ABEL HERMANT
Mémoires pour servir à l’Histoire de la Société
Les Confidences
d’une Biche
1859-1871
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
M DCCCCIX
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Published June 24th 1909. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March 3rd 1905 by M. Abel Hermant.
Les
Confidences d’une Biche
I
LA SOLFÉRINO
Bien qu’il n’y ait pas, à la rigueur, de dénouements dans l’ordre de la réalité, je me flattais d’en tenir un, le jour où j’ai raconté le dernier exploit conjugal de M. le vicomte de Courpière. J’espère qu’on se rappelle qu’il avait laissé prononcer le divorce contre lui, par défaut ; après quoi il était revenu dans le domicile commun à titre d’époux exclusivement chrétien, la petite formalité civile ayant pour unique effet d’abolir un contrat de mariage incommode et de permettre à Monsieur le vicomte une plus libre disposition de l’immense fortune que lui avait apportée en dot Madame la vicomtesse. Rien ne faisait présager que ce nouveau modus vivendi ne fût pas in æternum. La piété de Madame la vicomtesse le garantissait. Mais il n’est pas de sainte à qui la tête ne puisse tourner. Un beau matin, elle avisa Maurice, en termes courtois, qu’il ferait bien de s’assurer d’un autre logement, vu qu’elle épousait le précepteur des enfants dans une quinzaine de jours ; elle n’avait point voulu qu’il apprît cette nouvelle par les publications, qui étaient pour dimanche prochain ; elle regrettait de lui causer ce dérangement, mais il devait comprendre à quel sentiment de haute délicatesse elle obéissait en le priant de vouloir bien faire ses malles. M. de Courpière, qui n’avait jamais surveillé ni soupçonné son épouse chrétienne, fut pris à l’improviste et ne put que s’incliner.
Je ne cherche pas à colorer l’invraisemblance de cette péripétie, mais elle a un côté plaisant. Le tour de Madame la vicomtesse vaut celui que je viens de rappeler que lui avait joué naguère le vicomte ; c’est la réponse de la bergère au berger. Je ne pus me défendre de sourire, mais je mesurai le désastre. M. de Courpière était-il en état de recommencer une vie, comme font, paraît-il, les Américains à tout âge, après une ruine ou une faillite ? Il me semblait un peu fatigué. Pouvait-il plaire encore ? Je ne voyais pour lui que le commerce des automobiles, qui périclite, ou celui des objets anciens, qui fleurira en France tant qu’il y subsistera une noblesse.
Il ne me laissa point trop, heureusement, dans une inquiétude si préjudiciable à ma santé. Je ne crois pas que jamais homme frappé de la foudre ait demandé si peu de temps pour s’en remettre. Je sentis d’abord qu’il avait pris un parti, quoiqu’il ne me dît point lequel. Il s’établit dans l’une de ses garçonnières qui lui était restée pour compte, et il se remit aux fiacres avec un air de naturel bien touchant : il renfonçait son dégoût, pour ne pas humilier les cochers, j’imagine, comme les dames de charité qui visitent des pauvres. Enfin, il se créa, en quinze jours, une multitude de relations nouvelles où il me fit participer ; car il n’est pas homme à se détourner de ses amis dans la mauvaise fortune (j’entends la sienne).
Je ne sais trop ce qu’il pensait trouver chez ses nouvelles connaissances, mais je crois qu’il ne l’y trouvait point, car il ne faisait guère que les essayer, et il les rompit toutes dès qu’il fut admis chez Mme la marquise de Ventnor, où il sentit apparemment le terrain plus favorable.
Je me rappelle bien ma première visite chez lady Ventnor, en son hôtel, qui est avenue du Bois de Boulogne, dans le pan coupé, et du bon côté. Ce qui frappe, dès le vestibule, c’est la profusion, et surtout le classement et le numérotage des objets d’art : de même qu’à Londres, quand on entre dans Hertford house, où sont exhibées les collections de Richard Wallace. On a le sentiment qu’on pénètre chez un amateur mort qui a légué ses richesses, dans un musée où nul n’aura plus d’intimité avec les bibelots et les tableaux, sauf le conservateur, à qui ils n’appartiennent point, et qui ne jouit point du droit d’user et d’abuser.
Dans le grand salon du premier étage, qui a trois baies cintrées, les toiles n’étaient pas moins nombreuses ni les vitrines moins fournies, et il fallait de l’attention pour ne pas dire au valet de chambre : « Donnez-moi donc le catalogue, » au lieu de lui demander : « Est-ce que Madame la marquise reçoit ? » Pourtant, on discernait, et ma foi je ne saurais dire à quel mystérieux signe, quelques objets qui n’étaient pas assurément ni moins beaux ni moins précieux que les autres, mais qui n’avaient pas un air de devoir être catalogués. Tous dataient du second Empire. Parmi des merveilles du temps de Louis XIV ou de la Régence, étaient disséminées les pièces d’un mobilier complet, sans style, même de pastiche, et dont les bois contournés, lourds, les soies bouton d’or ou cerise accusaient un goût contemporain de nos premières expositions universelles. D’étranges bonbonnières et des coffrets incrustés de cuivre ou d’ivoire provenaient évidemment de chez Klein ou de chez Giroux. Enfin, un grand portrait de femme, de la même époque, tenait le milieu du panneau qui faisait vis-à-vis à la cheminée ; et ce portrait n’avait peut-être qu’un siècle ou deux à patienter avant d’être classé chef-d’œuvre ; mais on voyait bien que, pour le moment, il ne faisait pas encore officiellement partie de la pinacothèque.
Mme la marquise de Ventnor faisait preuve d’une fière audace en venant chaque jour s’asseoir, je dirai publiquement, sous ce portrait, comme pour provoquer les comparaisons. Il n’y avait plus de ressemblant que les yeux, mais ils suffisaient (car ils sont vraiment sans pareils, ces grands yeux sages) pour attester l’identité de la femme vivante et de la femme peinte : l’une pourtant si blonde, toute fraîche et rose, un peu fade, la taille bien prise — un peu raide, toujours vêtue chez elle de clairs peignoirs Watteau ; l’autre si brune, l’air grave, les traits nets, les cheveux lisses, le corps mignon perdu dans un flot de velours noir, — et qui avait donc, bien avant le 4 septembre, atteint l’âge de la maturité ?
J’admirai d’abord la tenue parfaite de la maison. Le maître d’hôtel avait l’air encore plus respectable que respectueux. On lui savait gré de la protection qu’il vous accordait spontanément et sans être sollicité. Il va de soi que je ne m’étonnai point de voir tous les hommes baiser la main de lady Ventnor, et je trouvai seulement un peu excessif que l’un d’eux, qui, au surplus, me parut à moitié fou, se précipitât, pour le faire, à genoux, sur le coussin qu’elle avait devant son fauteuil. Mais le ton me parut meilleur que dans les maisons du Faubourg où j’ai pu fréquenter grâce à mon intimité avec les Courpière. Lady Ventnor n’avait, ce jour-là, que des hommes. Je n’eus pas le loisir de me familiariser avec la physionomie de chacun ; mais je retins facilement leurs noms, qui étaient tous illustres, et je me réjouis de voir que M. de Courpière me donnait l’entrée dans une compagnie intéressante.
Je dois dire que, pour cette première fois, tous ces grands hommes ne lâchèrent rien de transcendant. La conversation ne fut que de petites nouvelles mondaines. Chaque visiteur en apportait son petit bagage, dont il se débarrassait d’abord qu’il entrait. Lady Ventnor faisait durer le baisemain pour lui poser cependant trois ou quatre de ces questions qui vident un homme. Ensuite, on allait se mêler au chœur, où l’on ne faisait plus que sa partie dans l’entretien général. De temps à autre, une aigreur sur la politique du jour, ou une jérémiade discrète sur le fâcheux état de la religion en France, témoignaient qu’ici l’on pensait bien, et que les idées, comme la tenue de maison, y étaient du meilleur genre.
Lady Ventnor fut avec moi d’une grâce singulière. Elle ne me questionna pas à mon entrée, puisqu’elle ne savait pas encore ce que je pouvais avoir dans mon sac. Mais elle me dit que « son ami » M. de Courpière (qu’elle n’avait vu qu’une fois) lui avait parlé de moi en des termes qui lui donnaient envie de me connaître, qu’elle savait que nous n’allions pas l’un sans l’autre, et qu’elle se fût fait scrupule de séparer de tels amis. Nul n’est plus que moi facile à séduire : il suffit qu’on me dise ce que justement elle me dit. Je conçus pour elle, tout aussitôt, une sympathie extrêmement vive ; si bien que je n’eus pas de cesse que nous ne fussions dehors, pour lâcher la bride à mon enthousiasme. Je lançais à M. de Courpière des regards suppliants, comme les enfants que l’on traîne dans le monde et qui voudraient bien s’en aller. Il ne daigna lever le siège qu’au bout de quarante-cinq minutes. J’entamai l’éloge de lady Ventnor dès le second palier. Mais je ne me défie pas assez de l’idéologie. Je hasardai des considérations, peu originales, sur la supériorité des Anglo-Saxons, et particulièrement sur le je ne sais quoi qui distingue de nos grandes dames celles de l’autre côté de la Manche. M. de Courpière se mit à rire si indécemment que je le rappelai à l’ordre : comme j’ai un peu de culture, chaque fois que je me trompe il croit que c’est la faillite de la science, et il en est méchamment ravi. J’accorde que cette erreur-ci était drôle.
— Mon pauvre garçon, me dit-il, ignores-tu d’où sort cette grande dame anglaise ?
J’avouai que je l’ignorais, mais, pour sauver l’honneur, je dis à tout hasard, d’un air profond :
— J’ai observé qu’elle n’a pas ombre d’accent anglais.
