I

Nicolas Dalayrac[4], un des compositeurs français les plus féconds, naquit à Muret, petite ville située près de Toulouse, le 13 juin 1753. Son père occupait un rang assez élevé dans la magistrature; il était subdélégué de sa province. Nicolas, l'aîné de cinq enfants, fut naturellement destiné à embrasser la profession paternelle; envoyé très-jeune au collége de Toulouse, ses progrès y furent si rapides, qu'il n'avait guère plus de treize ans lorsqu'il termina ses études. Il y avait obtenu les plus brillants succès et c'est chargé de prix et de couronnes que le jeune Dalayrac fit son entrée triomphale dans la maison de son père. On voulut qu'il fît succéder immédiatement l'étude des lois et du Digeste à celle du grec et du latin. Le jeune collégien était habitué à obéir, et il ne fit aucune difficulté de céder au désir qu'on lui manifestait. Il imposa cependant une condition comme récompense, non de sa soumission qui n'était qu'un devoir, mais de ses travaux passés et des succès qui en avaient été la conséquence. Toulouse est une des villes où l'on est le mieux organisé pour la musique. Les voix y sont généralement belles, et, de temps immémorial, le peuple a l'habitude d'y chanter en chœur. Le jeune Dalayrac avait eu occasion, pendant son séjour au collége, d'entendre quelques-unes de ces exécutions chorales dont on n'avait aucune idée à Muret. Le principal du collége était amateur de musique; on en faisait quelquefois chez lui; le jeune Nicolas, comme un des élèves les plus distingués, avait été souvent convié à ces petites réunions; puis, aux grandes fêtes, les élèves du collége allaient entendre l'office à la cathédrale, et les messes en musique qu'on y chantait avaient ravi, transporté le jeune écolier. Il avait senti s'éveiller en lui un goût irrésistible pour un art dont il ne soupçonnait pas les premiers éléments, mais dont les résultats exaltaient au plus haut degré son cœur et son imagination. Malheureusement les arts d'agrément n'entraient pas dans le programme des études du collége, et le père Dalayrac avait été inflexible lorsque son fils l'avait supplié de lui permettre de joindre l'étude de la musique à ses autres travaux.

[4] La véritable orthographe est d'Alayrac, et toutes ses premières partitions sont signées ainsi. A l'époque de la Révolution, son nom, déjà populaire, serait devenu méconnaissable, si, conformément à la loi du moment, il en avait retranché la particule. Il se contenta de supprimer l'apostrophe et de faire un grand D au lieu d'un grand A. J'ai cru devoir employer, dès le commencement de ce récit, son nom de musicien plutôt que son nom de gentilhomme.

Cette fois, il se montra moins rigoureux: son fils avait quatorze ans, sa raison commençait à se former: ses succès de collége étaient la garantie de l'application qu'il allait apporter à des travaux non moins sérieux. Le père ne vit donc nul inconvénient à satisfaire à un désir qu'il ne regardait que comme une fantaisie, mais une fantaisie innocente et dont l'exercice ne pouvait faire négliger ce qu'il regardait comme la seule chose utile et digne d'un travail réel.

Si la musique est presque toujours considérée comme un art essentiellement futile, on lui rendra du moins la justice de reconnaître que ses éléments et son étude sont extrêmement arides et ingrats. Les commencements de la peinture, de la sculpture, et de tous les autres arts en général, offrent déjà un attrait à celui qui veut les cultiver; en musique, au contraire, rien de moins conforme, en apparence, que le but et les moyens. Pour arriver à ce résultat de procurer aux autres une sensation agréable par le son de la voix ou d'un instrument quelconque, il faut d'abord se condamner soi-même à subir les exercices les plus rebutants, les plus désagréables et les moins faits pour charmer l'oreille. Puis, indépendamment de la partie mécanique, si essentielle à l'exécutant, travail qui exige tant de temps, de patience, et qui parle si peu à l'esprit, il y a la partie théorique, non moins sèche et non moins fastidieuse: c'est une accumulation de petites combinaisons arithmétiques, très-faciles à comprendre, mais très-difficiles à appliquer, par leurs subdivisions et la rapidité de leurs successions.

