SCENE I.
L'EMPLOYE, JOLLIVET.
(On entend le bruit, sourd encore, de la bataille de Kolyvan.)
JOLLIVET, entrant par le fond. L'affaire est chaude! Une balle dans mon toquet!… Une autre dans ma casaque!… Le ville de Kolyvan va être emportée par ces Tartares! Enfin, j'aurai toujours la primeur de cette nouvelle… Il faut l'expédier à Paris!… Voici le bureau du télégraphe! (Regardant.) Bon! l'employé est à son poste, et Blount est au diable!… Ca va bien! (A l'employé.) Le télégraphe fonctionne toujours?
L'EMPLOYE. Il fonctionne du côté de la Russie, mais le fil est coupé du côté d'Irkoutsk.
JOLLIVET.
Ainsi les dépêches passent encore?
L'EMPLOYE.
Entre Kolyvan et Moscou, oui.
JOLLIVET.
Pour le gouvernement?…
L'EMPLOYE. Pour le gouvernement, s'il en a besoin… pour le public, lorsqu'il paye! C'est dix kopeks par mot.
JOLLIVET.
Et que savez-vous?
L'EMPLOYE.
Rien.
JOLLIVET.
Mais les dépêches que vous…
L'EMPLOYE.
Je transmets les dépêches, mais je ne les lis jamais.
JOLLIVET, à part.
Un bon type! (Haut.) Mon ami, je désire envoyer à ma cousine
Madeleine une dépêche relatant toutes les péripéties de la
bataille.
L'EMPLOYE.
C'est facile… Dix kopeks par mot.
JOLLIVET. Oui… je sais…mais une fois ma dépêche commencée, pouvez-vous me garder ma place, pendant que j'irai aux nouvelles?
L'EMPLOYE. Tant que vous êtes au guichet, la place vous appartient… à dix ko-peks par mot; mais si vous quittez la place, elle appartient à celui qui la prend… à dix…
JOLLIVET A dix kopeks par mot!… oui… je sais!…Je suis seul!… commençons. (Il écrit sur la tablette du guichet.) "Mademoiselle Madeleine, faubourg Montmartre, Paris. — De Kolyvan, Sibérie…
L'EMPLOYE.
Ca fait déjà quatre-vingts kopeks!
JOLLIVET. C'est pour rien. (Il lui remet une liasse de roubles papier, et continue à écrire.) Engagement des troupes russes et tartares… (A ce moment, la fusillade se fait entendre avec plus de force.) Ah! ah! voilà du nouveau! (Jollivet quittant le guichet, court à la porte du fond pour voir ce qui se passe.)