— Si elle a de l’accent, repartit M. de Courpière, c’est celui de Lyon. Elle y vint au monde vers 1845. Elle a été célèbre, au temps de Napoléon III, sous le nom de la Solférino. C’est de l’histoire, et je m’étonne que tu ne la saches point. Elle a marché avec tous les gens bien de cette époque ; après quoi, elle s’est fait épouser à Londres, pendant la guerre, par le fabuleusement riche et maniaque lord Ventnor, qui n’a jamais pensé qu’à acheter des vieilleries, et ce n’est même pas pour les revendre ! Depuis, il est devenu complètement gâteux, et il ne collectionne plus que des photographies de modèles nus. Il ne passe jamais le détroit, ni elle. Ils ne se gênent point réciproquement. C’est le meilleur ménage, bref l’entente cordiale, avec un bras de mer entre les deux.
J’ai trop de monde pour sourciller lorsque j’apprends qu’une grande dame est une fille à la retraite. Mais il suffit parfois d’un mot bizarre ou remarquable pour irriter notre curiosité. La biographie de Mme la marquise de Ventnor me parut ordinaire, mais son sobriquet de Solférino me piqua, et j’en voulus savoir l’origine. Je la demandai, naturellement, à Maurice. Il me répondit, avec une indifférence qui me passa, qu’il n’en savait rien, et que cela ne devait rien signifier, comme tous les sobriquets.
— Je te demande pardon, répliquai-je. Tout le monde, hormis toi, sait que la fille surnommée Pomaré l’était pour une ressemblance hypothétique avec la reine de Taïti, et Céleste je ne sais plus quoi a été surnommée Mogador un jour qu’elle résistait. Mais Solférino ? Qu’est-ce que ça veut dire, Solférino ?
Cela n’intéressait point M. de Courpière, nous changeâmes de conversation ; mais ma curiosité ne céda point. Elle devint même si tourmentante que j’évitai deux ou trois fois d’accompagner Maurice chez lady Ventnor. J’avais peur de ne pouvoir pas tenir ma langue et de lui demander à brûle-pourpoint : « Madame, je vous en prie, dites-moi pourquoi on vous appelait, sous l’Empire, la Solférino ? » Je ne pouvais, après tout, le demander qu’à elle-même, puisque Maurice n’en savait rien et que je n’avais point mon franc-parler avec les autres habitués de la maison. Je crois vraiment que c’est dans le dessein de lui pouvoir un jour poser cette question saugrenue que je me ménageai dès lors ses bonnes grâces et me mis avec elle sur le pied de la familiarité. Elle s’y prêta, car elle aimait fort à privilégier, et elle recevait tour à tour chacun de ses amis aux heures où elle ne recevait personne.
Il me parut même qu’elle me témoignait une manière de prédilection. Je le devais peut-être à M. de Courpière, sur qui elle avait des vues, comme lui sur elle ; mais je ne le devais peut-être qu’à moi. J’étais, à cette époque, aussi célèbre que Maurice : je puis le dire sans vanité, puisque je lui dois cette célébrité, comme, au fait, il me doit le plus durable de la sienne. Salluste a dit qu’il est glorieux de bien faire, mais qu’il n’est pas honteux d’écrire les belles actions d’autrui. Les pages que j’ai consacrées à M. de Courpière m’assuraient dans le monde une situation assez enviable. J’y étais reçu à bras ouverts, avec une sorte d’effroi. Et tous ces gens, que j’épouvantais, réclamaient de moi une heure de pose, comme d’un photographe. Mais lady Ventnor, que je ne semblais pas épouvanter du tout, fut aussi la seule à ne me point dire : « Faites donc un livre sur moi. » Si bien que je dus prendre l’initiative, et je lui dis, un matin que nous causions tête à tête avec assez d’abandon :
— Ah ! madame, quel régal pour les curieux comme moi si vous écriviez vos mémoires !
Elle me répondit qu’elle ne les écrirait point, parce que cette besogne est une façon d’avouer que l’on a vécu, et que l’on n’a plus ici-bas qu’à accommoder en littérature les restes de son passé. Je lui demandai, avec une galanterie un peu vulgaire, à qui elle pensait faire accroire qu’elle ne fût bonne qu’à noircir du papier, et elle me répondit que c’est à elle-même qu’elle ne se souciait point de suggérer ce sentiment. Elle reprit, après une pause :
— Avez-vous lu des mémoires de femmes ? (J’entendis, à son accent, de quelles femmes elle voulait parler.) Avez-vous lu Mogador et Cora Pearl ? Quelle monotonie dégoûtante, et d’ailleurs inévitable ! Cela pourrait s’intituler les Travaux et les Nuits.
Je lui repartis que j’avais lu Mogador non sans intérêt, ni même sans émotion, et Cora Pearl en bâillant, mais qu’entre ces dames et elle je ne me permettais point de faire de comparaisons. Elle haussa les épaules avec une belle franchise, qui signifiait apparemment qu’elle-même ne se gênait point pour en faire. Puis elle rêva tout haut.
— Il faudrait, disait-elle, conter ma vie par épisodes, sans lier les chapitres… et cependant marquer les étapes, indiquer la ligne, l’action continuelle de ma volonté, la faveur des circonstances… ou de la Providence… tenir compte de ma prédestination…
Je pris ces mots pour un programme, et je lui marquai que je m’instituerais volontiers son historiographe.
— Est-ce, dis-je, que vous me raconteriez votre vie de cette façon-là ?
— Non, dit-elle nettement. Mais je parle quand cela me prend, quand une rencontre m’y provoque, au hasard. Il suffit d’être là : on ramasse. Vous y êtes souvent. M. de Courpière prend le pli de venir tous les soirs… Une série de croquis, et comme d’états successifs d’une personne, vaut un portrait.
— Vous me diriez bien tout ? lui demandai-je.
J’entendais : ce qui ne se dit point, qui fait honte, et que l’on voudrait effacer de sa mémoire et de celle d’autrui. Elle répondit, plus à ma pensée qu’à mes paroles :
— Il y a une sorte de vanité, que j’appelle, moi, humilité, qui est de rougir de son passé ou de sa naissance.
C’était bien le cas de lui dire : « Alors, madame, apprenez-moi donc d’où vous est venu ce sobriquet de Solférino. » Mais je ne l’osai point : elle m’imposait par un certain ton que j’appelle le « ton Empire », parce qu’il est ensemble superbe et peuple, rudement militaire, mais point cynique. Cela ne ressemble aucunement à cette fameuse verdeur des douairières des autres anciens régimes. J’hésitai donc à poser ma question, puis il fut trop tard, et elle me donna mon congé en disant :
— Viendrez-vous cette après-midi voir l’entrée du roi… ? Depuis qu’on les fait débarquer à la gare du Bois de Boulogne et défiler sur l’Avenue, j’offre ce spectacle à mes amis. M. de Courpière viendra. Je compte sur vous.
Je m’inclinai.
Le roi arrivait à quatre heures, mais le dernier délai pour franchir les cordons de troupes et accéder chez lady Ventnor était trois heures. J’y trouvai la dizaine d’hommes qui lui font une cour quotidienne, et que j’aurai sans doute des occasions de crayonner : mais j’attends qu’ils jouent un autre rôle que de figurants ou de chœur antique ; plus un gros bonhomme que je n’y avais encore jamais rencontré, mais que je ne pouvais m’étonner d’y voir, car il représentait à Paris l’un des plus importants journaux de Londres. Il était d’une corpulence si invraisemblable qu’on pouvait le soupçonner de la feindre et de s’être déguisé, pour quelque parade, en pot à tabac ou en cruchon de bière à forme grossièrement humaine. Il n’était pas moins remarquable par une jovialité aussi continuelle que le sourire des danseuses, soit qu’il y pensât toujours, ou qu’il le fît par habitude et sans y penser. Il avait le parler gras, avec des grincements, un accent, point anglais, mais mélangé d’allemand, de néerlandais, surtout de belge. Et il se comportait dans un salon comme les excentriques de son pays sur une scène de music-hall. Parmi ces hommes au langage mesuré, il disait avec application tout ce qu’il ne fallait pas dire, comme ce pitre qu’on nous a naguère montré aux Folies-Bergère, qui avait une si prodigieuse virtuosité de maladresse pour casser des piles d’assiettes.
J’allais omettre qu’il y avait, par exception, trois ou quatre femmes, et je ne sais qui c’était, mais je les devinai du demi-monde : j’entends du demi-monde d’hier, celui de Dumas fils, le panier des pêches à quinze sous.
On n’attend pas de moi que je décrive un spectacle devenu si banal qu’une entrée de roi. Nous ne laissâmes point cependant d’aller à la fenêtre regarder les cuirassiers qui formaient déjà la haie. Le gros journaliste anglais cligna de l’œil, sans doute pour avertir la compagnie qu’il avait des intentions d’incongruité ; puis il fit un gros rire et il dit :
— Savez-vous ce que ça me rappelle ? Ça me rappelle la rentrée des troupes après la campagne d’Italie.
Il est clair que des troupes qui font la haie ne peuvent rappeler à personne des troupes qui défilent, et que ce plein-de-soupe le disait par malveillance, qui sait ? par allusion au surnom de Solférino. Cette malhonnêteté me stupéfia ; elle déconcerta aussi les autres personnes présentes, mais qui dissimulèrent avec beaucoup d’art parisien leur étonnement et leur malaise.
— Vraiment ? dit lady Ventnor, nullement troublée. Le retour des troupes d’Italie ? Je ne l’ai point vu.
« Voilà, pensai-je, une coquetterie peu digne d’elle. »
Mais ce n’était point coquetterie, car elle ajouta :
— J’avais quatorze ans, j’étais encore à Lyon.
