LA MOTHE FÉNÉLON.
Paris.—Imprimerie PANCKOUCKE, rue des Poitevins, 14.
AU TRÈS-NOBLE
HENRI RICHARD FOX-VASSAL
LORD HOLLAND
CHANCELIER DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE
POUR LE DUCHÉ DE LANCASTRE.
CE VOLUME LUI EST DÉDIÉ
PAR
SON TRÈS-DÉVOUÉ ET TRÈS-RECONNAISSANT
SERVITEUR
CHARLES PURTON COOPER.
BERTRAND DE SALIGNAC
DE LA MOTHE FÉNÉLON,
Chevalier des deux Ordres du Roi, Conseiller d'État de Sa Majesté, Vicomte de Saint Julien de Lanpont et Baron de Lobert, Gentilhomme ordinaire de la Chambre, et Capitaine de cinquante hommes d'armes des Ordonnances, né en 1523, fut le septième des enfants de Hélie de Salignac, et de Catherine de Ségur Théobon. Il était «de ceux de Salignac en Périgort, qui est une grande famille bien ancienne et bien noble de Barons, au pays de Guyenne, lesquels ont toujours porté d'or à trois bandes de sinople pour escusson de leurs armes[1].» Cette illustre famille, qui a donné à la France dans le siècle suivant l'Archevêque de Cambrai, reconnaissait pour chef Athon de Salignac (Salagnac ou Salaignac) qui vivait vers la fin du Xe siècle; son origine se perd dans la nuit des temps, mais depuis cette époque on en suit assez facilement la filiation; Bertrand de Salignac et ses frères étaient les descendants directs au quatorzième degré d'Athon de Salignac. Les surnoms de La Mothe (ou La Motte) et de Fénélon (Félénon, Fénellon ou Fénelon) furent pris par l'une des branches de la famille dans le cours du xve siècle[2].
«Nourry[3] à la vertu prez feu, de louable mémoire, Monsieur de Biron[4], de qui il était prochain parant, Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon a cheminé jeune par luy à servir le Roy Henry second ez légations de Flandres et de Portugal; et depuis employé souvent ez guerres qui furent entreprinses pour recouvrer Boulogne et saulver l'Escosse, et remettre l'Allemaigne et les princes de l'Empire en liberté, et au siège de Metz, et à la bataille de Ranty, et aux armées de Champagne et Picardie; et dépêché, après la mort du Roy Henry, pour la confirmation des traittez en Angleterre, et après depputé par la Noblesse de son pays de Périgord aux États Généraux d'Orléans, du règne du Roy François second; et encore depuis, député par toute la Noblesse de Guyenne aux États qui furent réunis à Saint Germain en l'an iȷe du règne du Roy Charles, et par la Reine sa mère pour grandes affaires en Guyenne; et plusieurs fois dépêché avec beaucoup de danger, après les batailles et combats advenus ez troubles de la religion, devers le Roy Catholique et devers la princesse de Parme et le duc d'Albe en Flandre; fait Gentilhomme de la Chambre du Roy, avec charge de recevoir les ambassadeurs et les grands personnages étrangers qui venoient devers Sa Majesté, et depuis Chevalier de son Ordre après la bataille de Saint Denis, et envoyé arbitre pour le Roy pour composer la guerre que les seigneurs et gentilshommes catholiques de la Basse Navarre[5] avoient émue pour la deffense de leur religion; et après, ambassadeur résidant l'espace de sept ans près la Royne d'Angleterre, avec charge, entre les choses de la paix et de l'entrecours des deux royaumes, de tretter le mariage d'elle avec les deux frères du Roy l'un après l'aultre, de soutenir la cause de la Royne d'Escosse et de signer, durant sa légation, Conseiller du Conseil Privé du Roy; et, icelle dignement achevée, après le trépas du dict Roy Charles, rappellé près du Roy, à présent régnant, n'estant encores les guerres de la religion assouppies, ès quelles il a été employé plusieurs fois, et plusieurs fois a été député avec la Royne, mère du Roy, et avec monsieur le duc de Montpensier et autres princes, et principaux seigneurs du royaume, pour tretter la pacification; élu par le Roy un des quinze Gentilshommes de robe courte en la réduction de son Conseil d'État et un de ses Chevalliers en l'institution de son présent Ordre du Benoist Saint Esprit, toujours très constant et loyal gentilhomme à mettre sa personne, sa vie et ses biens pour le service du Roy et pour la religion catholique, de laquelle il est, et de n'admettre aucun autre party; parvenu au cinquante septième an de son âge et au trente troisième de son loyal service vers Sa Majesté et sa Couronne, sans aucun reproche.»
