X

A la suite des tourmentes d’âme dont je viens de donner un exemple, j’eus un peu de répit. Sans doute, je le dus, en partie, aux prières de mon ami S… avec qui je restais en correspondance presque quotidienne. Mais je crois aussi que le Bon Dieu voulut me laisser reprendre des forces pour l’épreuve suprême qu’il me restait à subir. Je restai très triste mais plus tranquille pendant quelques jours.

Cette accalmie, je l’occupai à liquider la situation vis-à-vis de la dame aux yeux noirs. Depuis notre passage à Paris, je me détachais d’elle de plus en plus. Tant de mensonges, de frénésies, de querelles m’avaient lassé. Le séjour à Arbonne m’aida encore bien davantage à me débarrasser de ce joug humiliant.

Les journées je les passais entièrement dans la forêt. Rentré, je demeurais fort silencieux, étant tout absorbé par ma vie intérieure. La nuit et la couchée venues, je ne touchais même pas du bout du doigt ma maîtresse. Elle s’aperçut que son prestige baissait. Afin de le rétablir, elle essaya quelques-unes de ces disputes qui s’étaient jusqu’alors terminées par des réconciliations où mes sens me rejetaient à sa merci. Cette fois, elle échoua : je demeurai indifférent à ses provocations ; je laissai grêler ses railleries et ses outrages, sans répondre un seul mot. Maintes tentatives pour réveiller mon érotisme ne réussirent pas mieux. Comme elle ignorait ce qui se passait en moi et qu’elle était loin de se douter que, dès ce moment, je cherchais le moyen de rompre avec elle sans… mélodrame, elle prit l’alarme. Ce Retté si calme, et qu’elle ne voyait plus guère qu’à l’heure des repas, lui semblait anormal. Elle eut l’instinct d’un danger ; et pour y parer, elle crut habile d’essayer de l’absence. Sous prétexte de mettre en ordre notre appartement, elle partit pour Fontainebleau.

Je serai bref sur le dénouement car ce n’est point mon sujet de raconter ici comment la dame aux yeux noirs me causa un préjudice fort grave, dû à son intempérance. Je dirai simplement que j’en profitai pour lui signifier son congé. Elle vint me relancer à Arbonne dans l’espoir de me reprendre. — Et elle s’en alla de même, avec la conviction que tout était fini entre nous — bien fini.

Afin d’être tout à fait sincère, je dois mentionner que j’eus pourtant, quelques velléités de renouer. Peu de jours après son départ, je fus sur le point de courir après elle. Qu’on n’oublie pas que, depuis la mort de ma pauvre femme, elle avait été mon seul amour et que quatre ans de vie commune avaient forgé entre nous des chaînes dont les anneaux même rompus, tendaient à se ressouder.

Néanmoins, je surmontai cette tentation, me fortifiant par la pensée que mon retour à Dieu m’interdisait de prolonger ce triste concubinage. Que la Providence me fut secourable en cette occasion ! En y réfléchissant, je me suis dit bien souvent, que si je n’avais pas été soutenu Là-Haut, je n’aurais pu m’échapper, sans meurtrissures douloureuses, de ce piège de la chair qui m’avait agrippé jusqu’aux os.

Libéré de la sorte, il me devenait plus facile de vaquer à ma régénération spirituelle. Eh bien, j’hésitais encore ; tous les litiges, tous les scrupules qui m’avaient supplicié persistaient à me hanter, pareils à ces songeries rhapsodiques qui traversent le sommeil agité d’un fiévreux.

Bien plus, mes remords qui, jusqu’à cette époque, avaient porté principalement sur les écarts de ma vie sensuelle, se spécialisèrent. Ma production intellectuelle s’étala devant moi. Tant de livres et d’articles où j’avais semé le blasphème à pleines mains se récrivirent dans mon âme en lettres de feu. Ma mémoire implacable faisait que je devais m’en réciter les passages où Notre-Seigneur, la Sainte Vierge et l’Eglise étaient le plus furieusement outragés. Cette récapitulation vengeresse me causait des souffrances telles que je connus, de nouveau, la tentation de désespoir. Je fus en proie au Démon qui comptait, certes, sur mon épouvante des jugements de Dieu pour me pousser à me détruire.