Ces réflexions, comme on le pense bien, ne vinrent pas un seul instant à l'esprit du jeune Dalayrac; il ne pouvait s'imaginer qu'une chose aussi agréable que la musique fût beaucoup plus difficile à apprendre qu'une langue morte, et que l'étude du solfége fût plus ardue et plus ingrate que celle du rudiment. Une fois qu'il posséda à peu près les premiers éléments, qui n'exigent qu'un peu de calcul et de réflexion, il crut pouvoir marcher en avant. Grâce à ses dispositions naturelles, il parvint en fort peu de temps à jouer très-mal du violon; mais cette médiocrité d'exécution lui paraissait encore une chose admirable, quand il la comparait au néant musical dans lequel il avait été plongé si longtemps.

Il existait à Muret, comme dans presque toutes les villes de province, une réunion d'amateurs, composant une espèce d'orchestre pour exécuter la seule musique instrumentale que l'on connût alors, c'est-à-dire quelques ouvertures et quelques airs à jouer et à danser des opéras de Lully et de Rameau. Jaloux de faire briller son talent nouvellement acquis, Nicolas demanda à faire partie de cette société, et il fut admis sur-le-champ. Les orchestres d'amateurs aiment surtout à briller par le nombre; on est fier de pouvoir dire: Il y a dans notre ville un orchestre de tant de musiciens! Reste à savoir quels musiciens. Cependant, malgré la faiblesse très-probable des amateurs de Muret, un écolier, qui n'avait pas une année de leçons, pouvait encore se trouver au-dessous de la tâche qu'il osait entreprendre. C'est ce qui ne manqua pas d'arriver. Dalayrac jouait passablement faux, et n'allait pas du tout en mesure. On lui avait confié une partie de second-dessus de violon, et lui qui venait là pour jouer et déployer toutes les ressources de son talent, ne pouvait comprendre qu'il dût compter des pauses, laisser s'escrimer les musiciens chargés d'autres parties, et s'astreindre dans les limites des notes d'ordinaire assez insignifiantes confiées aux parties intermédiaires. Il voulait briller, il improvisait des traits détestables qu'il trouvait excellents, il remplissait les silences par des points d'orgue impossibles, il aurait voulu être l'orchestre à lui tout seul, et que tout le monde se tût pour l'écouter.

On peut assez justement définir les concerts d'amateurs en disant que la musique qu'on y fait paraît être composée pour le bonheur de ceux qui l'exécutent et pour le désespoir de ceux qui l'entendent. Or, les amateurs de Muret ne voulaient pas que leur bonheur fût troublé par un intrus ayant la prétention de l'accaparer à lui tout seul. Cependant on ne rebuta pas sur-le-champ le nouveau venu; on se contenta d'abord de l'admonester doucement et de le prier de se borner à jouer sa partie. Notre futur compositeur y aurait peut-être consenti, mais comme il était incapable de la lire, il trouvait tout simple d'en improviser une, pour ne pas rester les bras croisés. Quelle que fût la considération qui s'attachât au nom de son père et quelques ménagements qu'elle eût inspirés jusque là, on finit par trouver que le petit à M. Dalayrac était insupportable en société, et on le pria poliment de rester chez lui.

Dalayrac comprit à peu près qu'il s'était un peu trop hâté de vouloir briller comme virtuose, et que quelques études lui étaient encore nécessaires; il se mit à travailler la musique et le violon avec plus d'ardeur, mais ce fut un peu aux dépens des Institutes de Justinien et des légistes dont il devait étudier les savants commentaires. Cependant, il ne pouvait se résoudre à renoncer au plaisir de participer aux concerts des amateurs, et malgré l'ostracisme prononcé contre sa personne, il trouvait de temps en temps moyen de se glisser parmi ceux qui avaient prononcé contre lui une sentence si rigoureuse: il rôdait, la nuit venue, aux abords de la salle de concert, son violon soigneusement dissimulé sous un ample surtout; puis au moment où deux ou trois personnes entraient à la fois, il se glissait adroitement au milieu d'elles, passait inaperçu, se faufilait dans la salle de concert, parvenant, grâce à sa petite taille, à se cacher parmi les chaises et les pupitres; puis une fois le morceau commencé et l'attention de chaque exécutant absorbée par son cahier de musique, il venait prendre sa place au milieu d'eux et usurpait par surprise ce droit qu'il prétendait lui avoir été enlevé par injustice et par envie. Malheureusement pour lui, s'il parvenait à ne se point faire voir, il réussissait trop à se faire entendre, et c'était alors des plaintes et des récriminations à n'en plus finir. Bref, celui dont les ouvrages devaient un jour faire les délices de toute la France était devenu dès son début l'objet de la terreur et de l'animadversion d'une pauvre société d'amateurs de province. La persistance des amateurs à l'éloigner et la sienne à se rapprocher d'eux furent poussées si loin, que des plaintes sérieuses furent portées au père Dalayrac. On le supplia de mieux garder le trouble-fête et de l'engager à se borner à l'étude du droit, en laissant de côté celle de la musique, à laquelle il n'entendrait jamais rien.