Elle se tut, les yeux fermés. Quand elle les rouvrit, d’abord elle me regarda, comme pour me dire : « Attention ! voici un premier crayon. » Puis elle reprit, d’une voix comme lointaine, sans nuances, mais toujours rude et commandante :
— N’est-ce pas curieux… quand on est né dans une ville, qu’on y a vécu des années, qu’on l’a vue sous des milliers et des milliers d’aspects… de n’en retenir qu’une seule vision… et extraordinaire ?… Comme si, cette avenue, nous ne pouvions nous la rappeler qu’avec les soldats, les badauds, la chaussée vide, et la daumont de la Présidence qui passe… Moi, je ne sais me rappeler Lyon, — Lyon, si morne, si ouvrier, si laid avec ses hautes maisons plates comme des visages frustes et pauvres, — je ne sais me rappeler Lyon que dans le tumulte d’émeute, avec des cadavres aux barricades, les ruisseaux rouges, la nuit qui tombe rouge, le tocsin, la foule qui gronde, et l’angoisse des grands silences coupés de coups de feu… Je n’avais que trois ans, mais une journée a marqué dans ma vie…
« Ma mère était remariée, veuve avant ma naissance ; et, comme je l’adorais, je haïssais mon beau-père, par jalousie. J’avais d’autres motifs de le haïr. Il nous battait toutes les deux. Et surtout il amenait à la maison des individus qui semblaient échappés du bagne et qui ne parlaient que de tuer et de brûler. Je comprenais déjà. C’est depuis lors que je n’aime pas le peuple.
— Vous n’avez pas attendu la Commune, dit l’Anglais en ricanant.
— Non… Un jour il rentra, il semblait ivre. Il dit des choses… confuses… mais cette phrase, que j’entendis bien : « C’est la révolution qui commence. Je pourrais vous tuer toutes les deux sans que personne me demande compte de votre vie. » Ma mère devint toute pâle. Moi, je n’avais pas peur. Peut-être que je n’étais pas encore capable de peur. Mais je l’étais déjà de férocité, car je me rappelle ma joie abominable du lendemain quand c’est lui qu’on nous rapporta mort, la tempe trouée ; un peu de sang coulait, et je le regardais avidement.
— C’est le premier sang, dit l’Anglais, que vous ayez eu sur vous.
— Le premier, dit-elle, impassible.
Puis elle me regarda encore, pour juger de reflet. Et je pensais : « Celle-ci est la même qui, gamine, flairait son ennemi mort. »
Une grande clameur retentit, nous courûmes à la fenêtre. Le roi n’était pas encore signalé : on acclamait le préfet de police, le seul homme vraiment populaire de Paris. Nous reprîmes nos places. Mais, comme lady Ventnor ne semblait point disposée à poursuivre son récit, l’Anglais l’interrogea :
— Est-ce qu’après cet accident, fit-il, madame votre mère s’est mariée une troisième fois ?
— Non, dit-elle en le toisant, madame ma mère ne s’est pas mariée une troisième fois, mais cela est revenu au même, et elle ne m’en a pas moins donné l’équivalent d’un beau-père. Celui-là était un soldat.
— Nous arrivons à la guerre d’Italie.
— Oui, dit-elle, et à Solférino. Mais pas si vite.
Elle me regarda, comme si elle devinait le point de ma curiosité. Mais ensuite elle ne regarda plus personne, et ce fut à elle-même qu’elle parla.
— Ma mère, dit-elle, qui n’avait guère vécu plus d’un an avec mon père, et moins de trois ans avec son second mari, vécut plus de douze ans avec le beau-père illégitime dont elle m’avait pourvue sans me consulter… Elle avait mes yeux, mon regard, mais qui signifiait… autre chose… et elle me ressemblait moralement à une nuance près : elle était infiniment résignée comme je suis volontaire. Lui, j’ai dit tout ce qu’on en peut dire quand je l’ai appelé « soldat ». Mais vous ne savez plus ce que c’est, vous n’en avez plus, dans vos armées où on passe. Je le vois… sans âge, comme un étudiant de quinzième année qui porterait un uniforme… grand corps efflanqué dans une redingote vaste, les deux jambes toujours allongées, comme tendues à un feu de bivouac, le képi en pain de sucre affaissé, ou le bonnet de police sur l’oreille, avec un gland qui se balance devant le nez… une barbiche de Méphisto de province… et des yeux jaunes tirant sur le vert, où flotte un rêve d’absinthe. Mais il avait… le prestige ! Je ne jurerais pas qu’il plût : il levait les femmes… comme une contribution de guerre.
« Moi, je le haïssais, de même que l’autre, et pour le même motif. Il ne me battait pourtant point, et ne rendait pas ma mère plus malheureuse qu’il n’est juste. Quand je lui laissais voir mes sentiments, il me disait : « Tu me détestes et tu as bien tort ; moi, je t’aime. » Je ne sais pas quel âge je pouvais avoir quand il a commencé à me dire ce mot-là. Cela se perd dans la nuit de mes souvenirs. Je crois qu’il me l’a toujours dit. Quand je fus en âge de comprendre, je m’aperçus qu’il me l’avait toujours dit du même ton et, j’imagine, dans le même sens…
« Il tenait garnison à Lyon, mais plusieurs fois il fit campagne. Quelle délivrance que ses départs ! Je me remettais à chérir ma mère furieusement. Nous étions presque misérables, et cette misère à deux m’était douce. Dès qu’il revenait, je crois que je haïssais ma mère autant que lui. Quand il revint d’Italie, couvert de gloire, médaillé à Solférino, j’avais quatorze ans, j’étais femme, très belle, — puisqu’on le sait, je le dis, — et je lus d’abord dans ses vilains yeux jaunes qu’il ne tenait qu’à moi de me venger.
« C’est le premier calcul que j’aie fait, et peut-être le plus profond de ma vie. J’étais au croisement des deux chemins, je le savais et où ils me mèneraient tous deux. Vertueuse, j’épouserais quelque ouvrier : ils me faisaient horreur ; pour moi, ils étaient tous les pareils de l’homme que j’avais vu rapporter tout sanglant à la maison. Mais j’avais des scrupules, j’étais pieuse : je n’ai pas attendu d’être riche et marquise. Alors, je souhaitais plutôt de prendre la mauvaise route, mais je voulais être forcée. Une fois le pas franchi, il faudrait bien poursuivre… Je crois que je ne me serais jamais décidée si je n’avais eu à portée l’homme qui, en me poussant où je voulais aller, de surcroît me vengeait.
— Et c’est, dis-je, par vengeance, par jalousie, que vous avez cédé au vainqueur de Solférino ?
— Cédé ? Non. Il fallait être surprise, crier. On ne crie pas quand on cède.
— Vous avez crié ensuite, dit le journaliste anglais. Comme Lucrèce.
— Nous occupions, dit-elle, à la Croix-Rousse, un petit appartement de deux pièces. J’étais avec lui dans une des deux chambres, ma mère dans l’autre chambre, nous regardions passer dans la rue les soldats en route pour Paris. Lui, caserné à Lyon, comme j’ai dit, n’y allait pas. Il ne se doutait guère que moi, je me mettrais en route dix minutes après pour y aller… juste le temps de lui faire perdre la tête…
— Et de jeter, dit le gros Anglais, ce cri qui attira madame votre mère ?
… D’autres cris nous appelèrent à la fenêtre. Le cortège défilait. D’en haut, nous vîmes bien, malgré les cuirassiers au grand trot qui les environnaient, les deux personnages de la daumont : un, très majestueux, qui était le Président de la République, et l’autre, très bonhomme, qui était le roi. C’était, cette fois-là, un vieux roi à barbe blanche. Lady Ventnor se pencha, toute dorée par le soleil. Elle fit une moue de regret et dit :
— Oh ! qu’il est changé !
II
LE RÉDEMPTEUR
Les hommes d’expérience, et qui n’ont point l’inclination perverse de se ménager exprès des déconvenues, savent qu’il ne faut jamais suivre les femmes, à moins, bien entendu, qu’on ne les ait vues préalablement de face. J’ai toujours pratiqué ce conseil élémentaire de la prudence, et je l’ai dès longtemps inculqué à M. le vicomte de Courpière, qui, au surplus, n’a jamais eu besoin de suivre personne. Mais il n’est pas de règle sans exception, et, un matin que nous faisions notre promenade de santé dans une allée assez retirée du Bois, nous ne pûmes nous tenir d’emboîter le pas à une femme, dont j’avoue que la taille et le dos étaient enchanteurs. Elle avait les épaules tombantes, à l’Impératrice, la ceinture parfaitement ronde et le corsage d’une forme naturelle ; point trop de hanches, mais assez pour témoigner qu’elle n’avait pas honte de son sexe ; elle marchait avec une noble simplicité ; je ne trouvai à reprendre qu’un peu de raideur dans le maintien, mais que j’attribuai à une extrême jeunesse ; et je ne doutai point qu’en effet, l’inconnue, quand elle daignerait se retourner, n’offrît à nos regards quelque frais visage de grisette.
Je ne dirai pas que nous fûmes déçus, mais nous fûmes au moins surpris, quand elle fit soudainement volte-face : car c’était la toujours admirable, mais enfin mûre et imposante marquise de Ventnor.
Elle nous demanda en riant si nous avions bientôt fini de la filer. Elle nous faisait aller depuis un quart d’heure.
— Vous voilà, dit-elle, attrapés, c’est bien fait.
M. de Courpière lui repartit que nous étions attrapés, mais qu’il ne le regrettait point, car il n’avait jamais rien vu de si joli que son envers. Elle en tomba d’accord sans fausse modestie, mais ajouta qu’il est triste de ne se pouvoir plus laisser voir qu’à contre-jour, et encore plus triste de ne se devoir plus montrer que de dos. Maurice lui riposta des galanteries trop banales pour que je les note, mais où je remarquai un changement de ton et d’accent bien significatif. Il s’avançait. Venait-il de sentir que l’on peut honorablement marquer des intentions à une femme dont une moitié au moins a cette allure de jeunesse ? Elle ne lui rendit pas autrement la main, et, comme elle hait les fadeurs et veut toujours que la conversation porte sur un point précis, elle nous déclara brusquement qu’elle venait de Saint-Lazare. M. de Courpière crut que c’était de la gare et qu’elle avait eu quelque rendez-vous de banlieue ; moi, j’entendis que c’était de la prison. Cette différence d’interprétation est un rien, mais qui éclaire la diversité de nos esprits.
