DEUXIEME PARTIE

CHAPITRE Ier

EXPÉDITIONS A LA BAIE D'HUDSON.

Les circonstances que les jeunes Le Moyne attendaient, se présentèrent enfin vers l'année 1686.

Il y avait longtemps que le gouvernement voulait prendre une décision pour les pays du Nord occupés d'abord par les Français et enlevés depuis par les Anglais.

Colbert avait écrit à M, Denonville, le nouveau gouverneur général, de s'en occuper activement. Ces pays commençaient au 51° de latitude, et comprenaient le Labrador, la baie d'Hudson et les contrées environnantes. Ils étaient très importants par leur position au milieu de tribus nombreuses, et surtout pour le commerce des fourrures, que l'on savait plus belles à mesure que l'on approchait du pôle nord.

Il y avait des années où l'on avait pu recueillir jusqu'à 800,000 pièces. C'était un revenu de plusieurs millions que l'on pouvait percevoir, et, de nos jours, malgré la diminution du gibier, on a recueilli à la baie d'Hudson, en castors, en orignaux, en renards bleus, et en martres, jusqu'à vingt millions de francs par année.

Le centre de ce trafic est la baie d'Hudson, vaste golfe qui est comme une mer de 550 lieues de longueur sur 250 lieues de largeur. On croit que les Français et les Portugais avaient exploré ces côtes à partir de l'an 1500. En 1610, un navigateur anglais, Hudson, en prit possession, et vers 1660, le prince Rupert, oncle du roi Charles II, chef de l'amirauté anglaise, fonda une compagnie de la baie d'Hudson pour l'exploitation des fourrures.

Des marins anglais y furent envoyés, et ils construisirent plusieurs forts pour la traite avec les sauvages, Aussitôt les marchands de Québec établirent une société sous le nom de «Compagnie du Nord», et ils réclamèrent l'appui du gouvernement. Ils alléguaient ce principe, qu'avant l'institution du prince Rupert, les Français possédaient plusieurs établissements qui avaient été livrés aux Anglais par deux renégats, Radisson et de Groseillers.

Le gouverneur, M. Denonville, pressé par Colbert. voulut remédier à cet état de choses. Il fit réunir à Montréal une troupe de cent hommes, à la tête desquels il mit un des anciens officiers de Carignan, le chevalier de Troyes, qui était renommé pour son habileté. Il avait avec lui 30 soldats et 70 Canadiens. M. de Catalogue commandait les soldats, et M. Lenoir Roland était à la tête des Canadiens.

Charles Le Moyne, alors âgé de 60 ans, aurait voulu être de cette expédition, mais ses infirmités ne le lui permettaient pas. Il proposa trois de ses fils, Saint-Hélène, d'Iberville et Maricourt comme volontaires, pouvant servir de guides et d'interprètes. Le chevalier de Troyes demanda qu'on lui donnât le Père Silvy pour chapelain, afin de subvenir aux besoins spirituels des soldats, et pour traiter avec les sauvages, parmi lesquels il avait fait plusieurs missions. C'était un homme éminent, et qui fut du plus grand secours.

Il y avait plusieurs chemins pour se rendre à la baie d'Hudson; le premier, en partant de Tadoussac et en remontant le Saguenay; de là. on arrivait au lac Saint-Jean, puis au lac Mistassini, d'où l'on suivait un affluent de la rivière Rupert qui débouchait dans la mer du Nord.

Le second partait de Trois-Rivières, remontait le Saint-Maurice, puis trouvait plusieurs affluents qui descendaient vers la baie d'Hudson. On fut obligé de renoncer à ces deux chemins. On ne voulait pas donner l'éveil aux Anglais, qui étaient aux environs, et l'on craignait aussi de rencontrer les Iroquois, qui venaient souvent dans ces parages. On choisit alors le chemin de l'Ottawa, à l'ouest de Montréal, qui était éloigné de tout voisinage dangereux et à l'abri de toute surprise.

Le départ fut fixé au 20 mars 1686. Le dégel était à peine commencé, mais il importait d'arriver avant que les vaisseaux anglais du printemps fussent venus ravitailler les stations anglaises et enlever les pelleteries.

L'expédition entendit la sainte messe dans l'église Notre-Dame, qui servait au culte depuis peu. Toute la population environnait les jeunes volontaires, et l'on peut concevoir quels étaient les sentiments des mères, et en particulier de l'admirable madame Le Moyne, âgée alors de 46 ans, et qui voyait partir en même temps trois de ses enfants.

Les soldats étaient équipés de tout ce qui était nécessaire: ils avaient une vingtaine de traîneaux; ils emportaient des vivres et des munitions pour plusieurs mois. Parmi eux il y avait des charpentiers pour établir les campements, des marins pour conduire les embarcations, des canonniers, des mineurs pour saper les fortifications s'il était nécessaire; enfin des sauvages éprouvés et dévoués les accompagnaient: c'étaient des gens appartenant à la mission de la Montagne et à celle de Lachine.

Ils remontèrent le fleuve, purent porter leurs bagages au saut Saint-Louis et aux rapides de Sainte-Anne, puis ils suivirent le cours de l'Ottawa. Les rives étaient couvertes alors de bois sans limites.

Quelques jours après, ils arrivèrent devant le fort de la Petite-Nation, où il y avait une réunion de chrétiens indiens sous la direction des prêtres de la maison de l'évêque de Québec. Ils saluèrent le fort d'une salve de coups de fusils, auxquels le fort répondit par un coup de canon en déployant au haut du rempart le drapeau de la France.

Ils longèrent les chutes de la Chaudière, puis le lac des Chats, et ils arrivèrent on vue de l'île du Calumet et de l'île des Allumettes.

Ils étaient alors au milieu de ces îles si nombreuses qu'on les appelle les Mille-Iles, comme celles que l'on trouve à Gananoque sur le Saint-Laurent, à l'entrée du lac Ontario, et comme celles aussi que l'on rencontre en si grand nombre à l'extrémité ouest de l'île de Montréal.

Arrivés à l'embouchure de la rivière Mattawa au 1er jour de mai, ils ne continuèrent pas dans la direction du lac Nipissing, à travers de lac Champlain et le lac Talon, comme l'avait fait Champlain et plus tard M. de Talon en 1616. Ils remontèrent droit dans le nord par la rivière Mattawa jusqu'au lac Témiscaming.

C'est là, dit M. de Catalogne, dans sa relation, qu'ils se firent des canots et qu'ils les employèrent sur le lac.

Ce lac a 60 lieues de longueur sur 4 de large. Les rives sont bordées des terres les plus fertiles. Sur tout ce parcours, ils rencontraient différentes populations qui, comme toutes les nations sauvages du Nord, étaient ennemies des Iroquois et des Anglais, et étaient en bons rapports avec les Français, qu'elles avaient appris à aimer par les missions infatigables des Pères Jésuites.

Des réceptions solennelles avaient lieu: les tribus apportaient le calumet de paix; elles exécutaient leurs danses en suivant les bateaux; puis elles entonnaient des chants de joie qui se distinguaient surtout pur cette particularité, disent les mémoires, «que c'était à qui crierait le plus fort.»

On débarquait le soir; on tirait les chaloupes à terre.

Alors les gens faisaient du feu et prenaient le repos, que l'on prolongeait parfois pendant plusieurs jours quand les fatigues le demandaient.

Les frères Le Moyne guidaient les miliciens dans le bois, pour se procurer de nouvelles provisions par la, pêche ou la chasse.

Quand on fut arrivé à l'extrémité du lac Témiscaming, on porta les canots pour trouver les affluents de la rivière Abbitibbi, qui se dirige vers la mer du Nord.

Tout ce trajet ne s'accomplissait pas sans de grandes difficultés: souvent l'on trouvait les cours d'eau gelés sur une grande étendue; d'autres fois, il fallait lutter contre les glaçons qui obstruaient le cours du fleuve.

A mesure que l'on avançait dans le nord, les obstacles augmentaient. Les rivières étaient encore gelées sur un long parcours; aussi, malgré la force et l'habileté des hommes, on mit à traverser cette étendue de 900 milles de longueur, un temps bien plus considérable que l'on n'avait pu prévoir; le trajet dura plus de deux mois.

En ce temps, le pays avait un aspect de sévérité et de grandeur qui imposait. Cette perspective austère et sauvage a disparu par suite des défrichements et de la destruction des bois. C'est ainsi que s'expriment les missionnaires:

Nous avons à passer des forêts capables d'effrayer les voyageurs les plus assurés, soit par leur vaste étendue, soit par l'âpreté dos chemins rudes et dangereux. Sur la terre, on ne peut marcher que sur des précipices; sur le fleuve, on ne peut voguer qu'à travers des abîmes où l'on dispute sa vie sur une frêle écorce, entre des tourbillons capables de perdre de grands vaisseaux.

A mesure que l'expédition remontait, elle pouvait contempler, jusqu'aux extrémités de l'horizon, ces forêts immenses qui n'étaient pas encore exploitées et qui présentaient la variété des plus beaux arbres, à l'état plusieurs fois séculaire. Ce que l'on ne trouve plus qu'en remontant à de grandes distances, on le voyait alors à proximité, du Montréal et du lac Chaudière. On trouvait des vallées, des montagnes couvertes de la végétation la plus abondante et la plus extraordinaire, jusqu'à porte de vue, et avec une continuité si suivie dans toutes les directions, qu'elle faisait dire aux voyageurs du temps que «le Canada n'était qu'une foret.» En même temps, la densité de cette masse de verdure était si grande avec son enchevêtrement de branches, de plantes grimpantes et de lianes, qu'on ne voyait sur sa tête, pendant des lieues et des journées entières de marche, qu'un dôme continu d'arbres sans la moindre échappée de ciel.

Depuis ce temps, l'exploitation a commencé à s'étendre, et elle a continué depuis deux siècles avec une activité toujours croissante, en sorte que, actuellement, elle produit chaque année cent millions de francs de revenu. L'aspect du pays a donc pu changer, et, malgré cela, à 20 lieues de Montréal et d'Ottawa et à 10 lieues de Mattawa, on trouve encore des traces de la forêt primitive, avec ses troncs séculaires et ses proportions gigantesques.

Pendant la marche, l'expédition pouvait contempler des variétés singulières. Sur certaines montagnes, au côté sud, on voyait la neige disparue et les premières pousses de la végétation naissante; et pendant ce temps-là, au côté nord, les arbres étaient revêtus encore d'une impérissable blancheur, et couverts de cristaux et de stalactites resplendissant aux feux du jour.

Ce n'était pas sans peine que l'on affrontait ces immensités: tantôt il fallait traverser des berceaux de branches penchées sur la rivière de manière à intercepter la navigation; ensuite, lorsque l'on recourait aux portages, souvent on rencontrait sur les rives des arbres brisés et couchés que l'on ne pouvait franchir qu'en se glissant, en rampant presque, pendant des distances considérables.

C'est là qu'on voyait dans toute leur réalité ces aspects étranges décrits par Parkman:

Ici, des arbres renversés par la tempête servaient de digue aux flots écumants avec leurs débris monstrueux: en même temps, on pouvait contempler les profondeurs des forêts séculaires, obscures et silencieuses comme des cavernes soutenues par les piliers de ces arbres dont chacun est un Atlas supportant un monde de feuillage, et répandant une humidité continuelle à travers leurs écorces épaisses et rugueuses.

Quelques arbres apparaissent pleins de jeunesse; d'autres, au contraire, sont tout décrépits et déformés par l'Age, semblables à des fantômes aux contorsions étranges. Ils sont tout repliés sur eux-mêmes et couverts de veines et d'excroissances; d'autres, entrelacés et réunis ensemble, paraissent comme des serpents pétrifiés au milieu des embrassements d'une lutte mortelle: les mousses apparaissent aussi aux regards, étendant sur les sols pierreux un tapis verdoyant; là revêtant les rochers de draperies ondoyantes: plus loin transformant les débris en remparts de verdure, ou bien enveloppant les troncs brisés comme d'un filet qui les préserve d'une dernière destruction; plus haut, on les voit se suspendre et se déployer en guirlandes et en spirales comme des formes de reptiles, et sur eux resplendit la jeune végétation qui appuie sur des ruines les pousses vigoureuses d'une forêt naissante.

(M. Parkman.)

Lorsqu'on arrivait aux chutes et aux rapides, on contemplait d'autres spectacles saisissants de grandeur.

A l'extrémité des lacs immenses reflétant les clartés d'un ciel étincelant, l'on voyait descendre sur des escaliers de granit les chutes d'un lac plus élevé occupant souvent toute la ligne de l'horizon. Parfois la chute arrivait en tournoyant autour d'immenses sommités, puis au delà, on voyait de nouveaux lacs environnés de rochers surplombant, avec des arbres qui venaient baigner leurs branches dans les eaux profondes. Les rives étaient surchargées de plantes, de lierres qui semblaient disposés avec l'art le plus compliqué. A d'autres endroits, l'immensité des eaux était interrompue par des rochers qui se rapprochaient comme une barrière infranchissable, dont on ne trouvait l'issue qu'après mille détours; et ensuite, au delà, on contemplait de nouvelles nappes d'eau d'une pureté et d'un éclat sans égal.

Avec toutes les difficultés que présentait le parcours de cette nature primitive, il arrivait des événement inattendus, qui arrêtaient la marche et réduisaient l'expédition à une inaction complète. Des brouillards qui s'élevaient du sein des ondes ne permettaient plus d'avancer et environnaient tout d'une obscurité profonde. D'autres fois, un changement de température amenait un dégel si complet que les chemins devenaient comme des fondrières insondables, et l'on ne pouvait porter les canots et les bagages.

D'autres phénomènes propres à ces climats venaient surprendre les voyageurs. Dans la nuit arrivait une pluie abondante qui, en tombant, se changeait en pince, et recouvrait tout comme d'un cristal épais. Alors, les arbres et les buissons semblaient transformés en girandoles. Les troncs, les branches et jusqu'aux moindres brindilles étaient complètement renfermés dans un étui de place. En outre, du haut des rochers pendaient des guirlandes et des aiguilles de cristal; tout cela plus admirable que les effets du givre, qui ne sont que passagers. C'était magnifique, c'était féerique. Les fameux palais de cristal des souverains orientaux ne sont rien comparés a ces merveilles.

Mais toutes ces beautés devaient voir une fin terrible. Il y avait un moment ou les arbres finissaient par céder sous des poids écrasants; les branches commençaient à éclater et à se rompre de toutes parts avec un bruit sinistre. Les voyageurs n'osaient sortir de leurs tentes, ni avancer, ni même lever leurs regards vers ces massifs qui s'ébranlaient et s'écroulaient sur leurs têtes. Et enfin, quand l'oeuvre de destruction était terminée, on pouvait constater l'étendue du mal; des arbres déracinés jonchaient les chemins; d'énormes chênes cassés en tête ou par le milieu formaient des amoncellements et des chaos au milieu desquels il semblait que l'expédition ne pourrait jamais continuer sa marche.

Pendant l'expédition, on put reconnaître quels services rendait le Père Silvy: il instruisait les sauvages, les exhortait au bien, entendait les confessions et administrait le baptême. De plus, il portait les consolations aux malades et aux découragés. Lorsque la fatigue était trop grande et qu'il fallait nécessairement s'arrêter quelques jours, les charpentiers élevaient en quelques heures une chapelle. Les nefs étaient couvertes de branches et de feuillages, et le sanctuaire décoré d'écorce de bouleau. Cet appareil avait, aux yeux de ces hommes de foi, autant de prix que les basiliques les plus belles, ornées de marbres et de porphyres.

Le Père Silvy n'était pas seulement secourable pour le ministère religieux; il était habile pour gagner le coeur des sauvages. Ils l'admiraient comme le représentant de ces héroïques Pères Jésuites qui, depuis cinquante ans, parcouraient sans cesse ces contrées lointaines, en faisant connaître l'Évangile.

Après le Père Silvy, ceux qui avaient pu rendre le plus de services étaient les frères Le Moyne, qui étaient incomparables pour guider l'expédition sur les courants, et pour la conduire dans les profondeurs des forêts. Ils avaient une habileté égale à celle des sauvages pour s'orienter au milieu des solitudes les plus impénétrables; enfin, par leur connaissance des langues sauvages et leur titre de représentants des nations indiennes auprès du gouvernement, ils étaient considérés tout particulièrement.

D'après les mémoires du temps et les portraits des Le Moyne conservés à Paris, on peut avoir une idée de ce qu'étaient alors ces jeunes gens de 22, 24 et 26 ans. Ils étaient grands, forts et d'une habileté extraordinaire pour les exercices du corps.

D'Iberville qui, par la taille, dépassait ses deux frères, les surpassait aussi par la force. A cela près, ils se ressemblaient à s'y méprendre.

Le teint clair, les cheveux abondants et très blonds; les traits grands mais délicats; le front large, ouvert; les yeux bleus et pénétrants; le nez aquilin; la bouche fine et bien dessinée; le menton carré, signe d'une grande fermeté. Ils semblaient bien appartenir à cette admirable race normande qui avait produit les conquérants de l'Angleterre, les champions de la Sicile et les héros des croisades.

Enfin, après deux mois de marche, on put contempler, du sommet des montagnes, une immensité d'eau reflétant les tons pâles d'un ciel froid mais pur; c'était la baie d'Hudson, vaste comme une mer, et s'étendant au loin jusqu'à l'horizon.

Le but de tant de fatigues était atteint; les coeurs furent remplis de joie, mais l'expression on fut contenue, de crainte de quelque surprise. Sur l'invitation du missionnaire, tous les voyageurs se prosternèrent et tirent entendre, mais à, demi voix, un Te Deum d'actions de grâces.


COSTUME DES TRAPPEURS.

Ce costume se composait d'un vêtement de fourrure ou de drap, qui descendait jusqu'aux genoux. Les jambes étaient préservées du froid par des bas de laine foulée qui remontaient jusqu'au-dessus du genou et étaient retenus par de fortes jarretières en peau. Ce vêtement était de différentes couleurs, suivant les localités; les gens de Montréal étaient habillés en bleu, ceux de Trois-Rivières, en blanc ceux de Québec en rouge. Il était ainsi facile de les reconnaître. Leur chapeau était en feutre noir, à grands bords relevés par devant. Le costume était accompagné d'une ceinture en laine, et d'une large cravate qui faisait plusieurs fois le tour du cou.