Le père croyait le jeune Nicolas tout absorbé dans ses lectures et ses travaux, et était loin de penser qu'il fût un musicien si enragé. Un rapide examen le convainquit que son fils avait laissé de côté toutes les études qui n'avaient pas la musique pour objet. Or, je laisse à penser quelle dût être l'indignation d'un honnête Magistrat de province, en voyant l'aîné de sa famille négliger les études de sa profession pour cultiver… quoi? la musique.

Il fut tenu un solennel conseil de famille: d'un côté l'on réprimanda très-fort, de l'autre on pleura beaucoup; mais un morne désespoir succéda à la douleur, lorsque la sentence fut prononcée. Cette sentence proscrivait à jamais l'étude de la musique et l'usage du violon.

Les paroles dures du père, l'attitude sévère et glaciale des autres membres de la famille avaient blessé les idées d'indépendance du pauvre jeune homme; un instant, son cœur fut près de se révolter contre cette exigence qui ne tenait aucun compte de ses goûts et de ses sentiments; il allait prendre la parole pour annoncer sa résolution de braver l'autorité de toute sa famille, lorsqu'au milieu de ces figures glaciales et impassibles, il aperçut sa mère, sa pauvre mère, qui pleurait, non de la faute de son fils, mais de la réprimande qu'elle lui avait attirée et du chagrin qu'il ressentait. Dalayrac alla se jeter dans ses bras en sanglotant; elle le pressa tendrement sur son cœur lui donna un bon baiser de mère, en lui disant: Moi, je t'aime toujours, mon pauvre Nicolas. Alors il se tourna tristement vers son père et lui dit d'un air résigné: Je vous promets de bien travailler et de ne plus faire de musique.

A dater de ce jour, Dalayrac prit la résolution de ne plus s'occuper que des travaux qu'il avait négligés jusque là. Soir et matin, courbé sur ses livres, se remplissant la tête de mille textes fastidieux, prenant des notes pour aider sa mémoire, suivant assidûment les cours auxquels il s'était à peine montré jusque là, il tint rigoureusement sa promesse. Au bout de quelques mois, il avait regagné tout le temps précédemment perdu; mais son bonheur, ses illusions, les rêves de son imagination, il ne les retrouvait plus. Il était rentré en grâce auprès de son père: sa mère était toujours bonne et affectueuse pour lui, et cependant il se sentait malheureux. Sa santé même commençait à s'altérer. Sa mère fut la première à s'apercevoir de ce changement.

—Nicolas, lui dit-elle un jour, tu travailles trop, tu vas tomber malade.—Non! ma mère, je ne travaille pas plus qu'auparavant; seulement je travaille à une chose qui m'ennuie, et j'ai renoncé à une chose qui me plaisait.

—Tu aimes donc bien la musique?

—Si je l'aime! oh! mère, vous ne savez donc pas ce que c'est que la musique, pour me demander si je l'aime? C'est que, voyez-vous, la musique, c'est, après vous, ce qu'il y a de meilleur au monde: c'est ce qui console quand on est triste, c'est ce qui donne du courage, c'est ce qui fait oublier tout ce qui est mauvais, ce qui fait penser à tout ce qui est bon, ce qui peut faire croire que l'on est heureux. Je ne puis pas faire de musique sans songer à Dieu et à vous, ma mère; n'est-ce pas ce qu'il y a de meilleur? Oh! je sais bien que j'ai eu tort; c'était pour moi un trop grand plaisir, et pendant un temps j'ai tout négligé pour cela, mais j'en suis bien puni, allez; et si c'était à recommencer…

—Eh bien! que ferais-tu?