Le pire de cette crise, c’est que je restais seul pour affronter l’ennemi. La voix angélique, qui m’avait soutenu dans mes luttes antérieures, avait cessé de m’encourager et l’on eût dit que le ciel demeurait fermé à mes prières. Qu’il faisait obscur dans mon âme ! Non seulement j’étais torturé, sans arrêt, par le repentir mais je me croyais délaissé par Celui qui, naguère encore, daignait m’envoyer quelques rayons de sa miséricorde.

Le jour vint où j’entrai enfin dans la vraie voie de la rédemption. Ce fut à travers des péripéties tellement atroces, que je frissonne rien qu’à m’en souvenir et que la plume me tremble aux doigts. Il faut pourtant les raconter car elles montrent combien la bonté divine fut grande à l’égard du pauvre pécheur pénitent…

J’avais erré, de l’aube au soir, dans la forêt. Navré de ne plus recevoir aucune consolation dans mes peines, je m’agenouillais parfois pour supplier Dieu de venir à mon aide et pour lui demander de tarir la source brûlante où j’étais obligé de boire à longs traits l’amertume affreuse du remords. Nulle réponse, nul soulagement ne me furent octroyés. Seule, la voix diabolique, qui parlait de désespérance et de mort, résonnait en moi. Je criais : — Grâce ! L’écho me répondait : — Désolation sans merci !…

Je me laissai tomber sur le sable près d’un roc difforme qui, sculpté par les intempéries, tournait vers moi une face d’Euménide. Les mains crispées sur une touffe de bruyère, le front appuyé contre l’écorce rugueuse d’un chêne je me dis : — Il est vrai que j’ai l’âme toute souillée par ces écrits blasphématoires dont le souvenir me lacère, mais du moins, depuis que j’ai reconnu la puissance du Seigneur, je n’ai pas récidivé. Pourquoi ne m’en est-il pas tenu compte Là-Haut ?

Alors, pareille à une rafale glacée, la voix du Démon s’éleva : — Tu oublies qu’il y a quelques semaines, tu choisis l’occasion de quelques pages publiées par Huysmans pour bafouer l’Eglise une fois de plus. Tu vois donc bien que ta soi-disant conversion n’est qu’une fantaisie d’esprit blasé et que quand tu reviens à ta vraie nature, tu ne peux t’empêcher de haïr le catholicisme.

Moi. — Je ne puis m’expliquer cette aberration. Cet accès d’impiété dont j’ai subi si violemment les effets, c’était comme s’il m’eût été imposé par une force extérieure. Et la preuve que je suis de bonne foi, c’est qu’il y a quelques minutes, j’affirmais que je n’avais plus blasphémé depuis que le Bon Dieu daigna me faire signe de venir à Lui… Mais soit, j’ai péché une fois de plus. Mon repentir s’en accroît, et que le Seigneur me pardonne.

Le Démon. — Allons donc : ton repentir lui-même n’est qu’une illusion littéraire. Tu te le fabriques pour l’appliquer, comme un révulsif, sur ton âme tombée en langueur à la suite de tes débauches d’idées contradictoires.

Moi. — Ah ! non par exemple. Mon repentir est véritable et, quoique Dieu semble m’avoir abandonné, ma foi en Lui demeure intacte. Qu’il me damne, comme je l’ai mérité, mais qu’accueillant mes remords et mes prières, Il me laisse la force d’espérer qu’Il m’écoute.

Le Démon. — Soit, admettons la sincérité de ton repentir. Il n’en subsiste pas moins que ta dernière offense a comblé la mesure. C’est pourquoi tu ne reçois plus aucun secours de Là-Haut. Mon cher, tu as beau regretter ta faute, tu es perdu sans rémission.

Moi. — Hélas, j’en ai peur… que devenir ?

Le Démon. — C’est bien simple : puisque Dieu te repousse, puisque ton existence est devenue un tourment continuel, ce que tu as de mieux à faire, c’est de t’enfuir dans la mort. Si, dans l’autre vie, tu subis des tortures, sois assuré qu’elles ne surpasseront point celles que tu supportes en ce moment… Et puis il y a des compensations, l’orgueil d’avoir bravé Dieu procure aux damnés pas mal de jouissances…

Moi. — Quelle horreur ! Il est écrit sur la porte de l’enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Mais moi, bien que Dieu me rejette, bien que je sois consumé d’une flamme d’angoisse, je sens que je ne dois pas encore désespérer.