CHAPITRE II

ASPECT DE LA BAIE D'HUDSON.

La baie nommée baie du Nord, se présentait donc il leurs regards dans son immensité.

Cette masse d'eau, qui est vraiment une mer intérieure, n'a pas moins de 300 lieues de longueur sur 250 lieues dans sa plus grande largeur. Au sud, elle se rétrécit en une baie qui a 80 lieues de largeur: c'est ce que l'on appelle la baie James.

Cette partie était occupée par quatre forts: à l'extrémité sud, le fort Monsipi, que les Français ont appelé depuis le fort Saint-Louis; à droite, à quarante lieues, le fort Rupert; à gauche, à quarante lieues, le fort Kichichouane, que les Français nommèrent le fort Sainte-Anne. Plus haut, du même côté, le fort de New Savanne, appelé ensuite fort Sainte-Thérèse. Ce fort était situé sur la rivière appelée des Saintes-Huiles, parce que l'un des missionnaires y avait perdu son bagage.

Enfin, plus loin, à trente lieues au nord, on trouvait le fort Nelson, nommé plus tard le fort Bourbon.

Les Canadiens étaient donc arrivés à leur but, le 20 juin 1686, à ce centre si recherché du commerce des fourrures du Nord.

Nul bruit de leur marche n'avait transpiré. Les Anglais, renfermés dans leurs forts, attendaient la venue des bâtiments du printemps; ils étaient loin de penser qu'une troupe d'hommes chargés de munitions et d'un matériel de siège avait pu franchir, pour les surprendre, 900 milles dans la saison de l'année la plus difficile pour la marche.

On ne songeait donc pas à se garder au fort Monsipi; il n'y avait ni poste d'observation, ni rondes de nuit, ni sentinelles. Les voyageurs attendirent avec une vive impatience le moment fixé par leur chef, et jusque-là, ils pouvaient jouir d'un beau spectacle, comme il arrive souvent dans ces grandes régions du Nord. Des bruits se faisaient entendre au loin. C'était le dégel qui opérait son oeuvre de destruction sur les masses de glace environnantes. Ces amas se détachaient du haut des rives, et se précipitaient ensuite avec un fracas semblable au bruit du tonnerre. La lune, entourée d'auréoles de diverses couleurs, éclairait faiblement. A mesure que l'expédition avait avancé dans le nord, elle avait pu contempler plusieurs fois cette merveille des régions polaires que l'on appelle l'aurore boréale. Presque tous les soirs, le ciel paraît en feu avec des dispositions de lumière qui varient et changent d'instant en instant. Tantôt, l'on voit les degrés d'un portique qui va se perdre dans le sommet des nuages; quelques minutes après, les lueurs paraissent comme des colonnes d'albâtre qui se mettent en mouvement et se croisent en formant des losanges de feu. A certains moments, tout s'éteint, puis les lueurs réapparaissent avec des combinaisons nouvelles. Quelquefois, on aperçoit comme un immense éventail offrant plusieurs cercles d'où s'échappent des rayons de feu qui éclatent dans l'immensité comme des fusées d'artifice. Voilà ce que l'on pouvait contempler presque chaque soir. Ce sont les particularités que l'on observe encore aujourd'hui, et qui viennent rompre la monotonie des longues nuits du pôle.

L'heure étant venue, le capitaine de Troyes prit les dispositions nécessaires pour n'être pas surpris lui-même. Il plaça une vingtaine d'hommes à la garde des canots, puis il s'avança avec le reste du détachement.

Pour expliquer ce qui se passa, M. de La Potherie a donné une description très détaillée du fort;

A trente pas de la rivière, sur une petite hauteur, était un carré de palissades de cent pieds de façade sur le fleuve et de dix-huit pieds de hauteur, avec des bastions à chaque angle.

Les bastions, revêtus de forts madriers, avaient en dedans une terrasse assez large pour placer des tirailleurs. Dans les bastions, il y avait plusieurs canons d'environ six livres de balles. Au milieu de la façade, il y avait une porte épaisse d'un demi-pied, garnie de clous et de ferrements pour qu'on ne pût l'entamer avec la hache.

Au milieu de l'enceinte s'élevait une redoute de troncs d'arbres assemblés et posés pièce sur pièce. La redoute avait trente pieds de longueur et autant de hauteur, avec trois étages et vingt-huit pieds de profondeur. Au sommet, il y avait un parapet et des embrasures pour les canons de la plate-forme.

Le commandant fit approcher, au milieu des ténèbres, deux canots chargés de madriers, de pioches et d'un bélier, tandis que les hommes montaient par un chemin enseveli sous les rochers et les arbres. [12]

Note 12:[ (retour) ] L'on remarque encore aujourd'hui ce sentier.

Sainte-Hélène et d'Iberville furent désignés pour faire le tour de la place et chercher à pénétrer par la palissade qui regarde le désert. Le sergent Laliberté, du régiment de Carignan, fut envoyé avec ses hommes pour couper la palissade sur le côté et s'en aller tirer sur les embrasures de la redoute.

Le chevalier de Troyes se réservait de faire enfoncer la porte de la façade avec le bélier.

Sainte-Hélène et d'Iberville, en se rendant à leur poste, commencèrent avec leurs hommes à lier les canons de la palissade par la volée avec de fortes cordes attachées à des madriers, de manière que si l'on mettait le feu aux canons, en reculant ils auraient arraché la palissade. Ils escaladèrent la clôture en arrière du fort et ils s'en vinrent aussitôt ouvrir la porte du côté du bois, car elle n'était fermée qu'au verrou, et ils firent entrer leurs hommes; ils revinrent aussitôt vers la porte de la redoute, que le chevalier de Troyes se mettait en devoir de briser avec le bélier.

En même temps, les soldats faisaient feu dans les embrasures de la redoute, avec des cris affreux à l'iroquoise: Sassa Kouès! Sassa Kouès! qu'ils prononçaient au plus haut de la voix, comme les Indiens.

Quelques Anglais, s'étant réveillés au bruit, parurent sur la plate-forme et se mirent à pointer les canons sur les assaillants, qu'ils prenaient pour des sauvages. Sainte-Hélène visa le premier qui se présenta aux embrasures et lui cassa la tête du premier coup de fusil.

Pendant ce temps, le bélier avait commencé à produire son effet. Dès que la porte fut à moitié démontée, d'Iberville, sans calculer le danger qu'il pouvait courir, se jeta dedans, l'épée d'une main et son fusil de l'autre.

Les Anglais, surpris, se précipitèrent sur la porte, qui tenait encore par quelques ferrements, et la refermèrent.

D'Iberville, placé avec les ennemis dans l'obscurité la plus profonde, «ne voyait ni ciel ni terre» il se détendit comme il put avec la crosse de son fusil, puis, entendant descendre de nouveaux assaillants d'un escalier, il tira au hasard. Les Anglais hésitaient, croyant avoir affaire à un grand nombre; mais ils eurent bientôt reconnu leur erreur, lorsque les Français, ayant réussi à briser la porte, se précipitèrent en foule, l'épée à la main, et trouvèrent les Anglais nus et sans armes. Ils avaient été réveillés on sursaut et ne s'étaient pas aperçus des premiers mouvements de l'attaque. Trompés par les cris, ils avaient cru à une fausse alerte des sauvages. Tous se rendirent, sans essayer de combattre, et demandèrent à être renvoyés en Angleterre. On trouva dans le fort douze canons de six à huit livres, trois mille livres de poudre et dix mille de plomb, que les artilleurs canadiens, qui possédaient un moule à boulets, commencèrent à utiliser.

On prit quinze hommes dans ce fort, nous dit le Père Silvy, et on en aurait pris encore quinze autres, sans une barque que nos découvreurs avaient aperçue la veille, mais elle était partie le soir pour le fort Rupert, avec le commandant de Monsipi, qui était désigné pour remplacer le commandant général de la Baie, et qui, en conséquence, était allé faire faire des travaux à Rupert. «Nous fûmes bien fâchés, dit le Père Silvy, de l'avoir manqué, et comme sa barque nous était nécessaire pour porter du canon au fort Kichichouane (qui avait cinquante canons en batterie), on prit la résolution de la suivre et de s'en aller attaquer Rupert, espérant enlever le fort et le vaisseau du même coup».

Il y avait quarante lieues, et elles furent faites en cinq jours, jusqu'au 1er juillet. D'Iberville conduisait une chaloupe portant deux pièces de canon. Quand on fut arrivé à une certaine distance, Sainte-Hélène eut ordre d'aller à la découverte. Il se glissa à travers les arbres et les rochers, et il prit connaissance de la position. Le fort était de la même construction que le fort Monsipi, avec cette particularité que la redoute n'était pas au milieu de l'enceinte, que le toit était sans parapets, et que quatre bastions environnaient la redoute avec huit pièces de canon. En fin, de Sainte-Hélène remarqua une échelle attachée le long du mur de la redoute pour se sauver en cas d'incendie.

Le chevalier de Troyes prit aussitôt ses dispositions: il débarqua des canons, fit faire des affûts et préparer les grenades; on disposa des madriers pour le travail du mineur qui devait aller placer ses pièces d'artifice sous le mur de la redoute.

En même temps, d'Iberville partit avec douze hommes dans sa chaloupe, afin d'aborder le vaisseau au milieu de la nuit. Ils savaient que Brigueur, le gouverneur, devait s'y trouver. Arrivés au vaisseau, ils virent la sentinelle endormie; c'est ce que l'on pouvait prévoir sur une mer éloignée de toute menace d'attaque. On ne laissa pas à la sentinelle le temps de donner l'alarme.

D'Iberville frappa alors du pied sur le pont pour réveiller les gens, comme c'est l'usage sur les vaisseaux lorsqu'il faut que l'équipage se lève pour quelque chose d'extraordinaire. Le premier qui se présenta au haut de l'échelle reçut un coup de sabre sur la tête; un autre qui avait monté par l'avant périt de même. Alors, on descendit; la chambre fut forcée à coups de hache et l'équipage fut réduit en quelques instants. Ils eurent quartier, et en particulier Brigueur, gouverneur de Monsipi, qui s'en allait prendre la qualité de gouverneur général de la Baie.

Pendant ce temps, le chevalier de Troyes avait enfoncé la porte de l'enceinte avec son bélier, et il entourait la redoute avec son monde, l'épée à la main.

Le grenadier, profitant aussitôt de l'échelle placée sur la redoute, arriva sur la plate-forme, et se mit à lancer ses grenades par le tuyau de la cheminé. Tout fut bientôt brisé par cette explosion, et il n'y eut plus moyen de tenir en cet endroit. Une femme, réveillée en sursaut par ce bruit, s'enfuit dans une autre chambre, où elle fut atteinte, ainsi que deux autres, par des éclats de grenade. La garnison se réfugia alors au rez-de-chaussée, mais elle s'y trouva sous le feu des Canadiens, qui tiraient par les ouvertures. Le chevalier, trouvant que le bélier n'allait pas assez vite, fit tirer le canon sur la porte.

Au môme moment, le mineur fit connaître qu'il avait placé ses pièces, et qu'il n'attendait qu'un ordre pour faire sauter la redoute. Ce que les Anglais ayant entendu, ils comprirent qu'ils ne pouvaient plus résister, et ils demandèrent quartier.

Ainsi fut pris le second fort; les prisonniers, placés dans un yacht qu'on trouva amarré près de là, furent dirigés vers Monsipi; ils étaient escortés par le vaisseau qui avait été chargé de toutes les munitions et des pelleteries trouvées dans le fort.

Le chevalier fit alors sauter le fort et les palissades parce qu'il aurait fallu trop de monde pour le garder. Il y laissa d'Iberville pour surveiller cette exécution, et il lui donna la chaloupe pour opérer son retour.

M. du Troyes partit en canot avec quelques hommes. En arrivant à Monsipi, il y trouva les deux bâtiments qui avaient transporté la prise. Il fit emmagasiner les provisions, et il décida alors du sort des prisonniers.

Le chevalier les réunit et les fit transporter à l'autre bord de la rivière, avec des vivres. Il leur donna des filets pour la pêche et des fusils pour la chasse. Il leur enjoignit de ne pas passer outre, sous menace de mort, et il leur dit que s'ils avaient quelque chose à communiquer, ils pouvaient envoyer sur la batture deux hommes qui mettraient un mouchoir au bout d'un bâton pour signal.

Ensuite, le chevalier de Troyes se disposa pour sa nouvelle entreprise. Il fit charger les canons sur le vaisseau pris au fort Rupert, et il mit son monde en plusieurs canots. Les mémoires du temps remarquent qu'il pria alors le Père Silvy, qui était resté à Monsipi, de l'accompagner dans cette expédition, que l'on pouvait penser devoir être plus longue que les premières.

Le Père Silvy pouvait être utile par son expérience en ces contrées; ensuite, rien n'égalait son influence sur les gens, au milieu des peines et des difficultés.

Elles furent très grandes, car il fallait se diriger à trente lieues au nord, sans savoir au juste quelle était la situation du fort. Toute cette côte est environnée de battures qui s'étendent au loin dans la mer et qui ne sont pas navigables. Il fallait donc se tenir à trois lieues de la cote, et, quand la marée était basse, il fallait porter les canots et les bagages à de grandes distances, tandis que, lorsque la marée montait, l'on se trouvait engagé dans les glaces, dont il était difficile de sortir.

Après plusieurs jours de marche et de navigation, on reconnut qu'on avait dépassé la situation du fort sans l'avoir aperçu, et les sauvages qui accompagnaient l'expédition ne savaient plus où ils en étaient, bien qu'ils crussent connaître le pays; mais ils ne se découragèrent pas, tant ils tenaient à se venger des Anglais, qui les avaient accablés de mauvais traitements.

On était dans la plus grande incertitude, lorsque, dans le lointain, on entendit sur la côte sept ou huit coups de canon.

L'expédition vogua dans cette direction, aborda avec armes et bagages à l'embouchure de la rivière Kichichouane, que l'on n'avait pas aperçue d'abord. On parvint à un endroit où il y avait une sorte d'estrapade au haut de laquelle on plaçait une sentinelle pour signaler l'arrivée des vaisseaux. En ce moment, d'Iberville arriva avec Sainte-Hélène dans la chaloupe qui portait tous les pavillons de la compagnie de la baie d'Hudson. Iberville, avec son habileté ordinaire, avait su se diriger en droite ligne en partant du fort Rupert vers l'embouchure de la rivière Kichichouane que l'expédition avait eu tant de peine à rencontrer.

Aussitôt arrivé, Sainte-Hélène fut encore désigné pour reconnaître l'assiette de la place. Il revint bientôt et annonça que le fort était semblable aux deux autres. Il était sur une hauteur, à quarante pas du bord de l'eau, et environné d'un fossé en ruines.

Au centre d'une palissade, s'élevait une redoute de trente pieds de haut, à plusieurs étages, avec une plate-forme au-dessus; mais il y avait, de plus qu'aux autres forts, une artillerie considérable: quatre canons dans chaque bastion, et 25 ou 30 dans le corps principal, placés aux différents étages.

Le chevalier de Troyes, sachant que son arrivée avait été signalée, voulut procéder par voie de conciliation. Il envoya demander au gouverneur qu'il voulût bien lui remettre trois Français qui étaient détenus dans la place. Le gouverneur, qui ne savait pas à quels ennemis redoutables il avait affaire, ne voulut répondre que d'une manière évasive. Aussitôt le chevalier de Troyes décida de recourir à la force.

Il fit établir une batterie de dix canons de l'autre côté de la rivière, sur une hauteur, dans des buissons, et puis il attendit le soir. Alors, ayant reconnu avec sa longue-vue que le gouverneur s'était retiré, avec sa famille, dans sa chambre, qui était sur la façade, il démasqua sa batterie, et envoya une volée sur la table du gouverneur. Tout fut mis sens dessus dessous, mais il n'y eut heureusement personne de blessé.

L'on continua à tirer, et en moins de cinq quarts d'heure, on tira près de cent cinquante coups de canon, qui criblèrent tout le fort.

Les Canadiens, voyant que tout allait bien, se mirent a crier: Vive le roi! L'on entendit en même temps des voix sourdes qui semblaient sortir du soubassement du fort qui en faisaient autant: c'étaient les assiégés, qui s'étaient retirés dans les caves, et qui, ne voulant pas se risquer à aller sur la plate-forme pour amener le pavillon, avaient fait tous ensemble ce signal, pour faire connaître qu'ils voulaient se rendre.

Les Canadiens ne comprirent pas le sens de ces acclamations, et ils se préparèrent à renouveler l'attaque.

Ayant tiré tous leurs boulets, ils s'occupèrent à en faire de nouveaux avec leur moule, lorsqu'on entendit les tambours du fort qui battaient la chamade. Aussitôt on vit paraître un homme avec un pavillon blanc, qui s'embarquait dans une chaloupe.

Le chevalier reçut l'envoyé avec courtoisie, et sur son invitation, il se rendit à mi-chemin du fort, où il trouva le gouverneur. Celui-ci avait fait porter avec lui du vin d'Espagne, et, après avoir bu à la santé des deux rois, on s'occupa d'arrêter les conditions de la reddition. Voici ce qu'elles portaient en substance:

Articles accordés entre le chevalier de Troyes, commandant le détachement du parti du Nord, et le sieur Henry Sargent, gouverneur pour la compagnie anglaise de la baie d'Hudson;

1° Il est accordé que le fort sera rendu avec tout ce qu'il contient, dont on prendra facture pour la satisfaction des deux parties;

2° Il est accordé que tous les serviteurs de la compagnie jouiront de ce qui leur appartient en propre, ainsi que le gouverneur, son ministre et ses serviteurs;

3° Que le dit chevalier de Troyes enverra les serviteurs de la compagnie au fort de l'île Weston, où ils attendront les vaisseaux anglais, et qu'il leur donnera les vivres nécessaires pour retourner en Angleterre;

4° Que les hommes sortiront du fort sans armes, à l'exception du gouverneur et de son fils, qui sortiront avec l'épée au côté.

