SCENE IV.

LES MEMES, MARFA, FUGITIFS.

(Grand tumulte au dehors. — Le bruit de la fusillade se rapproche! Les fugitifs se précipitent dans le poste.)

PREMIER FUGITIF.
Tout est perdu!

DEUXIEME FUGITIF.
La cavalerie tartare sabre tous les malheureux qui sortent de
Kolyvan!

TOUS.
Fuyons! Fuyons!
(Ils vont quitter le poste en désordre.)

MARFA, paraissant au fond.
Arrêtez! arrêtez.

TOUS.
Marfa Strogoff!

MARFA.
Lâches, qui fuyez devant les Tartares!

SANGARRE.
Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!

MARFA.
Arrêtez! vous dis-je, n'êtes-vous plus les enfants de notre
Sibérie?…

PREMIER FUGITIF. Est-il encore une Sibérie? Les Tartares n'ont-ils pas envahi la province entière?

MARFA, sombre.
Hélas! oui! puisque la province entière est dévastée!

DEUXIEME FUGITIF. N'est-ce pas toute une armée de barbares qui s'est jetée sur nos villages?

MARFA. Oui, puisque si loin que la vue s'étende, nous ne voyons que des villages en flammes!

PREMIER FUGITIF.
Et cette armée n'est-elle pas commandée par le cruel Féofar?

MARFA.
Oui! puisque nos rivières roulent des flots de sang!

PREMIER FUGITIF.
Eh bien! que pouvons-nous faire?

MARFA.
Résister encore, résister toujours, et mourir s'il le faut!

PREMIER FUGITIF. Résister quand le Père ne vient pas à nous, et quand Dieu nous abandonne?

MARFA. Dieu est bien haut, et le Père est bien loin! Il ne peut ni diminuer les distances, ni hâter davantage le pas de ses soldats! Les troupes sont en marche, elles arriveront! mais jusque-là, il faut résister!… Dût la vie d'un Tartare coûter la vie de dix Sibériens, que ces dix meurent en combattant! Qu'on ne puisse pas dire que Kolyvan s'est rendue, tant qu'il restait un de ses enfants pour la défendre!…

DEUXIEME FUGITIF.
Ces gargares étaient vingt contre un!

PREMIER FUGITIF.
Et maintenant Kolyvan est en flammes!

MARFA. Eh bien, si vous ne pouvez rentrer dans la ville, combattez au-dehors! Chaque heure gagnée peut donner aux troupes russes le temps de se rallier!… Barricadez ce poste! Fortifiez-le! Arrêtez ici cette tourbe! Tenez encore à l'abri de ces murs!… Mes amis, écoutez la voix de la vieille Sibérienne, qui demande à mourir avec vous, pour la défense de son pays!

SANGARRE, à part. Non! ce n'est pas ici que tu mourras. (Au bohémien qui l'accompagne.) Reste et observe. (Elle sort par le fond.)

MARFA. Mes amis! vous m'entendez, moi, la veuve de Pierre Strogoff que vous avez connu!… Ah! s'il était encore là, il se mettrait à votre tête! Il vous ramènerait au combat!… Ecoutez-le! Mes amis! c'est lui qui vous parle par ma voix!

PREMIER FUGITIF. Pierre Strogoff n'est plus! Peut-être avec un tel chef que lui aurions-nous pu tenir dans la steppe, harceler les soldats de l'émir…

LES FUGITIFS.
Oui, un chef! Il nous faudrait un chef!

MARFA.
Ah! tout est donc perdu!

(Violente détonation au dehors.)