I
Toute la rue Neuve-Saint-Roch était mise en émoi, au mois de février 1751, par les apprêts d'une fête qui devait avoir lieu le soir même dans un bel hôtel situé à peu près au milieu de cette rue. Cet hôtel, qui avait une seconde entrée rue de la Sourdière, était celui du célèbre fermier-général Jean-Joseph Leriche de la Poupelinière. Depuis de longues années il avait répudié son premier nom de Leriche, craignant sans doute qu'on ne le prît pour un sobriquet, et avait un peu dénaturé son second nom, en en retranchant une lettre; il était donc resté le sieur de la Popelinière, et il aurait de plus pu ajouter, comme le faisait le financier Zamet, seigneur de quelques centaines de milliers d'écus.
La grande fête qui allait se célébrer dans son hôtel, était un anniversaire: non pas celui de sa naissance, encore moins de son mariage, mais celui de sa délivrance; c'est ainsi, du moins, qu'il désignait le jour correspondant à une époque déjà éloignée de trois ans, mais qui avait été signalée par une aventure des plus scandaleuses, dont tout Paris s'était amusé. Il s'agit de la fameuse histoire de la cheminée à plaque tournante, par laquelle le maréchal de Richelieu s'introduisait dans la chambre de madame de la Popelinière, alors que son mari veillait à ce qu'elle y fût soigneusement renfermée, pour la soustraire aux intrigues du galant maréchal. M. de la Popelinière, il faut le dire, avait épousé sa femme à contre-cœur et dans les circonstances peu faites pour lui faire bénir le lien qui les enchaînait. Un fermier-général ne pouvait se dispenser d'avoir une maîtresse, et M. de la Popelinière avait choisi la sienne dans la troupe de la comédie-Française. Elle était la petite-fille de Dancourt, dont elle portait le nom, et sa mère, Mimi-Dancourt, n'avait pas été sans obtenir quelques succès au théâtre. Elle-même y remplissait fort honorablement son emploi, et, une fois maîtresse en titre de M. de la Popelinière, sa conduite fut irréprochable. C'était déjà quelque chose que d'être la maîtresse d'un fermier-général; mais devenir sa femme paraissait un rêve irréalisable. Mademoiselle Dancourt avait de l'esprit et de la persévérance, ce qui, dit-on, est presque du génie. Pendant douze ans, elle employa tous les moyens de séduction, toutes les amorces, toutes les petites roueries imaginables, sans pouvoir obtenir de son amant qu'il voulût être, pour elle, autre chose qu'un protecteur des plus généreux et des plus dévoués. Elle sentit que sa persistance pouvait lui devenir fatale, et qu'en voulant acquérir un époux elle courait risque de perdre un amant tel qu'elle ne pouvait espérer d'en trouver jamais un pareil. Elle se tint donc tranquille, attendant une circonstance favorable qu'elle pût mettre à profit. Madame de Tencin avait eu occasion de la rencontrer souvent dans ce monde littéraire où trônaient, pour la partie féminine, les actrices et les femmes auteurs de quelque célébrité. Madame de Tencin s'était prise d'amitié pour elle, et mademoiselle Dancourt la jugea propre à seconder et à mener à bonne fin le grand projet qu'elle nourrissait depuis si longtemps.
Elle venait d'obtenir un succès véritable dans une comédie, aujourd'hui oubliée, intitulée la Fille séduite. Madame de Tencin vint, après la représentation, la féliciter sur la manière dont elle avait rempli le rôle principal: mademoiselle Dancourt jugea, à la vivacité des éloges de madame de Tencin et à l'émotion qu'elle ressentait encore de l'impression qu'elle avait reçue de la pièce, que le moment était parfaitement choisi pour frapper le grand coup. Mademoiselle Dancourt était une fort habile comédienne; au lieu de recevoir le visage ouvert et le sourire sur les lèvres les éloges que son amie venait lui faire, elle se mit à fondre en larmes et accueillit avec des sanglots répétés, les compliments qu'elle en recevait.
—Mais en vérité, ma chère, lui dit madame de Tencin, je ne vous comprends pas: au moment où vous venez d'obtenir un triomphe, vous vous livrez au désespoir. Qu'est-ce que cela veut dire?
