MÉMOIRES
DE L'ABBÉ
DE CHOISY
HABILLÉ EN FEMME
LE LIVRE DU BOUDOIR
MÉMOIRES
DE L'ABBÉ
DE CHOISY
HABILLÉ EN FEMME
Avec Notice et Bibliographie
Par le Chevalier de PERCEFLEUR
Membre Correspondant de l'Académie des Dames
SE VEND A PARIS
A la Bibliothèque des Curieux
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
(Derrière l'Abbaye St-Germain-des-Prés)
1920
MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY
NOTICE
SUR L'ABBÉ DE CHOISY
«Choisi n'est icy qu'ébauché:
Sa vie on devrait bien écrire,
Mais jamais on ne pourra dire
S'il fut plus fou que débauché[ [1]»
François-Timoléon de Choisy naquit à Paris le 16 août 1644. Son père était intendant du Languedoc quand il fut chargé d'arrêter à Montpellier M. de Cinq-Mars et de se saisir de ses papiers. Il le trouva occupé à en brûler une grande partie: les lettres de la princesse Marie et de Mme de Choisy, leur confidente, et il eut la complaisance de le laisser faire. «Vous avez raison, Monsieur, dit Cinq-Mars, vous seriez bien fâché de trouver ce que je viens de brûler...» Ce Choisy dut aux intrigues de sa femme de devenir Conseiller d'État, puis Chancelier de Monsieur, duc d'Orléans et frère de Louis XIII. Mme de Choisy[ [2] était fille aînée de M. de Belesbat, de la maison de Hurault, et petite-fille du Chancelier de l'Hospital. Elle avait eu déjà trois fils, quand, à plus de cinquante ans, étant toujours belle et coquette, elle s'avisa d'en faire un quatrième. Elle pensait ainsi prolonger de deux lustres l'apparence de sa jeunesse. Elle joignait à la beauté, à l'ambition, à l'intrigue et à la coquetterie, un esprit sans lequel ces grâces et ces aspirations ne leur eussent servi que de peu. Car cet esprit plut tant à Louis XIV qu'il lui donnait deux audiences par semaine, et qu'il la pourvut d'une pension de 8.000 livres afin de se conserver les charmes de sa conversation, et dans l'espoir de devenir «honnête homme» à son commerce, comme elle le lui avait fait accroire après avoir gagné la confiance d'Anne d'Autriche. En outre, elle correspondait avec Marie de Gonzague, reine de Pologne, Madame Royale de Savoie, Christine de Suède et plusieurs princesses d'Allemagne. Par un effet de la politique pitoyable de Mazarin, l'on élevait Monsieur, frère de Louis XIV, d'une manière efféminée, propre à le rendre incapable et pusillanime; Mme de Choisy, pour faire sa cour à tout le monde, le Roi, Mazarin et Monsieur, fit prendre à son fils, âgé de cinq ans, les mêmes habitudes. «On m'habilloit en fille, dit l'abbé, toutes les fois que Monsieur venoit au logis, et il y venoit au moins deux ou trois fois par semaine... Dès qu'il arrivoit, suivi des nièces du Cardinal Mazarin et de quelques filles de la reine, on le mettoit à sa toilette, on le coiffoit. Il avoit un corps pour conserver sa taille... on lui ôtoit son justaucorps pour lui mettre des manteaux de femme et des jupes... Quand Monsieur étoit habillé et paré, on jouoit à la petite prime... et sur les sept heures on apportoit la collation...»
Peu à peu, Mme de Choisy prit goût à cette courtisanerie ridicule: que Monsieur vînt ou ne vînt pas, François-Timoléon resta vêtu en fille, serré dans un corset qui lui fit à la longue élever la chair, et frotté tous les jours avec de l'eau de veau et de la pommade de pied de mouton! On lui enduisait encore le visage d'une mixture propre à détruire les germes pileux; enfin, quand il eut l'âge où l'esprit vient aux filles, il trompa les connaisseurs, et jusqu'aux femmes elles-mêmes...