—Ah! dame, je ferais un peu moins de musique et un peu plus de l'autre travail; je n'aurais pas tant de peine à me mettre à celui-là, quand je saurais que je peux me délasser et me livrer à l'autre étude. Au lieu qu'à présent, c'est bien dur. Mon pauvre violon! il est là, près de mon lit, je le regarde quelquefois les larmes aux yeux, à présent que je ne peux plus y toucher, ce n'est plus que le souvenir d'un ami que j'ai bien aimé et auquel il m'a fallu renoncer!

—Mais, mon pauvre enfant, puisque tu travailles si bien d'un autre côté, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'obtenir de ton père?…

—Oh! non, ma mère, vous le connaissez, il ne voudrait jamais. N'allez pas surtout lui demander cela pour moi; c'est sur vous que tomberaient ses reproches; et qui pourrait me consoler de vous avoir fait causer de la peine? Tenez, mère, ne parlons plus de cela; je vous promets d'être bien raisonnable et de me bien porter. J'obéirai au père et je tâcherai de ne pas être trop malheureux, même sans musique.

Cette conversation de la mère et du fils avait réveillé chez ce dernier tous les instincts qu'il comprimait depuis si longtemps. Pour la première fois, il avait trouvé un confident de sa passion, il avait pu dire tout ce qu'il ressentait. Son cœur était un peu soulagé, mais ses regrets étaient plus vifs, son désir plus violent. La nuit, il s'éveillait parfois et pensait au bonheur qu'il aurait en recouvrant cette liberté dont il avait abusé, il regrettait le temps où il lui était permis de se livrer à son goût prédominant; cette idée constante était devenue chez lui comme une espèce de monomanie. Il ouvrait sa boîte à violon avant de se coucher, il pinçait légèrement les cordes de l'instrument, il n'aurait osé y promener l'archet. La chambre de son père était trop près de la sienne, on aurait pu l'entendre. Mais le léger frôlement des cordes sous ses doigts suffisait pour l'assurer si l'instrument était resté d'accord; il le remettait soigneusement au ton tous les soirs, la boîte restait ouverte toute la nuit, il la refermait le matin, après avoir amoureusement regardé le violon, qu'il entretenait dans un état de soin et de propreté minutieux.

Une nuit, une de ces belles nuits d'été, comme elles sont dans le midi, le sommeil, qu'aurait dû provoquer un travail de dix heures consécutives, semblait le fuir. Mille pensées venaient l'assaillir. Il allait bientôt obtenir ses licences et être reçu avocat. Encore quelques semaines, et il se verrait libre, libre de faire tout ce qu'il voudrait, c'est-à-dire de se livrer à la musique; c'était son unique but, sa seule préoccupation.

Quoique la croisée fût restée ouverte, l'atmosphère de sa petite chambre était si lourde, qu'il lui semblait qu'il allait étouffer. Il se mit à la fenêtre; sa chambre, située sur les toits, dominait les maisons de la ville et laissait voir la campagne tout illuminée de l'éclat argenté de la lune. Pour mieux admirer ce magnifique coup d'œil, Dalayrac franchit la croisée et se trouva sur le toit qui s'avançait en saillie en s'aplatissant, et dont le rebord faisait tout le tour de la maison. Le chemin était étroit et périlleux; Dalayrac trouva que la promenade n'en aurait que plus de charme. Un gros chien qui faisait la garde dans la cour sur laquelle donnait la fenêtre, se mit à pousser des aboiements furieux. Notre jeune homme n'en tint compte, et il avait tourné un des angles de la maison, que le chien aboyait toujours. La maison faisait un carré assez régulier. Quand notre promeneur nocturne fut au-dessus de la seconde façade, les aboiements du chien lui parurent bien moins sonores; mais quand il fut parvenu à la façade opposée à celle où était située sa chambre, c'est à peine si le bruit de ces aboiements parvenait jusqu'à lui. Une réflexion subite s'empara de son esprit.