Ce qui fut exécuté. D'Iberville conduisit les Anglais à l'île Weston, où ils avaient un magasin, puis revint au fort Sainte-Anne.

Ce fort contenait les principaux magasins de la compagnie; on y trouva des quantités de provisions et de munitions, et 50,000 écus de pelleteries. Ce fut le principal fruit de cette expédition, qui rendait les Français maîtres de la partie méridionale de la baie d'Hudson.

Le Père Silvy remarque, dans sa relation, «qu'on entra dans le fort tambour battant et enseignes déployées, le 26 juillet, le propre jour de sainte Anne, c'est-à-dire de la sainte qu'on avait prise pour patronne du voyage et de l'expédition.» Le chevalier de Troyes voulut reconnaître la protection continuelle de la divine Providence pendant toute la durée de l'entreprise. Il donna au fort le nom de la patronne que l'on avait invoquée; ensuite il chargea le Père Silvy d'établir le service religieux dans le fort. L'une des pièces principales fut convertie en chapelle, et décorée en partie avec les drapeaux de la compagnie anglaise. Chaque jour, la sainte messe y était célébrée; la garnison y assistait aux fêtes principales, et il n'était pas difficile de trouver parmi les Canadiens élevés par M. Dollier de Casson, des assistants et des servants pour le saint sacrifice.

L'on a pu remarquer comme le chevalier de Troyes et les messieurs Le Moyne avaient désiré emmener un aumônier avec eux. Ils tenaient aussi à ce qu'il les accompagnât dans leurs différentes expéditions pour les secours qu'il pouvait donner aux hommes malades ou blessés, et on fin pour la célébration des saints mystères. Mais il y avait encore une autre raison qui accompagnait toutes les décisions des hommes de guerre dans la Nouvelle-France: c'est que tout ce qu'on faisait avait pour but principal d'avoir des relations avec les sauvages et de leur donner la connaissance de la vraie religion. Aussi le Père Silvy nous dit, dans sa relation, «qu'il a des rapports avec des sauvages de différentes tribus, qu'il comprend la langue de plusieurs d'entre eux et qu'il espère que Dieu, dans sa bonté, donnera à ces pauvres gens la grâce de se convertir.»

Telle fut donc la première expédition à la mer du Nord, expédition qui, tout en faisant le plus grand honneur au chevalier de Troyes, mit en grand relief les qualités du chevalier d'Iberville et de ses frères.

C'est ce que fait remarquer aussi le Père Silvy: «Voilà, dit-il dans sa lettre à Mgr de Saint-Vallier, le coup d'essai de nos Canadiens sous la sage conduite du brave M. de Troyes, et de messieurs Sainte-Hélène et d'Iberville, ses lieutenants.»


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LA BAIE D'HUDSON.

Vaste baie au nord de l'Amérique septentrionale, communiquant avec l'Atlantique par le détroit du même nom; par 51° à 70° de latitude nord, et par 79° à 98° de longitude. Elle baigne la Nouvelle-Bretagne à l'ouest, au sud et à l'est; au nord, elle se réunit à la mer polaire. C'est sur ses bords que se trouvent tous les forts qui ont été le théâtre des exploits d'Iberville. Elle reçoit un grand nombre d'affluents; les rivières Sainte-Anne, des Saintes-Huiles, de Bourbon, de la Rive. Au sud-ouest, le fort de Monsipi, puis les forts de New-Savane, Bourbon; au sud-est le fort de Rupert. C'est là qu'on trouvait les îles Weston, du Retour, Mansfield, de Saint-Charles, et à l'extrémité est, dans le détroit d'Hudson, les îles Button, découvertes par Anscolde, et explorées par Hudson en 1610. La compagnie de la baie d'Hudson s'établit sous Charles II, en 1670, à l'endroit qu'on appela le fort de Rupert.

«Ces deux généreux frères se sont merveilleusement signalés et les sauvages qui ont vu ce qu'on a fait en si peu de temps et avec si peu de carnage, en sont si frappés qu'ils ne cesseront jamais d'en parler partout où ils se trouveront.»

Les sauvages en effet, avaient une admiration particulière pour la modération des Français et leur douceur. Dans leurs expéditions, ils évitaient de verser le sang, et au milieu de leurs succès, ils avaient horreur de ces massacres outrés et odieux qui viennent parfois de l'enivrement et de l'entraînement de la victoire. Ce sont ces sentiments qui ont gagné le coeur de ces barbares, et en ont fait les alliés dévoués de la France.

M. de Troyes, voyant l'expédition terminée, se disposa à revenir à Montréal, comme on le lui avait enjoint à son départ. Il remit la garde des forts au jeune de Maricourt, chargea d'Iberville de courir la mer contre les vaisseaux anglais; enfin, il confia au digne Père Silvy le soin spirituel de la garnison. D'Iberville utilisa ses fonctions avec les deux bâtiments qu'il avait. Il s'empara d'un grand vaisseau anglais qu'il chargea de toutes les pelleteries des forts qu'il avait pris, puis il décida de revenir à Québec pour aller prendre quelques vaisseaux qui lui seraient indispensables pour attaquer les convois anglais l'année suivante.

Il paraît donc qu'il revint aux derniers jours d'automne 1686, avec Sainte-Hélène, et il fut reçu à Montréal comme un triomphateur. Toute la ville savait quelle part il avait eue aux succès de l'expédition. Les citoyens voyaient avec bonheur leur compatriote couvert de gloire. D'Iberville rentra dans Montréal tambour battant et enseignes déployées. Les citoyens acclamaient le vainqueur; et la mère, retrouvant ses enfants après des jours d'inquiétude et encore désolée de son veuvage, combien elle était heureuse de les revoir sains et saufs!

Nous ne pouvons savoir, d'après les documents, la date précise et les circonstances de la mort de Charles Le Moyne, que l'on place en 1685. Nous savons seulement que s'il avait vécu en 1686, il n'aurait eu que 60 ans et aurait encore pu être plein de force et de résolution.

Mais telle était alors la situation glorieuse de cette nombreuse famille qui comptait dix enfants. L'aîné, Le Moyne de Longueuil, était honoré de la confiance des autorités supérieures, et il avait l'affection des nations sauvages, qui l'avaient choisi comme leur représentant près du gouvernement. Sainte-Hélène, de Maricourt et de Bienville étaient des militaires consommés. A l'égard de Maricourt, nous avons un témoignage digne de considération dans une lettre de Mgr de Laval du 12 janvier 1684.

D'Iberville s'était révélé comme commandant capable, et sur mer comme manoeuvrier des plus consommés.

Enfin, les autres fils grandissaient pleins de force, et se montraient d'une habileté extraordinaire dans les exercices militaires.

CHAPITRE III

EXPÉDITION DANS LA COLONIE ANGLAISE.

L'intervalle qui sépare l'année 1687 et l'année 1689 fut occupé par plusieurs incidents où d'Iberville prit part, et il est probable qu'il était à la baie d'Hudson au mois d'août 1689, lorsqu'arrivèrent des événements considérables qui eurent des conséquences si graves sur les destinées du pays.

Il y avait longtemps que les Anglais voyaient avec ombrage le voisinage des Français. Ils étaient inquiets de leur accroissement et de leurs excursions dans l'Ouest. Les sauvages redoutaient les Anglais, et ils aimaient les Français. Ils étaient attirés vers ceux-ci par leurs moeurs agréables, leurs goûts chevaleresques, tandis qu'ils étaient repoussés par l'austérité et la sévérité des puritains anglais.

L'on pouvait donc prévoir que, grâce à cette sympathie et grâce aussi aux travaux des missionnaires, les sauvages se laisseraient gagner, et que bientôt les vastes contrées du Mississipi passeraient sous la domination française. Les Anglais s'en inquiétaient, et la nouvelle de l'entreprise audacieuse de la baie d'Hudson mit le comble aux ressentiments.

Dans ces circonstances, les Anglais et les Hollandais, voyant toute influence leur échapper, se déterminèrent à irriter les Français contre les sauvages en excitant ceux-ci à l'acte le plus odieux vis-à-vis de la colonie de Montréal.

Aux premiers jours d'août 1689, 1400 Iroquois traversèrent le lac Saint-Louis. Pendant la nuit du 5 août, à la faveur d'un orage et d'une pluie torrentielle, ils environnent le village de Lachine, et ils mettent tout à feu et à sang, avec des détails de cruauté que l'on peut à peine rapporter. Le matin, ils avaient égorgé plus de 200 personnes, et ils en emmenaient autant en esclavage, les réservant aux plus affreux supplices. La colonie fut dans la consternation, et ne reprit quelque espoir que lorsque M, de Frontenac revint de France comme gouverneur général. Il succédait à M. de La Barre et à M. Denonville, qui avaient rabaissé le prestige du nom français par leur faiblesse et leur défaut de décision.

Le nouveau gouverneur, informé des derniers événements, se détermina à tirer une vengeance éclatante. Ayant acquis la certitude que les Anglais et les Hollandais étaient les instigateurs de l'expédition des Iroquois, il organisa contre eux quatre expéditions.

L'une devait partir de Montréal avec M. d'Ailleboust et M. de Sainte-Hélène; l'autre, de Trois-Rivières avec M. Hertel et son fils, le lieutenant La Frenière; la troisième avec M. de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, de Québec; enfin la quatrième avec les sauvages abénaquis de la mission de Lorette, qui devaient aller rejoindre leurs compatriotes des rives de l'Atlantique.

La première expédition partit de Montréal à la fin de janvier 1690. Les deux commandants, d'Ailleboust et de Sainte-Hélène, avaient avec eux des officiers capables: d'Iberville, qui avait suggéré l'expédition, et de Bienville, son frère; MM. de Montigny, Le Ber du Chesne, le frère de mademoiselle Jeanne Le Ber, et enfin M. de Repentigny.

Ils avaient 210 hommes, dont 90 sauvages, et ils devaient se rendre à Albany. Les ordres de M. de Frontenac étaient absolus; il fallait faire comprendre aux Anglais qu'on était déterminé à en venir aux dernières extrémités. Mais de grandes difficultés survinrent: le temps devint excessivement froid, les chemins étaient affreux, les hommes se trouvèrent accablés de fatigue. Sur les représentations des sauvages, on décida de ne pas aller plus loin que la petite ville de Schenectady, où l'on arriva le 8 de février, au commencement de la nuit. Les habitants reposaient dans la sécurité la plus complète; ils avaient laissé les portes ouvertes, avec deux statues de neige en guise de sentinelles.

Le village fut entouré, les habitations envahies, 60 habitants furent tués et 80 faits prisonniers.

D'Iberville fit épargner le gouverneur, Alexandre Glen, pour le récompenser d'avoir sauvé la vie à des prisonniers français en différentes circonstances. Un seul Français fut tué, et M. de Montigny blessé. Puis les Français, s'étant reposés, jugèrent à propos de revenir sur leurs pas.

Le second détachement, conduit par Hertel, quitta Trois-Rivières le 28 janvier. Il comptait 24 Français et 25 sauvages. Après deux mois de marche, il s'avança jusqu'à Salmon-Falls, au centre de la colonie anglaise, et après plusieurs engagements, il s'empara de cette station, après avoir tué 140 ennemis. Il y eut, du côté des Français, plusieurs blessés et plusieurs tués, parmi lesquels le lieutenant La Frenière.

Le troisième détachement, parti de Québec avec M. de Portneuf, s'avança jusqu'à la baie de Casco avec les Canadiens, les Acadiens et les Abénaquis. Il prit le fort Loyal et extermina la garnison.

Enfin, les Abénaquis situés à Sillery près de Québec, sous la direction des Pères Jésuites, allèrent se réunir à leurs compatriotes de l'Est, qui les attendaient, et tous ensemble se dirigèrent vers la place principale des provinces du Nord, Pémaquid. Cette place avait une grande importance; elle possédait 20 pièces de canon et 500 hommes de garnison. Les Abénaquis, après avoir rasé toutes les habitations qu'ils rencontrèrent sur leur passage, arrivèrent devant Pémaquid, Ils l'investirent, puis échangèrent quelques escarmouches, et enfin, ayant donné l'assaut, ils emportèrent la place après avoir, tué 200 hommes et réduit les autres à demander quartier.

Toutes ces attaques couronnées de succès eurent un effet merveilleux: elles ranimèrent le moral des colons, accablés par les massacres de Lachine; elles abattirent la présomption des Anglais, qui virent que les Français, sans le nombre, étaient encore de redoutables adversaires. Enfin, le prestige du nom français fut tellement relevé auprès des sauvages, que l'on put présumer que les Français auraient bientôt la prépondérance en Amérique.

En effet, sur ces entrefaites et vers la fin de juillet 1,690,800 sauvages de l'Ouest, ayant 110 canots chargés de 100,000 écus de pelleteries, se rendirent à Montréal pour voir le gouverneur. Ils arrivaient avec le désir de s'unir aux Français par les liens les plus intimes.

Frontenac, avec cet esprit décisif et déterminé qui le caractérisait, saisit habilement l'occasion de conquérir l'esprit des sauvages. Il leur fit la plus aimable réception, rendue solennelle par la présence des troupes, et les sauvages purent contempler les plus belles démonstrations militaires. M. de Frontenac écouta avec intérêt les harangues des sauvages. Le chef des Ottawais parla surtout des avantages que leur offrait le trafic avec les Anglais; le chef des Hurons parla des engagements que les Français avaient déjà pris de combattre leurs ennemis les Anglais et les Iroquois, et de les mettre hors d'état de nuire, engagement qui n'avait pas été tenu par M. de La Barre et M. Denoncourt. Ensuite, pour exciter les Français à se prononcer, ils entonnèrent leurs chants héroïques accompagnés de danses de guerre. Frontenac répondit aussitôt qu'il accorderait tout avantage possible de commerce aux sauvages, et qu'il les assisterait de sa protection contre leurs ennemis; enfin, il leur déclara qu'il allait se mettre en campagne, et qu'il ne cesserait la lutte qu'après avoir obtenu que les peaux rouges, qui étaient ses enfants comme les blancs, seraient respectés.

Après ces assurances, il termina son discours, comme les sauvages, par des démonstrations martiales. Il prit une hache, entonna un chant de guerre accompagné de Sassa Kouès, de toute la force de ses poumons et avec le cérémonial ordinaire, c'est-à-dire en dansant et en se frappant la bouche avec la main pour donner plus de force à ses cris.

Cette démonstration eut un effet indescriptible. Les sauvages trépignaient de joie, et Frontenac, voyant le bon effet de sa démonstration, y voulut mettre le comble.

Il fit signe à ses officiers, qui prirent tous des casse-tête, et se mirent à danser et à chanter avec un entrain et une vigueur qui ravissaient les Indiens. L'on eût dit que les Français n'avaient jamais fait autre chose; ils y mettaient cet emportement qui est particulier aux Français, la furia francese, donnant le plus haut caractère à leur mise en scène. «Ils semblaient, nous dit M. de La Potheie, comme des possédés, par les gestes et les contorsions extraordinaires qu'ils faisaient, tandis que leurs voix fortes et vigoureuses faisaient valoir les cris et les hurlements guerriers.»

Les Indiens étaient ivres de joie en entendant ces voix puissantes et exercées, en voyant leurs danses si merveilleusement interprétées par ces nobles gentilshommes qui réunissaient l'entrain à la force, la vivacité à l'élégance, et dont plusieurs avaient figuré dans les carrousels de Louis XIV.

Un repas suivit, à tout boire et tout manger. «Les Indiens, nous dit encore La Potherie, y firent honneur avec une vraie frénésie, et ensuite ils prononcèrent leur serment d'allégeance.»

CHAPITRE IV

NOUVELLE EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Comme la navigation était encore possible, Frontenac, pour seconder les derniers exploits, enjoignit à d'Iberville de partir pour aller croiser dans la baie d'Hudson. Celui-ci partit aux premiers jours d'août avec deux bâtiments, la Sainte-Anne et le Saint-François, et le 24 septembre 1690, il abordait près de la rivière Sainte-Thérèse.

Ici se placent différents incidents qui montrent quelles étaient l'habileté et la présence d'esprit de ce grand homme de guerre.

D'abord les Anglais voulurent le prendre par surprise; ils lui envoyèrent des parlementaires pour fixer un lieu de conférence à l'amiable. D'Iberville soupçonna quelque ruse; il accepta l'entrevue et fit explorer les environs par ses hommes. L'on trouva deux canons chargés à mitraille dirigés sur le lieu fixé pour l'entrevue. D'Iberville tua les canonniers sur leurs pièces, puis se mit à la poursuite des parlementaires, qu'il passa par les armes.

Quelques jours après, les Anglais voulurent recourir à la force; ils firent sortir deux de leurs plus grands vaisseaux, l'un de vingt-deux canons et l'autre de quatorze. D'Iberville feignit de fuir devant eux, et ayant exactement calculé l'heure de la marée, il les attira sur la haute mer au moment où la mer se retirait. Les deux vaisseaux anglais s'échouèrent sur les rochers. Alors, avec la marée suivante, d'Iberville revint sur les ennemis et les força d'amener pavillon.

Un troisième vaisseau fut enlevé par un acte d'audace incomparable. D'Iberville avait envoyé quatre hommes pour signaler les bâtiments anglais. Deux des explorateurs turent faits prisonniers. Les Anglais prirent l'un de ces hommes, qui semblait le plus faible et le moins résolu pour les aider dans la manoeuvre. Un jour que presque tous les hommes étaient dans le haut de la mâture, le Canadien, n'en voyant que deux sur le pont, sauta sur une hache et leur cassa la tête, puis il délivra son compagnon; ensuite, armés de toutes pièces, ils montèrent sur le pont et ils couchèrent en joue les autres matelots, les forçant de venir se constituer prisonniers. Alors ils conduisirent sans délai les vaisseaux à la côte, où la cargaison fut d'un grand secours.