A l'âge de dix-huit ans, ayant perdu sa mère, dont il n'avait hérité que l'esprit, la voluptueuse mollesse, la beauté et les diamants, il essaya du costume viril; mais, sur le conseil de Mme de La Fayette, il reprit bientôt les jupes, les volants et les mouches. On le voyait au spectacle, jouant de l'éventail, et même aux offices de sa paroisse, qu'il suivait régulièrement, lisant sa messe dans un livre d'heures à miroir carré. Montausier l'ayant morigéné devant le Dauphin, un jour qu'il se pavanait à l'Opéra dans une robe blanche à fleurs d'or, ornée de parements de satin noir et d'une échelle de rubans couleur de rose, il prit le parti de se retirer en province sous le nom de Comtesse des Barres. Il acheta donc le château de Crépon, aux environs de Bourges, paraît-il, et devint une femme à la mode à qui les mamans confiaient leurs filles. Une intrigue avec une comédienne le ramène à Paris, puis l'exile à Bordeaux, avatar mystérieux dont le récit ne nous a pas été conservé, et qui fut le plus piquant de sa vie, si l'on en juge par une brève allusion. «J'ai joué, dit-il, la comédie sur le théâtre d'une grande ville comme une fille: tout le monde y étoit trompé. J'avois des amants à qui j'accordois de petites faveurs, fort réservé sur les grandes; on parloit de ma sagesse...» On voit que l'abbé, dans son incroyable inconscience, identifiait son sexe au sexe supposé de la Comtesse des Barres, de Mme de Ganzi, ou de Mlle de Sancy, ses divers pseudonymes: il croit avoir été sage en n'accordant à ses dupes que de petites faveurs!...
Ces débordements publics amenèrent ses frères à exiger qu'il reprît le costume convenable, et qu'il allât prendre au loin l'habitude de le porter. Choisy s'en fut à Venise, où il perdit au jeu l'argent qui lui restait. Croyant sans doute avoir contrarié la Fortune ou n'être pas reconnu d'elle—bien qu'il la sût aveugle—, il reprit ses atours et revint à Paris. Là, trop certain que la Déesse mondaine l'abandonnait, il se souvint qu'il était abbé, et, rendant infidélité pour infidélité, il se retira dans l'abbaye de Sainte-Seine, dont il avait été gratifié en 1663, et qui lui rapportait 6.000 livres. Les revenus du prieuré de Saint-Lô, et le doyenné de la cathédrale de Bayeux, ajoutés à cette rente, lui composaient une mense annuelle de 14.000 livres, insuffisante pour une coquette, mais considérable pour un ermite. A Sainte-Seine commença sa liaison avec Bussy-Rabutin, exilé dans ses terres, qui lui conseilla d'écrire des livres de dévotion à l'usage des gens du monde, conseil qu'il ne devait mettre à profit que quelques années après. En attendant, il revient derechef à Paris gaspiller ses économies, et trouve un sauveur dans le cardinal de Bouillon, qui lui propose de le suivre à Rome en qualité de conclaviste pour l'élection de Clément X (1676). A Rome, le cardinal de Retz le fait nommer conclaviste général des cardinaux français. Cependant, le singulier abbé n'était pas encore prêtre et ne connaissait Dieu que par ouï-dire... Une maladie, qui le mit à deux doigts de la mort, lui fit entrevoir un enfer peuplé de polissons habillés en femme et des conclavistes sans croyance. L'abbé Dangeau, son ami, acheva de l'éclairer sur la Foi, et le vit si étourdi de l'existence de Dieu qu'il s'apprêtait à croire au baptême des cloches. Ils commémorèrent tous deux cette importante conversion et le retour à la vie par Quatre Dialogues sur l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, la Providence et la Religion, dont deux au moins sont superfétatoires. L'année suivante (1685), Choisy s'offre pour une ambassade à Siam. La mission se trouvant déjà donnée au chevalier de Chaumont, il réclame le titre de coadjuteur, représentant que l'envoyé du Roi pouvait succomber, soit dans les périls de la traversée, soit sous l'ardeur du soleil ou la mâchoire d'un crocodile... Parti coadjuteur, il revint prêtre[ [3], consacré en deux heures par un évêque in partibus ignorant de son passé, et quelque peu ébloui par sa foi de néophyte, son titre, et peut-être aussi les connaissances miraculeuses qu'il avait acquises durant son périple marin, à savoir: le portugais, le siamois et l'astronomie...
