LXXVII
LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
(Lettre escrite de la main de la Royne.)
du IIe jour de mars 1571.—
Conférence de Catherine de Médicis avec lord Buckhurst sur la négociation du mariage.—État de cette négociation avec Cavalcanti et Téligni.
Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay veu vostre petite lettre, et si vous avez receu la dernière que je vous ay escripte, vous verrés que les choses sont changées, et que mon fils desire infiniment espouser la Royne d'Angleterre, et ne craint sinon qu'elle ne le veuille non plus qu'à l'accoustumée, et qu'elle fasse mine de se voulloir marier pour servir à ses affaires. Mais, quoiqu'il en soit, il fault essayer par tous moyens de la conduire à le faire, et pour luy donner occasion de dire librement sa vollonté, j'ay parlé au milord Boucaust, le jour devant qu'il partît, encore qu'il eust longtemps auparavant prins congé de nous en cérémonie; et, de peur qu'il feust sceu, il fist semblant d'aller voir les Tuilleries et moy d'y estre allée me promener sans dessein, où je feignis de l'entrevoir, et luy dis que j'eusse eu regrect qu'il s'en feust allé sans que plus au long je luy eusse explicqué l'amitié que le Roy, mon fils, et moy avons pour la Royne, sa Maistresse, veu qu'elle nous avoit faict entendre par luy celle qu'elle nous vouloit, et comment nous desirions, par touts moyens, de luy correspondre, et l'assurer que, de nostre part, nous travaillerons tousjours à la fortiffier davantage, quand l'occasion s'en présenteroit.
Il me dict qu'il pensoit que je voulleusse luy dire cella pour le mariage d'elle et de mon fils.
Je luy dis que, si nous estions asseurés qu'elle le voullût et ne se moquast comme des aultres, que le Roy, mon fils, et moy le désirerions et le voudrions avecque son honneur, mais qu'elle gardât, de son côté, le nostre affin qu'il ne nous en tournât une moquerie.
Lors il commença à me dire qu'elle luy avoit commandé de nous dire, si nous entrions en ce propos, qu'elle estoit résollue de se marier, et hors de son royaume, et à un prince de mesme aisle; et que, n'estant l'honneur d'une fille de rechercher les hommes, qu'elle n'en pouvoit dire davantage; mais, quand elle en seroit requise, comme son honneur le veut, qu'elle respondroit et n'en sortiroit nulle moquerie. Et, après, me dict qu'il me voulloit parler, de luy mesme, qu'elle estoit contraincte de se marier, et asseuroit qu'elle le voulloit, que tous les grands le luy conseilloient, que mon fils n'estoit ni comme le roy de Suède, ni le frère du roy de Dannemarc, ny l'archiduc Charles, qui sont tous princes esloignés d'Angleterre et pauvres, eux et les leurs. Mais mon fils estoit voysin et appuyé d'un grand Roy; et que ce mariage, s'il se faisoit, seroit bien utille pour les deux parties; et qu'il me prioit que je luy disse ce que je voudrois sur cella mander à sa Maistresse.
Je luy dis que je n'avois à dire aultre chose, de la part du Roy, mon fils, et moy, que ce que je luy avois dict: que ne se mocquant, et se voullant marier véritablement, que le Roy, mon fils, et moy entrerions en ce propos, luy gardant son honneur, et qu'elle aussy nous gardast le nostre; qu'estant Royne si grande, il ne la fault pas recercher comme une aultre princesse, sans sçavoir sa vollonté, veu mesmement que les aultres, qui l'ont faict, s'en sont mal trouvés: mais que la sçachant, nous luy garderons ce qui est deu à une fille, grande royne comme elle est.
Il me demanda s'il en diroit aultant de la part de mon fils, je luy dis que non, que c'estoit de la part du Roy et de moy, et qu'il pouvoit bien l'asseurer, de la part de mon fils, qu'il la serviroit tousjours en ce qu'elle luy voudroit commander.
Voilà tout ce qui s'est passé entre nous.
Et, le jour auparavant, Cavalcanty m'avoit baillé le portraict de la dicte Dame pour le bailler à mon fils, que le milord luy avoit baillé. Despuys, le secrettaire du cardinal de Chastillon a eu sa responce, qui est que nous le remercions et le prions de voulloir tirer l'entière résollution de ceste Royne, si elle se veut marier ou non, et, après, nous venir trouver pour en conférer ensemble et prendre une résollution comme nous y debvons procéder, et l'avons faict affin qu'il s'en vienne icy.
Et Téligni, qui nous a aussy pressé de luy faire responce, et avoir quelque chose plus particulière pour luy mander affin qu'il le puisse dire à icelle Royne, si elle luy demande:—«Quand je leur auray asseuré de le voulloir quelle seureté auriés qu'ilz le veullent.»—Je luy ay dict et le Roy aussy, qu'il luy mande de l'asseurer que, si nous sommes asseurés de sa vollonté, que lors elle cognoistra que nous serions bien marris de nous moquer d'une telle princesse; et y fairons ce que debvons pour luy conserver son honneur et réputation: car, cella se faisant, nous le desirons conserver comme le nostre propre.
Il m'a dict:—«Mais Monsieur y est si contraire.»—Je luy ay respondu que non, mais qu'il y en avoit tant qui ne desiroient ce mariage que, s'il faisoit aultrement, ils essayeroient par tous moyens de l'empescher; et, en pensant qu'il ne le veut, ils se moquent de ce que l'on en dict.
Je vous ay voulleu advertir de tout affin que, parlant à ceste Royne, vous suiviés le mesme propos, et que, nous advertissant par lettre expresse, qui ne soit baillée qu'à moy, de tout comme les choses iront après qu'elle aura entendu tout cessy, et nous mandiés ce qu'il vous semble que nous y devions faire, et comment il nous fault conduire.
Cavalcanti a grand envie que toute la négotiation luy tombe entre les mains tout seul. Je luy en ay donné espérance, car je n'ay voulleu malcontenter personne, de peur que, se voyant méprisé, il eust moyen de nous y nuire. Vous parlerés à luy, et luy dires le contentement que nous avons de luy, et que, si cecy va en avant et sans longueur, nous ne serons pas mescognoissans.
Ce porteur vous dira comment j'ay parlé au secrettaire, et les propos qu'il m'a tenu; et, m'en remettant sur luy, je fairay fin à la présente; priant Dieu, etc.
De Paris ce IIe jour de mars 1571.
Vostre bonne amye. CATERINE.