Après ces exploits, le fort Sainte-Thérèse se trouvait privé d'une grande partie de ses défenseurs. Alors d'Iberville le fit entourer et dressa ses batteries. Il commença à canonner. Les Anglais, voyant qu'ils ne pourraient résister, mirent le feu au fort pendant la nuit, puis s'en allèrent se réfugier au fort Nelson à trente lieues de distance. D'Iberville entra aussitôt dans le fort, et avec tant de promptitude, qu'il put éteindre le feu et sauver les pelleteries, qui étaient considérables.

Il laissa le fort sous le commandement de son jeune frère, et ayant chargé le plus grand de ses bâtiments, le Saint-François, avec toutes les pelleteries, il se dirigea vers Québec, et entra dans le Saint-Laurent vers le milieu d'octobre 1690. M. d'Iberville se trouvait vers les îles aux Coudres, lorsqu'il fut hélé par un bâtiment qui venait à sa rencontre. C'était son frère, M. de Longueuil, qui avait été envoyé par le gouverneur pour rencontrer les bâtiments qui venaient de France, et pour les prévenir qu'une flotte anglaise assiégeait Québec, et qu'ils devaient entrer dans le Saguenay pour se mettre à l'abri.

C'est alors que M. d'Iberville apprit tout ce qui venait d'arriver. Nous croyons devoir en dire quelques mots. Nous donnerons donc le récit de M. de Longueuil à son frère, sur les événements qui avaient eu lieu pendant le séjour de M. d'Iberville à la baie d'Hudson.

QUÉBEC.

Ancienne capitale du Canada. Port très vaste. Fortifications importantes. Fondée par les Français en 1608, assiégée vainement par les Anglais en 1690, elle resta aux Français jusqu'en 1759. Devant Québec, le Saint-Laurent a environ un mille de largeur, et quoique à 150 lieues de son embouchure, la marée s'y fait sentir. Québec est à la fois une forteresse, un port de guerre, un port de commerce, et un vaste chantier de construction. La citadelle s'élève à 360 pieds de hauteur au-dessus du fleuve.

CHAPITRE V

SIÈGE DE QUÉBEC.

Lorsque les sauvages de l'Ouest étaient venus à Montréal, comme nous l'avons dit, ils avaient terminé tous leurs pourparlers en prêtant un serment d'allégeance. Cette démonstration excita au dernier point le ressentiment des Anglais, qui jurèrent de faire le plus grand effort qu'ils eussent encore tenté contre la colonie.

Ils envoyèrent à la fois 16,000 hommes par le lac Champlain, et une flotte de 36 vaisseaux partit de Boston, conduite par leur meilleur homme de guerre, l'amiral Phipps. L'armée du lac Champlain se trouva arrêtée inopinément par la petite vérole, qui fit de tels ravages que les troupes revinrent sur leurs pas. Quant à la flotte, elle perdit beaucoup de temps à se consulter, de telle sorte que lorsqu'elle arriva devant Québec, tous les préparatifs avaient été faits pour la recevoir.

Toute l'enceinte était garnie de canons; la ville était fournie de provisions et de munitions; enfin les troupes de Montréal avaient eu le temps de s'équiper pour se rendre à Québec.

L'amiral Phipps envoya un parlementaire. Les Français l'accueillirent et lui bandèrent les yeux, puis ils s'amusèrent à le faire passer par toutes sortes de retranchements, de tranchées, d'inégalités de terrain, pour lui donner l'idée que la ville était munie des plus redoutables fortifications.

Introduit au château du gouverneur, il se vit entouré d'une multitude d'officiers qui, pour la circonstance, s'étaient revêtus de tout ce qu'ils avaient de plus riche en galons d'or et d'argent, en rubans et en plumes, comme dans les réceptions les plus solennelles. L'officier, à la vue d'un concours si nombreux et si imposant, parut interdit et devint presque tremblant. Il se mit alors à lire la dépêche de l'amiral, dont le ton hautain et impérieux contrastait de la manière la plus plaisante avec l'air terrifié du mandataire, et comme l'amiral concluait en demandant qu'il lui fût répondu dans une heure, Frontenac, d'une voix tonnante, s'écria qu'il ne le ferait pas attendre si longtemps et qu'il lui répondrait, non par écrit, mais par la bouche de ses canons. Ceci se passait le 15 octobre 1690.

Le 16, 2,000 Anglais débarquèrent à la rivière Saint-Charles. Vers le soir, on entendit dans la haute ville un grand bruit de roulement de tambours et de fifres: c'étaient les gens de Montréal qui arrivaient, au nombre de 800, avec M. de Longueuil, M. de Sainte-Hélène et M. de Maricourt. Ils étaient accompagnés d'un grand nombre de coureurs de bois et de volontaires chantant et poussant des cris de guerre en entrant dans la ville. Un prisonnier français, à bord du vaisseau amiral, dit a l'amiral: «Vous avez perdu votre chance; ce sont les gens de Montréal qui arrivent.» Le jour suivant, les Anglais campés à la rivière Saint-Charles se mirent en marche, et alors, de plusieurs bosquets de bois partirent des feux de peloton qui écrasèrent les assaillants; il leur semblait que chaque arbre cachait un sauvage armé, et ils ne savaient comment viser leurs adversaires.

Phipps, voyant que cette attaque ne réussissait pas, amena tous les vaisseaux devant la ville et commença à tirer. L'attaque était dirigée avec une telle vigueur que de vieux officiers déclarèrent qu'ils n'avaient jamais entendu une pareille canonnade. Le bruit était répété par les montagnes et se prolongeait comme les roulements du tonnerre, mais l'effet était nul et les boulets se perdaient sur les rocs de la ville.

Sainte-Hélène et Maricourt, qui étaient revenus de la rivière Saint-Charles, dirigeaient le tir des canons de la basse ville, Aux premiers coups, ils atteignirent le pavillon du vaisseau amiral, qui tomba dans le fleuve; le courant le porta sur la rive, et aussitôt un canot d'écorce alla le prendre sous le feu de la mousqueterie des Anglais, et il fut porté à la cathédrale; il y est resté jusqu'en 1760.

Bientôt les vaisseaux anglais furent criblés de coups et désemparés, et l'amiral fut obligé de retirer sa flotte du combat. Alors les ennemis préparèrent une seconde attaque par terre.

Le lendemain les Anglais voulurent commencer une nouvelle descente vers la rivière Saint-Charles. Ils débarquèrent un millier d'hommes avec des pièces d'artillerie; mais ils montraient plus de courage et de bonne volonté que de tactique et de discipline. Ils perdirent encore trois ou quatre cents hommes et ils blessèrent une quarantaine de soldats français et de sauvages. M. de Sainte-Hélène fut atteint d'une balle; la blessure empira malheureusement et l'emporta en peu de jours.

Il était âgé de 31 ans. Nous avons vu comme il se signalait à, la première expédition de la baie d'Hudson et ensuite à l'expédition de Schenectady. Nul ne le dépassait en agilité et en adresse dans les expéditions des bois; ce fut une grande perte pour les Français et une grande douleur pour sa mère.

Les Français environnèrent le camp, et ils se préparèrent à l'attaque au lever du soleil. Les Anglais, renonçant à la lutte, s'embarquèrent en toute hâte, vers minuit, et ils perdirent encore cinquante hommes, pendant qu'ils montaient dans leurs chaloupes.

Le jour étant survenu, on fit transporter à, Québec les tentes et les canons qui avaient été abandonnés.

L'amiral Phipps appareilla pour partir, et aussitôt M. de Frontenac envoya M. de Longueuil avec une chaloupe qui traversa la flotte anglaise et arriva à temps vers l'île aux Coudres pour rencontrer M. d'Iberville qui arrivait du Nord. M. de Frontenac fit alors chanter un Te Deum dans la cathédrale avec toute la solennité possible.

CHAPITRE VI

NOUVEAUX ÉVÉNEMENTS A LA BAIE D'HUDSON.

M. d'Iberville repartit dès qu'il put pour la baie d'Hudson, en l'année 1691. C'est alors qu'il revint à Québec, à la fin de la saison de 1691, avec deux navires chargés de 80,000 peaux de castors et de 6,000 livres de pelleteries. Il avait pu reconnaître qu'il n'avait pas les moyens d'attaquer le fort Nelson, et comme M. de Frontenac n'avait pas assez de bâtiments pour l'assister, M. d'Iberville prit le parti d'aller encore en France. C'est dans ce voyage qu'il exposa au ministre l'importance de l'occupation de la baie d'Hudson. Il fut écouté avec faveur, et obtint plusieurs navires dont il reçut le commandement, avec le titre de capitaine de frégate.

Revenu dans l'été de 1693, avec ces vaisseaux, dont l'aménagement avait pris un temps considérable, M. de Frontenac lui représenta que la saison était trop avancée, et il le pria d'employer tous ses moyens à la conquête du fort de Pémaquid, que les Anglais étaient venus réoccuper et d'où ils tenaient les Abénaquis en échec. Cette entreprise décidée trop précipitamment ne put réussir.

D'Iberville, en arrivant en vue de la place, reconnut qu'elle ne pouvait être abordée sûrement; elle était entourée de récifs et de bas-fonds que l'on ne pouvait affronter qu'avec un pilote capable et expérimenté; mais l'on n'en put trouver. Il fallut donc se retirer, et il alla hiverner à Québec.

Sur ces entrefaites, Sérigny arriva à Montréal, au printemps de 1694, avec l'ordre exprès du roi de prendre des hommes et de s'en aller avec son frère, d'Iberville, pour attaquer le fort Nelson.

Ils partirent le 10 août 1694 avec trois vaisseaux de guerre: le Poli, la Salamandre et l'Envieux.

D'Iberville et Sérigny prirent avec eux leurs deux jeunes frères, Maricourt et Châteauguay. Celui-ci était âgé seulement de vingt ans.

Le Père Gabriel Marest fut choisi comme chapelain.

C'était un digne religieux de la compagnie de Jésus, qui devait leur rendre les plus grands services.

Ce père, d'un zèle infatigable, secondé par la dévotion incomparable du brave d'Iberville, donna à cette expédition un caractère exceptionnel d'édification. On voit quel était l'esprit de ces héroïques combattants de la Nouvelle France.

Nous citerons les traits rapportés dans les lettres du Père Marest; c'est intéressant, et cela peint le pays, les gens et l'époque.

Le père dit que l'embarquement eut lieu le 10 du mois d'août, etc. Il se mit aussitôt à exercer ses fonctions, que les Canadiens surtout réclamaient avec instance.

Le 14, le père, embarqué sur le Poli, distribua en l'honneur de l'Assomption, des images de la sainte Vierge, et invita les gens du bord à se confesser. Le lendemain, il célébra la sainte messe avec autant de solennité que possible, et plusieurs communièrent.

Ensuite, l'on continua le voyage, qui n'était pas sans difficultés, car, dit le père, «nous allions dans un pays où l'hiver vient à l'automne.» Le 21 du mois d'août, nous vîmes beaucoup de montagnes de glace flottant sur la mer à l'entrée du détroit de la baie d'Hudson. Il fallait quatre jours pour passer le détroit, qui a 135 lieues de longueur. Du 1er de septembre au 8, le père prépara les gens pour la fête de la Nativité de la sainte Vierge, et plus de cinquante communièrent le jour de sa fête.

Alors, le calme étant arrivé au grand déplaisir des équipages, le père profita de cette circonstance pour suggérer une neuvaine à la bonne sainte Anne, que les Canadiens honoraient beaucoup, surtout depuis l'érection d'un sanctuaire spécial près de Québec par M. l'abbé de Queylus, supérieur du séminaire de Montréal.

Le vent devint favorable, et l'on continua à avancer; mais le 12 septembre, le vent ayant encore tourné, les Canadiens firent un voeu en promettant à sainte Anne une part dans leur premier butin, et presque tous s'approchèrent des sacrements. Les autres matelots et soldats, voyant le zèle des Canadiens, voulurent les imiter, et ils allèrent à confesse. Le Père Marest fait la remarque que M. d'Iberville et les autres officiers se mirent à leur tête. Ce qui est à noter, c'est que le vent reprit aussitôt.

Trois jours après, on se trouvait devant la rivière Bourbon. La joie fut grande. On chanta l'hymne Vexilla régis prodeunt, en répétant plusieurs fois: O crux ave. Nous répétâmes plusieurs fois, dit le Père Marest, O crux, ave, pour honorer la croix dans un pays où elle a été souvent profanée et abattue par les hérétiques.

Près de la rivière Bourbon est la rivière Sainte-Thérèse, où l'on arriva le 24 septembre. Les marins ne manquèrent pas de se mettre sous la protection de cette grande sainte.

Comme la mer était houleuse, on allégea le navire en le déchargeant avec les canots d'écorce qui avaient été apportés de Québec, et «que les Canadiens, dit le père, manoeuvraient avec une adresse admirable.»

Vers ce temps, le jeune Châteauguay étant allé à la rencontre des Anglais, fut blessé d'une balle; aussitôt le père alla l'assister. Il mourut, au grand chagrin de ses frères. Le père remarque encore que tous les malheurs qui survenaient n'abattaient pas le courage de M. d'Iberville. «Il savait toujours se contenir, et ne voulait pas qu'aucun signe d'inquiétude vînt troubler son monde. Il était sans cesse en action, dirigeant tout et pourvoyant à tout: il montrait une présence d'esprit que rien ne pouvait abattre.»

Le 11 octobre, le chemin pour conduire les canons était praticable; le 12 et le 13 on plaça les mortiers en batterie et l'on commença la canonnade. Le 15, jour de sainte Thérèse, les Anglais se rendirent. «Nous admirâmes la divine Providence, dit le Père Marest. Les gens, en pénétrant dans la rivière Sainte-Thérèse, s'étaient mis sous la protection de la sainte, et le jour de la fête, le 15, ils entraient dans le fort.» Comme la saison était avancée, d'Iberville décida de rester jusqu'au printemps.

En attendant, le Père Marest, tout en prenant soin de la garnison, s'occupa des sauvages. Il les plaignait, et gémissait en voyant leur ignorance de la vérité et leur entraînement au mal. Il les accueillait au fort avec toute bonté, et il allait au plus loin les rejoindre. A force d'étudier, il en vint bientôt à comprendre plusieurs dialectes indiens. «Il est impossible, nous dit M. Bacqueville de La Potherie, d'énumérer les actes de zèle et de dévouement du père. Il allait au loin, marchant jour et nuit, se contentant de la nourriture des sauvages; rien ne pouvait le rebuter.»

En même temps, dans ses excursions, il prenait connaissance du pays et de ses ressources. Il nous dit qu'a l'automne et au printemps, on voit des multitudes prodigieuses d'oies et d'outardes, de perdrix et de canards. Il y a des jours où les caribous passent par centaines et par milliers, suivant le témoignage de M. de Sérigny, qui allait souvent à la chasse.

M. d'Iberville, après avoir hiverné au fort, laissa son frère de Maricourt commandant de la place, avec le sieur de La Forêt pour lieutenant, et il revint en France avec deux navires chargés de pelleteries. Il arriva à la Rochelle le 9 octobre 1697, et il se mit aussitôt en devoir de préparer une nouvelle expédition. On pense que c'est dans cet intervalle que le chevalier d'Iberville vint à Versailles pour exposer ses vues au ministre du roi, M. de Pontchartrain.

CHAPITRE VII

M. D'IBERVILLE A VERSAILLES.

C'était vers 1696, et lorsque le règne de Louis XIV était dans son plus grand éclat. On venait de construire, sous l'impulsion de Colbert, des monuments qui avaient fait de Paris la première ville du monde. On avait bâti les Invalides, terminé le Val-de-Grâce, les Tuileries, le Louvre, ouvert et planté les grands boulevards depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la Bastille, avec ces belles portes Saint-Antoine, Saint-Martin, Saint-Denis, qui font un si grand effet. Dans le même temps, Versailles était devenu une merveille de grandeur et de richesse.

Au milieu de ces progrès, le roi se trouvait environné des plus grandes illustrations. Il présidait une noblesse dévouée et brillante. Il avait des ministres habiles, des généraux redoutables, des génies merveilleux dans tous les genres. Les finances, par les soins de Colbert, avaient doublé d'importance; l'armée avait été mise par Louvois sur un pied formidable, et avec cette année, le roi avait une nation valeureuse de vingt millions d'âmes.

Malgré la perte de généraux incomparables, la France avait encore de grands hommes de guerre; Luxembourg, Catinat, Boufflers, de Lorges, Tourville, Jean Bart, Château-Renaud, d'Estrées et Duguay-Trouin. On venait de remporter de grandes victoires; sur terre, à Fleurus, à Steinkerke, à Nerwinde, à Marseille et à Staffarde; sur mer, Lagos, qui avait vengé les Français du désastre de l'année précédente à la Hogue. D'Iberville vit ces merveilles; il contempla ces illustrations; il entrevit ce roi qui avait les plus grandes qualités d'un souverain.

Louis XIV possédait un air d'autorité qui imposait le respect, et une égalité de caractère qui gagnait les coeurs. Il savait dire à chacun, en peu de mots, ce qui pouvait lui plaire, et en même temps, il montrait cette délicatesse d'égards qui convient si bien à l'autorité souveraine. Il ne lui arrivait jamais de faire en public, ni railleries, ni reproches, ni menaces. Ouvert et sincère avec tous, il était doué du la mémoire la plus heureuse des faits, des visages et des services rendus.

Tel était le souverain qui présidait aux destinées du la France, et qui ravissait tous les grands génies de son entourage.

D'Iberville, charmé et gagné par tant d'amitié et de grandeur, retourna à ses entreprises, plus dévoué que jamais aux intérêts de la Nouvelle-France et à la gloire de la mère patrie.


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TERRE-NEUVE.

Ile de l'Amérique septentrionale, par 47° 52m. de latitude et 55° 62m. de longitude. 600 kilomètres du nord au sud et 295 kilomètres, largeur moyenne. Population 190,000 habitants. Capitale Saint-Jean. Côtes dangereuses. Sur ces côtes, on trouve d'immenses quantités de poissons. Cette île offre une belle race de chiens à poils soyeux, remarquables par leur force, leur taille et leur habileté à nager. La France s'est fait donner, au traité de Paris, en 1763, le droit de pêche. Les établissements français sont au nord et à l'ouest. Il est à remarquer que c'est le confluent des courants du sud et des courants du nord, et c'est ce qui lui donne une si grande importance pour les pêcheries de la France.