J’avais raison. La marquise venait de porter des aumônes et des consolations aux filles. Elle nous dit qu’elle y allait régulièrement une fois par semaine, ainsi que plusieurs femmes du monde.
— Vraiment ? dit M. de Courpière, qui prend comme malgré lui un air d’enfant de chœur à claquer dès que l’on cite en sa présence quelque trait de vertu évangélique.
Lady Ventnor, qui aurait eu beaucoup plus de raisons de prendre cet air confit, ne le prit point ; et au contraire elle se moqua fort agréablement des autres dames visiteuses. Elle respectait celles qui visitent par charité ; mais elle fut impitoyable pour les snobs ; singulièrement pour une très riche juive et très légère, qui s’était fait répondre tout à l’heure par une fille qu’elle grondait : « Oh ! vous, madame, si vous saviez comme vous êtes heureuse d’avoir un mari et pas d’amant ! » La bonne sœur elle-même en avait souri.
— Et vous, dis-je à lady Ventnor, qu’est-ce qui vous attire vers ces malheureuses ? La charité ou le snobisme ?
— Ni l’un ni l’autre, répondit-elle tranquillement. Des souvenirs.
Je vis qu’elle avait plus de repartie qu’il n’est d’usage dans le monde, et je résolus de ne m’y plus frotter. Mais je voulus avoir le dernier.
— Des souvenirs ? dis-je. Vous m’avez promis que vous me diriez tout.
— Sans doute, mais pas ce matin. Il faut que je rentre déjeuner, il est midi et demie. Mon mari est arrivé d’hier soir, et il a des habitudes de régularité.
Je m’étonnai de ce débarquement d’un mari qui, selon Maurice, ne passait jamais l’eau ; mais je gardai mes sentiments pour moi. Maurice, moins discret, se récria, d’une humeur à faire croire que cette venue le traversait dans une entreprise.
— Je vois lord Ventnor si rarement que je suis ravie chaque fois qu’il vient, dit la marquise avec un grand sérieux, qui me fit penser qu’elle se moquait de nous. C’est un homme bien agréable, et très intéressant… très intéressant pour vous, ajouta-t-elle en me regardant, avec un air de révoquer en doute la curiosité de M. de Courpière, qui me gêna.
Comme nous étions devant son hôtel, nous fîmes halte. Elle nous pria à dîner pour le même soir, et ajouta qu’il faudrait inventer quelque chose pour occuper la soirée, que lord Ventnor ne passait qu’une semaine à Paris et n’entendait point perdre son temps. Puis elle nous donna des poignées de main à l’anglaise et rentra : nous eûmes l’occasion d’admirer une fois de plus sa jolie tournure.
— Elle est tout à fait désirable et convenable, dit Maurice.
« Convenable » me parut impayable.
Il reprit :
— Qu’est-ce que tu vas inventer, pour amuser le vieux ?
— Ah ! dis-je, tu me prends pour Bacciochi.
— Bacciochi ? Qu’est-ce que c’est ça, Bacciochi ?
— C’est lui qui était chargé des menus plaisirs sous Napoléon III.
M. de Courpière haussa les épaules et jugea stupide et malveillante cette allusion au beau temps de lady Ventnor. Comme je ne suis pas à une contradiction près, je m’empressai d’ajouter :
— Ne compte pas sur moi jusqu’à sept heures. Je n’ai pas trop de toute la journée pour organiser la soirée.
J’y rêvais déjà. Mais je fus d’abord découragé. Il est incroyable combien Paris offre peu de ressources. Nous ne savons point que montrer à nos hôtes de passage. C’est aussi que nous préjugeons qu’ils ne veulent rien voir hors les cafés-concerts et les bas-fonds. Je méditai une tournée des grands-ducs, et ne pouvais point, en effet, méditer autre chose, mais je n’en fus pas plus fier, quand je m’avisai subitement que, si lady Ventnor nous accompagnait (et j’y comptais bien), cela cesserait d’être banal, après ce qu’elle nous avait dit ce matin de ses souvenirs de Saint-Lazare. Je résolus de lui en suggérer d’autres et de la traîner en de certains lieux où elle rencontrerait des fantômes du passé, cependant que son mari s’y amuserait au présent.
J’avais mené, depuis l’entrée du roi, une manière d’enquête touchant notre nouvelle amie : je le confesse avec honte, non pour l’indiscrétion de la chose, mais pour la pédanterie. J’étais allé à la Bibliothèque nationale, où j’avais consulté les tables des ouvrages, trop rares jusques ici, consacrés à l’histoire anecdotique du second Empire. J’avais à tout hasard feuilleté la Grande Encyclopédie, et j’avais eu la surprise d’y trouver un article de quelques lignes sur la Solférino. Mes documents ne concordaient que sur un point, à savoir que cette personne avait fait un stage dans les régions les plus humbles de la galanterie, mais qu’elle s’était illustrée ensuite à Mabille et à Valentino, en levant la jambe plus haut que nul ne l’avait fait encore et que nul ne l’a fait depuis. Les chroniques ne mentionnaient point ses liaisons ultérieures, qui sont pourtant de l’histoire. Le Larousse la faisait mourir à Paris pendant le siège, apparemment comme il fait mourir Bonaparte après le 18 brumaire. Un autre dictionnaire la tuait à Londres vers la même époque ; et un seul la disait mariée, mais à un seigneur sans importance, et point à lord Ventnor.
Pour remémorer à la marquise ses succès chorégraphiques, je décidai que nous passerions une heure au Jardin de Paris. Pour le second point, je donnai des instructions à un policier de mes amis, que je pris soin de requérir : je l’invitai à ne nous point trop faire voir de repaires d’apaches, mais le plus possible de ces autres repaires où je pensais que lady Ventnor avait dû séjourner, si j’entendais bien ce que la Grande Encyclopédie appelle les régions les plus humbles de la galanterie.
Nous sommes blasés d’offrir à nos hôtes la tournée des grands-ducs, mais ils ne sont point blasés de la faire, et quand on leur propose cette partie ils s’écrient de joie comme si c’était une merveille. L’annonce d’une visite au Jardin de Paris, et ensuite dans les bas-fonds, me valut une ovation, encore que nul ne soupçonnât ce qu’il y avait, en l’espèce, d’ingénieux dans mon programme. Je n’avais pas prévu moi-même une autre note comique : nos futurs compagnons de fête n’avaient guère la mine d’être montrables où je les pensais conduire. Ils étaient dix hommes, outre M. de Courpière et moi ; nous n’en connaissions que cinq, qui étaient des habitués, et choisis parmi les plus compassés : les cinq autres allaient jusqu’au vénérable, et portaient de ces barbes blanches qu’on ne met qu’en cérémonie, comme le gilet blanc. Mais je m’attardai peu à les considérer, je ne prêtais attention qu’à lord Ventnor.
Dès qu’on le voit, on ne saurait plus rien voir ni personne que lui, ni détourner la vue, quand il vous en intimerait l’ordre, appuyé d’injures et de soufflets. Il marquait, je dis ceci à la lettre, dix-sept ans, — même de corps : athlétique, mais adolescent, — mais surtout de visage ; et je sais bien que ses compatriotes à la mode ont aboli la vieillesse en rasant le poil des lèvres qui la trahit ; mais, par pudeur, ils fixent à la trentaine au moins l’âge dont ils ne se désisteront plus, et ils n’osent point cette fraîcheur, ce velouté, ces joues pleines, ce clair et candide regard. L’on avait beau se dire que ces invraisemblances étaient le chef-d’œuvre de l’hygiène ou de l’artifice, et que notamment des cheveux de vieillard ne pouvaient être si blonds que par l’effet de quelque teinture, on n’arrivait pas à revenir sur cette première estime de son âge, même en profitant de la fascination qu’il exerçait pour l’observer sous le nez, en myope, et comme à la loupe. On remarquait, au plus, à la longue, qu’ils étaient peut-être vitreux, ces yeux clairs, et que l’innocent regard s’y éteignait par instants. L’âme se révélait vide. Mais alors un vertige interrompait brusquement la fascination. Malgré moi, je me rejetais en arrière, je fermais les yeux : quand je les rouvrais, la douce lueur intermittente s’était déjà rallumée au fond des siens. Une seule fois je réussis à ne pas abaisser mes paupières pendant une de ces éclipses ; et l’étrange regard vide que je regardais me fit souvenir d’un poème en prose de Baudelaire : « Les Chinois voient l’heure dans l’œil des chats… — Que cherches-tu dans les yeux de cet être ? Y vois-tu l’heure ?… — Oui, je vois l’heure ; il est l’Éternité. »
Il ne se faisait remarquer que par cette jeunesse, il était froid, et si parfaitement bien élevé qu’on ne s’avisait point d’y prendre garde. Il parlait peu, quoique sa femme lui fît les honneurs de la conversation. Elle s’y entend à merveille, et je n’eus jamais une occasion meilleure de surprendre ses procédés. Elle ne dit elle-même presque rien quand elle tient son emploi de maîtresse de maison ; elle évite l’esprit ; elle est insipide ; de loin en loin elle hasarde une réflexion qui, à première vue, paraît oiseuse, ou pose une question naïve et affecte d’improbables ignorances. Mais ce sont là des roueries, qui ont toutes pour objet, et effectivement pour résultat, de donner le branle à un des causeurs présents, qui marche aussitôt, et ne se doute point, la plupart du temps, qu’elle l’a poussé. Comme il fallait, ce soir, tout ramener à lord Ventnor, on devine qu’il n’était question que d’antiquités. Cela était, tranchons le mot, assommant, et eût même été insupportable sans le divertissement de la nourriture, exquise et copieuse à l’ancienne mode. Heureusement que je n’avais pas à craindre, de surcroît, que M. de Courpière ne lâchât quelques sottises ; car il a, en ces matières, une sorte de compétence à force d’avoir acheté, du moins pour le dix-huitième siècle ; et il dit même, à propos de Perronneau, quelque chose d’assez fin, dont je ne me souviens plus ; mais ces discours de commissaire-priseur me semblaient être une préface peu appropriée à l’exploration qui devait suivre.