—Hélas! madame, lui répondit mademoiselle Dancourt d'une voix étouffée par les larmes, c'est qu'en retraçant au public les malheurs de la fille séduite, qui sont ma propre histoire, j'étais obligée d'étouffer ma douleur: mais c'est plus fort que moi et je ne peux plus la contenir au fond de mon cœur.
—Mais que vous est-il donc arrivé de si malheureux? Il me semble que votre position est au contraire à envier. M. de la Popelinière est aimable, généreux, rempli de prévenances, et, s'il vous a séduite, il y a longtemps; en tout cas, il me semble que, depuis, il à fait assez bien les choses pour se faire pardonner sa séduction.
—Mon Dieu! oui: je suis folle, si vous voulez; mais il est des humiliations que je ne puis accepter. Je règne, j'en conviens, dans le salon de M. de la Popelinière; mais j'y règne un instant, quand il veut bien m'y faire appeler; je ne suis que l'esclave de sa volonté; si je veux y faire admettre quelqu'un, il faut le supplier, me mettre à ses genoux. Qu'un caprice lui vienne d'en exclure une personne qui lui déplaise et qui me soit sympathique, ce n'est pas mon goût qu'il consultera. Vous, ma meilleure, ma plus sincère amie je n'ai pas le droit de vous dire: Venez; de vous installer près de moi, de m'éclairer de vos conseils, de vos avis si bons à suivre pour moi, maîtresse de maison! On me jette toujours à la figure mon titre de comédienne et mon nom de mademoiselle Dancourt; je lui ai sacrifié ma jeunesse, ma beauté, mes plus beaux jours, la meilleure partie de ma vie, et, d'un mot, il peut briser mon existence. Si aujourd'hui je suis pour quelques-unes un objet d'envie, demain je puis être pour tous un objet de pitié!
—Il y a du vrai dans ce que vous me dites là, dit madame de Tencin, qui n'avait pas été insensible aux flatteries de la comédienne; mais comment décider la Popelinière à vous donner son nom? Il est probable que vous n'avez pas négligé les moyens qui étaient en votre pouvoir; quels sont ceux que je puis employer?
—Ah! si vous vouliez bien! soupira mademoiselle Dancourt en s'essuyant les yeux.
—Voyons, mettez-moi sur la voie, dit avec empressement madame de Tencin.
—Eh bien! poursuivit la comédienne, vous êtes toute-puissante auprès du cardinal. Le bail de ferme touche à sa fin; M. de la Popelinière va en demander le renouvellement; il faut qu'on le lui refuse et que son mariage avec moi soit la condition du renouvellement.
Madame de Tencin réfléchit un instant.
—Mon enfant, reprit-elle bientôt, laissez-moi faire: séchez vos beaux yeux qui sont destinés à faire couler les larmes et non à en verser eux-mêmes; dans un mois vous serez madame de la Popelinière, c'est moi qui vous en réponds. Sous peu de jours le financier aura de mes nouvelles.
—Ah! vous êtes mon ange sauveur, s'écria la comédienne en se jetant dans les bras de son amie.
Un traité d'alliance fut à l'instant conclu entre les deux conjurées: le salon de madame de la Popelinière deviendrait celui de madame de Tencin; toute sa petite coterie philosophique y serait admise de droit, c'était un magnifique triomphe que toutes deux allaient se préparer, et l'effet ne tarda pas à suivre les préliminaires du complot.
M. de la Popelinière fut mandé chez le cardinal à qui on l'avait dépeint comme un homme immoral et débauché ayant abusé de l'innocence d'une naïve jeune fille et ne pouvant remédier au mal qu'il avait fait que par une réparation éclatante. M. de la Popelinière pensa tomber de son haut lorsque le ministre lui eut dévoilé toute l'horreur de sa conduite.
—Mais, Monseigneur, se hâta-t-il de dire, Votre Éminence a été induite en erreur sur mon compte.
—Du tout, monsieur, reprit le cardinal, je suis bien informé, et je ne veux pas que le service du roi soit plus longtemps confié à des gens entachés de débauche et d'immoralité. Ainsi nous nous passerons de vos services, ou vous épouserez votre victime.