Il amusa quelque peu la cour et la ville du récit de son grand voyage, et la relation qu'il en fit paraître lui ouvrit les portes de l'Académie. Le reste de son existence, partagé entre le séminaire des Missions étrangères et la rédaction de ses ouvrages, est sans incidents ni grand intérêt. Les preuves de l'existence de Dieu ne lui avaient cependant pas fait perdre sa frivolité, témoin la belle planche gravée qui ornait sa Traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, dédiée à Mme de Maintenon. On y voyait la pieuse maîtresse à genoux au pied d'un crucifix, avec ce verset de David, en dessous: Audi, filia, Rex concupiscet decorem tuum... L'application scandalisa tout le monde, et l'on invita l'abbé de Choisy à retrancher cette image des exemplaires qui lui restaient à débiter. Il faillit être évêque: on craignit qu'il n'eût encore de ces rencontres, dont la naïve justesse n'est pas toujours réparable...
Sur la fin de sa vie, obéissant à Mme de Lambert, il rédigea les mémoires qu'il aimait à raconter et qui faisaient le régal des roués de la Régence. Il ignorait encore la pudeur!... Ce récit de sa jeunesse, unique dans notre littérature, et qui donna, plus d'un siècle après, l'idée de Faublas au citoyen Louvet, appartenait aux Mémoires pour servir à l'histoire de Louis XIV, ouvrage écrit avec agrément dans un style de caillette. Les manuscrits en furent légués par l'auteur à son parent, le marquis d'Argenson, à qui l'abbé d'Olivet en déroba une copie pour la faire imprimer en Hollande en n'en prenant que la fleur. L'abbé d'Olivet, que Choisy avait reçu à l'Académie française, en publia à part la partie galante à Lausanne et Genève en 1742, et peut-être même avant, en 1733, soit trois livres sur cinq, tous trois fort atténués ou incomplets. L'abbé de Choisy était mort depuis 1724, à l'âge de quatre-vingts ans. Ses travaux, tant historiques que religieux, plus trois histoires romanesques, forment une quinzaine d'ouvrages. Son Histoire de l'Eglise fut entreprise sur les conseils de Bossuet, qui trouvait celle de Fleury peu abordable. Elle forme onze tomes in-4o, qui ont moins fait pour sa réputation qu'une centaine de pages licencieuses, écrites d'une plume enjouée. De tous les abbés galants, Choisy partage seul avec l'abbé d'Entragues l'audace d'avoir poussé le libertinage jusqu'à provoquer la curiosité publique; mais d'Entragues, qui recevait les visites dans son lit, coiffé d'une cornette de dentelle, et les oreilles ornées de pendeloques, n'a pas eu le cynique naturel de rendre ses comptes à la Postérité. Aurait-il su se faire pardonner comme notre charmant étourdi?...
LE CHEVr DE PERCEFLEUR,
Membre Correspondant de l'Académie des Dames.
Ouvrages a consulter.—Voisenon, Anecdotes littéraires, Œuvres complètes, 1781, t. IV. D'Alembert, Éloge de l'Abbé de Choisy. Lettres de L. B. Lauraguais à madame*** (Lettre II), Paris, 1802. Aimé Champollion, Notice sur l'Abbé de Choisy, nouv. coll. des Mém. relat. à l'hist. de France, t. VI, 1839. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. III. D'Argenson, Mémoires, Plon, 1857, t. I. Monmerqué, Notice sur l'Abbé de Choisy et sur les Mémoires, en tête des Mémoires de l'Abbé, dans la collect. Petitot des mém. relat. à l'Hist. de France, t. LXIII, 2e série, Paris, 1828. Paul Lacroix, Avant-Propos, éd. Gay, 1862; Kistemaeker, 1880. Lesuire, Mémoires de l'Abbé de Choisy, pour servir à l'Histoire de Louis XIV, Paris, 1888, préface. Gustave Desnoiresterres, Les Originaux, Choisy, Revue franç. août et sept. 1856.
Trois Faublas de ce temps-là, publ. par Servin, manuscrit trouvé dans les panneaux d'une voiture de la cour, Paris, Barba, 1803, 4 vol. in-12. (Les trois héros de ce roman sont le comte de Guiche, le peintre Ferdinand et l'Abbé de Choisy). Roger de Beauvoir, l'Abbé de Choisy (roman), Paris, 1848, 3 vol. in-8.