Bertrand de Salignac, «officier distingué dans la paix et dans la guerre[6]», se fit principalement remarquer en 1552 au siège de Metz, dont il a laissé une relation[7] qui est citée partout avec le plus grand éloge. En 1554 il accompagnait le Roi Henri dans la guerre des Pays-Bas, et déjà il avait mérité la haute protection de Catherine de Médicis, dont il fut toute sa vie l'un des serviteurs les plus dévoués. Le cardinal de Ferrare avait exigé que Salignac lui rendît compte des opérations de la campagne. Quatre lettres[8] qui furent publiées cette année même, avec une dédicace à la Reine, contiennent l'histoire de cette guerre. Bertrand de Salignac donna de nouvelles preuves de courage à la bataille de Saint Quentin en 1557, à celle de Dreux en 1562, et, en 1567, à celle de Saint-Denis, après laquelle, comme on vient de le voir, il fut nommé Chevalier de l'Ordre de Saint Michel. Catherine de Médicis, qui avait reconnu en lui toutes les qualités de l'homme d'état, le désigna au Roi, l'année suivante, pour être son ambassadeur en Angleterre[9], emploi qu'il a conservé jusqu'en 1575, c'est à dire au milieu des événements si graves qui ont signalé la fin du règne de Charles IX et le commencement de celui de Henri III. Il s'acquitta de cette charge importante avec un talent et une habileté dont le témoignage se trouve écrit dans chacune des Dépêches que nous publions aujourd'hui. Le compte que l'ambassadeur a rendu lui-même du résultat de ses Négociations et des motifs particuliers qui dûrent l'engager à demander son rappel, nous dispense d'entrer ici dans de plus grands détails. Nous ne pouvions mieux faire pour compléter cette Notice, que de publier le résumé préparé par l'ambassadeur lui-même pour être remis au Roi à son retour d'Angleterre[10].
Non moins dévoué aux intérêts du Roi et de la Reine Mère qu'à la religion catholique, Bertrand de Salignac, dans les circonstances difficiles où il s'est trouvé, ne pouvait démentir le caractère de toute sa vie; mais il ne devait pas non plus méconnaître les devoirs de sa charge. La relation connue jusqu'à présent par la correspondance de Walshingham[11], de l'audience qui a suivi les massacres de la Saint-Barthélemy, avait besoin des rectifications qui se trouvent dans les Dépêches que nous mettons au jour. Après une exécution aussi terrible, l'ambassadeur de France ne pouvait pas se présenter en suppliant devant la Reine d'Angleterre; il ne pouvait pas lui demander grâce pour le Roi son Maître, il a su tenir une conduite plus digne. La cclxxive Dépêche, en date du 14 septembre 1572, dans laquelle il est rendu compte de cette audience, prouve que Bertrand de Salignac, ambassadeur de France, ne s'est jamais oublié jusqu'à dire: Je rougis d'être Français! Il n'a pas non plus adressé à Charles IX la vertueuse réponse que lui prêtent tous les biographes. Mais nous croyons que sa gloire ne perdra rien à la manifestation de la vérité; car il y avait plus de vrai courage dans l'attitude qu'il sut prendre vis-à-vis du Roi de France et de la Reine d'Angleterre, que dans les paroles au moins indiscrètes qui lui sont attribuées. A Charles IX il ne déguisa rien de l'horreur qu'avait dû inspirer en Angleterre une telle exécution, et il sut forcer Élisabeth à convenir qu'elle avait pu être nécessaire.