—Mais, se dit-il, si de ce côté, qui est à l'opposé de ma chambre et de celle de mon père, on entend à peine la basse taille de cet énorme chien, il me semble qu'il serait impossible d'entendre, de l'endroit où sont nos chambres, les sons qui viendraient de ce côté. Essayons.

Et le cœur tremblant d'émotion, il refit le tour de la maison, rentra chez lui, et saisissant son violon et son archet, il reprit le chemin de la façade opposée. Là, s'accroupissant dans l'étroit espace que laissaient entre elles une cheminée et une lucarne, notre Orphée aérien se donna un concert auquel il trouva certes plus de plaisir que ne lui en purent jamais procurer les plus belles exécutions musicales. Il y avait si longtemps qu'il n'avait touché au violon! Ses doigts lui parurent d'abord un peu rebelles, mais il finit par s'oublier. Sa tête s'enflamma, les idées musicales lui venaient en foule, et par un bonheur rare, elles semblaient se conformer, par leur simplicité et leur facilité, à l'impuissance de ses moyens d'exécution. Pendant plus d'une heure il improvisa, oubliant tout, excepté le bonheur dont il jouissait. Le plus beau trône du monde, il ne l'eût pas accepté pour l'échanger contre ce petit bout de toit, contre ce rebord de lucarne où il était si heureux. C'est le cœur gonflé de joie qu'il regagna sa chambrette. Il serra précieusement son violon après l'avoir bien soigneusement essuyé pour le préserver des atteintes de la rosée et de l'humidité de la nuit. Il prévoyait que ses concerts nocturnes allaient souvent se renouveler, et il tenait à conserver intact l'instrument d'où dépendait toute sa félicité. Il s'endormit du sommeil le plus calme et le plus doux. Malgré la moitié de la nuit passée sur les toits, il s'éveilla plus allègre et plus dispos, et c'est le sourire sur les lèvres et la figure illuminée par un rayon de bonheur, qu'il se présenta au déjeuner de famille.

Le père Dalayrac avait sa physionomie grave et sévère, que semblait encore assombrir un air plus soucieux qu'à l'ordinaire. «Françoise, dit-il à la domestique qui les servait, que s'est-il donc passé cette nuit? Le chien a furieusement aboyé, et à deux reprises.»

Nicolas sentit la rougeur lui monter au front, et baissa le nez vers son assiette.

—N'avez-vous donc rien entendu? continua le père, en interrogeant toute la famille du regard.

—Si fait, lui fut-il répondu, mais voilà tout.

—Dans un quartier si retiré, reprit la servante, il ne faut pas grand'chose pour faire aboyer le chien. Nous avons d'un côté le couvent, et de l'autre, une rue où il ne vient presque jamais personne le soir: il aura suffi d'un passant attardé pour provoquer tout ce tapage.

—C'est juste, dit le père, il n'y a là rien d'extraordinaire.

Cet incident n'eut pas d'autre suite: le repas continua dans le calme et le silence habituels. Nicolas trouva cependant l'occasion d'être seul un instant avec sa mère.

—Soyez tranquille, lui dit-il, j'ai trouvé.

—Eh! quoi donc? fit l'excellente femme.

—Ce que nous cherchions tous deux: le moyen de tout concilier; allez, vous serez contente de votre petit Nicolas. Sous peu de temps, je serai reçu avocat, et d'ici là je travaillerai bien, je me porterai encore mieux, et le père n'aura rien à dire.

Mme Dalayrac ne comprit pas trop ce que son fils voulait lui dire; mais elle le vit content, et c'en fut assez pour son bonheur et sa tranquillité.

Cependant, cette première tentative avait été trop heureuse pour que le jeune Dalayrac ne voulût pas en faire une seconde. Mais il fallait de la prudence, le chien pouvait donner l'éveil, s'il recommençait toutes les nuits son vacarme. Le jeune homme se promit de s'abstenir pendant quelques nuits de toute excursion. Le souvenir du plaisir qu'il avait goûté lui suffit effectivement pendant quelques jours, mais ses désirs de reprendre sa promenade et son concert nocturne redevinrent plus vifs que jamais.

Un jour qu'il était sorti un instant pour prendre l'air et marchait absorbé dans ses réflexions, il rencontra un camarade qu'il avait perdu de vue depuis sa sortie du collége.