Le démon. — Duperie et sotte imagination ! Mets-donc une bonne fois dans ta tête que si Dieu te pardonnait, il ne te laisserait pas souffrir d’une façon aussi abominable. C’est logique cela, c’est un fait. Il faut que tu aies l’esprit fort affaibli pour ne pas t’en apercevoir.

Moi. — Mon Dieu, il est juste que vous me frappiez mais faites, du moins, que cette voix se taise.

Le Démon. — Est-ce qu’on t’écoute ? Va, tu es perdu, perdu, perdu !

Moi. — Mon Dieu, à quoi me résoudre ?

Silence absolu. L’ombre venait sur la forêt. Les grands pins sévères, les vieux chênes pensifs semblaient se recueillir avant le sommeil.

Une brume bleue s’élevait, comme l’encens d’un office du soir, des futaies solennelles et montait vers le zénith où souriaient les premières étoiles. Mais cette vaste sérénité ne me pénétrait point. J’allais à travers bois, le front courbé, les mains jointes, et je répétais en soupirant :

— Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?…

Quand je rentrai au village, j’étais si pâle que les gens de l’auberge se récrièrent, me croyant malade. Je les rassurai par quelques phrases évasives et, pour ne pas les préoccuper, j’essayai de manger. — Impossible : les bouchées me restaient dans la gorge et, en même temps, je sentais comme des coups de poignard qui me trouaient le cœur.

Je quittai la table et j’allai me coucher. J’éprouvais une telle fatigue que je croyais dormir un peu. Mais il n’en fut rien : au contraire, à peine eus-je fermé les yeux que le plus terrible des assauts que j’eusse eu encore à subir se déchaîna.

J’étais dans un état de vague somnolence, quand tous mes péchés se présentèrent à moi sous des formes effroyables. Dans une sorte de clarté fuligineuse, toute mon existence passée m’apparut. C’était comme un cloaque aux murs noirs d’où suintait une humidité puante et que couvraient des végétations visqueuses. Sur le sol fangeux grouillait, rampait, se tordait un peuple immonde de crapauds, de vipères et de salamandres.

Je m’effondrais, plein d’épouvante, sous ce cauchemar quand la voix diabolique se fit entendre : — Voilà ton âme, dit-elle. Comprends-tu maintenant que rien ne peut plus la purifier ? Tes prières ont échoué ; le stupide espoir que tu gardais dans un Dieu que tu dégoûtes t’a déçu. Tue-toi donc, lâche !

Et il me sembla que des figures grimaçantes m’entouraient et hurlaient parmi des éclats de rire forcenés : — Il se tuera ! Il se tuera !…

Je me dressai, en sursaut, sur mon lit. Je tremblais ; je suffoquais ; une sueur froide me ruisselait du front et par tout le corps.

— Oh ! oui, criai-je, c’est assez souffrir. Je veux me tuer…

Aussitôt, comme dans un éclair, il me vint à l’idée qu’un de mes amis de Fontainebleau possédait un revolver dont il m’avait montré, quelque temps auparavant, le mécanisme. Je vis, avec une netteté formidable, l’armoire où il l’avait rangé, la planche même sur laquelle il l’avait posé.

— Demain, me dis-je, j’irai chez lui ; je lui déroberai cette arme et je me ferai sauter la cervelle dans quelque coin de la forêt.

Comme je proférais ces mots, je levai les yeux au plafond et j’avisai un crochet fixé là pour y suspendre une lampe. De lampe il n’y en avait point ; le crochet semblait attendre.

A quoi bon attendre jusqu’à demain, repris-je. Il vaudrait mieux me pendre tout de suite… Si seulement j’avais une corde… Immédiatement la voix de damnation me souffla à l’oreille : — Il y en a une, toute neuve, dans le bas du placard, à côté de la cheminée.

Je sautai à bas de mon lit pour courir au placard. — Mais alors, je me sentis comme dédoublé. Une moitié de mon être voulait le suicide sans retard, sans réflexion. L’autre résistait, appelait mentalement au secours, et durant cette lutte, il me semblait que roulait autour de moi un orage de blasphèmes et d’ignobles jurons.

Je m’aperçus alors que je me tenais, d’une main, cramponné à l’un des barreaux de mon lit, tandis que de l’autre j’essuyais la sueur horrible et les larmes qui m’inondaient le visage.

