XCI

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

(Lettre escripte de la main de la Royne.)

du XXVe jour de juillet 1571.—

Confidences sur la négociation du mariage.—Regret qu'éprouve Catherine de Médicis du refus fait par le duc d'Anjou de passer en Angleterre, sans avoir l'assurance de l'exercice public de la religion catholique.—Menaces contre les conseillers qui le poussent à cette détermination.—Résolution de Catherine de proposer le mariage d'Élisabeth avec le duc d'Alençon, s'il ne peut succéder avec le duc d'Anjou.—Proposition d'une ligue avec la reine d'Angleterre.—Recommandation de brûler la lettre, et de ne se fier à aucun écrit qui ne porterait pas la signature du roi ou de la reine-mère.

Monsieur de La Mothe Fénélon, comme j'ay une particulière confience en vous, je ne vous celleray poinct que l'humeur, en laquelle est mon fils d'Anjou, me faict bien grande peyne; il est tellement obstiné à ne passer en Angleterre, sans avoir une publique asseurance pour l'exercisse de sa religion, que le Roy ni moy n'avons peu obtenir qu'il se soit fié à la parolle de la Royne d'Angleterre. Nous soubçonnons fort que Villequier, Lignerolles, ou Sarret, possible, tous trois, soyent les autheurs de ces fantaisies: si nous pouvons en avoir aulcune asseurance, je vous asseure qu'ils s'en repentiront. Pour tout cela, je ne veux pas que nous nous rebuttions, car, possible, pourrons nous gaigner quelque chose sur son esprit, ou sur celluy de la dicte Royne.

Si, par malheur, les choses ne peuvent pas s'accorder pour mon dict fils, comme je le souhaite, je suis résollue de faire tous mes efforts pour le faire réheussir pour mon fils d'Alençon, qui ne sera pas si difficile. Cependant, comme on nous propose de tascher de faire une ligue avec icelle Royne, pour nous l'attacher davantage, et esloigner le fils de l'Empereur et aultres, ne faictes jamais semblant de cessy; mais bruslez la présente, après l'avoir leue, et ne croyés rien que l'on puisse vous dire, ou escrire, que ce que vous verrés par lettres signées de la main du Roy ou de moy, qui ne vous dis pas cella sans raison; car ceux qui ne desirent pas que les choses qui sont, grâces à Dieu, si bien advancées et disposées, réheussissent et s'effectuent, sont assés artificieux pour publier ou escrire ce qu'ils penseront qui soit pour empescher ce bon œuvre; priant Dieu, etc.

A Fonteinebleau, ce jeudi XXVe jour de juillet 1571.

CATERINE.