I
Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit; c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement.
Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir?
Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant:
«Voilà ma vie et ce que je fus!»
Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter, qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions, il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que les sourires et la pitié des honnêtes gens.
Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation triomphale de ses cendres au Panthéon?
Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien.
Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art, alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien et compositeur.
Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour lire celle d'un autre.
Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par l'examen de ses écrits et de ses œuvres.
Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des chansons populaires:
«Je suis persuadé, dit-il dans ses Confessions, que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que longtemps après… L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.»
Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne, et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait d'aise.»
Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un brevet complet d'incapacité.
Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy.
Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront aux entreprises théâtrales.
La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et musicales.
Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages pour les enlever.
Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne mine.
Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais, hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la direction du chœur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques en offre un exemple.
Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage, d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise. Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre.
On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce projet que s'attacha le vindicatif musicien.
Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus d'exécution musicale possible à la cathédrale.
Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit qu'ils se rendraient ensuite.
Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions, Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son maître, son compagnon de voyage et son ami.
Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle, l'œuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être, furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons.
Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens, Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret: celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait.
Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses mœurs le fissent chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.
Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée dans un théâtre de province: cela s'appelait vicarier. Ces mœurs musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont pas encore trop loin de leur bohème native.
Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et comme on lui demandait un échantillon de ses œuvres, il répondit qu'il allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à exécution.
Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour couronner ce chef-d'œuvre, il le compléta par un air de menuet qui courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même: qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau raconter lui-même:
«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du Prenez garde à vous! On fait silence; je me mets gravement à battre la mesure: on commence… Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne, l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable, quel diable de sabbat!… Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.»
Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens.
Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient pas du tout.
Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes, car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens, qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par cœur, il est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible. Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui donne encore un petit écu en le congédiant.
Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses Confessions qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre. Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement, mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font toujours manquer l'exécution.»
Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et la composition. Il se procura la Théorie de l'harmonie que Rameau venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un barbouillon.
Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane, et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique, d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un polype au cœur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours d'anatomie.
Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert, son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes.
La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous, suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont Mairan, Hellot et Fourchy.
Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer.
Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti. Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous, avec nos notes superposées, nous parlons à l'œil, qui devine, sans les lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la rapidité de l'exécution.
L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être embrassées d'un seul coup d'œil et lues comme une seule ligne, quoique écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette opération si rapide, que l'œil soit frappé par un dessin: des chiffres ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but.
Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de: Dissertation sur la musique moderne. Il ne fut guère lu que des gens spéciaux, et n'eut pas de retentissement.
Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions. Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'œuvre, pour faire classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus populaires.