VIII
Quoique en fort bons termes avec les Carmélites, Catherine s’ennuyait dans leur monastère parce que, si régulières qu’elles fussent, après tout, c’étaient — des femmes. Elle éprouvait aussi la nostalgie de sa chère solitude et elle avait hâte de commencer ses quêtes pour y retourner au plus vite.
Néanmoins, il lui coûtait de reparaître dans le monde parce qu’elle savait qu’elle y serait en butte à des curiosités plus frivoles que pieuses ; cette pensée lui était insupportable. C’est pourquoi elle montra beaucoup de répugnance à obéir lorsque le Roi et les infants, ayant appris sa présence à Pastrana, lui mandèrent qu’ils voulaient la voir.
Le Prieur des Carmes eut beaucoup de peine à la décider au voyage. Il n’y parvint, qu’en lui représentant, avec insistance, que c’était le moyen le plus rapide d’obtenir des aumônes importantes pour sa fondation.
Résignée, mais toujours fort chagrine, elle partit donc pour Madrid. Mariano et deux autres religieux l’accompagnaient.
Ainsi qu’elle l’avait redouté, son arrivée dans la capitale, où elle logea chez Rui Gomez, produisit une grande sensation. Dans les rues, on se bousculait pour voir cette femme habillée en moine, cette dame de haute noblesse réduite, par sa propre volonté, à la condition de mendiante. Au palais du ministre, cent péronnelles titrées affluaient qui obsédaient Catherine de questions indiscrètes ou saugrenues. Certaines se plaçaient devant elle, bouche béante, puis émettaient des réflexions ineptes sur sa maigreur et la fatigue de son visage. D’autres l’importunaient de balivernes superstitieuses. De sorte qu’elle n’avait plus une minute pour faire oraison ou vaquer à ses exercices spirituels.
Pour échapper à ce supplice, elle se réfugia chez un de ses amis le señor Pierre Nino et tenta de se confiner dans sa chambre. Mais la cohue l’y suivit et força toutes les barrières. Aussi, ce lui fut une délivrance quand elle reçut l’ordre de venir à l’Escurial où la Cour résidait alors. Elle s’y rendit sans retard.
Les princes et particulièrement doña Jeanne d’Autriche, sœur du Roi, la reçurent avec déférence et lui marquèrent beaucoup d’affection. La princesse la prit dans son appartement pour la soustraire aux obsessions des courtisans qui, la voyant en faveur, se hâtaient de solliciter ses apostilles auprès des puissances.
Jeanne d’Autriche avait avec Catherine de longues conversations où elle lui ouvrait son âme sans restriction et elle en obtint les plus précieux avis pour son salut.
Cependant les dames d’honneur jalousaient Catherine. De dépit, elles feignirent de se scandaliser parce que, devenue fort rustique dans la solitude, elle avait oublié la morne étiquette et le langage empesé de la Cour. Quelque chose de leurs propos malveillants revint à Catherine qui, tout de suite, résolut de s’en expliquer avec la princesse.
« Vois-tu, ma fille, lui dit-elle, il ne faut pas m’en vouloir si j’oublie, la plupart du temps, de t’appeler Altesse royale. Sur ma montagne, le cérémonial m’est sorti de la tête ; et puis tiens compte de ceci que, pendant des années, je n’ai causé qu’avec des bûcherons et des pâtres. Si tu ne peux pas supporter mes manières villageoises ou si je t’ennuie, renvoie-moi et laisse-moi retourner à ma grotte ; je m’y entends très bien avec mes voisins. »
Cette déclaration si franche plut à la princesse. Moins sotte que ses camérières, « elle embrassa l’ermite en lui disant qu’elle lui faisait très volontiers grâce de tous les titres, pourvu qu’elle l’en dédommageât par un redoublement d’amitié. Elle ajouta : « Traitez-moi comme une de vos voisines ; rien ne peut me faire plus de plaisir… »
Peu après, la Cour retourna à Madrid où Catherine la suivit. La sœur du Roi la garda auprès d’elle et s’en faisait souvent accompagner lorsqu’elle sortait en carrosse. Le populaire s’empressait autour et prodiguait les acclamations à l’adresse de la Bonne Femme. Et naïvement, celle-ci distribuait des bénédictions, comme elle en avait pris l’habitude au désert. D’ailleurs ce geste lui était devenu à peu près machinal.
