VIII
Avant de suivre la Sœur Camille à travers les remous du cyclone révolutionnaire, il n’est peut-être pas hors de propos de rapporter la façon dont quelques-unes de ses Sœurs appartenant à la petite communauté de la rue Cassette et arrêtées peu après, tinrent tête aux sectaires. Cette digression présentera un double avantage. On y verra que l’énergie et la grandeur d’âme manifestées par la Sœur Camille ne lui étaient pas spéciales, puisque d’autres religieuses, formées, comme elle, selon l’esprit du Carmel, l’égalèrent en intrépidité. Ensuite, elle fournira un document de plus sur cette horrible époque où le seul fait de rester fidèle à l’Église, en réprouvant le schisme, constituait un délit qui, au regard des possédés de la Révolution, méritait les pires châtiments.
De par la constitution civile du clergé, le gouvernement révolutionnaire avait rompu avec Rome et il avait été décrété que tout prêtre qui refuserait le serment de se conformer à l’organisation nouvelle de l’Église serait mis en état d’arrestation, condamné sans délai, incarcéré ou déporté. Un trop grand nombre se soumit ; mais d’autres obéirent au Pape qui, par deux brefs, en date des 10 mars et 11 avril 1791, avait interdit le serment, déclaré nulles les élections laïques de curés aux paroisses et les élections épiscopales, sacrilèges les ordinations. Tout jureur qui ne se serait pas rétracté dans l’espace de quarante jours, était suspendu et s’il persistait, retranché de l’Église comme schismatique.
Aux religieux non-prêtres et aux religieuses, les sectaires voulurent imposer le serment d’égalité qui impliquait l’adhésion au régime. Sur ce point, les brefs du Pape ne se prononçaient pas. Mais les prêtres réfractaires, restés les directeurs secrets des religieuses, estimaient qu’un tel acte de soumission aux principes promulgués par des athées constituerait une faute grave et ils avaient interdit à leurs ouailles de le commettre. Les Carmélites de la rue Cassette, au nombre de neuf, avaient obéi ; et de là, leur arrestation.
On les conduisit d’abord à la section où on les somma de prêter le serment. Sur leur refus unanime, on délibérait de les envoyer au Tribunal révolutionnaire — autant dire à la guillotine — lorsque quelqu’un fit observer que ces filles étant fanatisées par de « perfides imposteurs », il suffirait peut-être de les tenir dans la prison de la section le temps que se dissipassent les effets de « l’influence superstitieuse » dont elles avaient été les victimes. Ce plan fut adopté et la petite communauté verrouillée à la prison de Port libre[11].
[11] C’était l’ancien couvent de Port-Royal, célèbre à l’époque la plus effervescente du Jansénisme.
Les administrateurs de police venaient, à peu près tous les jours, visiter les prisonnières et leur demandaient, chaque fois, si elles étaient disposées à jurer. Celles qui répondaient négativement étaient chargées d’injures et de menaces. Celles qui gardaient le silence étaient recluses pour vingt-quatre heures, dans une salle où l’on avait enfermé des folles.
Aucune des Carmélites ne faiblit. Elles avaient d’ailleurs pour les soutenir les visites de l’abbé de Lalande qui, toujours déguisé en garçon marchand de vins et muni de son panier à bouteilles, réussit à s’introduire auprès d’elles une ou deux fois par semaine.
L’abbé remit à l’une d’elles, Sœur Victoire, un écrit portant ce titre : Avis aux religieuses où un prêtre inconnu exposait les raisons qu’il y avait, au point de vue spirituel, de refuser le serment. C’était une imprudence car les prisonnières subissaient des fouilles fréquentes qui ne respectaient même pas leur vêtement le plus intime. Au cours de l’une d’elles, le papier fut découvert.
Grand émoi parmi les zélés de la section. Sœur Victoire comparut aussitôt devant les commissaires. Voici son interrogatoire. Je le reproduis tel quel car il montre à la fois l’état d’esprit des inquisiteurs et la trempe d’âme de leurs victimes.
Le Commissaire : « — Connaissez-vous cet écrit ?
Sœur Victoire : — Je le connais.
Le C. : — L’approuvez-vous ?
S. V. : — Oui je l’approuve.
Le C. : — Quelle raison nous donnerez-vous de ne pas faire le serment ?
S. V. : — Il est contraire à mes vœux et ma conscience s’y refuse.
Le C. : — Tu veux donc être esclave ?
S. V. : — Non des hommes mais de Dieu.
Le C. : — Cependant Dieu t’a créée libre ?
S. V. : — Oui, de faire le bien ou le mal. Or ce que vous me demandez est le mal pour moi.
Le C. : — Ce sont tes prêtres qui t’ont monté la tête !
