DEUXIÈME LETTRE
«En vérité, monsieur, je suis au désespoir; je voudrais ne vous avoir jamais connu, qu'il m'en eût coûté grand'chose pour le chagrin que vous me causez. Je crois que l'on a découvert quelque chose de notre petite amitié; c'est vous seul qui en êtes la cause: pourquoi me parlez-vous tout bas à l'oreille? Il y a du temps que l'on m'espionne. Je ne sais pas si c'est que l'on m'a vue aller au cabinet, mais l'on m'a fait des réprimandes qui ne me plaisent pas. Quand vous viendrez, ne cessez pas de me parler; ne faites pas semblant de rien, afin que l'on croie s'être trompé. Le Saint-Esprit m'a inspiré de ne point aller chez vous. Je fus chez mademoiselle Dupuis, l'on m'y vint chercher; je fus après cela chez ma tante, l'on y vint encore; donnez-vous bien de garde de ne me point jeter rien par la fenêtre. En vérité, monsieur, je suis bien malheureuse de vous aimer. Je vous écris cette lettre avec toutes les peines du monde: je ne suis pas un moment dans ma chambre que l'on ne vienne voir ce que j'y fais. Ne m'attendez plus au pavillon. Pour moi, je ne sais pas si l'on se doute que vous me donnez des lettres; quand vous m'en donnerez, ne m'en donnez qu'à bonnes enseignes, que l'on ne s'en aperçoive pas. Je vous avoue que j'ai bien du chagrin; si ce n'était pour un peu, je m'en irais passer trois mois dans un couvent. Qu'en dites-vous? Ne me demandez point: N'avez-vous rien à me donner? Quand j'aurai quelque lettre, je vous la donnerai quand j'en pourrai trouver les occasions.»
On fit, en ce temps-là, une noce chez une personne de qualité de mes parentes et de mes bonnes amies; j'y avois dîné, et je résolus d'y aller en masque après souper; il devoit y avoir des violons. J'allai aussitôt chez moi, et proposai à mes belles voisines de leur donner à souper, et de se masquer ensuite. De jeunes personnes ne demandent pas mieux. Je fis habiller mademoiselle Charlotte en garçon, je louai un habit complet, fort propre, avec une belle perruque; c'était un fort joli cavalier. On me reconnut d'abord, parce qu'on y avoit vu souvent ma robe de chambre; ainsi je fus obligé d'ôter mon masque et de me mettre dans le rang des dames du bal; le reste de la troupe demeura masqué. Charlotte me prit pour danser; la compagnie fut assez contente du menuet que nous dansâmes ensemble; l'agitation ne me fit point de tort, et je revins à ma place avec un rouge que je n'avois pas avant que de danser. La maîtresse du logis qui n'est pas louangeuse, me vint embrasser et me dit tout bas:
—J'avoue, ma chère cousine, que cet habillement vous sied bien; vous êtes, ce soir, belle comme un ange.
Je changeai de discours, et appelai Charlotte qui ôta son masque et laissa voir un petit minois fort aimable.
—Voilà, madame, lui dis-je, mon petit amant; n'est-il pas bien joli?
On vit bien que c'étoit une fille; elle remit son masque et me donna la main pour nous en aller. La petite Charlotte me servit d'écuyer pendant toute la soirée, et nous nous en aimions bien mieux; elle s'en aperçut et me dit tendrement:
—Hélas! madame, je m'aperçois que vous m'aimez davantage en justaucorps; que ne m'est-il permis d'en porter toujours!
J'achetai dès le lendemain l'habit que j'avois loué pour elle et qui sembloit fait exprès; je le fis mettre dans une armoire avec la perruque, les gants, la cravate et le chapeau, et lorsque mes voisines me vinrent voir, le hasard fit qu'on ouvrit cette armoire et qu'on vit cet habit; aussitôt on se jeta dessus, et c'est ce que je demandois: on le mit à la petite fille, et la voilà redevenue un beau garçon.
Après la visite, elle voulut se déshabiller; je ne voulus jamais le souffrir, et lui dis que je lui en faisois présent, qu'aussi bien je ne le mettrois jamais, et que, pour me le payer, je lui demandois seulement qu'elle le mît toutes les fois que mes voisines me feroient l'honneur de venir souper chez moi.