—Mais, Monseigneur, voilà plus de trente ans que j'appartiens au service du roi, car c'est en 1718 que j'eus l'honneur d'être nommé fermier général, et vous ne pouvez ainsi me priver d'un emploi où je n'ai jamais fait soulever la moindre plainte.
—Et le scandale, monsieur, le comptez-vous pour rien?
—Mais le scandale, Monseigneur, c'est vous qui le provoqueriez. Car enfin vous ne voulez certainement pas admettre au service du roi le mari d'une comédienne.
—Non certainement, monsieur; mais la comédienne cessera de l'être, du moment qu'elle sera votre femme. Du reste, je ne suis pas ici pour vous faire des sermons. Mais il y a deux hommes en moi: le ministre, qui a bien le droit, je le pense, de vous retirer vos fonctions, ou de vous continuer ses bonnes grâces, et le prêtre, qui peut vous donner l'absolution, si vous lui promettez de faire pénitence.
—Eh bien! Monseigneur, puisqu'il le faut absolument, je ferai pénitence; je me marierai.
—Et pour cadeau de noce, vous aurez le renouvellement de votre bail. Adieu, monsieur; nous le signerons le même jour que vous signerez votre contrat.
M. de la Popelinière se retira très-peu satisfait; un mois après, il était toujours fermier-général, mais il était marié, marié autant qu'on peut l'être, il avait de moins une charmante maîtresse, et de plus une femme qui allait se dédommager dans son état légal de toutes les privations qu'elle s'était imposées dans sa position équivoque.
Autant mademoiselle Dancourt avait été modeste, réservée et soumise, autant madame de la Popelinière se montra fastueuse, altière et exigeante. L'éclat du luxe et de la représentation suffit pour occuper ses moments pendant les premiers temps. Mais, habituée naguère à voir ses journées presque entières consacrées aux études qu'exigeait sa profession de comédienne, la grande dame ne tarda pas à trouver le temps d'une longueur inouïe et ne vit pas de meilleurs moyens de l'employer que d'admettre à sa suite une foule d'adorateurs. Puis le nombre n'étant pas tant ce qu'elle recherchait, que la qualité, elle s'afficha au point de démonter la philosophie du plus calme des maris. Les assiduités du maréchal de Richelieu étaient devenues si scandaleuses, que M. de la Popelinière, voulant à toute force échapper au ridicule, renferma madame de la Popelinière dans son appartement dont il gardait la clef et où il lui faisait servir à manger. On sait comment, malgré toutes ces précautions, le maréchal de Richelieu s'introduisait chaque soir chez la femme du financier, et n'en sortait que le lendemain, à l'aide de la fausse cheminée dont la plaque tournante donnait issue sur une pièce d'une maison contiguë de l'hôtel, et dont le maréchal s'était fait locataire. La discrétion n'était pas la vertu du vainqueur de Mahon, et la moitié de Paris était dans la confidence de son bonheur avant que le fermier général se doutât le moins du monde de sa mésaventure. Il finit cependant par en être instruit comme les autres, et son parti fut pris sur-le-champ. Loin de fuir le scandale, il provoqua un éclat, il appela des témoins, rendit son affront aussi public que possible pour bien faire constater son droit de mettre madame de la Popelinière à la porte et se donna cet agrément à sa grande joie et au grand désespoir de sa douce compagne qui perdit en un instant le fruit de tant d'années d'efforts et de persévérance. Son ancienne protectrice, madame de Tencin, ne tarda pas à mourir; mais, dans sa nouvelle position, elle s'était fait des amis puissants et parvint à intéresser en sa faveur MM. d'Argenson et de la Vrillière. Ceux-ci voulant opérer un raccommodement, l'introduisirent dans le cabinet du garde-des-sceaux, M. de Machault, et y firent mander M. de la Popelinière. Le financier se douta probablement de quelque chose, car il interrogea l'huissier qui devait l'introduire, et lui demanda si le garde des sceaux était ou non en compagnie. L'huissier lui répondit qu'il n'avait vu entrer que MM. d'Argenson et de la Vrillière et une dame qui lui était inconnue.