I
PREMIÈRES INTRIGUES DE L'ABBÉ DE CHOISY
SOUS LE NOM DE MADAME DE SANCY
Vous m'ordonnez, Madame, d'écrire l'histoire de ma vie; en vérité, vous n'y songez pas. Vous n'y verrez assurément ni villes prises ni batailles gagnées; la politique n'y brillera pas plus que la guerre. Bagatelles, petits plaisirs, enfantillages, ne vous attendez pas à autre chose; un naturel assez heureux, des inclinations douces, rien de noir dans l'esprit, joie partout, envie de plaire, passions vives, défauts dans un homme, vertus du beau sexe, vous en serez honteuse en lisant, que serai-je donc en écrivant? J'aurai beau chercher des excuses dans la mauvaise éducation, on ne m'excusera point. Voilà bien des discours inutiles; vous commandez: j'obéis; mais trouvez bon, Madame, que je ne vous obéisse que par parties; j'écrirai quelque acte de ma comédie, qui n'aura aucune liaison avec le reste; par exemple, il me prend envie de vous conter les grandes et mémorables aventures du faubourg Saint-Marceau.
C'est une étrange chose qu'une habitude d'enfance, il est impossible de s'en défaire: ma mère, presque en naissant, m'a accoutumé aux habillements des femmes; j'ai continué à m'en servir dans ma jeunesse; j'ai joué la comédie cinq mois durant sur le théâtre d'une grande ville, comme une fille; tout le monde y étoit trompé; j'avois des amants à qui j'accordois de petites faveurs, fort réservé sur les grandes; on parloit de ma sagesse. Je jouissois du plus grand plaisir qu'on puisse goûter en cette vie.
Le jeu, qui m'a toujours persécuté, m'a guéri de ces bagatelles pendant plusieurs années, mais toutes les fois que je me suis ruiné et que j'ai voulu quitter le jeu, je suis retombé dans mes anciennes faiblesses et suis redevenu femme.
J'ai acheté dans ce dessein une maison au faubourg Saint-Marceau, au milieu de la bourgeoisie et du peuple, afin de m'y pouvoir habiller à ma fantaisie parmi des gens qui ne trouveroient point à redire à tout ce que je ferois. J'ai commencé par me faire repercer les oreilles, les anciens trous s'étant rebouchés; j'ai mis des corsets brodés et des robes de chambre or et noir, avec des parements de satin blanc, avec une ceinture busquée et un gros nœud de rubans sur le derrière pour marquer la taille, une grande queue traînante, une perruque fort poudrée, des pendants d'oreilles, des mouches, un petit bonnet avec une fontange.
D'abord j'avois seulement une robe de chambre de drap noir, fermée par-devant avec des boutonnières noires qui alloient jusques en bas, et une queue d'une demi-aune, qu'un laquais me portoit, une petite perruque peu poudrée, des boucles d'oreilles fort simples, et deux grandes mouches de velours aux tempes. J'allai voir monsieur le curé de Saint-Médard, qui loua fort ma robe, et me dit que cela avoit bien meilleure grâce que tous ces petits abbés avec leurs justaucorps et leurs petits manteaux qui n'imprimoient point de respect; c'est à peu près l'habit de plusieurs curés de Paris. J'allai ensuite voir les marguilliers qui m'avoient loué un banc vis-à-vis la chaire du prédicateur, et puis je fis toutes les visites de mon quartier, la marquise d'Usson, la marquise de Menières et toutes mes autres voisines; je ne me mis point d'autres habillements pendant un mois, et ne manquai point d'aller tous les dimanches à la grand'messe et au prône de M. le curé, ce qui lui fit grand plaisir. J'allois, une fois la semaine, avec monsieur le vicaire, ou monsieur Garnier, que j'avois choisi pour mon confesseur, visiter les pauvres honteux, et leur faire quelques charités. Mais, au bout d'un mois, je défis trois ou quatre boutonnières du haut de ma robe, pour laisser entrevoir un corps de moire d'argent, que j'avois par-dessous; je mis des boucles d'oreilles de diamants, que j'avois achetées, il y avoit cinq ou six ans, de monsieur Lambert, joaillier; ma perruque devint un peu plus longue et plus poudrée et taillée en sorte qu'elle laissoit voir tout à plein mes boucles d'oreilles, et je mis trois ou quatre petites mouches autour de la bouche ou sur le front. Je demeurai encore un mois sans m'ajuster davantage, afin que le monde s'y accoutumât insensiblement et crût m'avoir vu toujours de même; ce qui ne manqua pas d'arriver.