La tante de Charlotte, car elle n'avoit plus ni père ni mère, fit quelques façons, et puis se rendit, toutes les autres lui ayant protesté qu'elles feroient un pareil marché quand je voudrois. Ainsi j'eus le plaisir de l'avoir souvent garçon, et comme j'étois femme, cela faisoit le véritable mariage.
J'avois un cabinet au bout de mon jardin, et il y avoit une porte de derrière par où elle venoit me voir le plus souvent qu'elle pouvoit, et nous avions des signaux pour nous entendre. Quand elle étoit entrée dans le cabinet, je lui mettois une perruque afin de m'imaginer que c'étoit un garçon; elle n'avoit pas de peine, de son côté, à s'imaginer que j'étois une femme; ainsi tous deux contents, nous avions bien du plaisir.
J'avois dans mon cabinet beaucoup de beaux portraits; je proposai à mes deux jeunes voisines de les faire peindre, mais à condition que Charlotte seroit peinte en cavalier. Sa tante qui mouroit d'envie d'avoir son portrait, y consentit; je voulus en même temps me faire peindre en femme, afin de faire un regard avec ma petite amie; je n'avois point de vanité, elle étoit bien plus belle que moi. Je fis venir monsieur de Troyes, qui nous peignit dans mon cabinet; cela dura un mois, et quand les deux portraits furent faits, et dans de belles bordures, on les pendit dans mon cabinet l'un auprès de l'autre, et chacun disoit: «Voilà un beau couple; il faudroit les marier, ils s'aimeroient bien.» Mes voisins et voisines rioient en disant cela et ne croyoient pas si bien dire; les mères, en mille ans, ne se seroient pas défiées de moi, et je crois,—Dieu me veuille pardonner!—que sans aucun scrupule elles m'auroient laissé coucher avec leurs filles; nous nous baisions à tous moments, sans qu'elles le trouvassent mauvais.
Une vie si douce fut troublée par la jalousie. Mademoiselle ***—elle m'aimoit aussi,—s'aperçut bientôt que je ne l'aimois pas; je ne me pressois pas de la faire peindre; elle observa sa compagne, et la vit entrer dans mon cabinet par la petite porte de derrière. Elle courut en avertir la tante qui d'abord voulut gronder sa nièce, mais la pauvre enfant lui parla avec tant de simplicité qu'elle n'en eut pas le courage.
—Ma chère tante, lui dit-elle en l'embrassant, il est bien vrai que Madame m'aime; elle m'a fait cent petits présents, et peut faire ma fortune; vous savez, ma chère tante, que nous ne sommes pas riches; elle me prie de la venir voir toute seule dans son cabinet; j'y ai été cinq ou six fois, mais à quoi croyez-vous que nous passions le temps? à habiller madame, qui veut aller faire quelque visite, à la coiffer, à mettre ses pendants d'oreilles et ses mouches, à parler de sa beauté. Je vous assure, ma chère tante, qu'elle ne songe qu'à cela; je lui dis sans cesse, «Madame, que vous êtes belle aujourd'hui!» elle m'embrasse là-dessus, et me dit: «Ma chère Charlotte, si tu pouvois toujours être habillée en garçon, je t'en aimerois bien mieux, et nous nous marierions; il faut que nous trouvions le moyen de coucher ensemble sans que Dieu y soit offensé. Ma famille n'y consentiroit jamais, mais nous pourrions faire un mariage de conscience. Si la tante veut venir demeurer avec moi, je lui donnerai un appartement dans ma maison, et ma table; mais je veux que tu sois toujours habillée en garçon; un de mes laquais te servira.» Voilà, ma chère tante, de quoi nous nous entretenons; or, voyez vous-même, si cela arrivoit, si nous ne serions pas bien heureuses?
A ces douces paroles, la tante s'apaisa, et ma petite amie, pour mieux jouer son jeu, la mena au petit cabinet.
La première fois qu'elle y vint, je l'accablai d'amitiés, et lui offris de faire avec sa nièce une simple alliance fort innocente.
Elle dit qu'elle feroit tout ce que je voudrois.
Je fis donc préparer toutes choses pour faire la fête le jeudi gras. Je priai tous les parents de Charlotte; elle avoit deux cousins germains, corroyeurs et tanneurs, leurs femmes et trois de leurs enfants; tout cela vint souper chez moi. Je me parai de toutes mes pierreries et eus une robe neuve; j'avois fait faire un habit neuf à la petite fille, que je fis appeler monsieur de Maulny, du nom d'une terre de deux mille livres de rente, que je voulois lui donner.