S. V. : — Non, c’est la Convention elle-même qui m’apprend ce que j’ai à faire puisqu’elle déclare que la liberté, comme elle l’entend, est la suppression de tout engagement indissoluble. Comme mes vœux sont indissolubles, je ne puis faire un serment qui les anéantirait.
Le C. : — Alors tu préfères ne pas obéir aux lois ?
S. V. : — Je ne demande pas mieux que d’obéir tant que les lois ne seront pas contraires à ma conscience.
Le C. : — Ta conscience te dit donc que tu es plus élevée que moi qui représente la loi ?
S. V. : — Non, en ce moment, je vous regarde comme au-dessus de moi puisque vous êtes mon juge et qu’à ce titre, vous avez le droit de m’interroger.
Le C. : — Tu crois donc que, devant Dieu, il y a des hommes plus grands que les autres ?
S. V. : — Non, je sais que nous sommes tous égaux devant Dieu et devant la loi. Mais je ne veux pas faire le serment parce que la loi de Dieu, qui passe avant la loi humaine, me défend de jurer en vain.
Le C. : — Ce n’est pas jurer en vain, puisque c’est pour sauver ta vie.
S. V. : — J’aime mieux mourir.
Le C. : — Eh bien on se délivrera de toi et de cent mille comme toi !
S. V. : — Je vous pardonne d’avance ma mort. Vous me rendrez même un véritable service car, depuis que la force m’a fait sortir de mon couvent où j’étais par ma volonté, je mène dans le monde une vie malheureuse.
Le C. : — Alors fais donc le serment puisque tu es libre.
S. V. : — Précisément, parce que je suis libre, je ne le ferai pas.
Le C. : — Soit, puisque tu t’entêtes, tu comparaîtras devant le Tribunal révolutionnaire et tu verras ce qui t’arrivera.
S. V. : — Tout ce qu’il plaira à Dieu… »
Donnons encore quelques passages des interrogatoires subis par les autres Carmélites. Ils sont instructifs et même ne manquent pas d’actualité. En effet si, de nos jours, on n’exige plus le serment d’adhésion à la République des religieuses chassées de leurs monastères, dépouillées de leur bien et obligées, pour vivre en commun, de s’exiler, on leur explique encore volontiers qu’au nom de la liberté, elles ne sont pas libres de se tenir en clôture pour prier Dieu. Moins sanguinaire, plus hypocrite, la Révolution graisse de sophismes le cordeau dont elle les étrangle.
Lorsque comparut la seconde religieuse Sœur Louise-Térèse, le juge voulut entamer une controverse avec elle. Il lui fit d’abord, en style du Contrat social, un long exposé de la liberté telle que l’entendaient les révolutionnaires. Puis il lui demanda si elle ne jurerait pas maintenant obéissance à des principes aussi sublimes.
La Sœur, que ces tautologies pâteuses influençaient fort peu, lui répondit : « Je ne puis jurer de maintenir une liberté aussi… indéfinie que celle-là. »
Le commissaire lui représenta alors que le serment était exigé par la loi et il ajouta : « Tu voudrais donc une République sans lois ? »
Mais la Sœur avait de l’esprit ; elle répondit du tac au tac : « Supposez que je sois chez les Turcs ; est-ce que je ne pourrais pas vivre à Constantinople sans jurer de maintenir le Coran ? »
Le juge, cloué, se mit en colère : « De quoi vivras-tu, s’écria-t-il, si tu tombes à la charge de la nation ? »
Et la Sœur : « Je puis travailler et en tout cas, si ma pauvreté me met à la charge de la nation, à qui s’en prendre ? La maison, à laquelle j’appartenais, n’avait-elle pas des ressources ? N’avais-je pas une dot ? Vous avez tout confisqué. »
Sur ce coup droit, le commissaire chercha une diversion : « Où as-tu lu les brefs du Pape qui condamnent le serment ?
— Lorsque j’étais encore dans mon couvent.
— Mais, au fait, dis-moi un peu, qu’est-ce que c’est que ce Pape ?
— Il n’y a pas si longtemps que vous étiez catholique pour ignorer ce que c’est que le Pape ?
— Tu es l’esclave d’un homme et tu défères, en aveugle, à ses sentiments.
— Je défère aux sentiments du Pape parce que je le regarde comme le chef de l’Église et le vicaire de Jésus-Christ.
— Quelle fanatique !… Eh bien on te chassera du pays. Tu n’aimes donc pas ta patrie ? Tu lui préfères Rome, l’Italie ou l’Espagne ?
— J’ai toujours aimé ma patrie : je ne l’ai jamais quittée. Je ne puis donc désirer vivre dans un autre pays. Si l’on m’y force, à qui sera la faute ? »
Voyant que Sœur Louise-Térèse était d’intelligence trop alerte pour se laisser surprendre, le juge la fit reconduire en prison.