Quand je vis que mon dessein réussissoit, j'ouvris aussitôt cinq ou six boutonnières du bas de ma robe, pour laisser voir une robe de satin noir moucheté, dont la queue n'étoit pas si longue que celle de ma robe; j'avois encore par-dessous un jupon de damas blanc, qu'on ne voyoit que quand on me portoit la queue. Je ne mettois plus de haut-de-chausse; il me sembloit que cela ressembloit davantage à une femme, et ne craignois point d'avoir froid: nous étions en été. J'avois une cravate de mousseline, dont les glands venoient tomber sur un grand nœud de ruban noir, qui étoit attaché au haut de mon corps de robe, ce qui n'empêchoit pas qu'on ne me vît le haut des épaules qui s'étoient conservées assez blanches par le grand soin que j'en avois eu toute ma vie; je me lavois tous les soirs le col et le haut de la gorge avec de l'eau de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui faisoit que la peau étoit douce et blanche.
Ainsi, peu à peu, j'accoutumai le monde à me voir ajusté. Je donnois à souper à madame d'Usson et à cinq ou six de mes voisines, lorsque monsieur le curé me vint voir à 7 heures du soir; nous le priâmes de souper avec nous; il est bon homme, il demeura.
—Désormais, me dit madame d'Usson, je vous appellerai madame.
Elle me tourna et retourna devant monsieur le curé, en lui disant:
—N'est-ce pas là une belle dame?
—Il est vrai, dit-il; mais elle est en masque.
—Non, monsieur, lui dis-je, non; à l'avenir, je ne m'habillerai plus autrement; je ne porte que des robes noires doublées de blanc, ou des robes blanches doublées de noir; on ne me sauroit rien reprocher. Ces dames me conseillent, comme vous voyez, cet habillement, et m'assurent qu'il ne me sied pas mal; d'ailleurs, je vous dirai que je soupai, il y a deux jours, chez madame la marquise de Noailles; monsieur son beau-frère y vint en visite, et loua fort mon habillement, et, devant lui, toute la compagnie m'appeloit madame.
—Ah! dit monsieur le curé, je me rends à une pareille autorité, et j'avoue, madame, que vous êtes fort bien.
On vint avertir que le souper étoit servi; on demeura à table jusqu'à 11 heures, et mes gens reconduisirent monsieur le curé.
Depuis ce temps-là, je l'allai voir et ne fis plus de façon d'aller partout en robe de chambre, et tout le monde s'y accoutuma.
J'ai cherché d'où me vient un plaisir si bizarre, le voici: le propre de Dieu est d'être aimé, adoré; l'homme, autant que sa faiblesse le permet, ambitionne la même chose; or, comme c'est la beauté qui fait naître l'amour, et qu'elle est ordinairement le partage des femmes, quand il arrive que des hommes ont ou croient avoir quelques traits de beauté qui peuvent les faire aimer, ils tâchent de les augmenter par les ajustements des femmes, qui sont fort avantageux. Ils sentent alors le plaisir inexprimable d'être aimé. J'ai senti plus d'une fois ce que je dis par une douce expérience, et quand je me suis trouvé à des bals et à des comédies, avec de belles robes de chambre, des diamants et des mouches, et que j'ai entendu dire tout bas auprès de moi: «Voilà une belle personne», j'ai goûté en moi-même un plaisir qui ne peut être comparé à rien, tant il est grand. L'ambition, les richesses, l'amour même ne l'égalent pas, parce que nous nous aimons toujours mieux que nous n'aimons les autres.
Je donnois de temps en temps et assez souvent à souper à mes voisines; je ne me piquois point de faire des festins; c'étoit ordinairement les dimanches et les fêtes; les bourgeois sont plus propres ces jours-là et n'ont qu'à se réjouir.
Un jour que j'avois prié madame Dupuis et ses deux filles, monsieur Renard, sa femme, sa petite-fille qu'on appeloit mademoiselle Charlotte, et son petit-fils qu'on appeloit monsieur de la Neuville, il étoit 6 heures du soir, nous étions dans ma bibliothèque qui étoit fort éclairée; un lustre de cristal, bien des miroirs, des tables de marbre, des tableaux, des porcelaines: le lieu étoit magnifique. Je m'étois fort ajusté ce jour-là; j'avois une robe de damas blanc, doublée de taffetas noir, la queue traînoit d'une demi-aune; un corps de grosse moire d'argent qu'on voyoit entièrement, un gros nœud de ruban noir au haut du corps, sur lequel pendoit une cravate de mousseline avec des glands, une jupe de velours noir, dont la queue n'étoit pas si longue que celle de la robe, deux jupons blancs par-dessous, qu'on ne voyoit point—c'étoit pour n'avoir pas froid, car depuis que je portois des jupes, je ne me servois plus de haut-de-chausse, je me croyois véritablement femme.—J'avois ce jour-là mes belles boucles d'oreilles de diamants brillants, une perruque bien poudrée et douze ou quinze mouches. Monsieur le curé arriva pour me rendre visite; tout le monde fut gai de le voir: il est fort aimé dans la paroisse.