Lord Ventnor ne fit qu’une allusion, bien fortuite, aux mystères où ses convives se flattaient d’être initiés tout à l’heure. Dans sa « librairie », où nous allâmes fumer, il nous montra des livres à figures, extrêmement licencieux : mais il suffit qu’ils ne soient pas à la portée de toutes les bourses. Lord Ventnor, en les feuilletant, n’était pas moins collégien, au contraire, et son regard demeurait pur, mais ses mains tremblaient. Il se fit alors comme un déchirement et un demi-jour dans ma mémoire, et j’allai dire à lady Ventnor (qui nous avait suivis, mais se tenait à l’écart) :
— Madame, cela est singulier : il me semble que j’ai déjà vu lord Ventnor.
— Oui, dit-elle, dans un livre.
— Quel livre ?
— La Faustin, d’Edmond de Goncourt. Il y a là un personnage qui lui ressemble, un Anglais sadique…
— Ah !… fis-je, étonné de l’épithète, et surtout gêné de me rappeler que, le matin même, j’avais lu dans le journal des Goncourt, à la date de 1862 : « Dîné ce soir chez la Solférino. » Suivait un de ces portraits en deux lignes que les gens de lettres croient on ne peut plus flatteurs, et qui donnent à la personne portraite des démangeaisons de leur arracher les yeux. — Vous avez connu les Goncourt ? dis-je, à peine avec un soupçon de malice.
— Oh ! répondit-elle, très peu. Je ne les ai eus qu’une fois à dîner, en 1862 je crois.
La précision du souvenir me fit rougir.
— Vous pourrez vérifier, ajouta-t-elle.
Je tournai la tête, et je m’amusai fort d’un changement que j’observai soudain dans les physionomies. Le bon dîner, les grands crus, et peut-être aussi les livres à figures, opéraient. On demandait à partir tout de suite, et les plus vieilles-barbes étaient les plus enragés. Ils proposaient même de descendre d’abord dans les bas-fonds et de renoncer au Jardin de Paris. Mais j’y tenais. Je fis une objection sans réplique : c’est là que j’avais rendez-vous avec mon policier. Je ne vis plus lady Ventnor, et je craignis qu’elle ne nous eût brûlé la politesse ; mais elle n’avait disparu que pour changer de toilette, elle revint presque aussitôt, tout en noir, fort simple, avec un chapeau qui nous fit soupirer d’aise : car il était fort petit, de taffetas noir, avec des roses par-dessous, comme une capote de l’ancien temps ; il n’y manquait que les brides.
Pour être plus sûr qu’elle ne m’échapperait point, je voulus monter dans son automobile, où prit également place M. de Courpière. Les vieux hommes ne protestèrent point contre cet accaparement : ils pensaient à autre chose. Nous n’eûmes guère le loisir de causer, jusqu’au Jardin de Paris : la course fut brève. Je demandai seulement à la marquise si jamais elle avait eu la curiosité de s’aventurer dans un bal public, et elle me répondit : « Non, je n’y suis jamais retournée. » Cette réplique me parut pleine de promesses, et, aussitôt arrivés, je me hâtai de la faire asseoir près du quadrille, en lui disant :
— Je regrette que Mabille et Valentino n’existent plus ; je ne pouvais vous amener qu’ici.
— Oh ! dit-elle, c’est bien toujours la même chose.
Elle se tut d’un air déterminé, pour nous faire taire, Maurice et moi (les autres nous avaient abandonnés et circulaient). Elle reprit d’elle-même, après la danse finie :
— Tout ce qui est pur geste, l’amour comme la danse, est peu susceptible de variété, et encore moins de changement. On a récemment découvert que les danses grecques étaient une manière de cancan. Et moi qui me flattais de l’avoir inventé !
Je le savais ; mais ma fantaisie était si rebelle ou si lente à imaginer une lady Ventnor dans la posture du grand écart que je la regardais avec le même ébahissement que si je n’avais rien su. Elle sourit :
— Les Revenants !… murmura-t-elle. Je me vois… Rien n’est… autrement… Si : le costume… Voulez-vous que je vous décrive celui que je portais le jour de mes débuts ? Une robe de laine noire, presque tout unie ! La gloire m’a surprise, je n’étais pas en tenue… Le lendemain, j’étrennais du barège ! Et j’avais sur ma jupe quatre jupons à effilés ! Ma troisième robe était de taffetas bleu de France, décorée d’une grecque de velours noir large comme les deux mains ; et sur le velours noir étaient cousus, à intervalles réguliers, de petits boutons de nacre blanche.
— Mais, dit M. de Courpière, cela devait être hideux !
— Surtout si vous ajoutez le cachemire, qui n’était encore que français. Et même le cachemire des Indes, qui me fut offert le mois suivant.
— Et les dessous ? dis-je.
— Hélas ! dit-elle, le genre était d’avoir des bas blancs et des caleçons blancs festonnés.
Ces images parurent, à ma grande surprise, enflammer M. de Courpière. Il se pencha sur l’épaule de lady Ventnor, et je crus qu’il allait lui faire une de ces déclarations qui ressemblent à des assignations. Mais, justement, nous entendîmes un homme assigner tout crûment une des danseuses, et pour la première fois lady Ventnor parut choquée.
— Ah ! dit-elle, les manières ont changé aussi.
— On était, dis-je, plus poli ?
— Ma foi non, et même au contraire. Mais on respectait certaines bienséances. Si un gandin s’était permis de me débiter le compliment que nous venons d’entendre, je l’aurais souffleté. En revanche, à souper, si j’avais lâché trop de sottises ou heurté ses principes, il ne se fût point gêné pour me dire : « Taisez-vous, ma chère Marguerite, l’insuffisance de votre éducation vous fait tenir des propos dont vous ne sentez pas vous-même l’inconvenance et la niaiserie. »
Mon policier survint, nos hommes revinrent, hâtés de partir en guerre, elle se leva. Je m’attachai à elle, un peu déçu.
— Voilà, dis-je, tout ce que vous trouvez à me raconter ?
— Mais je vous ai tout dit.
— A demi-mot !
— C’est comme il faut dire.
Je vis bien, à la réflexion, qu’elle m’avait fait, sans y toucher, un tableau où il ne manquait rien : elle m’avait décrit ses costumes, le décor, le public, et marqué jusqu’à des nuances fugitives de physionomies et de langage. Mais j’ai besoin d’ordre et de clarté, j’aime les récits qui se suivent, et je souhaitais qu’elle raccordât celui-ci au précédent. Je ne l’obtins que sur les trois heures de la nuit.
Jusque-là, elle me confondit d’admiration par la convenance parfaite de sa tenue. Elle faisait une heureuse opposition avec nos compagnons mâles. Ils avaient l’air de satyres honteux. Elle n’avait pas l’air d’une bacchante, mais pas une fois elle ne fut gênée ni prude. Elle dosait avec une exactitude merveilleuse la curiosité, l’indifférence et le dégoût. Elle se faisait respecter sans rien faire apparemment pour cela. Elle n’entendit pas un mot malsonnant et ne vit pas un spectacle vilain. Elle les esquivait si adroitement que je n’aurais su dire comme elle s’y prenait, et je ne la quittais pas des yeux. Elle trouva même joliment moyen de me rouler : car je l’avais amenée, pour finir, dans un lieu que je ne dirai pas, où il est inouï de mener une marquise, mais qui était justement le lieu où j’avais plus de curiosité de voir quelle mine elle ferait, et encore une fois je ne sais comment elle réussit à s’y enfermer dans une chambre à peu près décente, bien à l’abri, seule avec M. de Courpière et moi, cependant que les autres assistaient, dans un salon voisin, à des danses de caractère.
Je fus si outré de cet escamotage que je brusquai lady Ventnor. Je lui déclarai, avec une mauvaise humeur fort ridicule quand on y pense, que j’étais maniaque de chronologie, et que je voulais savoir où elle était allée directement lorsqu’elle avait quitté Lyon.
— Vous le savez, me répondit-elle, toujours imperturbable, puisque vous m’avez amenée ici. Vous vouliez me faire dire que je n’y venais pas pour la première fois. Je suis comme vous, j’aime l’ordre et je commence toujours par le commencement. J’avais de l’ambition et je prétendais arriver haut, mais il ne me répugnait point de partir du plus bas. Et puis je suis bourgeoise et je n’ai que dans une certaine mesure le goût du risque. Je voulais dès lors être assurée du vivre et du couvert. Lorsque je quittai Lyon, j’avais en poche l’adresse d’une de mes jeunes amies, émigrée à Paris depuis peu et que l’on croyait ouvrière, mais qui ne l’était point. J’avais également sur moi de quoi prendre mon billet, — les chemins de fer étaient inventés, je vous prie de le croire, mais les troisièmes étaient alors peu confortables ; j’avais trente-cinq sous pour mon fiacre. Le cocher fut bien étonné quand je lui donnai l’adresse de mon amie.
Je n’étais pas moins étonné que le cocher, je n’osais plus lever les yeux.
— J’espère, reprit lady Ventnor avec hauteur, que je vous dis tout ce qui est indicible. Je vous le dis sans couleur, parce que je n’aime point les tableaux de libertinage, mais vous avez de l’imagination, une expérience personnelle, et, encore une fois, ni le métier ni le milieu n’ont sensiblement changé. Pour la mise en scène, je vois que l’usage s’est conservé d’être en retard d’un demi-siècle sur la mode. Figurez-vous donc que j’étais environnée des meubles de la Restauration ou même du premier Empire, comme nous le sommes, ce soir, des meubles du second.
