LXXI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXVIe jour de décembre 1570.—

Vives assurances de protection pour Marie Stuart.—Surveillance qu'il faut exercer sur les menées du duc d'Albe à l'égard de l'Écosse.—Nouvelles explications données au sujet des plaintes de l'ambassadeur d'Angleterre en France.—Meilleure disposition d'Élisabeth qui doit être attribuée aux troubles du pays de Lancastre.—Désir du roi de connaître l'état des négociations relatives aux prises faites sur les Espagnols, et à l'alliance d'Élisabeth avec le roi d'Espagne.—Ambassade envoyée au roi par les princes protestans d'Allemagne.—Bon accueil préparé à lord Buckhurst, envoyé pour assister aux fêtes du mariage.—Satisfaction donnée à l'ambassadeur d'Angleterre en France.—Réponse du roi sur les félicitations des princes protestans de l'Allemagne à l'occasion de son mariage avec la fille de l'empereur et de la paix faite en France.—Protestations d'amitié.

Monsieur de La Mothe Fénélon, despuys la dernière dépesche que je vous ay faicte, j'ay receu, quasi tout à un coup, trois dépesches de vous, l'une du dernier du passé, l'autre du VIIe et l'autre du XIIIe de ce moys[81], par lesquelles j'ay veu ce qui s'est journellement faict pour les affaires de la Royne d'Escosse, ma sœur. En quoy je vous diray que vous me faictes un très grand servisse de vous employer, comme vous faictes, vous priant continuer et asseurer tousjours ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et ceux qui sont de delà pour son servisse, que je ne sçaurois recevoir plus grand plaisir que de la voir en la liberté et satisfaction qu'elle desire; et que, comme je leur ay cy devant promis et asseuré, je fairay non seullement instance et poursuitte envers la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, par tous les moyens de prière qu'il me sera possible: voire, si tant estoit que ce traicté ne réheussît, je ne manqueray de luy donner tout le secours que mes affaires pourront permettre, selon les moyens que j'en pourrois avoyr, ayant toutesfois bonne espérance que, suivant ce que vous a si expressément asseuré ma dicte sœur, la Royne d'Angleterre, et que vous m'avés escript de sa part, dès le XXVe jour du moys dernier passé[82], quand bien il ne se pourroit faire aulcun traicté entre les dictes Roynes, la dicte Royne d'Angleterre mettra ma dicte sœur la Royne d'Escosse en liberté ès mains de ses bons subjects qui sont de son parti.

Et c'est, en tout évènement, ce qu'il faudra procurer, observant bien pour vous ce que le sieur Seton, qui est allé devers le duc d'Alve, pourroit avoir obtenu, tant sur le secours qu'il luy requéroit de la part de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, sa Maistresse, que sur les moyens que le dict Seton proposoit au dict duc de conduire le dict secours si à propos, et aux endroictz où il disoit, qu'il seroit ainsi bien receu des Escossois comme me mandés; et pareillement sur la promesse, que icelluy duc luy a faicte, de faire fournir dix mille escus pour secourir de rafreschissement les chasteaux de Lislebourg et Dombertrand, après que de tout il auroit eu responce du Roy d'Espaigne, son Maistre, auquel il en avoit escript; car toutes ces menées et poursuittes là tandent, à mon advis, à quelque aultre intention.

Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, pour le mescontentement que m'escrivés que la dicte Royne d'Angleterre continue de monstrer avoir des propos que j'ay tenuz à son ambassadeur, et de la responce que par escript je luy fis dernièrement à Escouen, vous avés veu ce que je vous ay là dessus plusieurs fois mandé, ne pensant pas que, sur cella, la dicte Royne ait aulcune raison de se plaindre; et fault dire que son dict ambassadeur luy a faict les choses aultres qu'elles ne sont, ou qu'elle feinct ce mescontentement pour cercher quelque argument ou inquiétude nouvelle. Toutesfois, à ce que j'ay peu voir par vos dernières dépesches, elle commence à s'adoucir et prendre le tout en meilleure part qu'elle ne faisoit cy devant, dont je suis bien aise; estimant que ce qui la fait ainsi soudain et si souvant changer et prendre ces couleurs de mescontentement, procède des précipittées instances que m'avés escrit que aulcuns de son conseil lui faisoient pour la divertir de sa bonne vollonté aux affaires de la Royne d'Escosse, ma sœur; et que ce qui est cause qu'elle reprend à présent le chemin de voulloir qu'il s'en négotie quelque bon traicté, c'est la persévérance et assistance dont j'ay tousjours usé, et vous, de vostre costé, pour ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, et l'alarme que la dicte Royne d'Angleterre a eue du costé de Lanclastre. Dont je vous prie de vous informer tousjours dilligemment pour me tenir adverti du cours que prendra cella; car il n'est pas possible, y ayant eu telle esmotion que m'avés escript, que cella soit si tost adouci.