—Ah! madame, me dit-il en entrant, vous voilà bien parée! Allez-vous au bal?
—Non, monsieur, lui dis-je, mais je donne à souper à mes belles voisines, et serois bien aise de leur plaire.
On s'assit, on dit des nouvelles (monsieur le curé les aime fort). On trouvoit toujours sur ma table les Gazettes, les Journaux des Savants, les Trévoux et les Mercure galant, et chacun prenoit ce qu'il aimoit le mieux. Je lui fis lire une petite histoire qui étoit dans le Mercure du dernier mois, où il étoit parlé d'un homme de qualité qui vouloit être femme à cause qu'il étoit beau, à qui on faisoit plaisir de l'appeler madame, qui mettoit de belles robes d'or, des jupes, des pendants d'oreilles, des mouches, qui avoit des amants.
—Je vois bien, leur dis-je, que cela me ressemble, mais je ne sais si je dois m'en fâcher.
—Ah! pourquoi, madame, dit mademoiselle Dupuis, pourquoi vous en fâcher? Cela n'est-il pas vrai? D'ailleurs, dit-il du mal de vous? Au contraire, il dit que vous êtes belle. Pour moi, je voudrois qu'à la franquette il eût mis votre nom, afin que tout le monde parlât davantage de vous, et j'ai envie de l'aller trouver et de lui en donner l'avis.
—Gardez-vous en bien, lui dis-je, je veux bien être belle parmi vous, mais je ne vais dans la ville, parée comme je suis, que le moins qu'il m'est possible; le monde est si méchant, et c'est une chose si rare de voir un homme souhaiter d'être femme, qu'on est exposé souvent à de mauvaises plaisanteries.
—Que dites-vous là, madame? interrompit monsieur le curé; avez-vous jamais trouvé personne qui ait condamné votre conduite à cet égard?
—Oui dà! monsieur, j'en ai trouvé; j'avois un oncle conseiller d'État, nommé monsieur ***, qui, sachant que je m'habillois en femme, me vint trouver un matin pour me bien gronder; j'étois à ma toilette et venois de prendre ma chemise; je me levai. «Non, dit-il, asseyez-vous et vous habillez.» Il s'assit aussitôt vis-à-vis de moi. «Puisque vous me l'ordonnez, lui dis-je, mon cher oncle, je vous obéis. Il est 11 heures, et il faut aller à la messe.» On me mit un corps lacé par derrière, et ensuite une robe de velours noir ciselé, une jupe de même, par-dessus un jupon ordinaire, une cravate de mousseline et une stinquerque or et noir; j'avois gardé jusque-là mes cornettes de nuit; je mis une perruque fort frisée et fort poudrée. Le bonhomme ne disoit mot. «Cela sera bientôt fait, cher oncle, lui dis-je; je n'ai plus qu'à mettre mes pendants d'oreilles et cinq ou six mouches»; ce que je fis en ce moment. «A ce que je vois, me dit-il, il faut que je t'appelle ma nièce. En vérité, tu es bien jolie.» Je lui sautai au col, et le baisai deux ou trois fois; il ne me fit point d'autres réprimandes, me fit monter dans son carrosse, et me mena à la messe et dîner chez lui.
La petite historiette fit plaisir à la compagnie. Monsieur le curé fit semblant de s'en aller, et demeura. On soupa bien, avec joie et innocence, on but à la fin du vin brûlé; j'avois prié tout bas mademoiselle Dupuis de proposer à la compagnie d'aller au petit cabinet du jardin, je dis que je le voulois bien. Monsieur de la Neuville me donna la main pour m'y conduire; j'appelai un laquais pour prendre mes queues.
—Non, non, dit mademoiselle Dupuis, je les veux porter; les filles d'honneur portent les queues des princesses.
—Mais, lui dis-je, je ne suis pas princesse!
—Eh bien! madame, vous le serez ce soir, et moi fille d'honneur.