—Alors, mon ami, dit M. de la Popelinière, permettez-moi, avant d'entrer, de regarder par le trou de la serrure si je ne la connaîtrais pas. L'huissier ne vit aucun inconvénient à lui laisser satisfaire cette fantaisie, et M. de la Popelinière n'eut pas plutôt entrevu les traits peu chéris de sa moitié, qu'il s'écria à travers la porte: «Pardon, Messieurs, si je n'entre pas, mais vous êtes en trop bonne compagnie pour que je veuille vous déranger;» et il se sauva sans que les cris qu'on poussait pour le rappeler parvinssent même à lui faire retourner la tête. Il refusa depuis et constamment de revoir sa femme, et elle mourut en 1752.
Malgré la publicité de sa disgrâce conjugale, il ne cessa pas un instant son genre de vie et continua de recevoir dans son salon toutes les célébrités de la littérature, des sciences et des arts et toutes les illustrations de la noblesse, de la robe et de l'épée. Seulement, chaque année, au jour anniversaire de sa séparation, il donnait une fête plus splendide que toutes les autres, et c'est des préparatifs d'une de ces fêtes que nous avons parlé au commencement de cette histoire.
Un des principaux attraits des soirées de M. de la Popelinière était l'excellente musique qu'on y faisait. Les réunions musicales étaient une rareté à cette époque, et celles qui avaient lieu chez M. de la Popelinière avaient un éclat et une splendeur dont on chercherait en vain l'analogue aujourd'hui. Rameau, le plus grand musicien français du XVIIIe siècle, était alors à l'apogée de sa gloire, et Rameau devait tout à M. de la Popelinière. C'est auprès du généreux financier qu'il avait trouvé l'appui dont il s'était aidé pour franchir les premiers pas d'une carrière qu'il ne put s'ouvrir qu'âgé de près de cinquante ans. C'est M. de la Popelinière qui avait avancé à Rameau les six cents livres moyennant lesquelles l'abbé Pellegrin avait consenti à lui confier son poëme d'Hippolyte et Aricie; c'est chez M. de la Popelinière que se firent les premiers essais de ce premier opéra de Rameau; c'est grâce à la protection de M. de la Popelinière, qu'il fut reçu, répété et représenté, et la reconnaissance de l'artiste ne se démentit pas un instant dans toute sa vie. De son côté, le financier était fier de son protégé, et il avait droit de l'être. Pour faciliter l'audition de toutes les compositions de Rameau, dont la primeur lui était réservée, M. de la Popelinière avait à ses ordres un personnel complet de musiciens, de choristes et de chanteurs, dont la dépense n'allait pas à moins de trente mille livres par an; mais le plaisir et l'honneur qu'il recevait de cette magnificence, étaient tels, qu'il lui semblait encore les payer bien peu.
Cette fois on devait exécuter pour la première fois un nouvel opéra en un acte, de Rameau, intitulé: la Guirlande; la première représentation à l'Opéra ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard, et cette audition anticipée devenait d'autant plus attrayante, que l'époque où l'œuvre serait rendue publique était moins rapprochée. Déjà plusieurs répétitions avaient eu lieu: pas une n'avait pu satisfaire Rameau, dont la musique était d'une exécution très-difficile. La veille même il avait apostrophé très-vivement le premier violon, faisant l'office de chef d'orchestre, et le claveciniste accompagnateur, qui n'avait pu saisir un de ces changements de mouvement si fréquents dans sa musique. Enfin, en désespoir de cause, il avait remporté sa partition pour changer le passage, et il avait indiqué une dernière répétition générale pour le lendemain matin à neuf heures. Les musiciens avaient été exacts au rendez-vous, mais à dix heures le chef d'orchestre, l'accompagnateur et le compositeur n'avaient pas encore paru. Lassés d'attendre, les musiciens s'adressèrent à M. de la Popelinière, qui s'empressa d'envoyer un exprès chez Rameau; mais l'exprès revint dire que M. Rameau avait répondu qu'on voulût bien l'attendre, et que nul ne quittât son poste. Pendant que les musiciens maugréaient contre le temps qu'on leur faisait perdre, et se répandaient dans l'hôtel pour examiner les préparatifs de la fête, rendons-nous chez le compositeur attardé.