Je n’y avais pas encore pris garde, et je trouvai plaisant que lady Ventnor fût venue là pour s’y trouver justement remise dans le décor de sa jeunesse. Elle jeta soudain un léger cri : elle venait d’apercevoir, sur la cheminée, veuve de toute autre garniture, un verre d’eau, en effet bien extraordinaire. Il se composait de quatre pièces, d’une matière opaque et couleur de lait, comme j’ai vu, chez ma grand’mère, de ces affreux ustensiles appelés rince-bouche. Le sucrier, le verre à pied et la carafe étaient d’une hauteur et d’une maigreur disgracieuses. Le bouchon de la carafe était évidé et formait lui-même un tout petit carafon, destiné sans doute à contenir la fleur d’orange. Un serpent d’émail vert et qui se mordait la queue ornait le tour du plateau. Un ornement pareil ceignait le ventre de la carafe, celui du sucrier, et bordait le verre.
— Pensez-vous, dit lady Ventnor, que l’on voudrait me vendre ces objets ?
— Je n’en doute pas, dis-je. Ils feraient bien sur une table d’acajou à laquelle je vois accoudé un homme en pantalon à la hussarde, qui fume le narguilé et qui porte des pantoufles de maroquin rouge. Cela serait charmant, à condition que cela fût signé Gavarni.
— Ce verre d’eau, reprit lady Ventnor, me rappelle un autre verre d’eau pareil, qui est le premier objet de luxe que j’aie possédé.
— Tant mieux, dis-je ; car vous allez me faire savoir comment vous avez passé de l’état où on ne possède rien en propre à l’état où il est permis de posséder.
— Soit ! dit-elle. J’ai passé de l’un à l’autre grâce au rédempteur.
M. de Courpière craignit d’être scandalisé et demanda l’explication de ce mot.
— L’on n’a pas, répondit-elle, attendu les romans russes pour procéder à la rédemption des courtisanes. Cette mode fit fureur environ le temps de la Dame aux Camélias. C’est au point qu’une femme ne pouvait plus s’engager dans cette profession sans y rencontrer, dès les premiers pas, un homme qui voulût l’en tirer et la réhabiliter. La Dame aux Camélias est mon ancienne, et je date plutôt de l’époque où une réaction se faisait. Mais la province est toujours en retard sur Paris, et l’était alors bien davantage. Mon rédempteur venait de province. Il s’appelait Adolphe. Vous allez prendre son portrait pour une caricature. Il avait des cheveux d’un blond fade, très fournis et frisés, des favoris comme les notaires n’en portent plus, et des lunettes. Il paraissait beaucoup moins jeune que lord Ventnor, mais il avait vingt ans en réalité. Vous allez douter de ses mœurs, puisque vous savez où il me rencontra, mais c’est par vertu qu’il y venait. Il s’attribuait une mission. Il me proposa de me mettre, comme on dit, dans mes meubles. Je sentis que c’était un pas décisif, et j’acceptai, bien que son physique me parût peu séduisant. Vous jugerez par ce verre d’eau du mobilier qu’il m’offrit.
« Il me logea dans le quartier Gaillon, qui était alors respectable. Nous avions deux chambres et un cabinet au dernier étage d’une maison noire. Le cabinet prenait jour par une lucarne sur une cour en puits. C’est par cette lucarne que j’appelais notre concierge, qui faisait notre ménage et qui était également notre propriétaire. Nous ne menions pas la vie des étudiants : je n’ai jamais été Musette ni Mimi Pinson, et Adolphe était employé aux bureaux de l’enregistrement. Je demeurais seule toute la journée, je fumais des cigarettes. Il rentrait à l’heure du dîner, qui était frugal : il devait, l’année suivante, être envoyé en possession d’une assez jolie fortune, mais il ne gagnait que cent soixante-quinze francs par mois, et nous n’en dépensions pas plus de trois cents.
« A table, il me disait des choses tendres et sages, et notamment que l’amour m’avait refait une virginité. Je lui répondais que j’en eusse été bien fâchée. Ces propos le faisaient rougir. Il était chaste, avec du tempérament. Je m’amusais, par malice, à lui faire oublier sa pudeur dès que l’heure du berger sonnait, et j’avais des façons de le régaler qu’on ne soupçonne point à Rennes, d’où il était natif, ni même à Lyon, d’où je viens.
— Ce tableau, dis-je, est d’un rococo fort agréable.
— Oui, mais le dénouement fut pénible. Un jour que j’avais, par hasard, fait des courses, je fus en rentrant appréhendée au corps par deux agents. Ils m’apprirent qu’Adolphe était déjà coffré, sous l’inculpation de détournements, et que j’étais inculpée moi-même de complicité.
— Un homme si vertueux ! dit M. de Courpière.
— L’homme d’une seule vertu, repartit lady Ventnor. Une vertu isolée est aussi dangereuse qu’une idée fixe. Adolphe volait, il eût tué, pour assurer ma rédemption. Je ne l’aimais guère, et cependant je fus désespérée. J’échappai aux mains des agents et courus me jeter par la fenêtre. Heureusement, j’avais choisi, pour me précipiter, la lucarne du cabinet, qui était trop étroite. Ce suicide eût été déraisonnable : je n’eus aucune peine à démontrer mon innocence. Mais il était au moins inutile que je reprisse contact avec la police, et vous devinez qu’elle me fit refaire en arrière le pas décisif que mon rédempteur m’avait fait faire en avant.
— Je devine aussi, dis-je, que vous en avez été quitte pour refaire un plus grand pas cinq ou six mois plus tard.
— Huit jours.
— Bravo ! Racontez.
— Pas ici. J’ai besoin d’un autre décor et de toute une mise en scène. Venez demain.
Nos dix vieillards, onze en comptant lord Ventnor, reparaissaient. Ils avaient d’encore plus étranges figures qu’avant de disparaître.
III
L’ONCLE
L’hôtel de Mme la marquise de Ventnor n’a pas une façade très importante sur l’avenue du Bois de Boulogne ; mais le terrain est considérable en profondeur, et lord Ventnor y fait de temps à autre édifier des salles et des galeries supplémentaires, pour y installer ses collections à mesure qu’elles se développent. Le valet de chambre qui conduisait M. de Courpière et moi nous fit traverser, malheureusement trop vite, deux de ces salles, si encombrées de tableaux qu’il y en avait non seulement sur toute la surface des murs, mais en pile sur d’immenses tables, et même sur des chaises rangées autour de ces tables ainsi que dans une salle à manger.
Dans la pièce voisine, des papillons sous verre se mêlaient assez bizarrement aux toiles, et ce rapprochement faisait voir que les œuvres d’art de la nature sont plus artificielles que celles des hommes. Enfin, dans un dernier salon, où l’on nous pria d’attendre, les murs étaient nus ; et l’œil, après un peu d’étonnement du contraste, goûtait cette nudité reposante, qui permettait d’admirer la décoration, singulièrement les boiseries.
Elles étaient anciennes et venaient d’ailleurs, mais n’avaient pas été rajustées : c’est plutôt le salon qui paraissait avoir été construit à leur mesure et exprès pour les loger. Elles dataient du plus beau temps de Louis XIV, où l’on ne craignit point la profusion des ornements, mais où le plus superbe luxe avait trop de noblesse pour avoir de l’insolence. Peut-être qu’elles nous auraient semblé, dans leur neuf, bien chargées d’or ; mais la patine de deux siècles avait assagi toute cette dorure, — sans toutefois l’éteindre, car elle rougeoyait comme aux feux d’un soleil couchant. L’intérieur des panneaux était peint d’un gris qui tirait sur le vert. Les dessus de portes n’étaient que sculptés, et, seule, la corniche en encorbellement était peinte : des satyres s’y ébattaient avec des nymphes parmi une forêt de roseaux. La cheminée, haute comme un homme de belle taille, était de marbre sérancolin, d’une admirable couleur d’agathe ; elle supportait deux candélabres à pendeloques de cristal taillé, et une pendule, qui était un éléphant de bronze doré, caparaçonné d’or et d’émaux. Le tapis, à fond bleu de roi et aux armes de France, ne cachait que devant la cheminée la marqueterie du parquet. Les meubles, de tapisseries représentant des sujets de chasse, étaient douze fauteuils, autant de chaises et quatre grands canapés, rangés en ordre le long des murs. Mais nous fûmes choqués de voir, dans un si bel ensemble, un de ces divans drapés de tapis orientaux et encombrés de coussins, qui ne sont à leur place que dans un atelier. C’est pourtant là que nous nous assîmes : il nous semblait peut-être que les autres meubles exposés n’étaient point pour s’y asseoir.
Nous ne trouvâmes pas le temps de nous communiquer l’un à l’autre ; car nous eûmes soudain la petite terreur mélodramatique de voir tourner sur lui-même un des panneaux, qui nous découvrit, dans l’épaisseur du mur, un escalier, certes étroit, mais enfin très praticable. La marquise vint par là, aussi naturellement qu’elle eût fait par une entrée ordinaire, et la boiserie se replaça derrière elle. Elle nous tendit la main et s’installa sur le divan turc, où elle nous fit signe de nous rasseoir. J’abrégeai le protocole, et, cependant que M. de Courpière témoignait par deux ou trois observations que sa compétence touchant le dix-huitième siècle n’exclut pas un certain faible pour le siècle précédent, je marquai à lady Ventnor mon vif désir de savoir où nous étions.
— Avenue du Bois de Boulogne, et chez moi, répondit-elle ; mais je pourrais également dire dans l’île Saint-Louis et à l’hôtel de Biron. Car j’ai acheté, lors de la démolition de cet hôtel, et j’ai fait remonter ici fort exactement, ce salon, qui me rappelait un des changements à vue de mon existence. Vous devinez pourquoi je ne voulais suivre mon récit qu’après vous avoir transportés dans ce décor : c’est que j’y fus transportée moi-même tout d’un coup, après mon deuxième séjour en des lieux plus ressemblants à ceux où nous avions commencé, hier soir, notre conversation.