Je seray aussy bien aise de sçavoir comme il ira de la négotiation, qui se conduict, il y a si longtemps, pour l'appréciation des prinses faictes en Angleterre et en Flandres, et de la négotiation qui se faict pour renouveller et rasseurer entièrement les alliances d'entre la dicte Royne d'Angleterre et mon frère, le Roy d'Espaigne; et ce qui adviendra de tout cella, et aussy ce que aura raporté de nouveau le jeune Coban; car, comme je vous ay cy devant escript, il n'y a rien plus certain que l'archiduc Charles espouse la fille du duc de Bavières, de sorte que la charge du dict jeune Coban n'a pas réheussi; ne voullant à ce propos oublier de vous dire que le comte Palatin, duc Auguste, Richard Palatin, duc de Witemberg, de Brunswic, Lantgrave de Hessen, et aultres princes protestants d'Allemaigne, ont envoyé devers moy leurs depputés, qui sont encores ici, se conjouir tant de mon mariage que de la paix, qui est, (comme ils ont veu, partout où ils ont passé, mesmement à Paris, où ils ont esté) si bien establie, que, grâces à Dieu, il n'est pas possible de mieux, quelque chose que l'on die en Angleterre; ayant receu des dicts princes les plus grandes et affectionnées offres et preuves d'amitié qui se peuvent dire. Aussy ont ils eu de moy, de la Royne, Madame et Mère, et de mes frères, toutes les bonnes réceptions qui se peuvent: leur faisant encores ici faire fort bon traictement pour trois ou quatre jours, pour après leur donner congé, et les renvoyer fort contants, comme ils sont desjà; de telle sorte que je me promets qu'il n'y en a pas un d'eulx qui n'employast pour moy et pour mes dicts frères tous les moyens que Dieu leur a donné; estant bien délibéré d'entretenir fort curieusement en ceste bonne vollonté iceulx princes, m'ayant si honnorablement et honnestement envoyé visitter et faict faire par leurz dicts depputés tant de grandes et courtoises offres; ce que vous verrez plus à plain par le mémoire exprès que je vous en envoye.

A ce propos je vous diray que j'ay receu fort grand plaisir de la bonne vollonté, de laquelle vous me mandés que la dicte Royne d'Angleterre a résollu et délibéré d'envoyer de deçà le milord Boucaust[83], son prosche parent, et qu'il y sera au temps de mon entrée à Paris, avec une trouppe de gentilshommes anglois pour se conjouir avec moy de mon mariage, et venir visitter ma femme de la part de sa Maistresse. Il y sera le très bien venu, et sa trouppe aussy, comme aussy sera le Sr de Walsingam, quand il voudra venir. Cependant il sera bon que vous advertissiés les Srs de Gourdan, de Caillac, et de Mailly, affin que, quand vous penserés qu'ils pourront passer, ils leur fassent préparer des chevaux de poste, comme je leur escriptz par vostre secrettaire, présent porteur, qu'ils fassent, quand vous leur manderés.

Je ne manqueray, à la première audience, que me demandera son ambassadeur, de prendre bien à propos occasion de luy tenir, comme je suis bien résollu de faire, le mesme langage que m'avés escript par vostre dict secrettaire, bien que je ne luy en aye jamais tenu d'aultres que plains de l'amitié qui est entre la dicte Royne, sa Maistresse, et moy; laquelle amitié sera bien facille à entretenir, pourveu que, de son costé, elle ne fasse chose qui la puisse altérer: car, de ma part, je tascheray de la fortifier aultant qu'il me sera possible, comme, jusques ici, il ne se peut dire que j'aye faict chose esloignée de cella. Quand j'auray parlé à son dict ambassadeur je fairay partir ce porteur aussytost, et luy bailleray une lettre, à part, que je vous escriray, laquelle vous pourrés monstrer à la dicte Royne d'Angleterre.

Cependant ce me sera bien grand plaisir d'entendre journellement, par la voye de l'ordinaire, l'estat des affaires de la dicte Royne d'Escosse, ma sœur, et comme elle se porte de sa maladie; car je serois fort marry qu'elle eût mal, estant bien aise du soing qu'avés eu d'ayder à luy faire envoyer incontinent des medecins et tout le secours qu'avés peu; priant Dieu, etc.

Escript à Villiers, le XXVIe jour de décembre 1570.

