LXXXII
LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.
du XXIIIe jour d'apvril 1571.—
Réflexions sur la tenue du parlement en Angleterre et sur les propositions qui y sont faites touchant la religion.—Négociation concernant Marie Stuart.—Crainte que la prise de Dumbarton, si elle se vérifie, n'entraîne la rupture de cette négociation.—Précautions qu'il est nécessaire de prendre dans le cas où Mr de Vérac serait prisonnier.
Monsieur de La Mothe Fénélon, par voz lettres des VIe et XIe jours de ce moys[92], que j'ay reçues despuys le départ de Sabran, j'ay veu ce qui a esté proposé aux deux premières assemblées, qui se sont faites par les Estats d'Angleterre. Sur quoy je vous diray qu'il semble que le faict de la religion les pourroit bien troubler au repos qu'ils ont eu despuis quelques années par delà, s'ilz n'y donnent bon ordre, car les lois si estroictes et sévères qui se font aux dicts Estats pour le dict faict de la religion, avec le mauvais ménage en quoy ceste Royne et les ministres du Roy Catholicque, et les aultres voysins d'Angleterre sont, ou commencent à estre, amèneront par delà quelques nouveaultés. En quoy je ne vous réittèreray poinct ce que je vous ay cy devant escript en chifre; car je sçay que vous vous y sçaurés très bien conduire à ceste occasion et considérer tout ce que vous debvés pour en user dextrement; car, encore que, grâces à Dieu, la paix soit si bien establie en mon royaulme que je m'asseure qu'il n'est pas possible à tous ceux qui y voudroient brouiller de la pouvoir rompre, faisant faire punition si bonne et si prompte de ce qui est advenu à Rouen, que je m'asseure que l'exemple y sera grand, toutesfois je pense que, quand l'orage, qui est passé ici, retomberoit ailleurs, ce seroit encores plus de moyen pour moy d'establir et asseurer davantage le repos en mon dict royaulme.
J'ay aussy veu tout ce que m'avés escript pour le faict du traité commencé pour la restitution de ma belle sœur, la Royne d'Escosse, et le départ du comte de Morthon pour aller en Escosse contre le consentement de ma dicte belle sœur. En quoy je cognois davantage que la dicte Royne d'Angleterre ne demande qu'à tirer ce faict à la longue, et cependant se servir du temps pour establir et faire ses affaires; mais, puisque je croy que l'évesque de Ross est maintenant allé en Ecosse, où il sollicitera le retour du dict comte de Morthon, et que la Royne d'Angleterre a promis de rechef qu'en cas que le dict comte ne revînt, incontinent après le commencement du moys de may prochain, qu'elle abandonnera icelluy comte et les siens, et faira procéder au traicté; persévèrant tousjours en sa dellibération de faire restituer ma dicte sœur, la Royne d'Ecosse, comme elle m'a promis; je croy que le meilleur sera d'attendre ce temps là, où nous serons incontinent, et cependant, suivant ce que je vous ay escript par Sabran, en faire toujours honnestement et à propos instance à la dicte Royne d'Angleterre; et remarquant bien ce que la dicte Royne vous en dira quand vous luy en parlerés, pour, à chascune fois, m'en advertir: car, s'il estoit vray que ceux du Prince d'Ecosse eussent surprins Dombertrand, et prins prisonnier milord Flamy, Mr de Saint André, et Vérac; je croy qu'il ne fauldroit plus rien espérer du traicté, et que tout cella seroit rompu.
Je vous ay escript par le dict Sabran ce que j'ay fait fort secrettement au retour du frère du lair de Granges, qui sera bientost en Ecosse; mais, si le dict Vérac est prisonnier, il sera bon que vous donniés ordre de faire advertir secrettement le sieur de Ross de ce qui a esté baillé, et ce que a emporté et faict amener le frère du dict de Granges, afin que cella soit bien employé pour le servisse de ma dicte sœur, la Royne d'Ecosse; et faudra que le dict de Ross, s'il s'en descouvroit quelque chose en Ecosse ou en Angleterre, dise que cella est venu et a esté envoyé par les serviteurs de ma sœur, la Royne d'Ecosse, du revenu de son douaire.
J'en avois escript en chiffre, comme je vous ay mandé, au dict Vérac, mais son homme, qui luy portoit la lettre, a esté vollé auprès de Rouen et son pacquet perdu, à ce que j'ay entendu. Voylà pourquoy j'ay faict refaire la dicte dépesche que je vous envoye pour luy faire tenir par le plus seur moyen que vous pourrés. Et si le dict Vérac estoit prisonnier, renvoyés moy le dict pacquet. Cependant je vous diray que j'ay dict au Sr de Seton, qui s'en retourne trouver la Royne d'Ecosse, ma dicte sœur, et par lequel nous vous avons escript, que nous fairions toujours tout ce que nous pourrions pour ma dicte sœur et qu'il l'en asseurât hardiment, en quoy, s'il parle à vous, vous le fortifierés. Et sur ce, etc.
Ecript à Paris, ce XXIIIe jour d'apvril 1571.
CHARLES. PINART.