—Eh! par quel hasard, lui dit-il, te trouves-tu à Muret, toi dont la famille habite Toulouse?

—Par un hasard bien simple, répondit l'ami de collége, c'est que mon père m'a placé, pour étudier, chez un apothicaire de cette ville, dont il veut que j'épouse la fille.

—Comment, tu es garçon apothicaire?

—Etudiant, si tu veux bien le permettre. Mon futur beau-père est un excellent homme, sa fille est charmante, et je serai très-heureux avec elle. Et puis c'est un travail qui n'est pas si désagréable que tu pourrais le croire, j'étudie la botanique et la chimie, voire même un peu la médecine. Viens donc me voir: tiens, la boutique est à deux pas d'ici, je vais te présenter à ma nouvelle famille.

Dalayrac se laissa faire; le fils du subdélégué de la province ne pouvait manquer d'être bien accueilli; il trouva la future de son ami charmante, le beau-père très-aimable, et promit de les visiter de temps en temps. L'apprenti apothicaire était fier et heureux de son nouvel état; aussi voulut-il en vanter tous les charmes à son ami, il le conduisit dans sa chambrette, qui était fort proprement arrangée. Au-dessus d'une table chargée de livres et de papiers, s'étalaient sur des rayons une foule de petites fioles étiquetées.

—Qu'est-ce que tout cela? dit Dalayrac.

—Ce sont, répondit son camarade, la plupart des substances avec lesquels nous composons les médicaments; presque toutes sont des poisons et ont un effet très-actif: ce n'est qu'en les affaiblissant ou en les mélangeant qu'on peut obtenir, avec leur aide, un effet salutaire.

—Parbleu! dit Dalayrac, puisque tu as toutes ces recettes et ces antidotes sous la main, tu peux me rendre un bien grand service.

—Et lequel donc?

—Figure-toi que j'ai tant travaillé depuis quelque temps, que je me suis échauffé le sang, et que je ne puis parvenir à sommeiller. Je me couche de très-bonne heure, devant me lever de même; mais je lutte toute la nuit contre l'insomnie, et ce n'est que le matin, juste à l'heure où je dois me lever, que je me sens quelque disposition au sommeil. Il faut alors le combattre; je me lève tout engourdi, je suis lourd toute la journée, mais je travaille comme à l'ordinaire le soir, et cependant le sommeil me fuit encore lorsque je veux l'appeler.

—Sois tranquille, lui dit son camarade, j'ai là ton affaire. Je vais te composer un somnifère irrésistible: quelques gouttes dans un verre d'eau avant de te coucher, et, un quart-d'heure après, tu dormiras du sommeil le plus calme et le plus profond.

Il alla prendre une ou deux fioles sur ses tablettes, en versa le contenu dans un petit flacon, le boucha soigneusement, et le remit à Dalayrac. «Surtout, ajouta-t-il en le quittant, ne va pas forcer la dose. Deux ou trois gouttes suffiront, tu ne redoublerais que si tu voyais que le remède n'agit pas assez.» Dalayrac serra la main de son ami et emporta précieusement son narcotique. En passant devant un épicier, il acheta une livre de gros sel qu'il mit dans sa poche, puis il s'achemina vers sa demeure.

En entrant dans la cour, il aperçut enchaîné dans sa niche, le chien de garde qui avait failli le trahir par son excès de vigilance. Le chien fit un bond de joie en voyant son jeune maître; celui-ci s'approcha et le caressa du regard et de la main; puis voyant que la sébile qui contenait sa nourriture était vide: «Ah! mon pauvre Pataud, lui dit-il, tu as quelquefois des nuits bien agitées, tu as besoin de repos; sois tranquille, je me charge de t'en procurer ce soir.» Le chien le regardait d'un air intelligent et en remuant la queue: sans comprendre ce qu'on lui disait, il devinait que les paroles qu'on lui adressait étaient bienveillantes, et il suivit du regard son jeune maître s'acheminant vers la cuisine.

—Vraiment, Françoise, dit en entrant Dalayrac à la cuisinière, il n'est pas étonnant que Pataud fasse quelquefois un tel vacarme pendant la nuit: cette pauvre bête est affamée.