—Ne la serez-vous que ce soir? dit en riant monsieur de la Neuville.
Je me mis à rire aussi, et lui dis gravement:
—Puisque je suis princesse, je vous fais l'une de mes filles d'honneur; prenez ma queue.
Nous descendîmes au cabinet, et à peine la compagnie put-elle tenir, tant il est petit. On se mit sur des canapés qui sont tout autour, et pour réjouir mes amies, je leur dis que je leur permettois de me venir saluer et baiser; tout le monde y passa en revue, et sur ce que monsieur le curé, par modestie, ne venoit pas à son tour, je me levai et l'allai embrasser de tout mon cœur.
J'avois un banc vis-à-vis la chaire du prédicateur; les marguilliers m'envoyoient toujours un cierge allumé pour aller à la procession, et je les suivois immédiatement; un laquais me portoit la queue, et le jour du Saint-Sacrement, comme la procession faisoit un grand tour, elle alloit jusques aux Gobelins; monsieur de la Neuville me donnoit la main, et me servoit d'écuyer. Au bout de cinq à six mois, on m'apporta le chanteau pour rendre le pain bénit; je fis la chose fort magnifiquement, mais je ne voulus point de trompettes. Ces marguilliers me dirent qu'il falloit qu'une femme présentât le pain bénit, et quêtât, et qu'ils se flattoient que je voudrois bien leur faire cet honneur-là. Je ne savois ce que je devois faire; madame la marquise d'Usson me détermina et me dit qu'elle avoit quêté elle-même, et que cela feroit plaisir à toute la paroisse. Je ne me fis pas prier davantage, mais je m'y préparai comme à une fête qui devoit me montrer en spectacle à tout un grand peuple. Je fis faire une robe de chambre de damas blanc de la Chine, doublée de taffetas noir: j'avois une échelle de rubans noirs, des rubans sur les manches, et derrière, une grande touffe de rubans noirs pour marquer la taille. Je crus qu'en cette occasion il falloit une jupe de velours noir; nous étions au mois d'octobre, le velours étoit de saison.
J'ai toujours depuis porté deux jupes, et j'ai fait retrousser mes manteaux avec de gros nœuds de rubans. Ma coiffure étoit fort galante: un petit bonnet de taffetas noir chargé de rubans étoit attaché sur une perruque qui étoit fort poudrée; madame de Noailles m'avoit prêté ses grands pendants d'oreilles de diamants brillants, et dans le côté gauche de mes cheveux j'avois cinq ou six poinçons de diamants et de rubis; trois ou quatre grandes mouches, et plus d'une grande douzaine de petites.
J'ai toujours fort aimé les mouches, et je trouve qu'il n'y a rien qui sied si bien. J'avois une stinquerque de Malines, qui faisoit semblant de cacher une gorge; enfin j'étois bien parée; je présentai le pain bénit, et j'allai à l'offrande d'assez bonne grâce, à ce qu'on m'a dit, et puis je quêtai. Ce n'est pas pour me vanter, mais jamais on n'a fait tant d'argent à Saint-Médard. Je quêtai le matin à la grand'messe, et l'après-dînée à vêpres et au salut; j'avois un écuyer qui étoit monsieur de la Neuville, une femme de chambre qui me suivoit, et trois laquais, dont un me portoit la queue.
On me fit la guerre que j'avois été un peu coquette, sur ce qu'en passant sur les chaises je m'arrêtois quelquefois pendant que le bedeau me faisoit faire place, et m'amusois à me mirer pour rajuster quelque chose à mes pendants d'oreilles ou à ma stinquerque, mais je ne le fis que le soir au salut, et peu de gens s'en aperçurent. Je fatiguai beaucoup toute la journée, mais j'avois eu tant de plaisir de me voir applaudir de tout le monde, que je ne me sentis lasse que quand je fus couchée.
J'oubliois de dire que je fis deux cent soixante et douze livres. Il y eut trois jeunes hommes fort bien faits, que je ne connaissois point, qui me donnèrent chacun un louis d'or; je crus que c'étoient des étrangers; il est certain qu'il y vint beaucoup de gens d'autres paroisses, sachant que j'y devois quêter, et j'avoue que le soir, au salut, j'eus un grand plaisir. Il étoit nuit, on parle plus librement; j'entendis, à deux ou trois reprises, en différents endroits de l'église, des gens qui disoient:
—Mais est-il bien vrai que ce soit là un homme? Il a bien raison de vouloir passer pour une femme.
