VIII

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

—du XXVIIIe jour de may 1569.—

Promesses faites par le roi à Marie Stuart.—Prise de la Charité par le duc de Deux-Ponts.—Mesures adoptées pour l'empêcher de se joindre aux protestans.—Marches des ducs d'Aumale et d'Anjou afin d'arrêter ses progrès.—Succès remporté par Montluc qui a empêché les vicomtes de s'avancer.

Monsieur de La Mothe Fénélon, j'ay, en peu de jours, receu deux dépesches de vous, l'une du XIIe et l'autre du XVIe de ce mois[11] sur lesquelles en général je vous dirai que je reçois un très grand contentement du soigneux debvoir dont vous usez par delà pour mon service; mais, pour plus particulièrement vous respondre sur icelles, je veux bien vous advertir que j'ay donné ordre de fère, pour ma bonne sœur, la Royne d'Escosse, ce dont m'escrivez; dont vous luy donnerez advis, à ce qu'elle connoisse la recommandation en laquelle j'ay ses affaires. Quant à vostre seconde dépesche, ce m'est un singulier plaisir de ce que me tenez si particulièrement adverti des occurrances qui s'offrent par delà, et des menées et pratiques dont mes rebelles y usent, vous priant continuer à avoir toujours l'œil ouvert pour descouvrir leurs actions, aussi soigneusement que vous avez faict jusques à ceste heure, et me tenez diligemment adverti de ce que en apprendrés, à ce que je ne puisse être prévenu de ce costé là, s'il est possible.

J'ay veu les remonstrances que vous avez faites à la Royne d'Angleterre, ma bonne seur, que m'avez envoyé par vostre dernière dépesche, par où je connois d'autant plus le soing que vous employés par delà; ce que je vous prie continuer, et de la prudance que y avez usé jusques à ceste heure.

Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, je veux bien vous advertir comme le duc de Deux Ponts a pris, despuis peu de jours, la Charité, chose qui est advenue par la lâcheté d'aucuns cappitaines qui estoient dedans; lesquels s'enfuyans desbauchèrent et emmenèrent, quant et eux, la plus grande partie des soldats qui y estoient: qui fut cause que les habitans d'icelle, se voyant ainsi abandonnés de ceux qui les debvoient conserver, se rendirent; ne pensant aussi que mon cousin le duc d'Aumale, qui laissant le dict duc devant, alla en diligence passer la rivière à Gien pour gaigner l'autre costé d'icelle, et par là secourir la dicte ville et y mettre plus de forces, comme il eust faict, encore que celles qui estoient dedans déjà feussent bastantes pour la garder; d'autant que le dict duc n'y pouvoit autrement grandement proffiter, n'aïant que deux petites pièces d'artillerie devant la dicte ville, dont il faisoit batterie. Ce que voyant, mon dit cousin est allé, avec mon armée, à Bourges pour estre à la teste de l'armée du dit duc, et lui empescher le passaige et de se joindre à mes rebelles; chose que je me promets à ceste cause ne luy faillir seulement[12], mais aussi venant mon frère le Duc d'Anjou se joindre avecque mon dict cousin, avec la plus grande et meilleure partie de l'armée qu'il avoit, ayant laissé le reste pour opposer à mes rebelles, s'ils vouloient se remettre en campagne et leur empescher le passaige. Et au demeurant [il a esté] si bien pourveu à toutes choses qu'ils ne pourront, quant ils voudroient, rien effectuer d'importance, [et j'espère] de bientost avoir la raison de son entreprinse, pour les grandes forces que j'auray à l'encontre de luy; qui seront renforcées de quatre mille hommes de pied et deux mille chevaus italiens, qui sont, il y a quelques jours, arrivés à Lyon, et seront en brief joincts à mon armée. Outre ce, que aussi les vicontes ne peuvent se joindre avecque le duc, comme il luy avoit esté promis, les tenants le sieur de Montluc tellement arrestés qu'ils ne peuvent et oseroient bouger du lieu où ils sont.

Ce que vous aurez, pour ceste heure, pour le faire entendre par delà sur ce que mes rebelles voudroient faire courir par delà au contraire, comme je vous en prie; et, au reste, vous employer le plus soigneusement que pourrez pour descouvrir ce que mes rebelles y voudroient pratiquer au préjudice de mes affaires, et que l'on voudroit entreprendre de faire en leur faveur, ainsi que j'en doubte aucunement, sur ce que le dit duc est ainsi passé et si avant entré en mon royaulme. Et ce j'attends, de vostre prudance et dextérité, et de la grande dévotion que vous portez au bien de mon service, que vous leur rompiés tellement leurs coups qu'ils ne puissent davantage obtenir chose aucune au préjudice de mes affaires; priant Dieu, etc.

A Saint Maur, le XXVIIIe jour de may 1569.

CHARLES. DE L'AUBESPINE.