II
Joseph naquit à Cupertino, petit village du royaume de Naples, le 17 juin 1603, dans des circonstances fort tristes. Son père, menuisier, ayant fait de mauvaises affaires, les gens de justice vinrent pratiquer une saisie et expulser la famille au moment même où sa mère ressentait les premières douleurs de l’accouchement. Elle se réfugia dans une étable délabrée et mit au monde son enfant sur quelques brins de paille à demi pourris.
Le père, de tempérament jovial et insoucieux, ne s’affecta pas beaucoup de ce revers, qui lui valut, d’ailleurs, l’emploi de concierge du château. Car le seigneur du pays voulut l’avoir sous la main pour se divertir de ses saillies. Par la suite, ce philosophe rustique ne s’occupa guère de sa progéniture.
La mère offrait un caractère tout différent. Morose, aigrie par l’indigence, elle se montrait d’une dévotion étroite et littérale. Joseph étant encore tout petit, elle le châtiait avec rigueur, à la moindre étourderie, comme s’il se fût agi de fautes graves. Donc, entre cet homme qui riait toujours et cette femme qui ne riait jamais, l’enfant grandit, privé de toute affection humaine. Il ne paraît point en avoir souffert, Dieu l’ayant prédestiné à la vie intérieure la plus intense.
En effet, ce qui le particularise d’une façon éminente c’est ce fait que, dès l’âge de quatre ans, il plongea dans l’oraison au point d’ignorer à peu près complètement ce qui se passait autour de lui. Ses sens prenaient à peine contact avec l’univers. Son âme, imprégnée du soleil d’amour qui rayonnait et brûlait au centre le plus profond de son être, n’était qu’effleurée par les impressions venues de l’extérieur. Celles-ci ne pénétraient pas ; il les écartait sans même s’en apercevoir et demeurait noyé dans un océan d’or fluide qui absorbait toutes ses puissances. Ce qu’il contemplait en lui c’était la Sainte-Face tout éclatante de tendresse infinie ; ce qu’il entendait, c’étaient des paroles que nul dialecte humain ne saurait traduire. Lorsque, à des intervalles éloignés, il s’arrachait douloureusement de son union perpétuelle à Jésus, il promenait sur le monde un regard étonné. Même alors, il n’en percevait pas le mécanisme social. Il le découvrait comme un lieu de ténèbres où furetaient des chacals, où s’agitaient des ombres plaintives. Pour la nature, elle lui apparaissait un grand rêve peuplé de symboles qui reproduisaient, sous des formes moins parfaites, les images merveilleuses dont il avait coutume en ses ravissements.
Seule, la musique religieuse réussissait à l’émouvoir : les accords de l’orgue, le chant liturgique le faisaient tressaillir. Il se mettait à pleurer, sa bouche murmurait des mots mystérieux qui se scandaient bientôt en un vague poème d’adoration jusqu’à ce que l’entourage, qui n’y comprenait rien, lui imposât silence.
On comprend que, fondu de la sorte en Dieu, Joseph eût de la peine à s’assimiler les rudiments de l’instruction. Sa mère constatant qu’il n’apprenait qu’avec la plus grande difficulté le texte du catéchisme et qu’il ne pouvait presque rien retenir par cœur, se récriait sur sa bêtise. D’autres fois, l’accusant de paresse et de mauvaise volonté, elle le rouait de coups.
« Elle m’a tellement battu, disait-il plus tard, en souriant, que les épreuves du noviciat ne me furent pas grand’chose en comparaison. »
A l’école, ce fut pis. Incapable de fixer son attention, l’enfant n’entendait, pour ainsi dire, rien du tout. Le maître avait beau le fustiger avec fureur, le traiter de bourrique et d’idiot, taxer de dissipation ses extases, Joseph n’apprit à lire qu’au prix d’un âpre tourment. Son écriture demeura toujours fort incorrecte. Quant au calcul, ce demeura pour lui la plus impénétrable des énigmes.
Ses camarades, le surprenant, à toute minute, l’œil écarquillé, les lèvres entr’ouvertes, en admiration devant des spectacles qui leur restaient invisibles, l’avaient surnommé : gueule béante. Ils lui jouaient mille tours cruels et le bafouaient sans trêve. Mais lui ne semblait point s’en chagriner. Il prenait ses récréations à l’écart ; elles consistaient à cueillir des fleurs de pissenlit ou des primevères ; puis se glissant dans le chœur de l’église paroissiale, il les déposait sur une marche de l’autel, s’agenouillait et égrenait un chapelet, pendant des heures, sans rien dire. Parfois, le sacristain survenait, lui reprochait d’apporter « des saletés » dans le sanctuaire et le mettait à la porte en lui tirant les oreilles.
La sainteté se paie. C’est pourquoi Dieu qui, comme le dit Job, crucifie admirablement ses élus, lui envoya la maladie. Joseph comptait un peu plus de sept ans quand il fut gratifié d’un abcès de l’intestin qui, perçant au dehors et mal soigné par un chirurgien ignare, menaça de tourner à la gangrène. En même temps, il attrapa la pelade ; son crâne s’excoria ; ses cheveux tombèrent par plaques ; et il en garda les marques toute sa vie.
L’enfant endurait de telles tortures qu’il lui arrivait de jeter quelques cris et de se plaindre un peu. Alors sa mère le secouait rudement et lui interdisait le plus léger soupir en disant que c’était un péché.
Mais le pauvre petit la suppliait : — Maman, portez-moi tout de même à la messe, disait-il un jour, je ne me sens bien que là.