Rameau demeurait rue du Chantre Saint-Honoré, et occupait le premier étage d'une maison d'une assez mesquine apparence; mais il affectionnait ce logement, d'abord parce qu'il l'habitait depuis plus de vingt ans, et ensuite parce que la rue, trop étroite pour être accessible aux voitures, était, pour cette raison, fort tranquille, quoique dans un quartier à la mode et bruyant, et presqu'à la porte de l'Opéra, situé alors au Palais-Royal. Rameau avait passé la nuit à repasser sa partition de la Guirlande, et avait en vain cherché à simplifier les passages qui avaient été autant d'écueils pour les exécutants, qu'il avait accusés, non sans quelque raison, d'incapacité et d'impéritie. Rameau avait alors soixante-huit ans. Après s'être fait une grande réputation comme organiste et comme claveciniste, c'est en 1733, à cinquante ans, qu'il avait donné son premier opéra. Il est à croire qu'il avait fait d'amples provisions de mélodies pendant le demi-siècle qu'il employa à méditer son premier ouvrage, car celui-ci fut suivi de vingt autres opéras qui tous eurent d'éclatants succès, déterminèrent une révolution dans la musique et portèrent au plus haut degré la réputation de leur auteur. On comprend qu'ayant autant produit, et l'âge commençant à se faire sentir, les dernières compositions de Rameau n'étaient point écrites avec la même facilité que les premières; aussi tenait-il beaucoup à ses idées, qu'il combinait lentement et avec calcul. Il se décida donc à ne rien changer, espérant qu'à force de soins, il parviendrait, à la répétition, à faire surmonter la difficulté devant laquelle on s'était arrêté la veille. Il était huit heures et demie, et bientôt il allait s'apprêter à se rendre rue Neuve-Saint-Roch, lorsqu'on lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. A peine l'eut-il parcourue, qu'il devint pâle, et, comme anéanti, se laissa tomber dans le fauteuil placé devant son clavecin. Voici ce que contenait la lettre:
«Monsieur,
»On peut avoir beaucoup de talent et être poli. C'est ce que vous ignorez complétement: vous m'avez dit hier que je ne savais pas mon métier, parce que je ne pouvais pas faire exécuter votre musique. Je pourrais vous répondre que vous ne savez pas le vôtre, puisque vous ne faites que de la musique baroque qu'il est impossible d'exécuter. Mais j'aime mieux accepter le tort que vous me donnez. Je conviens donc que je ne sais rien et que je suis indigne de participer à l'exécution de vos sublimes compositions. En conséquence, j'ai l'honneur de vous prévenir que vous n'ayez plus à compter sur moi, ainsi que sur notre accompagnateur ordinaire, qui profite de l'occasion pour vous envoyer sa démission avec la mienne.
»Signé: Guignon,
»Ex-premier violon des musiciens de M. de la Popelinière.»
Pour comprendre le coup porté par cette missive, il faut se reporter à l'époque où les musiciens de profession étaient si rares, que les appointements des premiers sujets de l'Opéra ne différaient pas de moitié de ceux des artistes de l'orchestre. Penser à remplacer le premier violon et le claveciniste eût été folie, et Rameau vit que l'exécution de sa musique devenait impossible; il se crut perdu, déshonoré; tout Paris comptait sur ce concert; M. de la Popelinière l'avait annoncé à tous ses amis, à tous ses invités, et la fête allait être compromise, manquée, et tout cela par la faute de lui, Rameau, comblé des bienfaits de M. de la Popelinière, et pouvant être accusé de négligence ou de mauvaise volonté! Et nul moyen de sortir de ce mauvais pas! Le pauvre musicien s'abandonna au plus violent désespoir, et il était tellement absorbé par ses sombres réflexions, que deux ou trois coups de sonnette tintés assez timidement à la porte ne purent réussir à le tirer de sa rêverie; cependant la sonnette continuait à s'agiter en crescendo; petit à petit elle arriva au fortissimo, et son carillon prenait une allure désespérée, lorsqu'enfin Rameau fut arraché par ce bruit incessant à sa préoccupation, et se hâta d'aller lui-même ouvrir la porte.
Il vit alors devant lui un tout petit jeune homme de dix-huit ans à peine, frais, rose, à la mine spirituelle et souriante.
—Est-ce que vous dormiez? Monsieur, dit le nouveau venu. Heureusement que votre sonnette est solide; si tous ceux qui viennent sont obligés de la faire retentir aussi fort, elle sera bien vite usée.
