I

Il y a quelques années, je fus attiré vers Catherine de Cardonne par sainte Térèse qui, au XXVIIIe chapitre du Livre des Fondations, en parle avec de grands éloges et rapporte qu’elle lui apparut, en vision intellectuelle, à une époque où la Réformatrice du Carmel subissait de fortes entraves à sa mission. La Sainte résume, en quelques traits saillants, la vie de cette solitaire puis elle ajoute :

« Je la vis sous la forme d’un corps glorieux, entourée de plusieurs anges. Elle me dit de ne pas me lasser de fonder des monastères et de continuer mon œuvre. Je me sentis remplie de joie et du désir de travailler pour Dieu. »

Ce qui m’avait particulièrement frappé, dans ce récit, c’était la fuite de Catherine au désert et, aussi, le fait que, vêtue en homme, elle avait eu la part principale dans la fondation d’une communauté de Carmes déchaussés.

Je voulus en savoir plus long. Mais, tout d’abord, j’eus beau m’enquérir, interroger l’un, l’autre, parmi les experts en histoire ecclésiastique, personne ne se trouva pour me procurer les renseignements dont j’étais avide. Dans ces cas-là, on dirait que les documents mettent une sorte de malice à se dérober aux recherches.

Je commençais à me décourager et je n’y pensais presque plus, lorsqu’ils me furent mis sous la main d’une façon tout à fait fortuite.

Je séjournais alors dans une abbaye de Cisterciens mitigés dressant son clocher pointu, cerné de pins et de cyprès, au centre de cette île Saint-Honorat qui désigne l’entrée du golfe de Cannes.


Il y avait là une bibliothèque fort bien garnie où, grâce à l’obligeance des bons religieux, j’avais reçu l’autorisation de pratiquer des fouilles. Se plaire aux livres cela console d’être obligé de fréquenter les hommes. Je passais donc des matinées à fureter de rayons en rayons. Parfois je me tenais à quatre pattes pour déchiffrer les titres des in-folio massifs qui s’alignaient dans la pénombre au ras du plancher. Plus souvent, grimpé au sommet d’une échelle roulante, je cueillais un volume sur une tablette du haut. Si le contenu m’intéressait, je restais perché des heures, comme un merle sur une branche. L’échelle craquait et oscillait ; mais je ne m’avisais pas qu’il serait beaucoup plus confortable de descendre, emportant ma trouvaille, et de m’asseoir sur l’une des quatre chaises qui se miraient dans le parquet luisant de cire de la longue salle.

A cette époque, le forçat de la plume que je suis, ayant conquis quelque loisir, n’était point tracassé par le souci de prendre des notes ni de jeter des lambeaux palpitants de ses pensées en pâture aux rotatives voraces. Je lisais, sans méthode, pour mon plaisir, happant six lignes ici, un chapitre là, ouvrant un livre, le balayant d’un coup d’œil, le remettant en place pour passer à un autre, puis à un troisième, selon le caprice du moment ou le hasard des rencontres.

Comme j’étais tranquille ! La vie, cette chape de plomb qui pèse sur nous d’un poids si rude, s’allégeait. Le Père bibliothécaire, retenu par des offices fréquents, ne faisait que de rares apparitions. Il s’occupait, bouche close, à des rangements et ne m’adressait la parole que s’il me trouvait le nez en l’air, les mains ballantes, rêvassant dans le vide. Alors, il m’indiquait, en quelques mots, tel émouvant recueil fleuri de légendes où il estimait que je découvrirais de quoi me parfumer l’âme.

En dehors de ces brèves apparitions, je demeurais l’unique habitant de la cité des bouquins. Ainsi que le recommande l’Imitation, je me tenais in angello cum libello, « dans un petit coin, avec un petit livre » heureux d’oublier les vaines agitations du siècle et ses tapages ridicules. Le silence bienfaisant m’enveloppait d’une atmosphère veloutée, à peine rompu par de graves sonneries de cloches appelant la communauté à tierces ou à sexte ou par une grosse mouche absurde qui, furieuse de s’être fourvoyée là, bourdonnait à travers la salle et se cognait contre les vitres, à la recherche d’une issue.

Trois larges fenêtres donnaient sur la mer. Mais je ne m’y accoudais pas souvent car je goûte peu cette Méditerranée dont l’inertie et l’azur invariable semblent bien monotones à qui connut les marées grandioses et les nuances sans cesse changeantes de l’Océan.

Ce ne fut pas du temps perdu celui que je consumai dans cette chère bibliothèque : à force d’en feuilleter les livres, je me formai un petit musée intérieur où s’alignaient, gravées à l’eau-forte, d’austères physionomies de Saints, de fines miniatures à l’aquarelle, enlevées sur fond d’or, de Bienheureuses suaves et de ces tableaux des vieux âges où le sang des martyrs ruisselle en pourpre glorieuse.

Un jour, j’aperçus dans un coin une armoire à panneaux pleins que je n’avais pas encore explorée. Je l’ouvris et je tombai sur un pêle-mêle de livres débrochés, entassés là pour la reliure. Un in-quarto gris, tout poussiéreux, tout frippé faisait saillie au-dessus du tas. Je le tirai, j’essuyai la poudre qui le déshonorait et je lus ce titre : Histoire générale des Carmes et des Carmélites de la réforme de sainte Térèse, composée par le R. P. François de Sainte-Marie, carme déchaussé.

Il y avait cinq tomes, tous plus délabrés les uns que les autres. J’en ouvris un à l’aventure et, à la première page, je trouvai ceci : livre quatrième contenant la vie de Catherine de Cardonne et la fondation du couvent de la Roda.

C’était une aubaine, étant donné que, depuis longtemps, je battais les buissons, en quête de détails sur cette femme extraordinaire.

Tout content de ma découverte, j’emportai les volumes dans ma cellule et je me mis, sans retard, à les lire — non seulement celui qui traitait de la Solitaire mais les autres, parce qu’ils parlaient longuement de sainte Térèse. Car j’ai une telle prédilection pour la lumineuse vierge d’Avila, je dois tant à ses œuvres que je m’assimile avec joie tout ce qui se rapporte à son existence et à son action.

D’ailleurs, l’écrit du bon Père François de Sainte-Marie est d’une lecture fort attrayante. Cet Espagnol raconte avec une exquise bonhomie des choses admirables et, de plus, comme il est imprégné d’humanisme, il émaille ses phrases d’allusions aux poètes grecs et latins, de comparaisons empruntées à la Fable qui leur donne une saveur toute particulière. Cela fait que sa narration ressemble un peu à un eucologe dont les pages seraient naïvement encadrées de nymphes et de muses d’après l’antique.

Voici un exemple de sa manière. Évoquant la Mère Anne de Saint-Augustin, religieuse éminente du Carmel de Villeneuve de la Xara, il s’écrie : « Si Théocrite a pu écrire que Lacédémone, après avoir donné le jour à Hélène, qui cependant fut la cause de la ruine de Troie, n’avait plus besoin d’autre gloire, que ne nous est-il pas permis de dire de celle qui a si merveilleusement édifié l’Espagne ? »

Je vous le demande, Théocrite appelé en témoignage de la sainteté d’une moniale ne fournit-il pas, en effet, un argument décisif ? Il faudrait être affligé d’une dévotion bien revêche pour n’en point convenir.

Tel quel, le pieux, docte et ingénu biographe m’enchanta de tous points. C’est donc d’après les notes que je pris sur sa relation, sur quelques autres documents et aussi d’après mes songeries alentour que je vous offre une esquisse — au fusain — de cette amoureuse un peu farouche de Notre-Seigneur : Catherine de Cardonne.