—Comment! monsieur Nicolas, affamée? mais j'ai rempli son écuelle de pâtée ce matin.

—Et il n'en reste pas une miette, preuve qu'il mourait de faim. Il faut lui donner aujourd'hui double ration, pour qu'il nous laisse tranquilles cette nuit.

—Oh! dame, je n'ai pas le temps, j'ai mon dîner à soigner. Mais il y a tout ce qu'il faut dans l'armoire, prenez et donnez-lui, si vous voulez.

Dalayrac ne se le fit pas dire deux fois: il fit tremper une forte miche de pain, à laquelle il ajouta un bon morceau de bouilli de la veille; puis, de crainte que ce mélange ne fût trop fade, il le saupoudra d'une bonne poignée de sel dont il s'était précautionné, et il alla offrir ce régal au vigilant Pataud. Le chien se jeta avidement sur la pâtée, qu'il dévora en un clin d'œil; Dalayrac lui fit encore quelques caresses; mais en le quittant, il eut soin de renverser d'un coup de pied l'écuelle contenant l'eau destinée à sa boisson.—Le soir venu, il voulut aller le détacher lui-même: le chien tirait la langue d'un demi-pied. Dalayrac remplit l'écuelle d'eau qu'il alla tirer à la pompe; mais il y versa non pas une ou deux gouttes, mais cinq ou six de la fiole que lui avait remise son ami l'apothicaire. Le chien vida l'écuelle en quelques lampées.

Quand tout le monde fut couché, notre futur avocat se mit à la fenêtre et aperçut le chien couché tout du long devant sa niche et dormant d'un sommeil léthargique. Il n'y avait plus de danger que l'escapade nocturne fût ébruitée, et le jeune enthousiaste put prolonger son concert tout à son aise.

Grâce à l'expédient qu'il renouvelait chaque jour, il put sans contrainte se livrer à son goût dominant: le jour il étudiait à voix basse la musique qu'il devait exécuter pendant la nuit, et, ce bienheureux moment venu, il se livrait à l'étude de son instrument favori et aussi à tous les caprices de son imagination musicale. Se croyant sans témoins et sans auditeurs, rien n'arrêtait l'expansion de ses idées: parfois son violon lui semblait insuffisant pour les traduire, il chantait alors de douces mélodies qu'il soutenait par des accords en doubles cordes dont son instinct lui faisait trouver l'harmonie. Souvent, il s'arrêtait après avoir joué, pour reprendre haleine et pour écouter le calme qui l'entourait, et jouir de la splendeur de ces belles nuits du Midi, les seules heures où l'on puisse vivre dans ces contrées.

Le côté de la maison où il avait établi sa retraite aérienne, dominait les grands arbres du jardin du couvent voisin. Ce couvent appartenait à une communauté de religieuses, et ces religieuses avaient des pensionnaires. L'une d'elles se promenait un soir dans le jardin, lorsqu'elle entendit des sons merveilleux sans pouvoir deviner d'où ils partaient, les arbres masquant d'une façon impénétrable le réduit où était perché l'auteur de ce concert. Emerveillée de ce qu'elle entendait, la jeune pensionnaire raconta à sa meilleure amie, en lui faisant jurer le secret le plus absolu, que chaque soir elle trouvait le moyen de s'échapper du dortoir et d'aller respirer l'air frais de la nuit dans le jardin; que là un sylphe, un être mystérieux, inconnu, se révélait à elle par les accents les plus tendres et les plus touchants. La meilleure amie feignit de ne pas ajouter foi à la confidence, pour qu'on lui donnât une preuve convaincante du fait. Deux jours après ce n'était plus une pensionnaire, c'étaient deux qui venaient jouir du concert que Dalayrac croyait se donner à lui tout seul; puis le secret fut si bien gardé, qu'il en vint quatre, six, huit, dix, et bientôt tout le pensionnat du couvent. Encore, eût-ce été peu de chose, si le fameux secret fût resté enfermé dans l'enceinte cloîtrée; mais les pensionnaires avaient des amies en ville, et ces amies d'autres amies. Bientôt le secret du couvent fut celui de toute la ville; et le père de Dalayrac, quoique instruit l'un des derniers, finit par tout découvrir.