—Qui demandez-vous? répondit Rameau d'un air aussi peu agréable qu'était enjoué celui de son interlocuteur.
—Je demande M. Rameau.
—Eh bien! M. Rameau, c'est moi.
A l'instant la physionomie du petit jeune homme changea entièrement, une expression de respect et d'admiration remplaça sur-le-champ son sourire jovial et un peu moqueur.
—Oh! monsieur, s'écria-t-il, pardonnez-moi de vous avoir ainsi parlé; j'étais loin de me douter que j'avais devant moi un homme que je me suis habitué à admirer depuis que j'ai étudié et connu ses ouvrages. Je suis un étourdi, monsieur; peut-être étiez-vous à travailler, et je vous ai dérangé. Excusez-moi: permettez-moi de me retirer et dites-moi quand je pourrai revenir sans être importun.
Il y avait tant de bonne foi, une admiration si vraie, un respect si bien senti dans son air et ses paroles, que, quoique habitué à bien des hommages, Rameau ne put s'empêcher d'être ému et touché de l'attitude presque suppliante du pauvre jeune homme.
—Non, mon ami, lui dit-il, je ne travaillais pas et vous ne me dérangez pas. Mais vous n'êtes sans doute pas venu seulement pour me faire des compliments; apprenez-moi l'objet de votre visite.
—Cette lettre vous le dira! répondit le jeune homme en remettant à Rameau un papier soigneusement cacheté, et pendant que le grand musicien en prenait connaissance, ses yeux parcouraient avec avidité tous les recoins de l'appartement. Il semblait qu'il fût dans un sanctuaire, tant ils s'arrêtaient avec amour et respect sur les moindres détails: mais ce qui attirait surtout son attention, c'était le clavecin sur le pupitre duquel reposait tout ouverte la partition de la Guirlande. Cependant Rameau lisait la lettre à haute voix:
«Monsieur,
»Mon nom est trop obscur pour être connu de vous, aussi ne signerai-je pas cette lettre autrement que par mon titre de maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers. Je prends la liberté de vous adresser un de mes élèves, le meilleur que j'aie jamais fait et que je ferai probablement jamais. Le jeune Gossec a aujourd'hui dix-huit ans: il est le fils de pauvres paysans d'un petit village du Hainaut qui l'envoyèrent à Anvers comme enfant de chœur alors qu'il n'avait encore que sept ans. Ses progrès dans la musique et la composition ont été si rapides, que depuis bien longtemps je n'ai plus rien à lui apprendre. Il n'y a qu'un maître tel que vous qui convienne à un tel élève. Permettez-moi donc de réclamer pour lui vos conseils pour le perfectionner dans son art, et votre appui pour lui ouvrir une carrière où vous avez acquis tant de gloire, et où il pourra peut-être un jour occuper un nom honorable.
»Le maître de chapelle de la cathédrale d'Anvers.»
—Eh bien! dit Rameau, dites-moi, mon ami, ce que je puis faire pour vous, et je suis tout disposé à vous être utile. Voyons que savez-vous? Etes-vous chanteur ou exécutant?
—Mon Dieu! monsieur, répondit Gossec, chanteur, je ne le suis plus depuis que j'ai perdu ma voix d'enfant, mais je sais jouer du violon, du clavecin et de l'orgue, et j'ai la prétention de devenir compositeur, ayant étudié dans vos ouvrages la théorie dont j'ai admiré la pratique dans vos opéras. Je suis en état, non-seulement de figurer dans un orchestre, mais même de le diriger, puisque c'était mon emploi à la cathédrale d'Anvers.
—Vraiment, dit Rameau avec vivacité, est-ce que vous pourriez comprendre une partition sans l'avoir longtemps étudiée d'avance?
—Certainement, monsieur, et si vous permettez que j'en fasse l'épreuve devant vous, je me fais fort de vous déchiffrer au clavecin telle partition que vous voudrez me donner.
—Même celle qui est sur ce clavecin?
Sans rien répondre, Gossec se plaça devant l'instrument, et, sans hésiter, se mit à jouer à livre ouvert la partition de la Guirlande, à l'endroit où elle était déployée.
L'art de jouer et de réduire la partition était alors des plus rares, et peu de musiciens de profession étaient en état de le faire; l'admiration de Rameau ne peut se comparer qu'à la joie qu'il éprouvait d'une rencontre si inespérée.
