VIII

Le soir du jour fixé pour son départ, Catherine écrivit une longue lettre au prince Rui Gomez. Elle lui exposa les motifs qui l’obligeaient de quitter la cour ; elle s’efforça surtout de lui faire comprendre que ce n’était pas un caprice qui dictait sa résolution mais qu’elle obéissait à l’appel de Dieu. Elle termina en le conjurant, au nom de leur amitié et des services qu’elle lui avait rendus, de ne point faire de recherches pour la retrouver, le prévenant que, même si l’on découvrait son refuge, elle ne consentirait jamais à revenir et irait se cacher ailleurs.

La lettre fut placée en un endroit où il était facile de l’apercevoir. Ensuite, la nuit étant tout à fait venue et tout le monde dormant dans le palais, elle se disposait à rejoindre ses deux confidents qui se tenaient blottis, sous un porche dans une rue voisine, quand un obstacle se présenta auquel la fugitive n’avait pas pensé ; les portes de la maison étaient fermées à double tour et elle n’en possédait point les clefs. Elle résolut alors de passer par une des fenêtres du rez-de-chaussée ; mais voici que des barreaux de fer les garnissaient.

Comme elle restait perplexe, elle vit soudain le Crucifix qu’elle portait suspendu au cou s’élever devant ses yeux et elle l’entendit lui dire : Suis-moi. Et en même temps, sans qu’elle pût se rendre compte de la façon dont le miracle s’opérait, elle se trouva dehors.

Ravie d’admiration, débordante de reconnaissance, elle s’encourut à toutes jambes vers ses deux compagnons de route. Ceux-ci, en l’attendant, avaient été partagés entre la crainte et l’espérance. Prêtres de bonnes mœurs, inexpérimentés quant aux enlèvements, ils avaient passé deux heures à trembler au moindre bruit. Le craquement des chaussures d’un passant attardé, les vocalises d’un chat en escapade galante, le friselis de la chute d’une feuille, tout leur donnait l’alerte. Ils ne respirèrent à l’aise que quand ils virent Catherine poindre dans l’ombre.

Dès qu’elle eut repris haleine, elle leur raconta le prodige dont elle venait d’être favorisée. Ils se récrièrent d’allégresse, disant qu’il y avait sûrement là un nouveau signe que Dieu approuvait sa fuite.

A la clarté de l’aube naissante, ils lui coupèrent les cheveux et l’aidèrent à s’habiller en ermite. Puis se partageant le bagage sommaire de Catherine, ils prirent, en hâte, le chemin de la solitude cependant que l’évadée murmurait cette prière : « Seigneur, puisque ma retraite est l’œuvre de votre droite, puisque vous m’avez exemptée des faiblesses de la femme, gardez-moi une âme virile afin que je reste toute à vous, à jamais. »


Après quelques heures de marche, ils arrivèrent à la chapelle de Notre-Dame d’Altamira, desservie par un prêtre duquel Catherine, s’étant confessée, reçut la communion. De là, ils gagnèrent Cuenca et demandèrent à l’évêque d’autoriser l’anachorète à se fixer dans son diocèse. Le prélat, qui prit Catherine pour un homme glabre et assez vilain d’aspect, donna son consentement sans difficulté.

S’étant ainsi mis en règle, les voyageurs reprirent la route de la Roda. Ils commençaient à gravir la pente d’une montagne, quand Catherine s’arrêta net en disant : « C’est ici que Dieu m’ordonne d’établir ma demeure. N’allons pas plus loin. »

Martin Alonso fit d’abord un peu d’opposition, alléguant qu’on n’était pas arrivé à l’endroit qu’il avait en vue. Mais Catherine refusa de poursuivre et le Père Piña l’appuya. « Il faut, affirma-t-il, qu’elle suive son inspiration. » Alonso en tomba d’accord et mit fin à ses objections.

Ils cherchèrent quelque caverne où la solitaire pût s’abriter des intempéries. Mais ils ne découvrirent, au milieu d’un épais taillis de cistes, de lentisques et de chênes verts, qu’une excavation « plus propre à servir de tanière à un renard que de logis à un ermite. L’entrée en était fort basse et l’intérieur si exigu en hauteur comme en largeur qu’il y avait à peine la place pour une personne même d’une taille aussi petite que celle de Catherine. » Or elle déclara que ce terrier lui convenait de tous points.

Les prêtres tressèrent alors, avec des tiges de genêts flexibles, une claie qu’ils appliquèrent contre l’ouverture de façon à dissimuler l’entrée aux passants. Puis cette sorte de tombeau ainsi accommodé, ils prirent congé de Catherine en la bénissant et en lui laissant trois pains.

« Trois pains, s’écrie le père François, voilà donc toute la provision de celle qui avait connu les mets de la table du roi ! Eh bien, elle éprouva plus de satisfaction à les manger avec des fruits sauvages que devant les plats raffinés de naguère. »

La « tanière » était située sur le territoire de Vala de Rei, à deux lieues de la Roda, à une petite distance de la rivière du Jugar et à une demi-lieue du monastère de la Fuen-Santa édifié quelques années auparavant, par les religieux Trinitaires dans cette solitude[4].

[4] On trouvera l’emplacement de ces diverses localités et de la « tanière » de Catherine sur la carte placée dans le livre des Fondations, tome IV des œuvres complètes de sainte Térèse, édition des Carmélites de Paris (1909).

C’est en l’an 1562 que Catherine s’établit de la sorte au désert.