Je me retournai de leur côté, et fis semblant de demander à quelqu'un, afin de leur donner le plaisir de me voir. On peut juger que cela me confirma étrangement dans le goût d'être traité comme une femme. Ces louanges me paraissoient des vérités qui n'étoient point mendiées: ces gens-là ne m'avoient jamais vu, et ne songeoient point à me faire plaisir.
La vie que je menois dans ma petite maison du faubourg Saint-Marceau étoit assez douce. Mes affaires étoient en bon état, mon frère venoit de mourir, et m'avoit laissé, toutes dettes payées, près de cinquante mille écus; j'avois d'assez beaux meubles, de la vaisselle d'argent, un peu de vermeil doré, des boucles d'oreilles de diamants brillants, deux bagues qui valoient bien quatre mille francs, une boucle de ceinture et des bracelets de perles et de rubis.
Ma maison étoit fort commode; j'avois un carrosse à quatre personnes et un à deux, quatre chevaux de carrosse, un cocher et un postillon qui servoit de portier, un aumônier, un valet de chambre dont la sœur faisoit ma dépense et avoit soin de m'habiller, trois laquais, un cuisinier, une laveuse d'écuelles, et un savoyard pour frotter mon appartement.
Je donnois à souper fort souvent à mes voisines, et quelquefois à monsieur le curé et à monsieur Garnier, et sans me piquer de faire grande chère, je la faisois assez bonne; j'avois quelquefois des concerts, j'envoyois mon carrosse à Descotaux, mon ancien ami; je faisois le soir des petites loteries de bagatelles: cela avoit un air de magnificence; je menois mes voisines à l'Opéra, à la Comédie; on trouvoit toujours chez moi du café, du thé et du chocolat, je faisois dire tous les jours la messe à mon aumônier, à la présentation, à midi et demi; toutes les paresseuses du quartier n'y manquoient pas, et comme je me couchois fort tard, on venoit m'éveiller souvent pour m'avertir que la messe sonnoit; je mettois vite une robe de chambre, une jupe et une coiffe de taffetas pour cacher mes cornettes de nuit, et courois l'entendre; je n'aimois pas à la perdre. Enfin, il me sembloit que tout le monde étoit content de moi, lorsque l'amour vint troubler mon bonheur.
Deux demoiselles mes voisines me témoignoient beaucoup d'amitié et ne faisoient aucune façon de me baiser; c'étoit à qui m'ajusteroit; je leur donnois assez souvent à souper, elles venoient toujours de bonne heure, et ne songeoient qu'à me parer; l'une m'accommodoit mon bonnet, et l'autre redressoit mes pendants d'oreilles; chacune demandoit comme une grande faveur l'intendance des mouches; elles n'étoient jamais placées à leur gré, et en les changeant de place, elles me baisoient à la joue ou au front; elles s'émancipèrent un jour à me baiser à la bouche d'une manière si pressante et si tendre, que j'ouvris les yeux et m'aperçus que cela partoit de plus que de la bonne amitié; je dis tout bas à celle qui me plaisoit davantage (c'étoit mademoiselle Charlotte):
—Mademoiselle, serois-je assez heureux pour être aimé de vous?
—Ah! madame, me répondit-elle en me serrant la main, peut-on vous voir sans vous aimer!
Nous eûmes bientôt fait nos conditions; nous nous promîmes un secret et une fidélité inviolables.
—Je ne me suis point défendue, me disoit-elle un jour, comme j'aurois fait contre un homme: je ne voyois qu'une belle dame, et pourquoi se défendre de l'aimer? Quels avantages vous donnent les habits de femme! Le cœur de l'homme y est qui fait ses impressions sur nous, et d'un autre côté, les charmes du beau sexe nous enlèvent tout d'un coup et nous empêchent de prendre nos sûretés.
Je répondois à sa tendresse de toute la mienne; mais quoique que je l'aimasse beaucoup, je m'aimois encore davantage, et ne songeois qu'à plaire au genre humain.
Nous nous écrivions tous les jours, mademoiselle Charlotte et moi, et nous nous voyions à tous moments: la fenêtre de sa chambre étoit vis-à-vis de la mienne, le petite rue de Sainte-Geneviève entre deux. Ses lettres étoient écrites avec une simplicité charmante; je lui en ai rendu plus de cent, comme je le dirai dans la suite; il ne m'en reste que deux, par hasard.