—Bien, dit-il au jeune homme en l'interrompant, n'allez pas plus loin. Comment interprétez-vous ce passage?
Et, feuilletant la partition, il lui indiqua du doigt l'endroit où, la veille, les musiciens s'étaient arrêtés.
—Mais il n'y a rien de si simple, dit Gossec, il y a trois changements de mesure de suite, c'est une division de tant de notes par temps. Une mesure à quatre temps, une à deux temps, et une à trois-deux. C'est d'abord une noire par temps pour la première mesure, puis deux noires par temps pour les deux autres; le mouvement ne change pas, ce n'est que le rhythme et la division.
—Eh! voilà ce que ces ânes-là ne veulent pas comprendre, s'écria Rameau, et ce que je n'ai pas su leur expliquer, se dit-il tout bas. Voilà mon chef d'orchestre trouvé. Ah! quel dommage, ajouta-t-il, que vous ne puissiez pas à la fois diriger l'orchestre et accompagner au clavecin! Mais où trouver un accompagnateur de cette force?
—Vous voulez un accompagnateur, dit Gossec, j'ai votre affaire.
—Où cela?
—Chez moi.
—Qui?
—Ma femme.
—Votre femme? vous êtes marié?
—Et pourquoi pas? Est-ce que vous me trouvez trop petit pour cela? repartit Gossec, qui avait repris sa gaîté et son aplomb. Effectivement sa petite taille, de quatre pieds et demi à peine, contrastait le plus singulièrement à côté de celle de Rameau que sa maigreur faisait encore paraître plus élevée.
—Je ne vous trouve pas trop petit, dit Rameau, mais je vous trouve bien jeune.
—Est-ce que la jeunesse est un inconvénient qui empêche d'être amoureux? Je l'étais de ma femme que je n'avais que quinze ans et elle quatorze. Je n'avais rien, ni elle non plus: il fallait que je lui donnasse quelque chose, je lui ai donné du talent; j'en ai fait mon élève avant d'en faire ma femme, et je vous réponds d'elle comme de moi.
—Eh bien! reprit Rameau enchanté, allez la chercher sur-le-champ, et si elle est aussi habile que vous le dites, je vous annoncerai à tous deux une bonne nouvelle. Mais, à propos, ajouta-t-il, en arrêtant Gossec, qui déjà se disposait à sortir, si j'avais à vous conduire vous et votre femme dans une grande assemblée, avez-vous quelques habits d'apparat pour vous présenter?
—Ma foi dit Gossec, voilà mon plus beau, et quand M. Rameau le trouve assez beau, je voudrais bien savoir qui pourrait se montrer plus exigeant que lui?
Le plus beau vêtement du jeune Gossec se composait d'un habit de gros drap marron, d'une veste idem, d'une culotte de ratine noire, de bas de coton chinés gris et de souliers sans boucles.
Rameau ne voulut pas le contrarier sur la splendeur de son costume, il le laissa s'éloigner; mais à peine fut-il parti qu'il appela madame Rameau qui venait de rentrer de la messe.
—Ma chère amie, lui dit-il, avance le dîner d'une heure, fais mettre deux couverts de plus, et envoie sur-le-champ à l'Opéra pour qu'on me fasse venir sans délai le costumier et la tailleuse, j'en ai le plus pressant besoin.
Madame Rameau obéit sans répliquer, et Rameau avait à peine eu le temps de donner ces ordres, lorsque Gossec revint avec sa femme.
Les deux jeunes mariés formaient le plus joli petit couple que l'on pût imaginer. Sans être précisément jolie, madame Gossec était extrêmement attrayante. A sa fraîcheur de dix-sept ans elle joignait un air de candeur et de naïveté intelligente qui prévenait sur-le-champ en sa faveur. Elle n'était pas d'une aussi petite taille que son mari, sans que cependant il y eût entre eux deux cette disproportion de formes qui est encore plus choquante lorsque l'avantage n'est pas du côté de l'homme. En les voyant passer, chacun pouvait dire: Qu'ils sont gentils! Un observateur, après les avoir contemplés un instant, ne pouvait s'empêcher de s'écrier: Qu'ils sont heureux!