— Voilà, dis-je, un changement prodigieux, et surtout s’il n’a pas été préparé.
— Nullement. Mais il n’y a point de prodige. Les gens de lettres, que j’ai souvent reçus, se plaignent de la peine qu’ils ont à se manifester : un livre peut être beau, mais on n’en saura jamais rien si on ne l’ouvre pas. Et ils jalousent les peintres qui exposent leurs toiles, qu’on est bien forcé de voir. Un chef-d’œuvre de peinture peut être méconnu, mais il ne peut être inaperçu. Que dire, à plus forte raison, d’une femme, si elle est un chef-d’œuvre de femme, et si le métier qu’elle fait l’oblige de s’exposer ? Elle ne saurait manquer de rencontrer tôt ou tard l’amateur éclairé. C’est justement ce qui m’arriva.
« Je vis, un soir, venir — où j’étais — un homme, dont la figure m’intéressa d’autant plus qu’elle se contredisait, et n’accusait point le rang du personnage ni sa profession : sa dominante était si évidemment la pensée, que je flairais bien, comme vous diriez aujourd’hui, un intellectuel ; mais, s’il n’était pas habillé à la mode des gandins, il ne l’était pas non plus avec la négligence d’un savant ni avec la fantaisie d’un artiste, et il devait haïr, pour le costume, l’indiscrétion de l’originalité. Je me souviens qu’il portait un pantalon noisette, des bas blancs, des escarpins vernis ; et, en guise de veste, une manière de paletot sac, d’un drap noir uni et terne, avec un col de velours, point de revers, un seul gros bouton à demi caché sous la pointe droite du col. La chemise n’était pas empesée, mais de fine toile, et d’une blancheur mate. L’ample cravate, un peu lâchement nouée, était d’une soie à gros grain qui se maintenait… Je reviens à l’homme : il avait les cheveux parfaitement noirs, mais déjà rares, séparés par une raie à droite ; le front large et haut, d’une blancheur et d’une sérénité imposantes ; et le bas du visage tourmenté ; les yeux, couleur de tabac d’Espagne, enfoncés profondément ; les joues, point maigres, mais creusées d’un pli profond ; la mâchoire brutale, le menton rond du premier Empereur, avec la fossette ; et une bouche très grande, mais belle, voluptueuse, méprisante, tout ce qu’une bouche humaine peut exprimer de sensualité et de dégoût de la sensualité ; et, naturellement, point d’hypocrites moustaches.
« Je fus troublée, mais non point flattée de son admiration, qui était plutôt offensante. Il ne daigna même pas me la témoigner, et il ne m’adressa pas un mot. Il me considéra, longtemps, comme on fait un objet à vendre (c’était son droit et le droit de tout le monde) ; après quoi, il ne m’acheta point. Il tourna les talons et s’en alla, rêvant. Mais il revint le lendemain soir, accompagné de deux hommes aussi bavards qu’il était taciturne. Ils ne me firent guère l’honneur de me parler, mais ils s’entretinrent devant moi, et je ne tardai point d’apprendre que l’un était poète, l’autre sculpteur. J’avais déjà reconnu leur condition d’artistes à leurs chevelures. Celle du sculpteur était une vraie crinière ; celle du poète, toute collée de pommade, encadrait lourdement une face bouffie, que je n’ai jamais réussi, pour ma part, à trouver belle, et qui me faisait penser à quelque sultan abruti, — peut-être à cause du fez rouge posé sur les cheveux gras, ou de la redingote boutonnée haut comme une stambouline.
« J’observai que c’était le poète qui parlait de moi plus en sculpteur. Il se récriait sur ma « plastique ». J’avoue que je n’y comprenais rien ; parce que, je vais vous dire : nous autres femmes, nous n’avons jamais rien compris à cette beauté de la forme qui vous touche, vous autres hommes ; la seule beauté que nous apprécions est celle qu’un écrivain plus moderne a si heureusement définie « la beauté couturière » ; mais jamais la « plastique » ne nous a été si indifférente qu’en ce temps-là, où, même à la Comédie-Française, une tunique grecque semblait odieuse à voir, à moins que d’être gonflée par un semblant de crinoline.
« Les trois artistes obtinrent la permission de m’emmener ; ce n’est pas même à moi qu’ils la demandèrent ; et je fus aussitôt apportée où nous sommes, je pourrais dire sur ce divan, car j’y passai dès lors la plus grande partie de mes journées. Fermez un instant les yeux, et imaginez la femme — que j’étais — vêtue d’une ample robe blanche à pois rouges.
Je ne révoquais pas en doute les souvenirs de lady Ventnor, et j’y trouvais trop de piquante invraisemblance pour ne souhaiter point qu’ils fussent vrais ; mais je lui demandai comment ces hommes qu’elle venait de nous crayonner, dont je nommais au moins deux, le poète des Fleurs du mal et celui d’Albertus, qui ne jouissaient point d’une grande fortune, pouvaient habiter un appartement si somptueux et posséder de si magnifiques meubles. Elle me répondit qu’à l’hôtel de Biron les logements, sauf celui du bel étage, ressemblaient à ces taudis de Versailles que les grands domestiques se disputaient. Ils étaient loués en garni à des artistes, tous camarades, et qui formaient une sorte de phalanstère. Le bel étage était occupé par un fils de famille fort riche, qui se faisait un plaisir de réunir chez lui ses voisins.
— On y accédait, ajouta-t-elle, ainsi que vous venez de le voir, par des escaliers mystérieux, cachés dans l’épaisseur des murs.
Il me parut que le ton extrêmement libre de Mme la marquise de Ventnor m’autorisait à une égale liberté, et je lui dis cavalièrement :
— Je conçois que ce monsieur fît bonne chère à ses voisins et encore meilleure à vous ; mais je présume, et même j’espère, qu’il ne se bornait pas à vous recevoir dans le salon.
— Vous ne sauriez croire, me répondit-elle, à quel point ce qui se passait ailleurs, et particulièrement dans les chambres à coucher, était dénué d’intérêt. Oh ! je ne prétends pas vous dire que tous ces hommes, qui avaient la disposition d’une belle fille, n’en profitaient point… Vous souvenez-vous d’un joli conte de Maupassant intitulé Mouche ? Mouche est une canotière, que les cinq copropriétaires d’un même canot possèdent par indivis. Ma condition était celle de Mouche, avec cette différence que mes nouveaux amis n’étaient pas des canotiers.
« Je crois qu’à ce moment de notre histoire la vieille gaîté française subissait — dans le clan des artistes, non certes ailleurs — une de ces éclipses qui sont périodiques. Mes amis ne s’en doutaient point. Ils se figuraient, au contraire, être de grands fous. Mais leur instinct de s’amuser ne leur suggérait que de sinistres charges. Je ne vous les raconterai pas : elles me font horreur, même de si loin. Je vous ai dit que j’étais bourgeoise : moi, j’ai toujours compté dans le clan des philistins. Je veux que la gaîté soit gaie, et leurs inventions me paraissaient lamentables. Vous pensez que je ne goûtais guère non plus le satanisme : ah ! j’étais bien tombée !
« Mais ce qui me déplaisait surtout, c’est que je tenais vraiment trop peu de place. Sans doute ils s’occupaient de moi, et même continuellement, mais point comme je veux qu’on s’en occupe, comme d’un être vivant et sensible, avec qui on est en amour ou en guerre, maîtresse, au besoin ennemie. Je ne charmais pas leurs yeux autrement que ces tapisseries ou cet éléphant de bronze doré ; et quand je m’étais produite sur ce divan, où il paraît que je faisais bien, j’avais rempli ma destinée. J’étais la Beauté, avec une majuscule : je veux être Marguerite, et rien ne m’embête comme la Beauté absolue. Ils m’auraient bien défendue de bouger, sous prétexte qu’un de mes inventeurs avait écrit :
« Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
« Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. »
« Moi, je veux rire, et même pleurer ; et j’estime qu’une belle immobilité ne vaut pas un joli mouvement.
« Un jour, le sculpteur m’emmena chez lui pour me faire poser, et je dois dire qu’il fit aussi reposer le modèle, — vous entendez, je pense, cet argot. — Mais ce repos du modèle fut une scène bien singulière. Le sculpteur, qui s’y connaissait, jugea ma beauté parfaite sans retouches, et, au lieu de l’interpréter, il fit un moulage de mon corps. C’est quand il me vit toute blanche et toute fleurie de plâtre qu’il sentit l’aiguillon du désir. Je fus aimée à titre de « rêve de pierre ». Mais, encore une fois, je ne veux pas être un « rêve de pierre ».
Madame la marquise regardait le vicomte en disant cela, comme pour lui donner des indications, mais bien inutiles, car jamais M. de Courpière n’a rêvé de posséder des statues.
Elle reprit :
— Mon emploi le plus ordinaire était de procurer à la compagnie des visions.
— Comment ? dis-je. Des visions ?
— Oui. Ils faisaient usage de hachich. Ils avaient même fondé une manière de club, où ils admettaient tous les friands de cette nauséabonde confiture. Moi, je n’y ai jamais voulu toucher. Elle rendait la plupart malades. Elle enivrait les autres et leur faisait voir plus en beau ce qu’ils avaient réellement sous les yeux. C’est pourquoi ils tenaient à ma présence : car vous imaginez ce que pouvait devenir, par l’effet de cette artificielle transfiguration, une femme déjà pourvue d’assez de réels mérites pour qu’un maître de la sculpture l’eût jugée digne d’être moulée.