C’était vrai, cette femme — si dure mais très pieuse en somme — avait admiré maintes fois son recueillement depuis l’introït jusqu’au dernier Évangile. Elle s’attendrit, le prit dans ses bras, et fit ce qu’il demandait. Pendant toute la durée du Saint Sacrifice, elle remarqua qu’il ne semblait plus souffrir. Et, de fait, il ne souffrait plus. Son âme allait se blottir dans le tabernacle et son corps devenait insensible au mal qui le rongeait.
Les actes de canonisation rapportent que Joseph fut guéri par un ermite qui, invoquant Notre-Dame de Grâce, lui fit une onction d’huile bénite. Mais la maladie s’était prolongée pendant quatre années au cours desquelles il fut charcuté, scarifié à l’aveuglette par le médicastre.
Dès que l’enfant fut guéri, l’on tint conseil pour examiner ce qu’on pouvait tirer de lui. Sa vocation, c’était de vivre entre ciel et terre, mais personne ne s’en doutait. Le pédagogue déclara qu’il renonçait à infuser la science dans ce cerveau rebelle. La mère, qui aurait souhaité le faire étudier pour la prêtrise, déplorait la ruine de son ambition. Le père promulgua : — Il est stupide… Tâchons de lui mettre un métier dans les mains ; peut-être à la longue, arrivera-t-il à gagner sa vie.
On le colloqua donc en apprentissage chez un cordonnier.
Jamais expérience n’échoua d’une façon aussi totale. Joseph n’apprit ni à manier l’alène, ni à battre le cuir, ni à poisser le fil. Il gâchait l’ouvrage et, malgré les coups de tire-pied que son patron lui prodiguait, il ne réussit jamais à faire tenir ensemble une semelle et une empeigne. Ou bien, absorbé en Dieu, il demeurait, les bras ballants, très loin de sa tâche. Ou bien, comme, d’après une clause de son contrat, stipulée sur sa demande, il allait à la messe tous les matins, il s’y enfonçait dans la contemplation au point de négliger parfois de se rendre à la boutique. C’est qu’alors son âme revivait la Passion du Sauveur ou pénétrait dans le mystère de la Sainte Trinité. « Il s’identifiait, dit son biographe, aux personnes divines et les communications merveilleuses qu’il en recevait se prolongeaient aussi longtemps que ses oraisons. »
Inepte en apparence, il réalisait ainsi la vie intérieure la plus riche et la plus féconde qui se puisse concevoir. Si rien ne s’en manifestait au dehors, c’est parce qu’à cette époque l’influx surnaturel dominait avec tant de despotisme toutes ses facultés qu’il lui était impossible d’expliquer ce qui se passait dans son esprit et dans son cœur.
Au surplus, à qui se serait-il confié ? — Pas au desservant de la paroisse qui, par ignorance ou par incurie, ne sut jamais distinguer la voie extraordinaire où Dieu engageait cet enfant. Et pourtant, Joseph possédait une intelligence très nette puisque, plus tard, dans le milieu monastique où il se développa, il sortit de la stupeur adorante où l’avait tenu si longtemps l’action divine sur son âme pour définir avec précision la ligature dont il avait été l’objet jusqu’à son adolescence.
Mais le brave cordonnier ne vit en lui qu’un bousilleur pas même bon à rapetasser des savates.
— Et puis, ajoutait cet homme positif, il ne veut manger que des fruits, du pain et de la soupe aux herbes. Il ne boit que de l’eau. De l’eau, je vous demande un peu !… Comme si le vin n’était pas l’ami de l’ouvrier ! Plusieurs fois, il est resté deux ou trois jours sans se mettre à table. Quand je lui en ai demandé la raison, il a pris son sourire niais pour me répondre : « J’ai oublié. » Le résultat, voilà !
Et il brandissait un croquenot difforme, en révolte contre toutes les règles de la cordonnerie.
— Je le garderais vingt ans comme apprenti, conclut le patron, qu’il ne ferait pas mieux. Qu’on me délivre de ce nigaud !…
Joseph fut donc rendu à sa famille. Il avait alors dix-sept ans. Il se demandait que devenir quand il reçut intérieurement l’ordre de se faire religieux. Déjà, il avait pensé au cloître, mais d’une façon vague et avec le sentiment qu’il convoitait une chimère. Or, cette fois, le Bon Maître, dont il distinguait sans cesse la présence au fond de son âme, qu’il aimait autant qu’il en était aimé, le Roi de lumière, qui lui avait prescrit le jeûne et l’abstinence, lui indiquait formellement la route à suivre. Plein de joie, il demanda tout de suite à ses parents la permission d’endosser le froc. Ils la lui accordèrent sur-le-champ, la mère parce qu’elle était très pieuse, le père, parce que, comme beaucoup de gens, il estimait que le monastère est un refuge tout indiqué pour les faibles d’esprit.
Il se trouva que deux oncles de Joseph, Francisco Desa et Giovanni Donato, appartenaient à la congrégation des Frères Mineurs de l’ordre de Saint François d’Assise. Il eût été normal que leur neveu entrât dans le couvent où ils avaient fait profession et s’y formât sous leurs auspices. Mais l’humilité ne comptant pas au nombre de leurs vertus, ils eurent honte d’un parent dont la réputation d’hébétude les offusquait. Ils ne voulurent même pas l’examiner : « C’est un illettré, un balourd, qu’il sera impossible d’élever jamais au sacerdoce », s’écrièrent-ils. Et ils inculquèrent leur prévention au Supérieur qui refusa tout net et sans examen d’admettre le postulant.