— Allons, un peu de courage, dit le Démon, en un rien de temps ce sera fait.

Je lâchai le barreau ; je marchai vers le placard…

Je tenais la clef qui l’ouvrait quand, soudain, une lumière éblouissante se fit dans mon âme enténébrée. Je m’arrêtai net. Et alors j’entendis, oui, j’entendis — je l’affirme sur mon salut éternel — la voix céleste et bien connue qui me criait : — Dieu ! Dieu est là !

Foudroyé par la Grâce, je tombai à genoux ; — Merci, mon Dieu, murmurai-je, tout sanglotant, vous êtes revenu.

Et à la même minute, je crus voir, au-dedans de moi-même, l’image de Notre-Seigneur Jésus-Christ en croix qui me souriait avec une expression de miséricorde ineffable.

Une grande paix entra dans mon âme ; j’eus la sensation profonde que toutes les forces mauvaises qui m’avaient assailli battaient en retraite. Et plus elles reculaient, plus je me sentais baigné de clarté.

Je restais là, ravi, stupéfait, débordant de reconnaissance, ne cessant de répéter : — Merci, mon Dieu, vous m’avez sauvé !… Puis je pensai à cette montée récente au sommet de Cornebiche où j’avais imploré la Sainte-Vierge ; et j’eus l’intuition que c’était Elle qui m’avait secouru dans le péril extrême auquel je venais d’échapper et je résolus d’aller la remercier dès qu’il ferait clair.

Cette douce lumière qui m’avait illuminé, maintes fois, dans la forêt m’inondait de toutes parts. Je me rappelai le jour où je rencontrai le vieux prêtre qui m’avait béni. Ce souvenir me fit tant de bien que je demeurai, jusqu’au matin, à genoux sur le carreau, le front posé sur le pied de mon lit. Et je ne cessais de redire : — Merci Seigneur, merci Sainte Vierge, vous avez daigné me tirer de l’ombre irrémédiable au moment où la Mort m’avait déjà pris dans la courbure de sa faux…

La nuit passa sans que j’eusse la notion du temps qui s’écoulait. L’aube glissa des lueurs d’or rose aux interstices des volets. Aussitôt je fus dehors et je me dirigeai, à pas pressés, vers l’oratoire de Notre-Dame de Grâce. Je gravis la colline, d’une haleine, sans même m’apercevoir des obstacles qui barrent le sentier.

Arrivé au sommet, je me prosternai, le front sur le sable, devant la Sainte-Vierge. J’étais si hors de moi que je ne pus d’abord que pleurer. Mais quelles douces larmes : c’était comme un torrent purificateur qui emportait toutes les souillures de mon âme.

Enfin il me fut possible de parler et je dis à l’Auguste Mère : — Achevez votre œuvre. Je ne résiste plus, je suis tout à vous et je suis sûr que vous m’indiquerez ce qu’il me reste à faire pour rentrer dans l’Eglise.

Je restai longtemps agenouillé sur le seuil de l’oratoire. Je sentais s’élever en moi des élans de gratitude et d’adoration. Cela ne s’exprimait pas verbalement. J’étais là, les mains jointes, les yeux au ciel et c’était comme si toute mon âme était attirée en haut pour se fondre toujours davantage dans la lumière de la Grâce.

Comme je redescendais la colline, j’eus soudain l’idée que le plus simple était d’aller trouver François Coppée et de lui demander qu’il me mît en relations avec un prêtre qui sût m’entendre. Rentré à l’auberge, je lui écrivis pour solliciter un rendez-vous d’urgence.

Coppée me répondit par retour du courrier : il me mandait de venir chez lui le surlendemain à deux heures de l’après-midi.

Jusqu’à mon départ, je fus dans un état d’allégresse paisible que nulle attaque diabolique ne troubla. Cette voix sinistre qui m’avait traqué si farouchement faisait tout à fait silence. Enfin, détail qu’il faut mentionner, parce qu’il est l’expression de la vérité, je ne souffrais plus du cœur ; je ne ressentais ni lancinements ni étouffements. Et depuis, je n’en ai plus jamais souffert.

L’heure sonna de prendre le train pour Paris. Je partis — j’étais sauvé… Gloire à Dieu, gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit. Gloire à toi, ma belle Etoile du Matin !…