XVI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XVe jour d'aoust 1569.—

Remontrances qui doivent être faites à la reine d'Angleterre afin qu'elle arrête les secours destinés pour la Rochelle.—Dénégation qu'une ligue ait été formée par le roi avec l'empereur et le roi d'Espagne.—Desir manifeste d'Élisabeth de se tenir prête à profiter des troubles de France.—Avis de secours préparés en Allemagne pour les protestans.—Vive recommandation faite à l'ambassadeur de favoriser de tout son pouvoir le mariage de Marie Stuart avec le duc de Norfolk.—Envoi des lettres officielles annonçant le mariage du roi avec la seconde fille de l'empereur, et de Madame avec le roi de Portugal.

Monsieur de La Mothe Fénélon, par vos trois dernières despêches, des XIXe et XXVIIe du passé, et celle que j'ay receue hier du premier du présent[18], de l'une desquelles le Sr de Vassal a esté porteur, je cognois bien qu'il se continue tousjours par dellà plusieurs mauvais offices, mesmes pour le regard des deniers que l'on a tacitement permis à ceux de la Rochelle d'emprunter sur les bagues de la Royne de Navarre, bien que les propos de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, soient tousjours les plus honnestes qu'il est possible; lesquels elle ne sçauroit mieux faire cognoistre correspondre à la sincérité de son intention, que quand elle déniera faveur en son royaume à ceux qu'il luy est assés notoire m'estre rebelles. Dont je désire que vous la sollicitiez, de ma part, à toutes occasions, mesmes sur les dictz deniers, que vous avez entendu que l'on est après pour recouvrer en son pays, sur les bagues de la dicte Royne de Navarre, pour en ayder et secourir mes dictz rebelles, ce qu'elle ne peut souffrir sans bien avant contrevenir au traicté de payx, affin de tousjours luy faire bien cognoistre que je voys assez clair en ses déportemens, et que ses honnestes parolles ne me les peuvent tant déguyser que je ne sente bien en quoy elle se départ de l'office de bonne sœur et alliée qu'elle me doit estre, et de l'affection qu'elle vous a, tant de foys, dict porter au bien de mes affaires. Ce que vous regarderez de luy faire entendre sy dextrement, et à propos, qu'il serve à la contenir et garder de se laisser persuader à beaucoup de choses, ès quelles ceux qui n'ayment pas son repos desirent la faire résouldre: dont elle pourra, possible, en le faisant, recepvoir plustot désavantaige en ses affaires que quand elle vouldra, en observant sa foy, entretenir la paix qu'elle a promize et jurée avec moy; s'estant assés ordinairement veu que les princes qui, soubz une injuste querelle, mènent guerre couvertement ou appertement à leurs voysins, n'en rapportent enfin que perte et ruyne pour eux, leurs royaumes, pays et subjectz.

J'ay bien considéré le mémoire ample que m'avez envoyé de l'estat des choses de delà, lesquelles, encore qu'elles semblent quelque peu préparées à remuement, si est ce qu'il n'est tel que pour cela l'on puisse penser qu'ilz soyent divertiz de porter mauvaise affection à mon royaume, et que les grands préparatifs que continue ma dicte bonne sœur ne soyent plustost pour entreprendre une offension que pour conserver son estat, si ce n'estoit que, sur l'opinion que ceux de delà se sont mize en la teste de la ligue qu'ils disent estre toute certaine entre l'Empereur, le Roy d'Espaigne et moy, ainsy que le secrétaire Cecille le vous a voullu prouver par ses raysons discoureues au dict mémoire, ma dicte bonne sœur fust en une perpétuelle deffiance que je la voullusse offenser. A quoy je ne voy point d'aparance, mais bien plustost qu'elle a l'œil ouvert pour tirer des malheurs de mon royaulme quelque proffict en ses prétantions; trouvant bon que vous ayez eu avec les seigneurs de delà, et semblablement avec ma dicte bonne sœur, les propos que me mandez par vostre lettre du dict premier de ce moys, qui peuvent servir à tousjours mieux sonder les fontz de leurs intentions.

Les adviz qui me viennent du costé d'Allemaigne se conforment, en quelque chose, à ce que le comte de Lescestre vous a dict du dict Cazimir. Et en conférant tout ce que j'entendz des dictz adviz, je voy bien qu'il y a grande apparance qu'il s'y doive faire quelque nouvel amas de gens de guerre; portant mesmement, ung des dictz adviz, qu'il a esté envoyé d'Angleterre de l'argent en Allemaigne pour l'Admiral, dont vous mettrez peyne de vous esclaircyr de ce qui en est.

Je vous recommande l'affaire dont, par mes dernières despesches, je vous ay escript, auquel je vous prie vous y employer sy avant que le mariage que sçavez se puisse fère, y uzant de toutz les meilleurs et plus exprès moyens, dont vous vous sçaurez saigement adviser.

Au demeurant, Monsieur de La Mothe Fénélon, estant le faict de mon mariage avec la fille puisnée de l'Empereur, et de ma sœur avec le Roy de Portugal, sy advancé que j'ay envoyé pouvoir à mon ambassadeur, qui réside en Espaigne, pour en contracter avec ceux que le Roy d'Espaigne, qui a pris toute la charge de cest affaire, voudra députter, la Royne, Madame et Mère, et moy en avons voullu donner adviz à ma dicte bonne sœur par les lettres que nous luy escripvons, que vous luy présenterez avec nos cordialles et affectionnées recommandations; priant Dieu, etc.

Escript à Amboise le XVe jour d'aoust 1569.

CHARLES. BRULART.