Monsieur de La Mothe Fénélon, depuis ceste lettre escripte, j'ay parlé à l'ambassadeur d'Angleterre, et luy ay tenu le mesme langage que m'avés escript, de sorte qu'avec la juste occasion qu'il a de demeurer content et satisfaict de l'honneur et service que je luy ay faict, comme je veux tousjours faire à luy et à ceux qui viendront en sa place, il en escrira de si bonne façon à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, que je m'asseure qu'elle ne sera plus en l'opinion, que m'avés escript qu'elle avoit, que je n'eusse fait cas de son dict ambassadeur.

CHARLES. PINART.

RÉPONSE DU ROY AUX AMBASSADEURS DES PRINCES DE L'EMPIRE.

Le Roy, ayant, de vive voix et par escript, entendu ce que les ambassadeurs de Messeigneurs le Comte Pallatin et Duc de Saxe, Ellecteurs du St Empire, et les Ducz Richard de Bavières et Jules de Brunsvych, du Landtgrave Guillaume de Hessen, et aultres Princes de la Germanye, ont eu charge de luy exposer de leur part,

Sa Majesté leur a faict responce:

Qu'elle mercye, en premier lieu, de toute la sa plus grande affection, Mes dictz Seigneurs les Ellecteurs et Princes, de la cordiale démonstration qu'ilz luy font de leur singulière bienvueillance et amityé, ayant envoyé leurs dictz ambassadeurs pour se conjouyr et congratuler avec elle de la nouvelle alliance qu'elle a naguyères contractée avec l'Empereur, par le mariage de sa fille; laquelle alliance elle veut bien faire entendre, à Mes dictz Seigneurs les Ellecteurs et Princes, avoyr principalement desiré pour avoyr cogneu qu'ainsy que le dict Empereur tient le premier tiltre et degré d'honneur entre les Princes Chrestiens, Dieu luy a donné aussy les grandz sens, prudence et excellentes vertuz de magnanimité, clémence et bonté qui se doibvent desirer en si haulte dignité, oultre ce, qu'il s'est toujours monstré du tout affectionné à maintenir ung bon et heureulx repos en la Chrestienté. A quoy l'intention de Sa Majesté est de luy correspondre avec telle volonté qu'elle espère, au plaisir de Dieu, que leur commune alliance servira grandement pour establir une asseurée tranquillité par toute la République Chrestienne.

Et si, davantage, elle a estimé que la bonne et parfaicte amityé qu'elle a par naturelle inclination avec Mes dictz Seigneurs, les Ellecteurs et Princes de la Germanye, et qui luy a esté comme héréditairement délaissée par ses père et ayeul, sera, par le moyen de la dicte alliance, tousjours de plus en plus confirmée et corroborée; qui sont les principaux poinctz qu'elle en a espéré et désiré tirer.

Et, pour le regard de l'aultre poinct de congratulation, qui est de la paix qu'il a pleu à Dieu restablir en son royaulme, elle leur répond qu'elle ne doubte point que Mes dictz Seigneurs, les Ellecteurs et Princes, se ressentantz et resouvenantz de la grande amityé et bienvueillance que les Roys, de très heureuse mémoire, Henry et Françoys, père et ayeul de Sa dicte Majesté, ont porté aux Princes de l'Empire, leurs prédécesseurs, ne reçoyvent tousjours une grande joye et playsir de ce qu'ilz verront succéder et se promouvoir pour le proffict et utillité de ce royaulme, comme a esté la paciffication des troubles; et prend en fort bonne part les sages et prudentz recordz que Mes dictz Seigneurs, les Ellecteurs et Princes, luy ont faict faire pour l'entretènement de la dicte paciffication; car il n'y a rien en ce monde qu'elle ayt tant à cueur, ny à quoy plus constamment elle persévère que à travailler de mectre et conserver la paix, unyon et repos entre ses subjectz, comme le vray et seul moyen de la prospérité des royaulmes et estatz. Chacun aussy a peu veoir, comme ses subjectz n'ont poinct plus tost monstre l'envye qu'ilz avoient de venir à la recongnoissance de leur debvoir, qu'elle ne les ayt bénignement embrassez et receuz en sa bonne grâce.

Au surplus, le Roy prie très affectueusement Mes dictz Seigneurs, les Ellecteurs et Princes, de continuer envers luy ceste bonne volonté qu'ilz démonstrent, et qu'ainsy, comme luy, suyvant les vestiges de ses ancestres et de sa naturelle inclination, les ayme et estime avec toute sincérité de cueur et d'affection aultant qu'il est possible, eulx aussy luy vueillent mutuellement correspondre, se tenantz asseurez qu'en tout temps et occasion ilz trouveront Sa dicte Majesté prompte et entièrement disposée à employer les moyens que Dieu luy a donnez, sans y rien espargner, pour la conservation et accroissement de leurs dignitez et honneurs.

Faict à Villiers Costerez, le XXIIIe jour de décembre 1570.

CHARLES. BRULART.