pouvait être d'un grand poids auprès de lui, lorsqu'un employé qui avait été mon commis à Suez, et qui, ayant fait route avec moi, était resté dans notre embarcation, craignant de n'être point reçu à bord de la frégate, se mit à vociférer d'une manière lamentable: «Et moi donc, moi! est-ce que je ne partirai point?—Qui êtes-vous? lui dit Berthollet.—Je suis, répondit-il, le commis de M. Parceval»; et il fit en cela une grande faute, car je lui avais recommandé de dire, si je parvenais à être admis, qu'il était mon domestique. J'étais d'ailleurs très-alarmé de sa réclamation prématurée, qui pouvait me perdre. Berthollet, non moins alarmé que moi de cet incident, fut en informer le général, ce qui fut sur le point de ruiner toutes mes espérances. Sans cela, tout allait le mieux du monde; Monge avait obtenu de Bonaparte la permission que je désirais, et déjà le général Berthier, qu'il était allé trouver, avait signé l'ordre donné au capitaine du Carrère, qui naviguait de conserve avec le Muiron, de me recevoir à son bord, lorsque Bonaparte, instruit de la présence du commis qui demandait à partir avec moi, entra dans une colère inexprimable, en déclarant qu'il ne voulait admettre qui que ce fût, et qu'il fallait renvoyer tous ceux qui se présentaient. De telle sorte que Monge, revenant avec l'ordre signé par le général Berthier de me recevoir à bord du Carrère, qui allait naviguer de conserve avec le Muiron, s'aperçut avec surprise que la face des choses était absolument changée. Il pressa, pria, supplia Bonaparte de ne rien changer à ses premières dispositions, et parvint à le calmer en ma faveur, en lui disant qu'on allait renvoyer mon compagnon de voyage; ce qui fut exécuté sur-le-champ, au grand désespoir de celui-ci qui jetait les hauts cris et fut reconduit au rivage d'Alexandrie, dont il ne revint qu'après la capitulation du général Menou. On me remit l'ordre du général de me recevoir à bord du Carrère, où je me présentai, et qui était commandé par mon ami le capitaine Dumanoir, qui me reçut à bras ouverts. J'y trouvai Denon avec les trois généraux Lannes, Murat et Marmont, qui m'accueillirent parfaitement, et les deux frégates mirent à la voile pour revenir en France. ]

[30: Fontenelle, compositeur qui n'était pas sans mérite. Il a donné à l'Opéra une Hécube, ouvrage sévère et dans le système de Gluck, dont il était sectateur enthousiaste. Il a donné aussi au même théâtre une Médée. Le premier de ces deux opéras seul a obtenu du succès. Le second, quoique moins bien accueilli que le premier, n'était pas dénué de mérite.

Fontenelle était un homme de moeurs fort simples et d'un esprit vraiment philanthropique. Il est mort comme il avait vécu, en philosophe, il y a quelques années, désignant pour ses héritiers ses domestiques et les pauvres de Ville-d'Avray, commune sur laquelle était la petite maison qu'il avait choisie pour retraite.]

[31: Vie politique et militaire de Napoléon.]

[32: Lavalette s'était trompé une autre fois encore à mon sujet dans ses Mémoires. Il y disait, et cela se trouve dans un extrait qui a été publié par la Revue de Paris: «Des musiciens, aujourd'hui morts de vieillesse, ont beuglé au dîner du Directoire une cantate d'Arnault sur la musique de Méhul.»

Je n'ai jamais chanté que ce que j'aimais ou que ce que j'admirais. Je n'ai jamais aimé ni admiré le Directoire.

L'honorable littérateur qui a présidé à la publication des Mémoires de Lavalette, sur ma réclamation, en a fait disparaître cette erreur, et en cela il a fait en galant homme ce que certainement l'auteur aurait fait lui-même; mais comme je n'ai pas pu réclamer contre le trait qui donne lieu à cette note, dont je n'ai eu connaissance que par la publication de l'ouvrage, ce trait, qui pèche au moins par l'exactitude, est resté.

C'est un des inconvéniens attachés à la publication des Mémoires posthumes. Par respect pour l'auteur, l'éditeur y maintient quelquefois des torts que l'auteur aurait réparés s'il avait pu se relire. Celui-ci est bien léger; je ne l'eusse pas relevé, s'il n'appartenait pas à un homme dont la mémoire m'est chère, et avec qui j'étais lié d'amitié.]