TROISIÈME PARTIE

EXPÉDITION EN TERRE-NEUVE.—1696-1697.

L'île de Terre-Neuve est située entre le 47e et le 52e degré de latitude, et entre le 55e et le 70e de longitude; elle occupe toute l'entrée du fleuve Saint-Laurent, sur une étendue de 150 lieues de longueur et de 90 lieues de largeur.

Cette île, signalée par Sébastien Cabot en 1497, sous Henri VII, fut visitée en 1500 par un navigateur portugais nommé Cortéréal. C'est de là que viennent plusieurs noms portugais donnés à différents lieux: le Labrador le Portugal-Cove, Bonavista, la baie des Espagnols, etc.

Le capitaine Denis, de Dieppe, s'y rendit peu après, et fit une carte de l'entrée du Saint-Laurent.

En 1508, un autre Dieppois nommé Thomas Aubert y alla, dit-on, par ordre du roi Louis XII. En 1523, François Ier y envoya Verazzani. Mais, à part ces expéditions officielles, il y en eut bien d'autres dirigées par des particuliers. On pense que depuis longtemps les Bretons et les Basques y faisaient la pêche. Ils avaient signalé la présence d'un banc immense où l'on trouvait le poisson en abondance, et à chaque printemps les pêcheurs y venaient en grand nombre. Dix ans après Verazzani, en 1534, Philippe de Chabot, amiral de France, engagea le roi à reprendre le dessein d'établir une colonie française dans le nouveau monde, et il lui présenta Jacques Cartier, marin très habile de Saint-Malo, qui, le 10 mai, débarqua au nord-est de Terre-Neuve, près d'un cap qui avait été nommé Bonavista, peut-être par Cortéréal. Il conserve encore ce nom.

Ce que nous avons à remarquer par rapport à cette île, c'est qu'elle se trouve au confluent de trois grands courants qui aboutissent au même point: d'une part, le Saint-Laurent vient précipiter ses glaces dans la mer; de l'autre, les courants arrivent du nord avec leurs banquises ou «icebergs», et vont s'attiédir dans une région tempérée; et enfin le Gulf-Stream, partant du golfe du Mexique, monte vers le nord en longeant la côte orientale de l'Amérique. Il arrive chargé d'une quantité d'animaux marins, de mollusques et d'êtres microscopiques.

Au contact des eaux chaudes du Gulf-Stream, les masses de glaces venant du nord se désagrègent, fondent, et les rochers, les matières solides qu'elles contiennent s'en détachent et tombent au fond de la mer, tandis que tous les animaux marins venus du sud sont saisis et détruits par le froid. Leurs débris s'ajoutent aux amoncellements qui se forment et s'élèvent d'année en année dans le fond du golfe Saint-Laurent, et dont le banc de Terre-Neuve est la principale partie.

Ce qui est particulier à ces bancs, c'est qu'ils sont aussi le rendez-vous d'une immense quantité de poissons qui viennent de toutes les rives et de toutes les baies du nord. Ils y arrivent par millions, occupant parfois une étendue de cent milles carrés, sur plus de cent pieds de profondeur; ils se dirigent vers ces confluents et sur les bancs où ils trouvent des eaux plus tempérées et une nourriture assurée, dans l'agglomération des poissons de taille inférieure, qui ne peuvent leur résister.

Cette énorme quantité de poissons, réunis en bancs de plusieurs milles carrés sur des profondeurs si extraordinaires, ne peuvent nous étonner lorsque nous savons que les harengs et les saumons produisent des cent milliers d'oeufs, et la morue, des millions. La plus grande partie, anéantie par la violence des flots, est dispersée par la mer, et des auteurs prétendent que, sans cette dispersion, la masse produite serait si grande qu'elle comblerait les courants d'eau de ce point de rencontre jusqu'à rendre la navigation presque impossible.

Quoi qu'il en soit, la morue en particulier offrait des ressources inépuisables pour la nourriture des populations européennes. En effet, la morue est un poisson d'une grande dimension, fournissant une nourriture forte et substantielle; appréciée du riche et du pauvre, elle est demandée dans tous les pays; son huile est abondante et précieuse. Enfin, par son agglomération, elle rendait ces parages plus riches que les plus grandes mines de l'Inde, du Pérou et du Mexique.

Aussi, peu d'années après Verazzani, les Anglais avaient établi, sur la côte orientale qui longeait Terre-Neuve, un nombre considérable de stations de pêche, entre lesquelles ils avaient placé des communications faciles, par des chemins coupée dans les bois. Les rives étaient couvertes des habitations des pécheurs; en arrière, des fermes d'exploitation étaient construites et avaient rapporté à leurs possesseurs de grands capitaux. Les pêcheries seules rendaient près de vingt millions par an, et les Anglais comprenaient qu'ils pouvaient, avec Terre-Neuve, se rendre les maîtres absolus du commerce le moins dispendieux, le plus aisé et le plus étendu de l'univers.

M. d'Iberville, avec sa haute intelligence, avait compris les conséquences de ce monopole. Il les avait signalées à M, de Frontenac, et, d'après l'injonction du gouverneur, il représenta à la cour que le commerce des Anglais dans Terre-Neuve pouvait les rendre assez puissants pour s'emparer de la colonie française..

Il obtint donc de former une expédition pour attaquer les stations anglaises. En même temps, l'avis fut envoyé à M. de Brouillan, commandant de l'établissement français de Plaisance, au sud-ouest de l'île, de lui laisser tout pouvoir et de l'assister avec ses forces.

Vers le commencement de l'année 1696, M. d'Iberville revint au Canada avec M. de Bonaventure, officier de marine: ils avaient deux vaisseaux.

Il devait trouver réunis une centaine de Canadiens, qu'il avait formés, les années précédentes, aux entreprises les plus périlleuses.

A son arrivée, il les enrôla avec d'autres volontaires qui trafiquaient avec les sauvages dans les pays les plus éloignés du centre. Leur principal mérite était un courage et une hardiesse à toute épreuve: on les appelait les coureurs de bois, mais ils avaient à rencontrer tant d'obstacles et tant de dangers, que les mémoires du temps disent qu'on devait plutôt les appeler des «coureurs de risques».

M. d'Iberville, ayant choisi ses gens, fit annoncer à M. de Brouillan qu'il le rejoindrait aux premiers jours de septembre. Il était au milieu de ses préparatifs, lorsque survint une cause de retard difficile à éviter. Le gouverneur général, inquiet des progrès des Anglais dans l'Acadie, demanda à d'Iberville d'aller prendre part à l'attaque que du fort île Pémaquid, que les Bostonnais, comme nous l'avons déjà dit, avaient établi au centre du pays des Abénaquis, amis dévoués de la France. De là, les Anglais menaçaient sans cesse nos fidèles alliés.

M. d'Iberville et M. de Bonaventure, commissionnés par M. de Frontenac, arrivèrent à la baie des Espagnols le 26 juin 1696. Là, ils trouvèrent M. Beaudoin, missionnaire arrivé récemment de France, qui avait réuni quelques sauvages et qui voulait se joindre à M. d'Iberville.

M. Beaudoin, dont le nom reviendra souvent dans ce récit, avait été mousquetaire dans les gardes du roi. Il entra, jeune encore, au séminaire de Saint-Sulpice de Paris, et y resta plusieurs années sous la direction de M. Tronson; ensuite, il vint en Acadie, ou il évangélisa les sauvages.

Il était allé chercher des ressources en France, l'année précédente, pour ses pauvres ouailles. S'étant présenté à la cour, il fut prié d'accompagner M. d'Iberville à Terre-Neuve.

M. Beaudoin fut donc ainsi amené à faire cette expédition, et c'est à lui que l'on doit surtout d'en connaître les incidents. A son retour, il en écrivit une relation très détaillée, et avec un si grand soin que de La Potherie et le Père de Charlevoix ont pu y trouver, pour leurs ouvrages, les faits les plus circonstanciés et les plus intéressants.

M. Beaudoin était un homme qui avait conservé de son ancien état une vivacité et une résolution extraordinaires. Il dit, dès les premières lignes de son journal:

Nous avons trouvé, en arrivant à la baie des Espagnols, des lettres de M. de Villebon qui nous marquent que les ennemis nous attendent à la rivière Saint-Jean. Dieu soit béni, nous somme résolus de les y aller trouver.

Au bout de quelques jours, c'est-à-dire le 14 juillet 1696, trois vaisseaux de guerre anglais furent signalés; d'Iberville alla aussitôt les attaquer. Avec son habileté ordinaire, il démâta, de quelques volées de canon, le plus grand des vaisseaux, le New-Port, et l'enleva à l'abordage sans perdre un seul homme. Il se dirigea ensuite vers les deux autres bâtiments, qui prirent la fuite et parvinrent à s'échapper, grâce à une forte brume.

M. Beaudoin nous fait ici connaître l'habileté du commandant et les dispositions religieuses des hommes intrépides qu'il commandait. M. d'Iberville avait fait fermer les sabords du Profond, et avait fait coucher ses gens sur le pont, pour donner confiance au vaisseau anglais, qui vint sans défiance aborder le Profond. Aussitôt les sabords sont ouverts, les hommes commencent la mousqueterie sur les deux vaisseaux ennemis, dont l'un est bientôt démâté, et M. Beaudoin fait la remarque qu'il avait bien espéré que Dieu bénirait ces braves Canadiens, qui depuis le départ s'étaient approchés très souvent des sacrements.

Après cet incident, les commandants français se dirigèrent vers Pémaquid, où ils arrivèrent le 13 du mois d'août. Dans le trajet, ils avaient embarqué avec eux deux cent cinquante sauvages alliés, commandés par M. de Saint-Castin et M. de Villebon, deux officiers placés dans l'Acadie. Le Père Simon, missionnaire de l'Acadie, les accompagnait comme chapelain.

M. de Villebon, M. de Montigny et l'abbé de Thury se rendirent sur la côte en canot avec les sauvages. Ils étaient suivis des vaisseaux, qui abordèrent.

Le 15 août, jour de l'Assomption, les troupes assistèrent à la sainte messe, et ensuite M. d'Iberville fit débarquer les mortiers et les canons. On envoya un parlementaire au commandant de Pémaquid, qui répondit à la sommation que «quand bien même la mer serait couverte de vaisseaux et la terre couverte d'Indiens, il ne se rendrait pas, à moins d'y être forcé.»

Dans la nuit, d'Iberville mit le temps à profit: il fit entourer le fort de batteries. Le commandant, voyant qu'il ne pouvait pas résister, demanda à capituler, ce qui fut accordé.

Le fort avait une très belle apparence; il était de figure carrée, avec quatre tours énormes; il possédait un magasin de poudre creusé, dans le roc, et une vaste place d'armes; les murailles avaient 12 pieds d'épaisseur et de hauteur, et enfin il y avait 16 pièces de canon.

On permit aux militaires anglais de s'embarquer sur les vaisseaux de leur pays, et on leur fournit des provisions pour le voyage.

Le but de l'expédition était donc atteint: les Anglais étaient expulsés, et M. d'Iberville, craignant leur retour, fit démanteler le fort pour qu'il ne pût être occupé de nouveau.

Tout étant terminé à Pémaquid, M. d'Iberville partit pour Plaisance, où il arriva le 12 septembre. A sa grande surprise, il trouva M. de Brouillan parti. La cause de cette précipitation fut bientôt connue: M. de Brouillan, mécontent de voir d'Iberville à la tête de l'expédition et ne voulant pas avoir à partager son commandement, avait levé l'ancre avec tous ses vaisseaux pour se rendre à la ville de Saint-Jean, où il devait commencer l'attaque des possessions anglaises de Terre-Neuve.

C'était aller contre les ordres du roi et contre la promesse qu'il avait faite à d'Iberville; c'était méconnaître imprudemment les sages avis que lui avait donnés M. d'Iberville, qui pensait que cette expédition ne pouvait être faite par mer à cause des dangers de la côte et de la force des courants, comme M. de Brouillan put bientôt s'en convaincre.

Arrivé devant Saint-Jean, M. de Brouillan se mit en devoir de canonner la place: mais il ne put se maintenir dans la rade, et fut entraîné par les courants six lieues plus bas au sud. Pour réparer le mauvais effet de cet insuccès, il débarqua ses troupes et s'empara de quelques stations insignifiantes, puis il revint à Plaisance, irrité de se trouver en défaut vis-à-vis de d'Iberville.

C'est alors qu'arrivèrent bien des contradictions, dont le Père Charlevoix nous donne l'explication d'après M. Beaudoin. Il nous dit que M. de Brouillan était un honnête homme, intelligent et d'une bravoure incontestable, mais il était inexpérimenté dans les expéditions de ce genre, et il ne pouvait recevoir d'avis parce qu'il était d'une susceptibilité extraordinaire sur la question de son autorité.

M. d'Iberville, qui ne connaissait pas encore à quel homme il avait affaire, chercha à l'éclairer. Il lui dit d'abord que l'occasion d'agir n'était pas encore perdue, que l'hiver était le temps le plus propice, parce que les Anglais ne seraient plus sur leurs gardes et ne seraient pas appuyés par les flottes du printemps. Il lui représenta encore que l'abord des côtes était impossible, à cause des courants, ainsi que M. de Brouillan avait pu le reconnaître lui-même; que les récifs étaient nombreux, très dangereux et peu connus des pilotes français.

Tout le monde savait, en outre, que le trajet par mer était bien plus long à cause de la multitude des baies et des criques, tandis que, par terre, il était beaucoup plus court, et se trouvait, de plus, facilité par toutes les voies de communication que les Anglais avaient établies depuis longtemps entre leurs stations, à travers les bois.

Tout cela était si raisonnable que, si M. de Brouillan avait voulu y prêter l'oreille, il s'y fût rendu aussitôt. Mais il ne voulut rien entendre, et, sans tenir compte des sages avis d'Iberville, il lui déclara qu'il ne reconnaissait qu'une seule manière d'enlever la place: c'était par mer et par les ressources que lui offraient les vaisseaux dont il disposait, M. de Brouillan termina en disant à d'Iberville d'agir à sa guise, mais qu'il lui enlevait le commandement des Canadiens, et que désormais ils seraient sous les ordres du capitaine des Muys.

Quoique M. d'Iberville fût affligé de cette décision et qu'il souffrît d'abandonner ceux qu'il avait formés et toujours conduits avec lui, il était disposé cependant à se soumettre, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même des Canadiens. A peine eurent-ils connaissance de cette mesure qu'ils jetèrent les hauts cris, disant qu'ils s'étaient engagés à d'Iberville, et qu'ils l'avaient reçu comme commandant de M. de Frontenac. Ils ajoutèrent que s'ils ne devaient pas l'avoir pour chef, ils étaient décidés à se retirer et à retourner dans leurs foyers.

M. de Brouillan n'épargna ni remontrances, ni exhortations; mais voyant qu'il ne devait rien obtenir de ces braves gens, et sachant bien qu'il ne pourrait réussir sans leur secours, il changea sa décision, et envoya M. de Muys dire à d'Iberville qu'il garderait son commandement.

De plus, il consentit a ce qu'il allât par terre, et enfin il reconnut que le butin de Saint-Jean devait être partagé, non par moitié, mais en rapport avec les frais que d'Iberville avait faits pour cette expédition; ce qui était tout à fait juste.

Ils partirent chacun de son côté: M. de Brouillan par mer, M. d'Iberville par terre. Ils devaient se réunir au port de Rognouse, à quelques lieues au sud de Saint-Jean. M, l'abbé Beaudoin accompagnait les Canadiens; il fit tout le voyage a pied, en un mot, en raquettes, comme les combattants; il assista à tous les engagements, et c'est ainsi qu'il a pu recueillir tous les faits qu'il a consignés dans le récit si intéressant que l'on retrouve dans les ouvrages de M. de La Potherie et du Père Charlevoix.

M. d'Iberville partit de Plaisance le 1er novembre. Il parcourut un terrain marécageux, à demi gelé et où il trouva bien des difficultés; mais ce trajet avait aguerri ses gens et les avait habitués à la marche. Il arriva à Rognouse le 12 de novembre et y trouva M. de Brouillan, qui voulut essuyer encore d'une nouvelle contradiction: il déclara donc à d'Iberville qu'il ne lui accorderait que la moitié des prises de Saint-Jean.

Cette décision fut si mal reçue, que M. de Brouillan vit qu'il était à craindre que M. d'Iberville ne se retirât avec ses gens, qui voulaient le suivre a tout prix. Il changea alors de langage, et il déclara qu'il se désistait.

Aussitôt d'Iberville prit les résolutions qu'il jugea les meilleures: c'était d'attaquer par terre les stations où l'on avait un facile accès par les habitations. Après avoir pris les provisions du Profond, il le fit partir pour transporter les prisonniers, tandis que lui-même n'en avait plus besoin, puisque le gouverneur le laissait opérer par terre.

Mais ici, il y eut encore un changement inopiné. Le Profond étant parti, M. de Brouillan ne craignit plus que d'Iberville en profitât pour se retirer s'il était mécontent; alors il déclara que tous les Canadiens seraient sous ses ordres et que les volontaires iraient où ils voudraient avec M. d'Iberville.

Le Père Charlevoix nous fait admirer le noble caractère de d'Iberville. Sans aucune réclamation ni plainte, il supporta en silence cette nouvelle incartade. Il prit le parti de patienter encore et de laisser le gouverneur seul dans son tort. Il ne craignait qu'une chose: c'était de n'avoir pas assez d'autorité sur ses gens pour les empêcher de se révolter après tant de palinodies.

Cette modération fit réfléchir M. de Brouillan, et, très inquiet du ce qui arriverait s'il était privé du concours de d'Iberville, il chercha encore une fois à se débrouiller en envoyant quelqu'un pour déclarer qu'il revenait sur sa décision. C'était la troisième ou quatrième réconciliation.