Nous fîmes la cérémonie avant souper, afin de nous mieux réjouir toute la soirée; j'avois une robe de moire d'argent et un petit bouquet de fleurs d'oranger derrière la tête comme la mariée; je dis tout haut, devant tous les parents, que je prenois monsieur de Maulny ci-présent pour mon mari, et il dit qu'il prenoit madame de Sancy pour sa femme; nous nous touchâmes dans la main, il me mit au doigt une petite bague d'argent, et nous nous baisâmes; j'appelai aussitôt les corroyeurs mes cousins, et les corroyeuses mes cousines; ils croyoient que je leur faisois beaucoup d'honneur.
Nous soupâmes ensuite fort bien, on se promena dans le jardin, on dansa aux chansons. Je fis des petits présents à la compagnie, des tabatières, des cravates brodées, des coiffes, des gants, des stinquerques; je donnai à la tante une bague de cinquante louis, et quand tous les esprits furent bien disposés, mon valet de chambre, qui avoit le mot, vint dire tout haut qu'il étoit près de minuit; chacun dit qu'il falloit coucher les mariés; le lit étoit tout prêt et la chambre fort éclairée; je me mis à ma toilette; on me coiffa de nuit avec de belles cornettes et force rubans sur la tête; on me mit au lit.
Monsieur de Maulny, à ma prière, s'étoit fait couper les cheveux en homme, de sorte qu'après que je fus couchée, il parut en robe de chambre, son bonnet de nuit à la main, et ses cheveux attachés par derrière avec un ruban de couleur feu; il fit quelque façon pour se coucher, et puis se vint mettre auprès de moi.
Tous les parents vinrent nous baiser, la bonne tante nous tira le rideau, et chacun s'en alla chez soi. C'est alors que nous nous abandonnâmes à la joie, sans sortir des bornes de l'honnêteté; ce qui est difficile à croire et ce qui est pourtant vrai.
Le lendemain de notre alliance ou de notre prétendu mariage, j'avois fait mettre à ma porte un écriteau à louer au deuxième étage; la tante le loua et y vint demeurer avec Charlotte qui étoit toujours habillée en homme dans la maison, parce que cela me faisoit plaisir; mes valets n'osoient pas la nommer autrement que monsieur de Maulny.
J'envoyois quelquefois le matin chercher des marchands pour me montrer des étoffes, afin qu'ils me vissent dans mon lit avec mon cher mari; on nous apportoit devant eux des croûtes pour déjeuner, et nous nous donnions une petite marque d'amitié; ensuite monsieur prenoit sa robe de chambre et s'alloit habiller dans son appartement, et je demeurois avec mes marchands à choisir mes étoffes. Il se trouve quelquefois des garçons qui ont de l'esprit et qui me parloient de la bonne mine et des grâces de monsieur de Maulny, quand il étoit sorti:
—Ne suis-je pas heureuse, leur disois-je, d'avoir un mari si bien fait et si doux? car il ne me contredit en rien; aussi je l'aime de tout mon cœur.
—Madame, me répliquoient-ils, vous n'en méritez pas moins. Une belle dame demande un beau cavalier.
Au reste, notre maison étoit fort bien réglée; à la réserve de la petite foiblesse que j'avois de vouloir passer pour femme, on ne me pouvoit rien reprocher.
J'allois tous les jours à la messe à pied, dans un des petits couvents qui sont autour de ma maison; un laquais me portoit mes queues, et les autres un tabouret de velours noir pour m'agenouiller, et mon sac aux heures.
J'allois une fois la semaine avec monsieur le curé ou monsieur Garnier, visiter les pauvres honteux et leur faire des charités; cela me faisoit connoître dans toute la paroisse, et j'entendois les porteuses d'eau et les fruitières qui disoient assez haut derrière nous:
—Voilà une bonne dame; Dieu la bénisse!
—Pourquoi, disoit l'une un jour, quand elles sont si belles, a n'aiment qu'elles, a n'aiment point les pauvres?