Les plaintes de Bertrand de Salignac, qui restait entièrement oublié de la Cour malgré ses services, furent enfin entendues: il fit partie, en 1578, de la première promotion des Chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit. Depuis lors on le retrouve à toutes les époques, soit dans les négociations, soit dans les armées, faisant toujours preuve de courage et de fidélité. Déjà en 1580, au milieu des troubles civils, il avait préservé la ville de Sarlat, dans laquelle il devait acquérir huit ans plus tard une gloire nouvelle[12]. En 1581, il accompagnait en Angleterre les trois Princes du sang qui se rendirent auprès d'Élisabeth pour conclure son mariage avec le duc d'Anjou, et il apposait sa signature au contrat arrêté le 11 juin[13]. En 1582 il fut choisi avec Menneville pour se rendre en Écosse afin d'obtenir la délivrance du Roi Jacques, alors détenu par les conjurés de Ruthven. Il devait s'efforcer surtout de ménager un traité entre ce Prince et Marie Stuart, qui consentait à associer son fils à la couronne[14]; mais les prédications violentes des ministres écossais et l'influence toute-puissante d'Élisabeth lui apprirent bientôt que toute négociation était inutile, et il ne tarda pas à rentrer en France.
Après un laps de quelques années, lorsque les guerres civiles, à la fin de 1587, se renouvelèrent avec une fureur toujours plus violente, Bertrand de Salignac se jeta dans la ville de Sarlat, devant laquelle le vicomte de Turenne vint mettre le siége. Il soutint bravement l'assaut et conserva la ville sous l'obéissance du Roi. Catherine de Médicis et Henri III témoignèrent, dans plusieurs lettres que nous joignons à cette Notice, toute leur gratitude pour un service aussi important, qui fut consacré à Sarlat par des cérémonies publiques dont la tradition s'est conservée jusqu'à nos jours[15]. L'année suivante, lorsque la ville de Domme fut surprise, Bertrand de Salignac se renferma dans le château qu'il espérait conserver; mais, après une attaque de vive force dans laquelle périt un de ses neveux[16], il dut abandonner la place aux assiégeants[17].
Peut-être a-t-il passé ensuite quelques années dans le repos. Catherine de Médicis, sa protectrice, était morte le 5 janvier 1589; Henri III périssait lui-même le 2 mai, quatre mois après. Les guerres de la ligue commençaient et portaient le champ de bataille loin du Périgord. Il est à présumer que Bertrand de Salignac, déjà avancé en âge, ne prit pas une part bien active à ces nouveaux événements. Il est toutefois certain qu'il fut du nombre des catholiques qui se rallièrent aussitôt à Henri IV, mais on peut douter qu'il se soit mis en campagne. Nous n'avons pu recueillir aucun document bien précis sur cette époque de sa vie. Nous voyons seulement par les papiers de la famille, que, le 29 septembre 1594, il faisait son testament au château de Fénélon en Périgord[18]. N'ayant pas d'enfant, car il ne s'est pas marié, il institua pour héritier universel son petit-neveu François de Salignac, qui fut le trisaïeul de l'archevêque de Cambrai.
Cependant, et malgré son grand âge, il devait encore être appelé à prendre part aux affaires publiques. Henri IV, digne appréciateur de son mérite, le choisit en 1598 pour lui confier la plus importante de toutes les ambassades. Le traité de paix avec Philippe II avait été signé à Vervins, le 2 mai 1598; Bertrand de Salignac, nommé ambassadeur de France en Espagne, ne put refuser ce dernier honneur; il dut céder à l'invitation toute bienveillante du Roi[19];
il se rendait à Madrid l'année suivante, auprès de Philippe III, lorsqu'il tomba malade pendant le voyage. Forcé de s'arrêter à Bordeaux, il mourut dans cette ville le 13 août 1599, étant âgé de soixante-seize ans.
Henri IV prit soin lui-même de faire l'éloge funèbre de Bertrand de Salignac, dans les instructions remises au comte de La Rochepot, qui lui fut donné pour successeur.
Il le chargea de dire au Roi d'Espagne[20] «que si la mort n'eust prévenu et surpris le feu sieur de La Mothe Fénélon, que Sa Majesté avoit désigné et dépesché pour l'aller trouver, et la servir auprès de lui en cette charge, lequel trespassa par les chemins, Sa dicte Majesté luy eust témoigné il y a longtemps combien elle desire luy correspondre en toutes sortes de devoirs et offices de bon frère et amy, de quoy ce gentilhomme, qui estoit des plus sages et expérimentez du royaume, se fust si bien acquitté que Sa dicte Majesté s'asseure qu'il en fust demeuré content, mais Dieu n'avoit voulu permettre que le dict sieur de La Mothe Fénélon ait fait ces services à Leurs Majestez.»