M. Beaudoin fait cette réflexion: «J'aurais, je vous avoue, Monseigneur, voulu être bien loin dans tous ces grabuges, étant ami de ces messieurs, qui m'ont fait mille fois plus d'honneur que je ne mérite. Nonobstant cela, j'aurais eu au moins autant de peine que le sieur d'Iberville à consentir à tout ce qu'il a accordé au sieur de Brouillan. Ces messieurs sont un peu d'accord; mais j'appréhende que cela ne dure pas.»

Les Canadiens partirent alors avec M. d'Iberville pour aller reconnaître la place en remontant vers le Fourillon, station qui est à six lieues de Saint-Jean.

Au second jour, ils virent un vaisseau marchand de 100 tonneaux, qu'ils emportèrent du premier choc. L'équipage prit les chaloupes et s'enfuit dans les bois.

M. d'Iberville les poursuivit et s'empara de vingt hommes, avec le capitaine du vaisseau qui les accompagnait. Plus loin, il enleva trente Anglais, à l'endroit appelé le Petit-Havre. Ensuite, les Canadiens traversèrent à mi-corps une rivière très rapide, et emportèrent des retranchements tout à pic, où ils mirent hors de combat trente-six Anglais. C'était le 28 novembre.

Ils se mirent alors en marche pour approcher de Saint-Jean. M. Beaudoin a décrit cette marche en témoin oculaire:

M. de Montigny marchait à trois cents pas en avant avec trente Canadiens; M. d'Iberville et M. de Brouillan suivaient avec le corps principal.

Après deux heures de marche, l'avant-garde signala quatre-vingts ennemis retranchés derrière des troncs d'arbres et des quartiers de roche. Aussitôt M. de Montigny fit arrêter sa troupe et se disposa à la lancer sur les retranchements. M. l'abbé Beaudoin harangua les hommes; il les excita à donner leur vie en braves. Ils s'agenouillèrent et ils reçurent l'absolution générale, puis chacun jeta ses hardes et se tint prêt à s'élancer.

M. de Montigny ayant mis l'épée à la main, s'avança à la tête pour attaquer les ennemis au centre; M. d'Iberville devait les prendre Par la gauche, et M. de Brouillan par la droite. La lutte fut acharnée, et, malgré leur nombre inférieur, les Français montrèrent admirablement leur supériorité dans l'emploi des armes et dans la rapidité des mouvements. Au bout d'une demi-heure, les ennemis, après des pertes énormes, durent aller se réfugier dans deux redoutes qui couvraient la porte de Saint-Jean, et la fusillade recommença; mais voyant qu'ils étaient encore trop imparfaitement abrités dans les redoutes, ils se retirèrent dans le fort principal, qui était bastionné et palissadé. Ce fort renfermait une vingtaine de canons qui dominaient la ville. En ce moment une centaine d'Anglais s'étant jetés dans une embarcation, profitèrent d'un vent favorable pour gagner la haute mer; mais dans le désordre de l'embarquement, ils eurent cinquante des leurs blessés à mort.

M. Beaudoin fait remarquer la supériorité des Canadiens dans toutes ces rencontres. Les gens de M. de Brouillan auraient eu besoin d'une ou deux campagnes avec les Iroquois pour savoir se couvrir des ennemis, et pour savoir les surprendre. Si les Canadiens sont plus aguerris, c'est qu'ils l'ont appris à leurs dépens dans leurs rencontres avec les sauvages. Ils savent qu'il ne faut jamais s'épargner dans ces expéditions où tout est à l'aventure; qu'il vaut mieux se faire tuer que de rester blessé, exposé à tomber ainsi au pouvoir d'ennemis implacables, ou à mourir d'épuisement au milieu des frimas.

Il fallut songer à faire le siège de la citadelle, qui avait deux cents hommes de garnison bien équipés, et qui voyait deux vaisseaux de guerre arriver à son secours.

Les Canadiens commencèrent par brûler toutes les maisons qui occupaient les approches du fort, et le fort, complètement démasqué, apparut avec toutes ses défenses.

Ce fort, situé sur une hauteur au nord-ouest, était flanqué de quatre bastions et entouré d'une palissade garnie de canons. Au centre s'élevait une tour à deux étages, également garnie de canons. M. de Brouillan, voyant l'attitude déterminée des assiégés et leurs moyens de défense, envoya chercher les mortiers, que l'on avait laissés à Bayeboulle, et le lendemain il commença la canonnade.

Le gouverneur, espérant toujours l'arrivée des vaisseaux qui louvoyaient en haute mer, envoya, le 30 novembre, jour de saint André, un parlementaire demander un délai. Le commandant français, comprenant son intention, refusa cette demande, et le gouverneur, renonçant à toute espérance de secours, se décida à signer la capitulation.

M. de Brouillan n'eut aucun égard aux services rendus par M. d'Iberville. Il ne lui laissa prendre aucune part aux décisions qui précédèrent la capitulation, et il la signa sans lui. Ce procédé parut tout à fait inconvenant à M. Beaudoin, qui remarque que M. d'Iberville avait eu au moins autant de part à la prise de la place que M. de Brouillan.

M. d'Iberville ne fit aucune observation. Il se réservait de faire connaître plus tard ce qu'il pensait de tous ces manques d'égards.

Voici quels étaient les termes de la reddition de la place:

On convint: 1° que la place se rendrait à deux heures de l'après-midi; 2° que le gouverneur et ses hommes sortiraient sans armes, qu'ils auraient la vie sauve et conserveraient ce qu'ils portaient sur eux; 3° qu'on leur fournirait deux bâtiments et des vivres pour retourner en Angleterre.

Les Français avaient fait 300 prisonniers et ils avaient trouvé 62,600 quintaux de morue, ce qui, joint aux prises récentes, portait le butin jusqu'à ce jour à plus de 110 mille quintaux.

Saint-Jean est un beau havre pouvant recevoir deux cents vaisseaux. Son entrée est de la largeur d'une portée de fusil; elle est dominée par deux montagnes très hautes, avec une batterie de huit canons. Outre cela, il y avait trois forts, comme nous l'avons vu plus haut.

Les fermes, qui suivirent la destinée du fort, étaient au nombre de soixante et occupaient une demi-lieue le long de la rade.

Comme on ne pouvait occuper cette ville, il fallut démolir les forts et brûler les habitations. On conserva quelques maisons pour le soin des malades qu'on ne pouvait transporter.

Le bruit de cette prise se répandit dans toutes les stations anglaises, et y mit la plus grande consternation.

Après cet exploit, M. de Brouillan, se trouvant accablé de fatigue, se décida à retourner à Plaisance, laissant à d'Iberville tous les honneurs et les soucis de l'expédition.

«Le 23 décembre, après ma messe, dit M. Beaudoin, étant auprès du feu, avec M. d'Iberville, M. de Brouillan vint lui dire qu'il était incapable de le suivre dans les voyages sur la neige, telle que doit être la guerre qu'il a eu à faire tout l'hiver, et qu'il veut ramener son monde à Plaisance par le chemin que d'Iberville avait suivi pour venir à Rognouse. M. d'Iberville, voyant qu'il paraissait accablé de fatigue et excédé de tous les mécomptes qu'il s'était attirés par sa faute, ne tenta point de le dissuader, et lui fit ses adieux dans les meilleurs termes. M. de Brouillan partit alors à travers les neiges, qui étaient très hautes, ayant avec lui quatre Canadiens qui devaient lui battre le chemin.»

On était arrivé à la fin du mois de décembre.

Avant de se remettre en marche, M. d'Iberville prit soin de faire célébrer la grande fête de Noël à ses Canadiens, qui étaient aussi fervents chrétiens qu'intrépides combattants. Il y eut solennité religieuse, grâce à la présence de M. Beaudoin, et du Père Simon qui l'assistait: messe de minuit, grand'messe du jour avec fanfares et sonneries des clairons, coups de canons et pièces d'artifices. C'est ainsi que l'on arriva au mois de janvier 1697.

D'Iberville, qui avait conservé tous ses hommes, se disposa a continuer sa marche au nord. Il envoya en avant de Montigny, qui s'empara de deux stations importantes; Kividi et Portugal Cove. Il sa saisit aussi d'une chaloupe qui venait de Carbonnière, et il fit cent prisonniers.

Pendant ce temps, un autre lieutenant de d'Iberville, M. de La Perrière, s'empara de Tascove et du cap Saint-François, à l'extrémité de la baie de la Conception. D'Iberville suivait avec le corps principal; il prit 80 chaloupes, et se rendit maître de 35 lieues de pays sur le coté sud de la baie de la Conception.

Après avoir réuni tout son monde, il se disposa à occuper l'autre côté de la baie; mais avant de partir, il fit fabriquer des raquettes pour ses gens. Depuis plusieurs jours la neige était tombée en si grande quantité que les sauvages disaient n'avoir jamais rien vu de semblable en Canada: elle atteignait dans les vallées jusqu'à vingt pieds de hauteur.

Nous n'avons pas besoin de décrire longuement les raquettes dont les Canadiens avaient tiré tant d'avantages dans leur expédition de la baie d'Hudson. On les nommait ainsi parce qu'elles avaient à peu près la forme des raquettes du jeu de paume, seulement, elles étaient plus grandes. On les attache sous le pied avec une double courroie qui Part du centre de la raquette et qui fixe le pied très solidement. Avec cet appareil, un homme exercé peut franchir les neiges les plus épaisses sans enfoncer, et avec une singulière rapidité.

On partit le 18 janvier, de Montigny marchant toujours en avant; et deux jours après, grâce aux raquettes, on arriva à trente lieues de distance, sur la côte nord, près du fort de Carbonnière et en face de l'île du même nom. C'est là que se trouvait l'une des stations les plus importantes des Anglais.

On navigua plusieurs jours en vue de l'île, en attendant un moment favorable pour débarquer.

Le chevalier s'empara d'abord de plusieurs chaloupes des habitations voisines, et les mit aussitôt en bon état.

Après plusieurs tentatives, on vit qu'il fallait renoncer à cette expédition. L'île était inabordable; toute la côte est revêtue de rochers à pic d'une grande hauteur; le seul endroit au niveau de l'eau est entouré d'une batture qui est pleine de périls pour les embarcations, et qui n'est accessible qu'aux pilotes de l'île.

Voyant ces difficultés, le chevalier ne perdit pas son temps. Il débarqua ses troupes sur la terre ferme, et, au bout de quelques jours, les Français s'étaient emparés de toutes les stations qui occupaient le nord de la baie de In Conception.

Le chevalier commença par le Havre-de-Grâce, l'un des plus anciens établissements des Anglais. Il y trouva 100 hommes et 7,500 quintaux de morue, et des bestiaux en grande quantité. On prit ensuite Porte-Grave avec 116 hommes et 10,000 quintaux de morue; Mosquetti, le poste de Carbonnière, en terre ferme, avec 220 hommes et 22,500 quintaux de morue; New Perlican, Salmon Cove et Bridge, avec 70 hommes et 6,000 quintaux de morue. Après quoi, M. d'Iberville, se dirigeant dans le nord, arriva à la station de Bayever, dont il s'empara. Là, il fit 80 hommes prisonniers et prit 11,000 quintaux de morue. Deux lieues plus haut, à Colicove, il trouva encore un grand nombre d'animaux.

Il y avait là des fermes magnifiques, et plusieurs fermiers possédaient des cent mille livres de capital. Les habitants, fuyant à son approche, s'étaient réfugiés au Havre Content, situé à l'extrémité nord de la baie suivante, nommée la baie de la Trinité. M. d'Iberville s'y rendit aussitôt et obtint que l'on capitulât. Quatre-vingts habitants, venus de différents points, s'y trouvaient avec leurs femmes et leurs enfants.

Au Havre Content, M. Deschauffours, gentilhomme acadien, fut établi avec dix hommes de garnison.

Dans toute cette expédition, cent vingt-cinq Canadiens s'emparèrent, en cinq mois, d'une étendue de pays de 500 lieues carrées, après une marche de plus de deux cents lieues; ils firent 700 prisonniers et tuèrent 200 hommes, n'ayant subi eux-mêmes que peu de pertes, et ils ne saisirent pas moins de 190,000 quintaux de morue.

Après la prise de Havre Content, M. d'Iberville, ayant su que les gens de Carbonnière, de Porte-Grave et de Bridge, auxquels il avait laissé la vie sauve, avaient formé le projet de se réfugier à l'île de Carbonnière, contre la parole qu'ils avaient donnée, revint aussitôt sur ses pas pour les maintenir dans l'obéissance. Il lui fallut passer à travers les bois et par les chemins les plus difficiles. «On avait à chaque instant à traverser à mi-jambe dans l'eau, qui n'est pas trop chaude en cette saison», dit M. Beaudoin. En effet, on était au 10 février. Mais à Carbonnière, les gens se dédommagèrent de leurs fatigues en faisant venir de la viande fraîche du Havre-de-Grâce, où, comme nous l'avons dit, il y avait des bestiaux en grande quantité. M. d'Iberville, pour terminer la conquête de toute l'île, songea dès lors à se rendre à Bonavista, qui est à 100 lieues au nord de Carbonnière, mais auparavant il voulut traiter d'échange avec les Anglais de l'île de Carbonnière.

Ceux-ci répondirent en demandant un Anglais pour un Français et trois Anglais pour un Irlandais. Ils étaient irrités contre les Irlandais, qu'ils regardaient comme leurs sujets et qu'ils avaient trouvés dans les rangs de leurs adversaires. Mais cette demande n'eut pas de suite parce qu'elle fut éludée par les Français.

Sur ces entrefaites, vers le 14 février, on vit revenir les quatre Canadiens que M. de Brouillan avait emmenés avec lui, à la fin de décembre, pour le conduire par terre de Saint-Jean à Plaisance. Ces braves gens revenaient partager les dangers et les fatigues de leurs compagnons d'armes. «Ils nous apprirent, dit M.. Beaudoin, que M. de Brouillan, arrivé à Bayeboulle, à 15 lieues de Saint-Jean, se trouva tellement accablé de fatigue et découragé, qu'il se refusa absolument à continuer par terre, où il n'avait que 25 lieues à faire, et qu'il préféra s'embarquer à Bayeboulle, ce qui faisait une différence de plus de 100 lieues à parcourir par mer.»

«M. d'Iberville eut bientôt occasion de prendre ce chemin de terre, qui paraissait impraticable à M. de Brouillan et à messieurs les Plaisantins, ajoute M. Beaudoin. Il est vrai qu'il n'est pas aussi beau que celui de Paris à Versailles, mais on peut le faire en quatre jours en marchant d'un bon pas.» M. d'Iberville voulait, avant de continuer son expédition, revenir à Plaisance pour avoir des nouvelles de France, d'où il attendait l'escadre qui lui avait été promise pour se rendre à la baie d'Hudson. Enfin, «il avait peut-être à prendre des munitions, et moi des hosties,» nous dit M. Beaudoin, qui l'accompagna dans ce trajet de quelques jours.

Cette expédition avait fait connaître aux Français toutes les ressources de ce pays; ils avaient appris, par la pratique des Anglais, qui étaient de grands chasseurs, la distance qui les séparait des possessions françaises et les voies praticables qui y conduisaient.


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PORT DE PLAISANCE DANS L'ÎLE DE TERRE-NEUVE.

La baie de Plaisance a 25 lieues de largeur à son entrée et 50 lieues de profondeur. C'était la résidence du gouverneur français, M. de Brouillan.

Ainsi, du fond de la baie de la Trinité, où d'Iberville avait pris New Perlican, Bayever, Bridge, etc., jusqu'au fond de la baie même de Plaisance, à l'endroit que l'on appelait le port de Cromwell, il n'y a qu'une lieue a traverser, tandis qu'en allant par mer, on trouverait 150 lieues de parcours.

M. d'Iberville s'était donc rendu à Plaisance au mois d'août 1697 pour avoir des nouvelles; et, en attendant, il préparait l'expédition de Bonavista, comme nous l'avons dit plus haut, pour consommer la destruction des établissements de Terre-Neuve.

Au bout de quelques semaines, les gens que d'Iberville avait laissés sur les côtes pour détruire ce qui restait des possessions anglaises, vinrent le rejoindre à Plaisance avec M. d'Amour de Plaine, leur commandant.

Toute la troupe de M. d'Iberville se trouvait réunie autour de lui. Il y avait plusieurs gentilshommes canadiens, quatre officiers des troupes du roi, et enfin des hommes signalés par les exploits les plus aventureux.

C'était la plus intrépide réunion que l'on vit jamais en Canada. Choisis parmi les meilleurs, M. d'Iberville, dans sa nouvelle expédition, les avait formés encore à affronter les plus grandes fatigues. Nous aimons à rappeler ici les noms qui nous ont été conservés dans les relations, et dont plusieurs sont encore dignement portés en Canada:

Le capitaine des Muys, MM. de Rancogne, d'Amour de Plaine, de Montigny, de Bienville, frère du commandant, Boucher de La Perrière, Deschauffours l'Hermite, Dugué de Boisbriant, et enfin Nescambiout, le chef des Abénaquis, qui alla a Versailles quelques années après. Il fut présenté au roi et reçut un sabre d'honneur.

Cette dernière campagne ne les avait pas seulement aguerris, elle leur avait procuré l'abondance. Ils n'en abusaient pas, étant soumis à la plus stricte discipline, mais ils en profitaient pour se préparer aux éventualités de l'avenir, achetant des armes excellentes, des vêtements et les fourrures nécessaires pour les rudes climats du Nord.

Mais ce riche butin amena des difficultés auxquelles on était loin de s'attendre.

M. de Brouillan fit connaître de la manière la plus formelle qu'il prétendait participer aux bénéfices d'une expédition dont il n'avait pas voulu partager les dangers. M. d'Iberville, tout en reconnaissant l'injustice de cette réclamation, était disposé à céder, par respect pour l'autorité; mais il n'en fut pas de même de ses gens, qui refusèrent d'écouter de telles prétentions. Ils déclarèrent que si le gouverneur voulait avoir sa part, il n'avait qu'il aller la chercher lui-même dans les stations où il restait quelque chose. Ils citaient parmi celles-ci le port de Rognouse, où on savait qu'il y avait cent hommes, de défense avec des provisions abondantes.