Une autre fois, une vendeuse de pommes à qui j'achetai tout le devanteau pour le donner à une pauvre famille, me dit en joignant les mains:
—Dieu soit avec vous! ma bonne dame, et vous conserve encore cinquante ans aussi fraîche que vous êtes!
Ces sortes de louanges naïves font grand plaisir, et même je m'aperçus que monsieur le curé n'y étoit pas insensible:
—Vous voyez, madame, me disoit-il, que Dieu récompense les bonnes œuvres par de petits plaisirs humains; vous aimez un peu votre personne, il faut que vous en tombiez d'accord, et parce que vous faites des bonnes œuvres, vous en êtes récompensée par les acclamations du peuple, et nous sommes forcés d'applaudir nous-mêmes à ce que nous appellerions foiblesse dans un autre.
Nous achevions ainsi en discourant nos petites courses, et puis nous venions à la paroisse entendre la messe, et j'y retrouvois mes laquais à qui je donnois ordre de s'y trouver à une certaine heure pour me reconduire au logis.
Je hasardai un jour d'aller à la comédie avec mon cher Maulny et sa tante, mais je fus trop regardée, trop considérée; vingt personnes par curiosité vinrent m'attendre à la porte lorsque nous remontâmes en carrosse. Quelques-uns furent assez insolents pour me faire des compliments sur ma beauté, à quoi je ne répondis que par une mine modeste et dédaigneuse; mais je n'y retournai pas de longtemps, pour éviter scandale.
L'opéra n'est pas de même; comme les places y sont chères et qu'on veut profiter du spectacle, chacun s'y tient en respect, et j'y ai été vingt fois sans qu'on m'ait jamais rien dit. Je pris alors la résolution de demeurer souvent dans ma maison, ou du moins dans mon quartier du faubourg, où je pouvois faire tout ce qui me plaisoit sans qu'on y trouvât à redire.
Il m'arriva un petit accident en me promenant dans mon jardin. Je me donnai une entorse si violente qu'il me fallut garder le lit huit ou dix jours, et la chambre plus de trois semaines.
Je tâchai de m'amuser; mon appartement étoit magnifique, mon lit étoit de damas cramoisi et blanc, la tapisserie, les rideaux des fenêtres et les portières de même, un grand trumeau de glace, trois grands miroirs, une glace sur la cheminée, des porcelaines, des cabinets du Japon, quelques tableaux à bordures dorées, la cheminée de marbre blanc, un chandelier de cristal, sept ou huit plaques où, le soir, on allumoit des bougies; mon lit étoit à la duchesse, les rideaux rattachés avec des rubans de taffetas blanc; mes draps étoient à dentelles, trois gros oreillers, et trois ou quatre petits attachés dans les coins avec des rubans couleur de feu. J'étois ordinairement à mon séant avec un corset de Marseille et une échelle de rubans noirs, une cravate de mousseline et un gros nœud de rubans sous le col, une petite perruque fort poudrée qui laissoit voir mes pendants d'oreilles de diamants, cinq ou six mouches et beaucoup de gaieté, parce que je n'étois point malade.
Mes voisins et mes voisines me tenoient compagnie toutes les après-dînées, et j'en retenois les soirs cinq ou six à souper; j'avois quelquefois de la musique, et jamais de jeu, je ne pouvois pas souffrir les cartes; je reçus en cet état beaucoup de visites, et chacun me faisoit compliment sur mon ajustement, où l'on ne trouva rien que de modeste, car il est bon de remarquer que je ne portois jamais que des rubans noirs.
Dès que mon pied fut un peu remis, je me levai et passai les journées sur un canapé avec des robes de chambre plus propres que magnifiques.
On ne laissa pas d'aller conter à monsieur le cardinal que j'avois des robes toutes d'or, toutes couvertes de rubans couleur de feu, avec des mouches et des pendants d'oreilles de diamants brillants, et que j'allois ainsi parée et ajustée à la grand'messe de ma paroisse, où je donnois des distractions à tous ceux qui me voyoient.
Son Éminence, qui veut que tout soit dans l'ordre, envoya un abbé de mes amis, en qui il avoit confiance, me rendre visite pour voir ce qui en étoit; il me le dit avec amitié et m'assura qu'il diroit à son Éminence que mon habillement n'étoit que propre et point magnifique, que ma robe étoit noire avec des petites fleurs d'or qu'à peine on voyoit, et doublée de satin noir; que j'avois des boucles d'oreilles de diamants brillants assez beaux, et trois ou quatre petites mouches; qu'il m'avoit justement trouvé dans le temps que j'allois à la messe, et qu'enfin c'étoit pure médisance que ce qu'on lui avoit rapporté.