« Je fus délivrée de ma nouvelle prison, grâce à ces débauches de hachich. Je vous ai dit qu’on y recevait, outre les habitués, des curieux de passage. Je fis ainsi la connaissance du premier homme pour qui je peux dire que j’ai éprouvé un sentiment, et même en coup de foudre. Vous n’en reviendriez pas si je vous disais d’abord son nom : car sa réputation d’homme laid ne lui a pas moins survécu que sa gloire de critique, et il avait dès lors passé la soixantaine. Mais j’étais trop excédée de jouer les Vénus Anadyomène pour ne préférer point, mettons par esprit de contradiction, un Socrate en redingote à un Apollon du Belvédère. Et si je n’étais pas encore digne ni capable de comprendre cette universelle intelligence, au moins je la sentais ; je ne me permettais pas de la juger égale ou supérieure à d’autres, mais elle m’inspirait une sympathie, parce qu’elle vivait. J’en aimais les vives impatiences, les sursauts, la trépidation, ce je ne sais quoi de soupe-au-lait, cette espèce de terre-à-terre supérieur. J’aimais les lueurs de malice qu’elle allumait dans les petits yeux fureteurs de l’homme, cette volupté spirituelle de ses lèvres, et cet appétit de savoir qui lui mettait l’eau à la bouche.
« Il n’était, parbleu ! pas moins connaisseur que n’importe qui de beauté pure et de « plastique » ; mais il était trop amateur de femmes pour les vouloir statues, et je le vis bien, rien qu’à sa manière, si j’ose dire, de me renifler. Il finit même par ne prêter attention qu’à moi. Au scandale des autres grands hommes, il refusa de tâter du dawamesk, et il n’écouta que d’une oreille distraite les merveilles qu’on lui dit des effets de cette drogue, pour s’entretenir de plus en plus à part avec moi. Il était paternel et équivoque, galant, suranné, ancien régime, et homme d’aujourd’hui, accoutumé à parler aux grisettes. Vous pouvez croire que je fus flattée de plaire effectivement pour la première fois, et de plaire à un tel homme ; mais il fut encore plus flatté quand je lui avouai qu’il me tournait la tête. Nous improvisâmes pour le lendemain ma fuite de l’hôtel de Biron, je devrais dire mon enlèvement ; et le sexagénaire s’en fut aussitôt, fringant comme un collégien.
« Malgré le romanesque de l’aventure et ce mot d’enlèvement, tout se passa le plus uniment du monde, et sans berline. Je partis de bon matin : tout l’hôtel de Biron dormait encore, et il ne se trouva donc personne pour m’arrêter. J’appelai un fiacre. Le cocher prit à côté de lui, sur le siège, ma malle, qui était encore si légère que j’avais pu la descendre sans aide. Il était convenu, j’ai omis de vous le dire, que j’allais prendre domicile chez mon nouveau protecteur, qui habitait un pavillon dans la rue Notre-Dame-des-Champs, provinciale aujourd’hui, et, alors, même campagnarde.
« Je le vis du bout de la rue qui guettait mon arrivée. Il était vêtu drôlement d’une sorte de carmagnole, avec un bonnet grec sur la tête. Près de lui se tenaient deux hommes beaucoup plus jeunes, que j’ai su depuis ses secrétaires, et une femme-dragon qui était la cuisinière. Ils firent les grands bras quand ils virent un fiacre et une caisse près du cocher. « Les voilà ! les voilà ! » crièrent-ils tous quatre. Mais, quand je mis le nez à la portière, ils parurent surpris et même désappointés. Le maître lui-même n’avait pas l’air de savoir ce que je venais faire là. Il se rappelait cependant mon nom, car il me dit : « Ah ! c’est vous, ma chère Marguerite… »
« Mais, dans le même instant, voyant un autre fiacre, il poussa de nouveaux cris. Cette fois, l’arrivant était celui qu’on attendait, savoir un employé de la Bibliothèque impériale, qui lui remit un énorme ballot de livres, qu’il emporta comme une proie, suivi des deux secrétaires, non sans m’avoir — je lui dois rendre cette justice — confiée et recommandée à la cuisinière-dragon. « C’est, me dit cette femme, son jour d’article : vous ne le verrez pas de la journée. » Je ne le vis point, en effet. Elle prit soin de moi un peu à la rigueur et sans luxe d’amabilité. Elle me fit deux très bons repas, que je mangeai seule, comme un pape ; et elle m’installa dans une chambre du deuxième étage, vaste, mais meublée des pires meubles d’acajou qu’ait produits le règne de Louis-Philippe : je dois être sincère et avouer qu’ils ne me déplaisaient pas.
« Le lendemain, vers dix heures, l’homme à l’article entra dans ma chambre, sans façon. J’étais au lit. Il déclara mon installation parfaite, sans me demander ce que j’en pensais, et il m’avertit d’abord que, pour éviter les propos et même pouvoir se montrer en ma compagnie, il me présenterait partout comme sa nièce. Il me pria de l’appeler « mon oncle » sans plus tarder. « Même, dis-je en boudant, quand nous serons seuls ? » Il se mit à rire. « Voyez-vous cela ? » dit-il, et il me fit quelques caresses. Il ajouta, sérieusement : « Ma petite, j’ai passé soixante ans. J’aime encore à respirer des fleurs, mais je n’en cueille plus. »
« Faut-il vous confesser que j’eus un regret très sincère ? Ah ! qu’allez-vous penser de moi ? Mais c’était à prendre ou à laisser ; pour mieux dire, je n’avais pas le choix. Je me résignai, et je tirai de cette liaison le plus d’avantages que je pus. L’Oncle me permettait de toucher à ses livres, parce que je n’y faisais pas de cornes et que je les remettais toujours où je les avais pris. Je savais tout juste lire et écrire, et je n’étais pas trop préparée à la fréquentation des grands auteurs. Mais l’Oncle, qui était plutôt hargneux avec les hommes, et terriblement égoïste, se fût mis en quatre quartiers pour le moindre cotillon, et en huit pour moi. Parmi un labeur sans relâche, que vous qualifieriez surmenage, il trouvait le temps de diriger mes lectures. Je suis, grâce à lui, fort lettrée : je vous le dis, mais ne le répétez pas, car vous avez pu observer que je m’en cache. Il se donnait même la peine de m’enseigner la civilité puérile et honnête. Mon éducation première avait été négligée. Peu à peu, il me rendait plus digne de la place honorable que j’occupais à ses côtés, des égards que ses amis et lui-même me témoignaient généreusement.
« Je n’étais négligée que les jours d’article. Ces jours-là, on m’eût volontiers envoyée au diable, ou au grenier. Mais je fus aussi escamotée un autre jour, où cela m’humilia fort. J’entendis parler à mots couverts de grands personnages que l’on devait avoir à déjeuner. L’oncle délibéra plus d’une heure avec la cuisinière sur le menu, et lui demanda, en outre, si elle croyait que l’on me pût faire asseoir à la même table que lesdits grands personnages, même à titre de nièce. La réponse du dragon fut négative, et je n’eus que la permission de regarder une minute les convives en écartant un rideau.
« L’on avait poussé la discrétion jusqu’à ne les point nommer devant moi. Je savais seulement qu’il y aurait un prince, qu’on appelait « le Prince » comme s’il eût été seul au monde de ce rang, et une princesse qu’on appelait « la bonne princesse ». J’ai à peine besoin de vous dire que ces indications me suffisaient pour les deviner ; et, si je ne les eusse devinés, je les eusse reconnus, surtout lui, tant il ressemblait aux images populaires de Napoléon. Vous avez dû entendre raconter que Thérèse Lachmann, plus tard Mme de Païva, un soir qu’elle se traînait, mourante de faim, dans les Champs-Élysées, aurait dit : « Avant dix ans, je ferai construire ici même le plus bel hôtel de Paris. » Je ne vous garantis pas l’anecdote, mais je vous assure que moi, quand je vis le Prince, je résolus de devenir sa maîtresse — à beaucoup plus bref délai.
« Je ne l’étais, en attendant, de personne, et je souffrais de cette privation, — à ma grande surprise : car mes sens ne m’avaient guère tourmentée jusqu’alors. Mais c’est que, jusqu’alors, ils n’avaient aucune satisfaction d’aucune sorte, et apparemment que le jeûne est plus facile à garder que la diète. Maintenant, mon oncle me parlait d’amour, il m’en parlait si bien que je croyais, comme on dit, que cela était arrivé, et cela ne l’était point ! A force de me respirer, il éveillait en moi le désir d’être cueillie. J’allais le tromper, j’en étais au désespoir, mais je n’avais pas trop de scrupules : parce que je sentais bien qu’en fin de compte c’était sa faute, et qu’il m’eût aisément réduite à la fidélité, non pas en me donnant davantage, mais au contraire en me donnant moins.
— Ah ! m’écriai-je, voilà une analyse admirable, et qui prouve que vous étiez une excellente élève de…
— De mon oncle, dit-elle. N’est-ce pas ? Et qui était plus que lui capable de comprendre ces subtilités ? Hélas ! il ne les comprit pas.
« Je m’étais enfin résignée, en soupirant, à le suppléer, — car j’ai eu tort de dire : tromper. J’avais toute liberté les jours d’article. Mais où chercher aventure ?
« Je me souvenais avec plaisir des bals publics. Ceux du quartier de Montparnasse ne valaient pas Mabille et Valentino. Je n’osais courir si loin, et je m’accommodai du bal Constant. J’y fis la connaissance d’un garçon qui m’a depuis bien écœurée par ses exigences : mais elles n’étaient point sans compensations.
« Je m’attachai un peu trop à lui, et j’eus l’imprudence de retourner chez Constant un lendemain d’article. Je m’y trouvai nez à nez avec un des secrétaires de mon oncle, qui crut devoir lui révéler les déportements de sa nièce. Je ne lui en veux pas, mais c’est mon oncle qui aurait dû comprendre, et surtout ne point lâcher une horrible phrase prudhommesque. « Cette fille, dit-il, a décidément la nostalgie de la boue. » J’avais déjà le goût assez fait : cette façon de parler me désenchanta, je pris l’initiative de rompre. Mais ma liaison avec… l’Oncle m’a laissé le meilleur souvenir, et je puis dire que j’en ai retiré les meilleurs fruits.
Ces derniers mots servirent de réplique d’entrée au maître d’hôtel, qui vint nous servir le thé.