QUATRIÈME EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Les bâtiments étaient au nombre de trois principaux: d'Iberville commandait le Pélican, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage; M. de Sérigny, le Profond, et M. de Boisbriand, le Wesph. L'équipage était réparti sur deux autres petits bâtiments, le Palmier et l'Esquimau, chargés de vivres. L'escadre avait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour cas expéditions du nord: des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des grappins, des couvertures de laine, des fourrures, des armes particulières pour combattre les baleines. La navigation avait cela de particulier que jusqu'à l'entrée de la baie d'Hudson, on pouvait rencontrer les glaces venant du pôle, tandis que, plus loin, ces glaces diminuaient à cause de la chaleur du Gulf-Stream, qui quitte les côtes de l'Amérique en cet endroit pour traverser l'Atlantique.

M. de Brouillan, irrité, fit emprisonner quelques-uns des opposants, et chercha à séparer M. de Montigny de M. d'Iberville. Cela poussa d'Iberville aux dernières limites du mécontentement.

On ne sait ce qui aurait pu résulter de l'entêtement de M. de Brouillan et de l'indignation du capitaine canadien, lorsque arriva un événement qui changea toutes choses.

M. de Sérigny, frère du chevalier, arriva de France le 15 du mois de mai 1698. Il conduisait une escadre qui apportait les ordres les plus pressants de se rendre à la baie d'Hudson.

La cour ayant appris que Terre-Neuve était conquise presque entièrement, enjoignait à M. d'Iberville de se rendre aussitôt a la haie d'Hudson. On pensait que M. de Brouillan suffirait à compléter la conquête par la prise de Bonavista.

Ainsi finit l'oeuvre de M. d'Iberville en Terre-Neuve et il ne lui resta plus qu'à prendre congé de l'irascible gouverneur.

Après cela, M. Beaudoin énumère le résultat de cette année de combats. Il nous fait remarquer que 125 hommes, en si peu de temps, avaient occupé près de 500 lieues carrées de territoire, avaient pris trente stations, fait plus de 1,000 prisonniers, tué 200 hommes, et saisi tant de milliers de quintaux de morue, sans avoir éprouvé d'autre accident que deux hommes blessés.

Le pieux missionnaire ajoute qu'il bénit le Seigneur d'avoir assisté les Français, qui avaient presque tous la crainte de Dieu, tandis que leurs ennemis étaient de moeurs abominables.

Ces Anglais avaient cependant de bonnes qualités: ils étaient des hommes actifs et habiles dans l'exploitation des pêcheries et des chasses; mais ils n'avaient rien des qualités militaires, et ils étaient incapables de résister à des combattants intrépides comme les Canadiens.

De plus, Dieu ne pouvait les favoriser: ils ne faisaient aucune religion, n'ayant pas même de ministre avec eux, Ils étaient, dans leur conduite, pires que les sauvages, abandonnés à l'ivrognerie et à tous les désordres.

M. Beaudoin donne ensuite rémunération des stations prises par les Français, et il les met sous trois divisions distinctes:

Celles prises par M. de Brouillan seul, avant l'arrivée d'Iberville; celles prises par M. de Brouillan réuni à M. d'Iberville; et enfin les stations prises par M. d'Iberville seul, avec le nombre des habitants de chaque place, les chaloupes qu'ils y ont trouvées, et le poisson qu'ils y prennent chaque année.

Il y en a dix dans la première catégorie, trois dans la seconde, et vingt-trois dans la troisième.

Il est à remarquer que M. de La Potherie, qui copie l'énumération, a omis de faire cette distinction, de manière qu'on ne peut comprendre ce qu'il a voulu dire en cet endroit.

Voici la liste donnée par M. Beaudoin:

1° Stations prises par M. de Brouillan avec ses gens: Rognouse, Trémousse, Forillon, Caplini Bay, Cap Reuil, Brigue, Tothcave, Bayeboulle, Aigueforte—490 pécheurs, 54 habitants, 71 chaloupes prises, 25,000 quintaux de morue;

2° Celles prises par M. d'Iberville et M. de Brouillan réunis: le Petit-Havre, la ville de Saint-Jean, le fort de Kividi—420 pêcheurs, 82 habitants, 150 chaloupes, 75,000 quintaux de morue;

3° Stations prises par M. d'Iberville seul: 1° dans la baie de la Conception et la haie de la Trinité: 2° de Portugal Cove, Havremon, Quinscove, Havre-de-Grâce, Mousquit, Carbonnière, Croques Coves, Kelins Cove, Fresh Water, Bayever, Vieux Perlican, Lance-Arbre, Colicove, New Perlican, Havre Content, Arcisse, la Trinité.—1,138 pêcheurs, 149 habitants, 214 chaloupes, 113,800 quintaux de morue.

Total: 2,048 pécheurs, 285 habitants, 435 chaloupes, 263,900 quintaux de morue.

Après le départ de M. d'Iberville, M. de Brouillan se trouva délivré d'une grande préoccupation: il lui semblait qu'il serait plus en mesure d'exercer ses prérogatives, et de prouver qu'il n'avait pas besoin de partager son autorité. Mais les années suivantes ne lui furent pas favorables, et on 1698 les Anglais étaient revenus occuper sans résistances toutes les stations de la côte orientale.

M. de Brouillan ayant été nommé au gouvernement de l'Acadie, fut remplacé par M. de Subercase. Ce dernier se décida d'attaquer les stations anglaises, ce qu'il opéra, avec le commandant de Montigny, en janvier 1707. Ils avaient réuni 450 hommes. Ils prirent plusieurs postes et détruisirent tous les environs de Saint-Jean. L'année suivante, M. de Saint-Ovide, neveu de M. de Brouillan, alla, avec 125 hommes et M. de Cortebelle, occuper le pays; ils enlevèrent Saint-Jean, et se préparaient à de nouvelles excursions, lorsque le gouverneur de Plaisance les rappela, parce qu'il avait appris que les Anglais se préparaient à l'attaquer avec 2,000 hommes.

Les succès furent ainsi partagés dans le cours du XVIIIe siècle; les Anglais finirent par consolider leur occupation, mais ils consentirent à laisser aux pêcheurs français quelques points sur la côte. Il ne reste plus aujourd'hui à la France que deux îles au sud de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon, qui sont aujourd'hui le contre d'une exploitation considérable.

En 1745, la pêche occupait chaque année dix mille hommes avec 500 navires de Bayonne, de Saint-Jean de Luz et du Havre-de-Grâce.

Aujourd'hui les pêcheries ont une importance plus grande que jamais. Chaque année, près de cent quatre-vingt-dix bâtiments viennent se fixer sur le banc de Terre-Neuve. Ils ne doivent pas, d'après les traités, avancer à plus de vingt lieues du rivage, mais cela suffit pour la pêche. Ils trafiquent avec les riverains de Terre-Neuve, qui leur apportent le menu poisson qui doit servir d'amorce. Pas moins de vingt-cinq à trente mille pêcheurs, largement rétribués, sont ainsi employés à la pêche. Cette occupation est une école tout à fait précieuse pour la préparation de la marine française. Aussi le gouvernement donne-t-il à chaque bâtiment une prime considérable.

Tel est l'état actuel des pêcheries françaises en Amérique, et l'on ne doit pas oublier la part que d'Iberville a prise au développement de cette précieuse industrie.

QUATRIÈME PARTIE

IVe EXPÉDITION A LA BAIE D'HUDSON.

Tous les préparatifs étant terminés à Plaisance et les équipages de l'escadre ayant été complétés, on mit à la voile le 8 juillet 1697, et l'on avança par un vent du sud-ouest. D'Iberville commandait le Pélican, vaisseau de 50 canons et de 150 hommes d'équipage. M. de Sérigny commandait le Profond et M. de Boisbriant le Wesph. Ces officiers avaient parcouru plusieurs fois les mers du Nord et connaissaient la baie d'Hudson. Enfin, les hommes de guerre qui les secondaient, avaient été déjà leurs compagnons.

Outre M. d'Iberville et ses deux frères, M. de Sérigny, et de Bienville, âgé seulement de quatorze ans et frère chéri d'Iberville, il y avait leur cousin de Martigny, fils de leur oncle, Jacques Le Moyne; les deux MM. Dugué de Boisbriant, de La Salle, de Caumont, le chevalier de Montalembert, de la compagnie du marquis de Villette, M. de La Potherie, qui a publié plusieurs volumes pleins d'intérêt sur la Nouvelle-France et sur les événements dont il avait été témoin; MM. de Grandville et de Ligonde, gardes de la marine; Chatrier. Saint-Aubin, Jourdain et Vivien, pilotes, La Carbonnière de Montréal, Saint-Martin, etc.; enfin, Jérémie, qui a laissé une relation assez complète de tous ces événements. Ils avaient avec eux un aumônier. D'Iberville avait toujours soin d'en associer à toutes ces entreprises, où il fallait toujours être prêt à donner sa vie pour le service de Dieu et du roi. Cet aumônier était M. Fitz-Maurice, de la famille des Kiéri en Irlande, dont d'Iberville estimait tout particulièrement le mérite et le zèle infatigable. Il devait rendre les plus grands services, et il était destiné à subir de grandes fatigues.

L'équipage était réparti sur cinq navires: le Pélican, le Palmier, le Wesph, le Profond, et un brigantin nommé l'Esquimau, chargé de vivres. L'escadre réunissait, outre les hommes d'équipage, 250 combattants. Les bâtiments étaient approvisionnés de tout ce qui était nécessaire pour ces expéditions du Nord; des mousquets, des haches d'armes, des harpons, des grappins pour fixer les navires sur les glaces lorsqu'on ne pouvait plus naviguer, des couvertures de laine et des fourrures pour les jours les plus froids, des armes particulières pour combattre les baleines, qui naviguaient par légions dans le nord, et pour s'emparer de ces populations d'amphibies qui couvraient les rivages parfois jusqu'à perte de vue; sans compter les armes de chasse pour attaquer ces tribus d'oiseaux si nombreux, non encore décimés par les chasseurs: les oies, les outardes, les pingouins, les mouettes, les goélands.

De Plaisance, on longea l'île pour se rendre sur la côte orientale. On passa devant le cap Sainte-Marie, devant lu cap de Rase au sud de l'île, puis on remonta le long du banc de Terre-Neuve. M. d'Iberville avait reçu l'instruction de courir des bordées sur cette côte; mais des brumes très épaisses s'étant élevées, ces instructions ne purent être observées, et l'escadre se dirigea aussitôt vers le nord.

Le 17 juillet, neuf jours après le départ, l'escadre ayant passé le cap Saint-François et le cap Bonavista, on se trouva près de Belle-Isle, en face de l'embouchure du fleuve Saint-Laurent et par le 52e degré de latitude.

On commença à rencontrer quelques glaces dérivant vers le sud, mais ce n'était rien en comparaison de ce que l'on devait voir plus tard.

Le 18 juillet, l'escadre longea les côtes du Labrador. Le 24, 16 jours après le départ de Plaisance, l'entrée de la baie d'Hudson se présenta: elle était tout obstruée de glaces. On était en face de l'île de la Résolution, et des îles Button, qui conservent encore le même nom. Il fallait se frayer un passage en naviguant vers l'ouest.

D'Iberville, monté sur le Pélican, affrontait les banquises, sachant profiter de toutes les ressources de ces passages, qu'il avait traversés plusieurs fois, et frayant la route aux autres navires.

Il fallait souvent grappiner, c'est-à-dire fixer les bâtiments sur les glaces au moyen de grappins dont on avait un bon nombre.

A cette hauteur, on était au 62e degré de latitude, le soleil était perpétuel, éclairant la nuit comme le jour. On rencontra ensuite les îles du Pôle et de la Salamandre, ainsi nommées d'après les deux bâtiments que d'Iberville y avait conduits dans son voyage précédent de 1694.

Arrivés à ce point, les navigateurs virent marcher contre eux l'immensité des glaces venant du pôle; elles apparaissaient au loin jusqu'à la ligne de l'horizon. C'étaient des masses énormes qui semblaient entassées les unes sur les autres. Enfin, à chaque instant, comme dans la région des nuages, on voyait s'accomplir les mouvements les plus variés.

Certains bancs s'arrêtaient et se disposaient avec ordre comme les quais d'un fleuve. Les autres continuaient à marcher et s'avançaient plusieurs de front comme une flotte gigantesque. Il y avait des blocs de 300 pieds de hauteur. A certains moments, dans cette procession effrayante, il y avait des rencontres, avec des bruits terribles; tantôt c'était comme des coups de tonnerre, d'autres fois comme des salves d'artillerie, ou des feux de file de mousqueterie. A ces rencontres, les blocs de glace, poussés par une force irrésistible, se levaient, se dressaient les uns contre les autres, et menaçaient de s'abattre sur les embarcations.

Il était difficile de braver ces obstacles avec ces petits navires, qui étaient si mal disposés pour supporter les grandes lames de l'Océan. C'est ainsi que s'avançaient ces intrépides navigateurs; ils n'avaient pour appui que des coques de noix; ils étaient dépourvus de ces instruments de précision modernes qui parlent un langage, si infaillible; ils n'avaient pour guide que la boussole et marchaient connue les yeux fermés dans les brumes.

A un certain moment, un vent s'éleva qui ébranla les glaces et les bouleversa. Au milieu de ce conflit, deux bâtiments se rencontrèrent, et un mat d'artimon fut brisé, tandis que le brigantin l'Esquimau, poussé par la violence des courants, fut enlevé et sombra avec son chargement. Tout ce que l'on put faire fut de sauver l'équipage.

Dans ces régions, les tempêtes sont plus effrayantes que partout ailleurs. Le 24 juillet, l'escadre en ressentit une qui dura huit heures.

Les cordages et le pont étaient couverts de verglas, les voiles s'immobilisaient; le veilleur, à son poste d'observation au haut du mat, était comme une stalactite vivante. Les côtes présentaient une masse de pics et de précipices effrayants. Enfin, au milieu de la tempête, le Pélican se vit séparé des trois autres vaisseaux, qui jusque-là l'avaient suivi.

Le 8 du mois d'août, on était entré dans le détroit de la baie d'Hudson; on doubla le cap Haut, puis le cap Charles, à 50 lieues de l'ouverture du détroit.

Le 15 du mois d'août, le Pélican était arrivé à 150 lieues des îles Button et de l'entrée est du détroit. D'Iberville, ne voyant pas arriver les trois vaisseaux français, s'arrêta, quelques jours pour les attendre.

Ils étaient au milieu des splendeurs des mers du Nord. Dans le jour, ils pouvaient contempler un ciel d'un éclat et d'une pureté extraordinaires, qui tranchait sur la blancheur des neiges, et les glaces, qui s'étendaient à perte de vue. Pendant la nuit, les aurores boréales apparaissaient avec leurs lueurs plus blanches que l'albâtre et variant à chaque instant. Autour du navire, tout un peuple d'amphibies, de loups et de veaux marins couvraient les rivages; ils offraient aux chasseurs une proie facile. Dans le ciel, des volées d'oiseaux énormes: les outardes, les goélands remplissaient les airs, et ils étaient en si grande quantité que La Potherie nous dit qu'on pouvait les prendre par milliers.

Tandis qu'on pouvait se livrer à la chasse, on pouvait aussi s'occuper à la pêche, qui offrait une proie abondante.

On était encore sur les glaces lorsqu'on vit arriver une bande de sauvages esquimaux avec qui l'on se mit en rapport. M. de La Potherie donne de grands détails sur ces habitants étranges des mers du pôle. Il nous dit comme leurs vêtements, leurs armes et tous les objets à leur usage sont admirablement adaptés au climat qu'ils doivent habiter.

Ils portent un surtout fait de fourrures très épaisses, avec des gilets et des hauts-de-chausse de peau. Le tout est cousu avec les nerfs les plus délicats des animaux et «avec une perfection dont les couturières européennes n'approchent pas». Par-dessus leurs chausses, ils mettent deux paires de bottes l'une sur l'autre, alternées avec des chaussons de peau. Ils prennent donc plus de précautions contre le froid que les Européens, mais aussi il paraît qu'ils ne connaissent pas les infirmités qui affligent les peuples qui se disent civilisés.

Leurs canots de peaux de loups marins montées sur des os de baleine, sont une invention merveilleuse pour braver la fureur des flots. Ils sont tout couverts sur le dessus, à la réserve d'une ouverture où les navigateurs se mettent; elle est si bien ajustée qu'il n'y entre jamais d'eau. Ils les gouvernent très facilement avec une rame de quatre pieds de longueur, arrondie aux deux extrémités et qu'ils savent manoeuvrer avec une rapidité extraordinaire.

Le Pélican remit à la voile et arriva le 3 septembre en vue du fort Nelson, n'ayant pas de nouvelles des autres bâtiments.

Le 5 septembre, l'on vit arriver trois vaisseaux que l'on prit pour l'escadre: grand mouvement à bord et grande joie. On bat aux champs et l'on arbore les pavillons de bienvenue. Mais, étonnement général lorsqu'on s'aperçoit que les bâtiments signalés ne répondent pas et s'avancent toujours, en silence, à force de voiles. La méprise ne fut pas longue; on avait devant soi trois vaisseaux ennemis qui venaient d'attaquer le Profond dans le nord de la baie, et qui croyaient l'avoir coulé à fond.

Ces trois bâtiments étaient le Hampshire, de 50 canons et de 150 hommes d'équipage; le Derring, de 36 canons et 100 hommes d'équipage, et le Hudson Bay, de 32 canons et plus de 200 hommes d'équipage: total, près de 350 hommes avec 108 canons, auxquels le Pélican ne pouvait opposer que 150 hommes et 50 canons.

D'Iberville comprit aussitôt le danger, mais il jugea qu'il devait le braver. D'ailleurs, il commandait des hommes résolus et qui n'auraient pas voulu entendre parler de retraite.

Aussitôt, il divise son monde en plusieurs détachements. Il met La Salle et de Grandville, gardes de la marine, avec leurs hommes à la batterie d'en bas; il place son jeune frère de Bienville et M. de Ligonde, autre o-arde de la marine, à la batterie du haut, et établit M. de La Potherie, Saint-Martin et La Carbonnière au château dee l'avant, avec les hommes les plus aguerris; lui-même se porte, avec un détachement, au château de poupe, près du pilote, pour tout diriger.