Ainsi je demeurai tranquille et continuai à passer une vie fort agréable. On ne laissa pas de faire des chansons sur moi, et je les laissai chanter. J'ai même envie d'en rapporter ici quelques couplets. Les voici:
Sur l'air: Votre jeu fait beaucoup de bruit
Sancy, au faubourg Saint-Marceau,
Est habillé comme une fille;
Il ne paroîtroit pas si beau,
S'il étoit encor dans la ville.
Il est aimable, il est galant:
Il aura bientôt des amants.
Tout le peuple de Saint-Médard
Admire comme une merveille
Ses robes d'or et de brocard,
Ses mouches, ses pendants d'oreille,
Son teint vif et ses yeux brillants:
Il aura bientôt des amants.
Qu'on a de plaisir à le voir
Dans un ajustement extrême,
A la main son petit miroir
Dont il s'idolâtre lui-même,
Sa douceur, ses airs complaisants:
Il aura bientôt des amants.
Il est étalé dans son banc,
Ainsi qu'une jeune épousée
Qui cherche à voir en se mirant
Si ses mouches sont bien placées;
Il voudroit plaire à tous venants:
Il aura bientôt des amants.
Quand il rendit le pain béni,
Il n'épargna pas la dépense,
Sans faire la chose à demi,
Il montra sa magnificence,
Curé, bedeaux furent contents:
Il aura bientôt des amants.
Les quêteuses ne manquoint pas
De lui présenter leur requête.
Elles disoient à demi-bas:
Madame est l'honneur de la fête.
Il avaloit tous leurs encens:
Il aura bientôt des amants.
Il ne sauroit rien refuser
Pourvu qu'on l'appelle madame,
Pourvu qu'on daigne l'encenser,
Il donneroit jusqu'à son âme,
Il aime à faire des présents:
Il aura bientôt des amants.
Il rassemble dans sa maison
Et le berger et la bergère,
On y trouve tout à foison,
La musique et la bonne chère,
Des tabatières et des gants:
Il aura bientôt des amants.
Chez lui sans qu'il en coûte rien,
On peut mettre à la loterie,
Tout ce qu'il fait, il le fait bien,
Il veut qu'on chante, il veut qu'on rie,
Il songe à nous rendre contents:
Il aura bientôt des amants.
N'a-t-il pas lieu d'être content
Du parti qu'il a bien su prendre?
Puisque son visage y consent,
Quel compte nous en doit-il rendre?
Il a mille et mille agréments:
Il aura bientôt des amants.
S'il est foible sur sa beauté,
S'il se croit être l'amour même,
Il faut dire la vérité,
Il mérite d'ailleurs qu'on l'aime;
Il a des vertus, des talents:
Il aura bientôt des amants.
Il aime les pauvres honteux,
Il les cherche au troisième étage;
Notre curé se trouve heureux
De le suivre dans ce voyage;
Il caresse jusqu'aux enfants:
Il aura bientôt des amants.
II
LES AMOURS DE M. DE MAULNY.—RUPTURE.—MADEMOISELLE DANY.
J'avois bien du plaisir, mais à dire la vérité, nous en fîmes un peu trop; on nous voyoit tous les jours, monsieur de Maulny et moi, à la comédie, à l'opéra, au bal, aux promenades, aux Cours, et même aux Tuileries, et j'entendis plus d'une fois des gens qui disoient, en nous voyant passer: «La femme est bien faite, mais le mari est bien plus beau.» Cela ne me fâchoit pas.
J'y rencontrai un jour monsieur de Caumartin, qui est mon neveu; il se promena longtemps avec nous, mais le lendemain il me vint voir et me représenta assez vivement que je me donnois trop en spectacle. Il n'eut d'autres réponses sinon que je lui étois obligé.
Monsieur le curé, à qui sans doute mes parents avoient parlé, me parla aussi, et ne fut pas mieux écouté.
On m'écrivit aussi des lettres anonymes dont je ne fis pas plus de cas; en voici une que je gardai pour faire voir comment s'y prennent les gens d'esprit pour donner des avis: