HÉROLD
Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19 janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le Pré aux Clercs, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au répertoire est plus restreint.
Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.
Hérold (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a laissé un seul œuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils, fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution, où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard, Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.
Hérold entra ensuite au Conservatoire dans la classe de M. Adam et remporta bientôt le premier prix de piano. Pour concourir il exécuta une sonate de sa composition; c'est la seule fois que ce cas se soit présenté. Il n'avait alors guère plus de seize ans. S'il eût embrassé cette carrière, il serait devenu un pianiste des plus distingués; il avait une facilité et une pureté d'exécution très-remarquables, et, quoiqu'il eût depuis bien longtemps renoncé à s'exercer, on rencontre dans ses ouvrages de piano des traits d'une extrême élégance, et qui décèlent combien il connaissait les ressources de cet instrument. Mais cette gloire ne lui suffisait pas, c'est à être compositeur qu'il aspirait.
Il prit des leçons de Méhul, et concourut à l'Institut. Le sujet de la scène était Mme de Lavallière, que Louis XIV veut enlever du couvent où elle s'est retirée. Les concurrents avaient trois semaines pour composer leur musique. La mère d'Hérold va pour le visiter à l'Institut, six jours après son entrée en loge; elle le trouve jouant à la balle dans la cour; sa tâche était terminée. Quelques instances qu'on lui fît, il ne voulut pas rester un jour de plus.
—J'ai été enfermé assez longtemps quand j'étais en pension, dit-il, à présent je veux respirer le grand air.
Il eut le premier grand prix, qu'il partagea avec M. Cazot.
Une des plus utiles prérogatives attachées au prix de Rome, était de vous arracher à cette funeste conscription qui décimait si cruellement nos familles à cette époque, que tant de gens font semblant de regretter. Hérold, âgé de moins de vingt ans, dut à ses succès d'éviter d'aller porter le mousquet sur les bords glacés de la Néva. Il partit pour Rome, où il ne séjourna que peu de temps; il vint ensuite s'établir à Naples. M. Adam, qui à Paris avait donné des leçons aux enfants du roi de Naples, fit obtenir à Hérold la place de professeur de piano des jeunes princesses. Aidé de cette royale protection, il fit représenter à Naples un opéra intitulé la Gioventu d'Enrico V. Le succès en fut immense. Comme je ne connais pas une note de cette partition, je ne pourrais vous assurer que le succès en fut entièrement dû à la musique; je crois bien que la préférence donnée alors à tout ce qui était français, y fut pour quelque chose.
Il était néanmoins fort honorable pour un musicien aussi jeune d'avoir un premier ouvrage joué avec succès dans la capitale d'un pays aussi musical que le royaume d'Italie. Mais ce beau titre de Français, auquel il était si redevable, faillit bientôt lui être fatal, lorsqu'eurent lieu les terribles événements qui bouleversèrent la face de l'Europe. Forcé de se cacher, de fuir, c'est à pied, et au milieu des plus grands dangers, qu'il alla se réfugier dans l'Allemagne, que nos revers, toujours croissants, le forcèrent bientôt d'abandonner.
De retour à Paris, il publia quelques morceaux de piano, empreints de ce cachet d'originalité que l'on remarque dans tous ses ouvrages. Il se fit aussi entendre plusieurs fois en public comme pianiste dans quelques concerts, entre autres à l'Odéon, où était alors le Théâtre-Italien. Il désespérait de pouvoir jamais se produire au théâtre comme compositeur, lorsqu'à l'occasion du mariage du duc de Berry, un auteur, M. Theaulon, présenta à l'Opéra-Comique un ouvrage de circonstance, intitulé Charles de France. Le soin d'en faire la musique fat confié à M. Boïeldieu, qui s'adjoignit dans cette tâche le jeune Hérold.
Quelle bonne fortune pour un jeune auteur de débuter sous les auspices d'un tel collaborateur! La musique de cet ouvrage eut un grand succès. Tout le monde se rappelle la délicieuse romance des Chevaliers de la fidélité, qui se trouvait dans l'acte de M. Boïeldieu. La part d'Hérold fut aussi remarquée, et M. Theaulon lui donna son poëme des Rosières. On trouve dans cette partition une grande fraîcheur d'idées, quoique l'orchestration fût un peu pauvre.
Le second ouvrage d'Hérold fut la Clochette. Cette musique, composée avec une extrême précipitation, ne valait peut-être pas celle des Rosières; cependant il y a déjà un grand progrès dans l'instrumentation. L'ouverture fut surtout remarquée, ainsi que le charmant air: Me voilà, qui est devenu populaire et un chœur de Kalenders, au troisième acte, d'une excellente facture.
Hérold donna ensuite le Premier venu, en trois actes. C'était une comédie fort gaie de M. Vial, mise en opéra. Le sujet étant trop connu, la pièce n'eut qu'un assez petit nombre de représentations. La musique méritait cependant un meilleur sort. Elle était infiniment supérieure à celle de la Clochette, quoique le sujet fût plus difficile à traiter musicalement. Les mélodies étaient beaucoup plus arrêtées et plus franches. Un trio surtout, celui des dormeurs au deuxième acte, sera toujours cité comme un excellent morceau de scène.
Puis vinrent les Troqueurs, petit acte d'une musique piquante, où l'on trouve deux ou trois airs très-spirituels, entre autres celui-ci: Rien ne me semble aussi joli qu'un mari; et un trio en canon, dont la facture a été heureusement reproduite par l'auteur dans l'excellent trio du second acte du Pré aux Clercs.
L'Auteur mort et vivant est peut-être l'ouvrage le plus faible d'Hérold. Il n'y a rien de digne de son auteur dans cette partition, qui n'eut qu'un médiocre succès. Le Muletier, qu'Hérold donna ensuite, est, au contraire, un des meilleurs actes de musique qu'il y ait au théâtre. Tout est à citer, depuis l'ouverture, d'une instrumentation si nerveuse, où le thème du fandango est traité avec tant de talent, jusqu'au chœur final. Le morceau si original, où le battement du pouls est si habilement imité par les notes saccadées des cors, a été reproduit sur tous nos théâtres.
Le Muletier n'eut cependant qu'un succès très-contesté à son apparition; ce n'est qu'après plus de vingt représentations que le public, qui s'était montré fort sévère pour tout ce qui touchait aux mœurs, pardonna aux gravelures de la pièce en faveur de la musique. Hérold ne put cependant parvenir à vendre sa partition; il fut obligé de la faire graver à ses frais propres. Le Muletier compte maintenant plus de cent représentations.
L'acte de Lasthénie, joué à l'Académie royale de musique, fut beaucoup moins heureux. La révolution musicale n'avait pas encore eu lieu; on était encore sous l'empire de l'urlo francese, et le compositeur était bien embarrassé pour faire chanter les virtuoses qu'il avait à sa disposition. Les mélodies de cet ouvrage sont généralement peu heureuses; on y trouve cependant un joli duettino pour deux voix de femme, et un morceau en canon d'un bon effet.
Le Lapin blanc eut une chute complète à l'Opéra-Comique. Le sujet était celui de Tony, joué avec tant de succès depuis au théâtre des Variétés. L'ouverture de cet ouvrage a été employée pour Ludovic.
Hérold fit aussi, en société avec M. Auber, un opéra en deux actes, Vendôme en Espagne, représenté à l'Académie royale de musique, à l'occasion de la guerre d'Espagne; le succès de cet ouvrage fut d'aussi courte durée que la réputation de grand capitaine du duc d'Angoulême qui l'avait inspiré; il n'en est absolument rien resté.
Depuis longtemps Hérold n'avait donné que de petits actes au théâtre; il devait prendre une revanche éclatante des légers échecs qu'il avait éprouvés; il fit Marie.
Le succès ne fut pas aussi décisif qu'on pourrait le supposer en entendant cette délicieuse partition. L'Opéra-Comique était alors dirigé par un homme habile, qui comprit tout le mérite de cet ouvrage. Malgré la faiblesse des premières recettes, il fit rapidement succéder les représentations, et le public finit par venir apprécier cette musique qu'il avait d'abord presque dédaignée.
Hérold fit peu de temps après la musique d'un drame joué à l'Odéon, le Siége de Missolonghi, dont l'ouverture est restée, grâce à un délicieux motif qui est devenu populaire.
L'Illusion est un petit drame en un acte, où les événements, trop resserrés, ne laissent pas assez de développement à la musique: un finale parfaitement fait, et où il y a une charmante valse, est le morceau capital de cette partition.
Emmeline, en trois actes, n'eut point de succès; malgré quelques jolis motifs, la musique ne plut point généralement.
Mais lorsque Hérold fit paraître Zampa, il fut aussitôt placé au rang des compositeurs. Il est peu d'ouvrages aussi estimés des connaisseurs que celui que nous citons: le finale est des plus remarquables comme musique et comme mise en scène. Zampa a eu un prodigieux succès en Allemagne, où on le regarde à juste titre comme le chef-d'œuvre de son auteur. En France, nous ne pensons pas de même, et le Pré aux Clercs obtient la préférence; cela est tout naturel. Zampa, plus sévère, convient mieux à l'imagination un peu sombre des Allemands; le Pré aux Clercs, où les mélodies sont plus franches, quoique peut-être moins distinguées, a plus d'attrait pour notre goût.
Je ne citerai que pour la mémoire la Médecine sans médecin, petit acte sans conséquence où la musique n'est qu'un très-mince accessoire.
Puis vint enfin le Pré aux Clercs, dont je crois pouvoir me dispenser de parler; tout le monde le sait par cœur.
Il faut encore ajouter à la liste des ouvrages d'Hérold l'Auberge d'Auray, en société avec M. Caraffa, le finale du troisième acte de la Marquise de Brinvilliers, et la musique d'Astolphe et Joconde, de la Somnambule, de Lydie et de la Belle au Bois dormant, ballets. Dans ce genre de musique, Hérold n'avait pas de rival. Tous ceux qui feront de la musique de danse chercheront à la faire aussi bien que lui, aucun ne pourra la faire mieux. Joignez à cette nomenclature un grand nombre de pièces pour le piano, dont plusieurs ont eu un grand succès.
On a donné depuis la mort d'Hérold un opéra (Ludovic), où il avait esquissé quelques morceaux, parmi lesquels il faut citer la ronde: Je vends des scapulaires. Le reste de cette partition appartient en entier à M. Halévy, qui a fait preuve d'un grand talent dans cet ouvrage où il y a des morceaux de maître, entre autres, le quatuor du premier acte et le trio du deuxième.
Hérold était d'un caractère naturellement enjoué; sur la fin de sa vie, il était cependant devenu un peu mélancolique: il rêvait un nouveau voyage en Italie, que la mort ne lui a pas permis d'effectuer. Quoique à l'époque où il donna ses premiers ouvrages, les partitions se vendissent fort peu, il avait vécu avec tant d'économie qu'à l'époque de son mariage, il y a huit ans environ, il était déjà possesseur d'une somme assez considérable. Ce fait est d'autant plus à remarquer que Hérold, ainsi que la plupart des compositeurs de notre époque, ne reçut jamais aucune faveur du gouvernement. Il avait été longtemps accompagnateur au théâtre italien, puis un des chefs du chant à l'Opéra. Il tenait singulièrement à cette place, et conçut un très-grand chagrin quand des mesures d'économie forcèrent l'administration à la lui retirer. Il fit les démarches les plus actives pour y rentrer, et quand il y réussit ce fut un véritable jour de fête pour lui.
Il avait l'habitude de composer en se promenant, et les Champs-Elysées lui ont souvent servi de cabinet de travail. Que de gens qui le connaissaient peu se sont formalisés de le voir passer près d'eux sans avoir l'air de les apercevoir, et continuer sa route en chantonnant! Comme il était très-spirituel, il laissait quelquefois échapper des mots un peu piquants qui ont blessé bien des susceptibilités; mais son caractère était excellent au fond. Il ne se livrait pas facilement; mais quand quelqu'un était réellement son ami, il lui était entièrement dévoué. Il rendait justice à tous ses confrères, et ne connut jamais l'envie. Quoique M. Auber eût commencé beaucoup plus tard que lui et eût été beaucoup plus heureux au théâtre, il reconnaissait franchement que tous les succès de son rival étaient mérités, et qu'il y avait sans doute dans sa musique des qualités qui manquaient dans la sienne. Nous n'entreprendrons pas de faire un parallèle entre ces deux grands talents. Hérold a malheureusement terminé sa carrière, et M. Auber en parcourra encore une semée de succès. D'un seul mot on pourrait peut-être résumer la différence qui les caractérise: M. Auber a plus de franchise, Hérold avait plus d'originalité.
Hérold est mort le 19 janvier 1833, à quatre heures du matin, au même âge et de la même maladie que son père. Depuis quelque temps il se plaignait de maux de poitrine, et semblait prévoir sa fin. Il mit un zèle extraordinaire dans ses répétitions du Pré aux Clercs. Les musiciens seuls savent combien un tel métier est fatigant. Il était exténué quand vint la première représentation. Il fut redemandé à la fin de la pièce, et quand on annonça au public qu'il ne pouvait se rendre à ses désirs, étant trop malade, on prit cette nouvelle pour une excuse banale. Elle n'était, hélas! que trop vraie.
Il rentra chez lui avec une fièvre ardente, causée sans aucun doute par l'extrême fatigue que lui avaient donnée ses répétitions, et l'émotion du plus grand, du seul très-grand succès qu'il eût obtenu depuis qu'il travaillait pour le théâtre. Le lendemain, il apprend qu'une maladie d'actrice arrête son ouvrage. Ce lui fut un coup mortel. L'Opéra offrit généreusement une de ses plus habiles cantatrices pour remplacer celle dont la maladie suspendait les représentations de la pièce. Il fallut qu'Hérold fît de nouveaux efforts pour aller montrer son rôle et faire de nouvelles répétitions. Cela l'acheva. Il se montra encore une ou deux fois au théâtre, faible et languissant, puis, aux derniers jours de décembre, il fut obligé de garder le lit qu'il ne quitta plus.
Hérold a laissé une jeune veuve et trois enfants, dont un garçon, et une malheureuse mère, dont toute l'existence avait été consacrée à ce fils auquel elle ne croyait pas devoir survivre. Vous la voyez souvent errer autour de l'Opéra-Comique, consultant les affiches, pour voir si l'on donne quelque ouvrage de son fils. Lorsqu'elle y aperçoit son nom chéri, elle se met à pleurer, et se retire douloureusement dans sa demeure solitaire pour revenir le lendemain pleurer de nouveau au même endroit. C'est là toute sa vie. Son bonheur, c'était Hérold! sa seule consolation, c'est la gloire qu'il a laissée!
LES CONCERTS D'AMATEURS
TRIBULATIONS D'UN MUSICIEN
Il y a un proverbe qui dit, qu'il n'y a rien de plus à redouter qu'un dîner d'amis et un concert d'amateurs. Les proverbes sont la sagesse des nations, et rien n'est en effet plus sage et plus véridique que la maxime que nous venons de citer. L'on doit s'estimer bien heureux lorsqu'on n'est pas frappé de ces deux fléaux à la fois; mais il est bien rare qu'après avoir été forcé d'avaler le dîner d'ami, composé, pour l'ordinaire, du classique pot-au-feu, suivi de quelqu'un de ces bienfaisants légumes qui vous rappellent les beaux jours et les succulents repas du lycée; il est bien rare, dis-je, qu'après ce maussade festin, vous ne soyez pas encore régalé d'un petit concert impromptu après le dessert. C'est la petite fille de huit ans qui va vous faire juger de ses progrès. On ouvre le piano, à qui il ne manque qu'une demi-douzaine de cordes, vu qu'il n'a pas été accordé depuis la dernière soirée où l'on a dansé au piano, et l'enfant chéri est prié de jouer quelque chose pour faire plaisir à l'ami de la maison. Mais l'enfant chéri, qui prend ordinairement sa récréation après le dîner, ne trouve pas du tout amusant de donner un échantillon de ses talents à une pareille heure, et fait une moue longue d'une aune. «Allons, fais donc voir à Monsieur que tu es une grande demoiselle à présent,» dit le papa, en traînant sa fille du côté du piano. L'enfant résiste, le père se fâche, et la virtuose en herbe se met à pleurer. La maman se met alors de la partie: «Pourquoi la brutaliser ainsi? dit-elle à son mari; tu sais combien elle est timide, elle n'osera plus jouer, à présent. Allons, mon enfant, sois raisonnable, et si tu joues bien ton morceau, tu iras embrasser le monsieur qui aime beaucoup les petites filles qui sont bien sages.» Douce perspective!
Vous croyiez en être quittes pour entendre un peu de mauvaise musique, vous serez obligé, bon gré, mal gré, d'aller embrasser cette charmante petite fille qui, à l'aide du mouchoir de son père, est occupée dans un coin à sécher ses larmes. Il faut bien vous résigner; après bien des façons, vous avez le bonheur d'entendre: Ah! vous dirai-je, maman! Je suis Lindor, Triste Raison, et autres petits airs de cette fraîcheur, exécutés sans mesure, et avec un accompagnement obligé de fausses notes. Après ce charmant concert, vous êtes forcé de subir l'embrassade promise et de mêler vos compliments à ceux de la famille enchantée. N'est-ce pas qu'elle est vraiment étonnante? dit le père; oh! elle est organisée pour la musique comme on ne l'est pas. Elle retient tous les airs qu'elle entend… Elle n'a que deux ans de leçons. C'est sa mère qui lui montre. Elle est excellente musicienne. Est-ce que vous n'avez jamais entendu chanter ma femme? Elle a une voix magnifique. Dis-donc, bonne amie, il faut chanter quelque chose à Monsieur. Allons, ne vas-tu pas faire l'enfant, à présent? Il faut encore joindre vos instances à celles du mari, qui est allé décrocher une vieille guitare qu'il met un quart-d'heure à accorder. Puis, mêlant sa voix à celle de sa moitié, il vous rafraîchit les oreilles de Fleuve du Tage ou de Dormez donc, mes chères amours à deux voix. Ordinairement on prend son chapeau après le dernier couplet, et on se retire en remerciant le couple aimable de la délicieuse soirée qu'il vous a procurée, et l'on ne remet plus les pieds dans la maison.
Moi, qui ai les nerfs fort irritables, et qui, en ma qualité de musicien, ai la musique d'amateurs en abomination, j'ai toujours soin de m'informer si les gens avec qui je suis près de lier connaissance cultivent la musique; pour peu qu'ils aient le moindre goût pour exercer cet art enchanteur, votre serviteur… je n'en veux plus entendre parler, je me renferme en moi-même, et, ferme comme un roc, je reste sourd à toutes les supplications. Vous concevrez qu'avec de pareils principes je déménage souvent. Je n'ai jamais pu trouver un propriétaire qui consentît à exiger de mes co-locataires un certificat d'incapacité musicale; et dès que, malgré des bourrelets à toutes les portes, et mes fenêtres constamment fermées même en été, le son d'un piano, d'un violon, d'un flageolet ou d'une voix arrive jusqu'à moi, le lendemain je donne congé. Je ne vous parlerai pas des orgues de Barbarie et des cors de chasse qui s'exercent à la fenêtre des marchands de vin; j'ai reconnu depuis longtemps que c'était un fléau qu'il est impossible d'éviter dans une ville un peu civilisée, et que tous les quartiers de Paris y sont sujets. J'ai essayé des logements les plus isolés, les orgues des rues ont été m'y poursuivre. J'ai cru un jour en être quitte: j'avais loué une maisonnette dans la plaine de Monceaux; depuis trois jours, j'y jouissais d'un silence absolu, lorsque, par une belle matinée d'été, je suis éveillé en sursaut, à quatre heures du matin, par la générale qu'on battait sous mes fenêtres. Je me lève en toute hâte. Jugez de mon désespoir lorsque, mettant le nez à la croisée, je vois une vingtaine de tambours de la garde nationale groupés autour de mon habitation, et faisant une répétition générale de tous les fla et les rrra qu'on peut tirer de cet harmonieux instrument.
Je vis bien que le repos n'est pas fait pour l'homme sur cette terre. J'ai déménagé; je suis retourné au sein de la grande ville. Je me calfeutre chez moi, et je tâche de me boucher assez les oreilles pour me figurer que je suis sourd, quand il passe dans la rue quelque chanteur ou quelque instrumentiste maudit. Je suis devenu misanthrope; j'ai rompu avec le genre humain depuis mon lever jusqu'à sept heures du soir.
Je sors alors, et je m'achemine vers l'Opéra ou l'Opéra-Comique, et je me sature jusqu'à mon coucher de vraie musique qui n'ait aucune analogie avec la musique d'amateurs. J'ai soin de me placer dans quelque coin bien obscur, pour être isolé le plus possible; car les amateurs vous poursuivent partout, et il y en a qui ont l'habitude de battre la mesure (presque toujours à contre-temps) ou de chantonner avec les acteurs: ces gens-là me crispent les nerfs et me font d'un plaisir un supplice.
Je me suis brouillé avec toutes mes connaissances qui avaient des familles musiciennes, et je n'ai conservé de relations qu'avec un huissier retiré, entièrement étranger aux beaux-arts, du moins à ce que je croyais. Mais le traître vient de rompre le dernier lien qui me rattachait à l'humanité, il s'est fait amateur, et cela sans savoir une note de musique, et qui pis est, il m'a entraîné dans un horrible repaire où l'on râcle, où l'on souffle, où l'on écorche les oreilles et les musiciens de la façon la plus atroce, le tout pour cent sous par mois. Ecoutez le récit de mon malheur:
Il n'y a pas tout à fait quinze jours, que mon vieil huissier m'invita à venir partager son dîner. C'était la première fois qu'il me conviait, et, bien qu'il m'eût prévenu que c'était un dîner d'ami, j'aurais été fort en droit de lui dire en sortant de table: Je ne me croyais pas si fort votre ami; mais, comme cela n'est que le moindre des maux qui m'attendaient dans cette fatale soirée, je ne veux pas trop m'appesantir sur cette première calamité.
Le repas terminé, je m'apprêtais à quitter la chambre, sans feu, et éclairée d'une seule bougie (c'est par pudeur que je dis bougie), où nous avions dîné, pour aller à l'Opéra entendre Robert le Diable, quand mon vieux scélérat d'ami, me retenant par le pan de mon habit:
—Et pourquoi, diable! vous sauver si vite? ne pouvez-vous pas me consacrer une soirée tout entière? Vous vous imaginez, peut-être, que je n'ai pas songé à vous ménager un après-dîner agréable? Je vous ai réservé une surprise pour ce soir, laissez-moi le temps de prendre mon chapeau, laissez-vous conduire; et si vous n'êtes pas content, vous serez bien difficile.
Je le laisse agir. Nous sortons, et nous arrivons rue des Petits-Champs.
—Maintenant nous allons attendre la voiture, me dit mon huissier.
—Quelle voiture? pour où aller?
—Mon jeune ami, laissez-moi faire. Je vous le répète, quand vous y serez, vous serez enchanté.
Après avoir attendu un quart-d'heure à la pluie et au froid, nous voyons, enfin venir de loin une de ces voitures monstres qui, la nuit, s'annoncent en faisant flamboyer leurs deux gros yeux rouges, bleus ou jaunes. Nous montons. Je donne mes six sous, ainsi que mon compagnon de voyage, m'abandonnant à ma destinée, que je ne sais quel pressentiment me faisait cependant redouter. Après une demi-heure de marche, l'omnibus s'arrête: nous descendons.
—Où sommes-nous?—Rue de la Harpe.
Singulier quartier pour une partie de plaisir! Nous sommes devant une grande vilaine maison, bien haute, bien noire et bien sale, comme toutes celles qui l'avoisinent.
—Voyez-vous cette lumière au quatrième? c'est là que nous allons, me dit mon guide.
Je le suis: nous montons à tâtons un escalier bien roide qui nous conduit enfin devant une porte faiblement éclairée par une veilleuse placée sur une planche voisine, et je lis ces mots écrits en grosses lettres: Concert. Ici, je l'avoue, les jambes me manquèrent, et sans cette faiblesse peut-être aurais-je cédé à une horrible inspiration du démon qui me vint tout à coup. J'eus une irrésistible envie de précipiter mon malencontreux ami en bas des quatre étages; mais la vertu l'emporta: je me contins, et je me contentai de m'enfoncer les ongles dans la paume de la main, quand j'entendis ce nouveau Méphistophélès me dire avec un rire de triomphe:
—Hein! vous ne vous attendiez pas à cela?
La porte s'ouvrit devant nous, et j'entrai. Je ressentis alors en moi une de ces révolutions bien naturelles au cœur de l'homme. A cette inquiétude mortelle qui vous possède à l'approche d'un grand danger, succède tout d'un coup cette courageuse résignation qu'on éprouve quand le danger est venu. Il n'y avait plus moyen de l'éviter; je pris le parti de rire de mon malheur, et de jouer le rôle d'observateur, pour pouvoir au moins tenir mes concitoyens en garde contre une pareille infortune. La première pièce où nous entrâmes n'avait rien de particulier; mais la seconde était fort remarquable: au milieu était un piano couvert de partitions et de parties d'orchestre; des pupitres étaient disposés tout autour, et contre les murs étaient appendus toutes sortes d'instruments des plus aigus aux plus graves. Une douzaine d'individus étaient déjà réunis dans cette salle. A notre entrée, ce furent des acclamations unanimes: Ah! c'est M. Vincent; bonjour donc, monsieur Vincent; quel plaisir de vous voir, etc. Les poignées de mains et les félicitations venaient de toutes parts à mon compagnon qui ne savait auquel entendre.
Après toutes ces politesses sur l'assurance que le concert ne commencerait pas avant une heure, j'entraînai mon ami Vincent dans un petit coin, et voici les détails qu'il me donna sur l'assemblée où nous étions:
—Cette réunion a plus de trente années d'existence. C'est un fonds qui s'achète et se trafique comme tout autre genre de commerce. Ici, pour 5 fr. par mois tout amateur, de quelque instrument qu'il joue, peut venir une fois par semaine faire la partie dans les ouvertures et symphonies qu'on exécute. On fournit aux exécutants la musique et les instruments, que vous voyez tapisser cette chambre. On est chauffé, éclairé, et l'on peut même amener un ami.
—Mais, lui dis-je, que venez-vous faire ici, vous?
—Moi, je viens faire ma partie.
—Vous jouez donc de quelque instrument?
—D'aucun, je ne sais même pas lire la musique, et voilà justement d'où vient la considération que chacun me témoigne ici. J'ai soin de ne jamais me mettre qu'à un pupitre où il y ait au moins deux instrumentistes.
Le chef d'orchestre est un assez bon musicien qui reconnaît parfaitement ceux qui font ce que vous appelez des brioches. Comme je me contente de faire semblant de jouer, il ne m'a jamais remarqué comme coupable d'un pareil méfait, et je passe ici pour être d'une très-grande force. Vous me demanderez pourquoi je viens ici? C'est parce qu'il y fait chaud, que cela ne coûte pas cher, et que la considération dont je jouis me fait plaisir. La société est du reste parfaitement composée: ce sont des étudiants, des employés, des commerçants qui préfèrent cette réunion aux cafés et aux estaminets, et vous trouverez parmi eux beaucoup de gens avec qui vous serez charmé de faire connaissance.
Pendant que nous causions il était venu beaucoup de monde; chacun était déjà à son pupitre, et depuis cinq minutes le chef d'orchestre frappait en vain sur son cahier avec son archet pour obtenir un peu de silence.
—Allons, monsieur Vincent, nous allons commencer. De quel instrument jouez-vous aujourd'hui? Tenez, nous avons des débutants parmi les flûtes, allez-moi un pou soutenir ces jeunes gens-là.
Mon compagnon jette un coup d'œil au pupitre où trois jeunes gens étaient armés de leurs instruments. Il empoigne une flûte pendue au mur derrière lui, et soufflant de tous ses poumons comme on ferait dans une clef, il en tire un horrible son de sifflet qu'on aurait entendu du pont Saint-Michel.
—Hein! quelle belle embouchure! dit en s'exclamant un des apprentis flûtistes.
M. Vincent sourit d'un air modeste; et la symphonie commence.
Je ne perds pas des yeux mon huissier, qui encourage ses jeunes compagnons d'un air de protection, dans l'horrible charivari qu'on exécute. Les flûtes ne peuvent parvenir à se faire entendre; mais, pendant un silence, voilà un malheureux alto en retard d'une mesure, qui se met à exécuter un solo auquel on ne s'attendait pas. Le chef d'orchestre bondit sur sa chaise, tout s'arrête:
—De grâce, Monsieur Vincent, passez donc à la partie d'alto, nous ne pourrons jamais marcher sans cela. M. Vincent ne se le fait pas dire deux fois; il dépose sa flûte et prend un alto. On recommence, et cette fois rien n'accroche. M. Vincent prend du tabac, se mouche, ou arrange son jabot, pendant les passages du piano; mais quand arrivent les forte, il râcle ses cordes à vide avec fureur, ses compagnons l'imitent, les altos dominent tout l'orchestre, et à la fin du morceau M. Vincent reçoit les félicitations du chef d'orchestre et de tous les exécutants.
Plaignez-moi. J'ai été obligé d'entendre six ouvertures ainsi exécutées. Vous dire lesquelles, ce me serait bien impossible, je n'en ai pas reconnu une seule, bien qu'on m'ait assuré qu'elles étaient toutes de nos premiers maîtres. A la fin du concert, la tête me bourdonnait, force m'a été de prendre le bras de mon vieil huissier pour retourner chez moi; je me serais fait écraser; le bruit des voitures et les cris de gare! ne parvenaient plus à mon oreille; j'étais complétement assourdi.
En rentrant chez moi, je suis monté chez mon propriétaire, je lui ai payé ce que je lui devais, j'ai déménagé la nuit, et j'ai fait porter mes meubles hors de Paris.
Au point du jour, je me suis trouvé dans un village, où j'espère que mon vieil huissier ne viendra pas me relancer. J'y ai loué la moitié d'une petite maison occupée par un maître d'école. Mais je prévois que je serai bientôt obligé de transporter mes pénates en d'autres lieux; car il est dit dans la nouvelle loi sur l'instruction publique, que le chant entre pour quelque chose dans l'éducation élémentaire. Je suis maintenant seul au monde; le seul ami que j'avais s'est fait amateur de musique sans en savoir une note; où trouver maintenant une société? Il y a quelques années qu'un particulier demandait, dans les Petites Affiches, un domestique qui ne sût pas chanter l'air de Robin des Bois; moi, je demande partout un ami qui n'aime pas la musique, qui ne la sache pas, et qui redoute surtout les concerts d'amateurs. Si vous rencontrez jamais cet homme rare, adressez-le-moi; croyez qu'il trouvera en moi un dévoûment sans bornes; et que pour un pareil trésor, il n'est pas de sacrifice que ne puisse faire un pauvre musicien.