D'Iberville, avec l'intelligence qui le caractérisait, décida qu'un abordage vaudrait mieux que le vain essai de lutter, avec 50 canons, contre trois vaisseaux pouvant tirer de tous côtés en l'environnant comme d'un cercle de feu. Il se dirige donc vers le Hampshire, tandis que les Anglais l'apostrophaient en criant qu'ils le reconnaissaient, «qu'ils le cherchaient depuis longtemps, que son dernier jour était venu et qu'ils ne l'épargneraient pas.» Et sur cela, des cris et des hourras répétés.

Le moment était solennel. D'Iberville avançait toujours; il était d'une impassibilité qui lui était ordinaire dans le danger et qui électrisait ses gens, qui avaient les yeux sur lui.

Il fait sonner l'abordage. Tous ses gens se garent d'abord pour essuyer la première bordée du Hampshire, puis ils se relèvent et montent d'un bond sur les embrasures. Retenus d'une main aux manoeuvres du navire, de l'autre, ils brandissaient leurs haches d'armes. Le navire marchait avec rapidité. Le capitaine du Hampshire, les ayant contemplés quelques instants, jugea qu'il pouvait être anéanti du premier coup avant qu'il pût être secouru par les autres navires. Il fait aussitôt carguer ses voiles, et, virant de bord, il se dérobe à une lutte qu'il n'ose pas affronter.

D'Iberville ne perd pas un instant. Il continue sa course et se dirige entre les deux autres vaisseaux. En passant près du Derring, il le foudroie avec sa batterie de droite. Il se retourne vers le Hudson Bay, et lui envoie sa bordée de gauche, puis il revient vers le Hampshire, qui, voyant le Pélican aux prises avec deux vaisseaux, avait décidé de se remettre en ligne. Les deux bâtiments anglais avaient peine à se rétablir; les manoeuvres étaient hachées, les voiles criblées, les canons renversés, les blessés nombreux.

Cependant, d'Iberville voyant que ce qu'il avait voulu éviter allait se réaliser, si les trois navires se réunissaient, marcha droit sur le Hampshire. Pendant ce temps, les trois navires se remirent en ligne et tiraient à la fois, criblant le Pélican, mais sans blesser beaucoup de monde, les gens d'Iberville étant si exercés à se garer à chaque bordée. Ils jugeaient de la direction des coups, et suivant leur portée, ils montaient dans les manoeuvres avec la rapidité la plus extraordinaire, ou se garaient dans l'entrepont, puis ils revenaient sur le tillac en poussant des cris de défi.

Le Hampshire, voyant l'inutilité de toutes ses volées de canons, se décida enfin à aborder le Pélican, réservant son feu pour frapper son adversaire d'aussi près que possible. Il commença par chercher à prendre le vent pour revenir sur le Pélican avec plus de force, mais, là éclata l'inhabileté des marins anglais; ils ne purent réussir dans cette manoeuvre, et su retrouvèrent côte à côte avec le Pélican, qui les prolongeait et les suivait dans tous leurs mouvements.

C'est alors qu'arriva l'événement le plus considérable du combat.

Les navires étaient si près l'un de l'autre que les hommes s'apostrophaient des deux bords. Les Anglais criaient aux Français qu'ils vinssent leur rendre visite, et, voyant M. de La Potherie qui avait le visage tout noir de poudre, ils s'écrièrent: «Ali! quel beau visage de Guinée.»

Le Hampshire se voyant a portée de pistolet, lança sa bordée, qui n'eut presque pas de prise sur l'équipage étendu à plat sur le pont.

Alors, d'Iberville riposta. Tous ses canons étaient pointés à couler bas, et il envoya si bien sa bordée que le Hampshire ne put faire que quelques brasses et sombra complètement sous voiles, avec tout son monde, qui comprenait 150 combattants.

Les deux autres vaisseaux, voyant ce désastre, ne songèrent plus à faire aucune résistance. Le Derring vira de bord avec la plus grande hâte, et s'enfuit; mais l'Hudson Bay, trop criblé pour en faire autant, amena aussitôt son pavillon, et d'Iberville envoya La Salle avec 25 hommes pour l'amariner.

Tout avait été si bien conduit, que d'Iberville n'avait pas de morts, et ne comptait que 14 blessés; mais les manoeuvres étaient coupées, les voiles percées à jour, les mâts criblés.

Le chevalier du Ligonde avait reçu deux coups de feu; La Carbonnière avait le coude entamé; Saint-Martin, la main fracassée; M. de La Potherie avait reçu plusieurs balles dans ses vêtements, et avait un bras contusionné.

Après ce combat acharné il se passa encore bien dea événements avant l'attaque du fort Nelson. On était parvenu au 7 de septembre, et l'on expérimenta alors la rigueur de ces climats. Il faisait très grand froid; le vaisseau, avec ses agrès et ses mâts, était tout couvert de neige et de verglas. Le vent était très fort, et, la grande ancre s'étant rompue, la désolation fut au comble parmi les blessés et les malades. M. de La Potherie, quelque accablé de fatigue qu'il fût, avait encore assez de liberté d'esprit pour faire la remarque que Horace, qui relève l'audace de celui que le premier confia une nef aux flots, ne s'était cependant jamais trouvé en si fâcheuse conjoncture.

Illi robur et aes triplex

Circa, pectus erat qui fragilem truci

Commisit pelago ratem

Primus, nec timuit proecipitem Africum

Decertantem...

La tempête se déchaîna, ensuite dans toute sa fureur; la galerie fut enlevée, les tables et les bancs brisés dans la grande salle; enfin, vers dix heures du soir, le 7 septembre, le gouvernail fut enlevé. Le vaisseau, secoué et poussé sur les battures, ne put résister et fut ouvert par le milieu. Au matin, il commença à sombrer: il fallut l'abandonner. En ce moment on voyait la terre à deux lieues.

Au milieu de ces épreuves d'Iberville était inébranlable: c'était dans les plus terribles circonstances que se révélaient sa fermeté et la sûreté de ses décisions. Il se mit en devoir de sauver son équipage. Il envoya M. de La Potherie et son cousin de Martigny dans un esquif, chercher un lieu de déparquement, puis il fit disposer des radeaux, et embarqua son monde. Les rigueurs du froid étaient telles que, sur les 200 hommes qui se trouvaient sur le bâtiment et qui eurent à traverser les battures dans l'eau jusqu'à la ceinture, 18 périrent. M. de La Potherie tomba sans mouvement, épuisé de fatigue; quelques Canadiens le sauvèrent. L'aumônier, M de Fitz-Maurice, fut admirable de dévouement, étant, comme nous l'avons dit, d'une force extraordinaire. Il soutenait et même portait ceux qui ne pouvaient se traîner, et il ne les abandonnait pas avant qu'ils fussent arrivés en terre ferme.

De grands feux que l'on fit soulagèrent ces pauvres gens qui étaient légèrement vêtus et tout dégouttants encore du naufrage. Dans tous ces désastres, d'Iberville avait veillé a tout. Il avait sauvé sa provision de poudre, et il put ainsi envoyer ses meilleurs tireurs pour se procurer du gibier. Heureusement, les autres vaisseaux arrivèrent, le Palmier, le Wesph et le Profond, apportant des vivres, des munitions et des vêtements de toutes sortes; il était temps: les plus robustes succombaient, les plus nobles coeurs étaient anxieux. Les fronts s'éclaircirent, mais comme en ces temps la foi accompagnait toutes les émotions, de vives démonstrations de reconnaissance furent adressées à Dieu. D'ailleurs, ces braves gens étaient déterminés à toute tentative suprême et, périr pour périr, ils disaient qu'il valait mieux sacrifier sa vie sur un bastion du fort Nelson que de languir dans un bois avec un pied de neige.

Le 11 septembre, dit M. de La Potherie, nous allâmes faire du feu à la portée du canon du fort et sous le couvert des arbres, pour tromper l'ennemi. La fumée nous attira des coups de canon, mais facilita aux gens le débarquement le long de la rivière. M. d'Iberville, se dirigeant par de petits sentiers couverts, s'en alla reconnaître la place, sur les 11 heures du matin; après quoi il envoya de Martigny en parlementaire pour réclamer deux Canadiens et deux Iroquois qui étaient restés prisonniers l'année précédente. Le gouverneur les refusa: alors on résolut l'attaque.

Après dîner, on dressa une batterie à deux cents pas du fort, et l'on débarqua les mortiers, les canons et les munitions, sous la direction du chevalier de Montalembert, garde de la marine. Le lendemain, le bombardement commença vers 10 heures du matin, et continua jusqu'à, une heure de l'après-midi. Les bombes faisaient un effet merveilleux; les remparts étaient renversés, et les Canadiens envoyés en tirailleurs, voyant les résultats, les saluaient de Sassa Kouès de triomphe. On commença alors, sur la côte opposée du Nord, une nouvelle batterie qui aurait écrasé le fort, mais le gouverneur envoya le ministre, M. Morrisson, proposer une capitulation, qui ne put être acceptée à cause des conditions qui l'accompagnaient. Enfin, le lendemain, 13 septembre, le gouverneur envoya des parlementaires chargé d'accepter les conditions posées par M. d'Iberville.

A une heure de l'après-midi, l'évacuation eut lieu. La garnison sortit tambours battants, mèches allumées, enseignes déployées, avec armes et bagages.

Le fort Nelson, que l'on venait de prendre, est au 59e degré 30 m. de latitude; c'est la dernière place de l'Amérique septentrionale. Il était en forme de trapèze avec quatre bastions. Dans chaque bastion il y avait des fauconneaux et des pièces de quatre et de huit. En tout, deux mortiers de fonte, 34 canons et plusieurs petites pièces.

M. d'Iberville installa ses hommes, puis fit célébrer les offices religieux. M. de Fitz-Maurice fit les offices et ensuite s'occupa de se mettre en rapport avec les sauvages.

Cette campagne rendait la France maîtresse de toute la baie d'Hudson et du toutes ses richesses, qui sont très grandes, car dans un climat si rude la Providence a pourvu merveilleusement à la subsistance des peuples qui y sont établis.

Les rivières sont très poissonneuses, la chasse y est abondante. Il y a des perdrix en si grande quantité qu'on peut en tirer des milliers et des milliers. Elles sont toutes blanches, beaucoup plus délicates que celles d'Europe, et presque aussi grosses que des poules. Les outardes et les oies sauvages y abondent si tort au printemps et à l'automne, que les bords des rivières en sont remplis. Les caribous s'y trouvent presque toute l'année; on les rencontre parfois par bandes de sept à huit cents. La viande en est encore meilleure que celle du cerf.

Les pelleteries sont très nombreuses, très variées, très précieuses, bien plus belles que celles des climats plus doux: les martes, les renards noirs, les loutres, les ours, les loups, les castors sont très abondants et d'une fourrure fournie et très fine. Mais ce qui pouvait surtout attacher les Français à ce pays, c'est que les sauvages sont bons, très désireux d'embrasser la vraie religion, et tout différents des populations iroquoises, qui ont été si acharnées contre les établissements français.

Les sauvages venaient donc un foule au fort Nelson pour se mettre on rapport avec les Français, qu'ils avaient appris à aimer dans leurs rapports précédents. Ils aimaient ardemment le noble caractère d'Iberville; ils estimaient sa franchise, sa noblesse de coeur, sa droiture, qui est la qualité qu'ils estiment le plus, nous dit M. de La Potherie. Ils avaient appris à connaître M. de Martigny et M. de Sérigny, qui, dans les expéditions précédentes, étaient restés plusieurs mois avec eux. Ils savaient d'avance aussi qu'ils devaient mettre toute leur confiance dans le missionnaire, par les vertus qu'ils avaient admirées dans ceux qui l'avaient précédé. Ils n'oubliaient pas le P. Silvy, venu avec d'Iberville dans sa première expédition, et qui, resté avec eux, s'était dévoué jusqu'à ce que sa santé fût épuisée. Le P. Silvy, après ces oeuvres de missions à la baie d'Hudson, fut rappelé à Québec, mais le coup de mort était déjà porté: il mourut au bout de quelques semaines. Les sauvages savaient tout cela, et lui conservaient une filiale reconnaissance.

Ils avaient été attachés encore au nom français par le dévouement sans limites du P. Marest, venu en 1694, et qui était resté plusieurs années avec eux. Le zèle qu'il avait mis à travailler au service de l'équipage, pendant l'hiver même, était grand, mais celui qui l'animait à s'occuper des sauvages était encore plus grand, à cause du besoin où il voyait leurs âmes. Il s'en allait aux plus grandes distances par tous les temps; il passait les rivières à mi-corps, traversait des marais et des savanes, supportant les froids les plus violents, et gagnant ainsi le coeur des sauvages. Ils comprenaient, en le voyant supporter héroïquement ces épreuves, quelle affection il devait avoir pour les âmes. Ce sont des choses que les sauvages ne devaient jamais oublier; ils n'avaient rien vu de semblable chez les ennemis des Français.

M. de Fitz-Maurice, animé par ces exemples, se mit dans les mêmes rapports avec les sauvages. Il allait au loin les trouver dans leurs campements, et passait les ruisseaux, les rivières, les marais, supportant tout. Mais il est bon de rapporter une part du mérite de ces oeuvres à M. d'Iberville, qui s'occupait avant tout du bien spirituel de ses hommes et des sauvages. A bord, il assistait aux prières, aux neuvaines et à la sainte messe, Il secondait l'aumônier dans toutes les dispositions de son zèle. Le P. Fitz-Maurice nous dit qu'il était un des premiers à la confession et à la communion. Nous ne pouvons avoir une trop haute idée de ces héros chrétiens, plaçant au-dessus de tout, le but religieux qui les guidait dans leurs entreprises, et sachant mettre leur conduite en rapport avec leurs pieuses convictions. Ils rappellent les héros des croisades.

M. d'Iberville pourvut ensuite à l'organisation de la nouvelle colonie. Il mit son frère de Sérigny à la tête des stations; il demanda ensuite à M. Fitz-Maurice de se charger de l'administration spirituelle, puis il repartit pour la France, le 24 septembre 1697, bien que la saison fût déjà avancée.

Il avait installé à bord du Profond l'équipage du Pélican, qui avait sombré; il y avait ajouté une partie de l'équipage de l'Hudson-Bay, et enfin la garnison du fort, qu'il devait rapatrier.

Une heure après le départ le Profond échouait, mais ce ne fut qu'une alerte de peu de durée, car la marée survenant, on put continuer la route.

A cette époque de l'année, le soleil baissait sur l'horizon à mesure que l'on avançait vers le nord, et au bout de quelques jours, il ne paraissait plus et l'on ne pouvait plus prendre la hauteur pour se diriger.

Aussi, dit M. Bacqueville de La Potherie, on avançait dans les ténèbres; on ne voyait plus rien, et par surcroît, il arriva une très forte tempête.

Avec tout cela, il fallait trouver le détroit pour sortir de cette mer tempétueuse. Après plusieurs jours d'inquiétude et de tâtonnements, on put reconnaître qu'on était à l'entrée du détroit et en face de l'île de Sasbré. On continua la marche avec plus d'assurance, en allant toujours à l'est, et, le 2 octobre, c'est-à-dire huit jours après le départ du fort Nelson, l'escadre se trouvait à, 50 lieues de l'entrée ouest du détroit, devant le cap Charles, au 63e degré de latitude, presque au milieu du parcours du détroit.

On longea ensuite les îles Bonaventure. Ces îles avaient été ainsi nommées dans une expédition précédente, du nom du capitaine de frégate Bonaventure, qui avait accompagné le chevalier en 1689.

On passa ensuite devant les îles sauvages et devant le cap Dragon, au 62e degré de latitude.

Le 9 d'octobre on longeait les îles Button, et enfin le 10 octobre 1697, on était hors de danger à l'entrée du détroit, où l'on avait passé précédemment le 7 juillet, en se rendant dans la baie d'Hudson.

M. de La Potherie cite alors ces vers d'Horace adressés à Virgile, qui se rendait d'Italie à Athènes avec un vent de nord-ouest:

Ventorumque regat pater,

Obstrictis aliis, proeter Iapyga...

C'était le vent d'Iapyx qui était favorable à Virgile, comme lu vent nord-ouest qui poussait l'escadre vers la sortie du détroit.

Dans cette traversée, M. de La Potherie fait remarquer que les équipages furent rudement éprouvés par le scorbut.

Les hommes étaient exposés à prendre cette terrible maladie par l'usage des viandes salées, par les rafales continuelles qui couvraient d'eau les bâtiments, par l'impossibilité de changer d'habits et de linge qui était en petite quantité. Plusieurs succombèrent.

L'escadre arriva à Belle-Isle le 9 novembre, et deux semaines après, Rochefort, terme de la navigation, était en vue.

En terminant sa relation, M. de La Potherie croit devoir assurer que l'occupation de la baie d'Hudson n'offrait pas assez d'avantages de commerce pour affronter les périls d'une navigation si longue et si difficile dans des climats si rigoureux.

Mais tel n'était pas le sentiment du chevalier d'Iberville, qui savait très bien le parti que les Anglais pouvaient tirer de ce pays.

C'est ce qui a été confirmé par la suite des événements. Les Anglais revinrent plus tard; ils s'assurèrent de tout le pays, favorisèrent des associations puissantes, et ces commerçants, avec les subsides et les primes du gouvernement, établirent deux grandes compagnies qui se mirent à la tête du commerce des fourrures dans le monde entier.

Ce sont les deux compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest, qui, jusque dans les derniers temps, ont réalisé des bénéfices montant presque chaque année à la somme de vingt à vingt-cinq millions de francs.

D'Iberville, à son retour, vit le ministre des colonies, et lui exposa avec force la situation de la Nouvelle-France, et le danger que lui faisait courir le voisinage des Anglais.

Ces représentations eurent un plein succès, et le ministre chargea d'Iberville d'une expédition plus considérable que toutes celles qui lui avaient été confiées jusque-là.

C'est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.