Le nonce du Pape Ormétano, récemment arrivé de Rome, ignorait l’histoire de la Solitaire. Certains envieux se servirent de cette circonstance pour l’indisposer contre elle. Ils vinrent le trouver et lui rapportèrent qu’on voyait sans cesse dans les rues, un carme déchaussé en voiture avec des dames et qui donnait des bénédictions comme s’il eût été un évêque. Ormétano, Napolitain lui aussi, connaissait depuis longtemps Mariano. Il le manda sur-le-champ et lui ordonna, d’un ton irrité, de lui amener ce singulier religieux qui se permettait de semblables irrégularités. Mariano essaya de donner quelques éclaircissements. Mais le nonce lui coupa la parole en répétant : « Je vous dis de le faire comparaître devant moi et tout de suite, et sans chercher des excuses !… »
Mariano transmit l’ordre à Catherine mais voulant voir de quelle façon, elle affronterait la colère du nonce, il se garda de lui dire que le prélat était fort monté contre elle.
Dans l’intervalle, Ormétano avait appris qu’il s’agissait d’une femme habillée en religieux ; et, bien entendu, les malveillants lui avaient présenté les choses de manière à le courroucer encore davantage.
Aussitôt que Catherine l’aperçoit, ne voilà-t-il pas qu’elle lui donne sa bénédiction ! — Ormétano, de tempérament fort irascible, croit qu’elle veut le braver. « Comment, dit-il à Mariano, c’est vêtue d’un froc de moine que tu as eu l’audace de conduire ici cette folle ?… » Puis se tournant vers Catherine : « Et toi, femme éhontée, dis-moi donc un peu de quel droit tu te permets de donner des bénédictions comme un évêque… »
Sur cette apostrophe, Catherine s’agenouilla devant le nonce et répondit, avec beaucoup d’humilité, que, si elle avait péché par ignorance, elle était prête à s’amender et à subir une punition.
Cette marque de soumission étonna le prélat car on lui avait affirmé que Catherine était une orgueilleuse qui ne supportait aucune critique. Un peu radouci, il la fit relever et lui ordonna de s’expliquer.
Alors la Solitaire, conservant la simplicité de langage dont elle avait coutume même vis-à-vis des Grands : « Mon fils, dit-elle, quand j’étais dans mon ermitage, après que j’eus été découverte, quelques personnes vinrent me trouver et me demandèrent de prier pour que Dieu les délivrât de leurs maladies ou de leurs chagrins. Je le fis, par charité, puis, comme je sais la vertu du signe de la croix, afin que ces infortunés ne m’attribuassent pas leur guérison, je les bénissais. Il a plu à Dieu d’opérer des miracles par ce moyen. Depuis, sans y réfléchir, je bénis tous ceux que je rencontre, pour qu’ils aient tous part aux mérites de la sainte croix. Si c’est une mauvaise habitude, et si tu me défends de continuer, je prierai Notre-Seigneur de me donner la force de t’obéir ; et je le ferai de bien bon cœur car, je te le jure, je te tiens pour son représentant sur terre…
« Quant à mon habit, permets-moi de te confier ceci : comme je désirais fonder près de ma grotte, un monastère de religieux, Jésus-Christ m’apparut avec ce vêtement entre les mains et notre père saint Élie m’a visité, portant ce même costume. Par là, j’ai cru comprendre que c’était la volonté de Dieu que je le prisse. Mais si tu me commandes de le quitter, je t’obéirai sans hésiter une minute… »
A ce coup, le nonce fut touché : — Passe pour les bénédictions, reprit-il, mais toi, Mariano, tu aurais dû la faire habiller en femme avant de l’introduire en ma présence.
— Hé, monseigneur, répondit Mariano, si tu m’avais laissé le temps de parler, je t’aurais tout expliqué et après tu aurais pu me donner tes ordres.
— J’ai peut-être été un peu prompt, reconnut Ormétano.
Sur quoi, tous trois se mirent à causer amicalement en dialecte napolitain. De ce colloque il résulta que le nonce dépouilla ses préventions contre Catherine. Il sentit sa sainteté, admira son zèle pour le service de Dieu, et la prit tout à fait en gré. De sorte qu’il termina l’entretien par ces mots : « Il ne convient pas d’introduire des nouveautés dans l’Église. Cependant, Bonne Femme, puisque tu n’y mets point de malice, j’autorise provisoirement les bénédictions et même, je permets que tu gardes ton habit. »
Après les avoir congédiés, il rassembla d’autres informations. Le bien qu’il apprit de Catherine lui fit résoudre de la laisser agir à sa guise. Il ne lui donna pas d’autorisation officielle mais il imposa silence aux ennemis de la Solitaire lorsque ceux-ci renouvelaient leurs insinuations. « La Mère Cardonne est une sainte femme, disait-il, elle m’a promis de prier pour moi et j’en suis très content. »