Sœur Rosalie lui succéda. Son interrogatoire fut bref. A la question : « Pourquoi ne veux-tu pas faire le serment ? » elle répondit : « Il est dit dans l’Évangile qu’on juge l’arbre par ses fruits. Comme je constate que les fruits de l’arbre de l’égalité et de la liberté ne tendent qu’à détruire la religion catholique dont je fais hautement profession, je ne veux pas m’attacher, par serment, à cet arbre. »
A Sœur Philippine on voulut faire avouer qu’elle avait été retenue au monastère par contrainte. Comme elle se récriait, le juge lui demanda : « Pourquoi donc y es-tu venue ? »
Elle répondit : « Parce que j’aime le Carmel et que je ne conçois point de loi qui interdise de se réunir plusieurs ensemble pour prier. »
Sœur Angélique fut particulièrement sollicitée de dénoncer le prêtre qui lui avait remis l’avis aux Religieuses et les ecclésiastiques qui venaient rue Cassette. Pendant plus de trois heures, elle fut retournée sur le gril de questions toujours pareilles ; elle ne livra aucun nom. D’ailleurs, il en alla de même pour toute la communauté. Unanimes à refuser le serment, les Carmélites ne le furent pas moins à garder le silence sur leurs directeurs.
N’espérant plus rien obtenir de ces « entêtées », les commissaires de la section prononcèrent un arrêt de renvoi devant le Tribunal révolutionnaire. Les Religieuses, le soir même, furent transférées à la Conciergerie.
L’acte d’accusation fut rédigé, dans le style boursouflé de l’époque, par le pourvoyeur habituel de la guillotine : Fouquier-Tinville. Les Carmélites y sont prévenues « de rassemblement et de machination tendant à troubler l’État et à provoquer la guerre civile par le fanatisme… Au lieu de vivre paisiblement sous la protection (?!) de la République, elles ont fait de leur maison un repaire de prêtres fourbes et fanatiques avec lesquels elles complotaient contre les principes immortels de liberté et d’égalité ».
Il y avait là de quoi les vouer à la boucherie.
Elles comparurent devant le Tribunal le lendemain. L’interrogatoire fut une reproduction des précédents. Toutes persistèrent dans leur refus de nommer les prêtres qui les avaient assistées et de prêter le serment. Un incident égaya d’une façon assez inattendue la séance. Le président Dumas cherchait à persuader à l’une d’elles, Sœur Chrétienne, converse, qu’elle avait fait des aveux, par mégarde, pendant l’instruction. L’accusée « qui, depuis vingt-cinq ans n’avait parlé à d’autre homme qu’à son confesseur », s’écria : « Non, mon Père, ce n’est pas vrai : je n’ai rien dit !… »
Un rire général, auquel les religieuses et les juges eux-mêmes ne purent s’empêcher de se joindre, éclata.
Après le plaidoyer fort insignifiant de défenseurs officieux et le réquisitoire ampoulé de Fouquier, trois questions furent posées aux jurés. Il est instructif de les reproduire :
1o Est-il constant qu’il a été formé un rassemblement de huit femmes auxquelles des prêtres criminels ont inspiré, par des écrits, des discours et des pratiques superstitieuses, un fanatisme qui égara leurs victimes ?
2o Les ci-devant religieuses sont-elles convaincues d’avoir fait partie de ce rassemblement fanatique et d’avoir refusé le serment ?
3o L’ont-elles fait dans le dessein de troubler l’État par une guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres et contre l’autorité légitime ?
La réponse affirmative sur les trois points emportait la peine de mort. Mais le jury, peut-être impressionné par l’attitude des religieuses, peut-être travaillé par quelque scrupule de conscience, répondit : Oui aux deux premières questions et non à la troisième qui était la plus dangereuse.
Sur quoi, Fouquier-Tinville se leva et requit l’application de la loi. « Pour préambule, il qualifia les religieuses de vierges folles, puis il ajouta que puisqu’il était jugé qu’elles vivaient loin des affaires publiques, elles n’auraient subi que la peine de la réclusion, comme suspectes, mais que, n’ayant pas voulu dire la demeure et les noms des prêtres réfractaires qui venaient chez elles, c’était comme si elles les avaient cachés dans leur maison (sic). En conséquence, elles étaient condamnées à la déportation et leurs biens confisqués au profit de la nation. »
Le tribunal prononça donc la peine de la déportation. Et l’auditoire, convaincu qu’en exilant des Carmélites fidèles à l’Église, on sauvait d’un grand danger le régime, cria : Vive la République !
En attendant qu’on les transportât à Cayenne, les Carmélites furent incarcérées à la Salpêtrière, maison de détention réservée d’habitude aux prostituées clandestines et aux voleuses. Le 9 Thermidor, qui mit fin à la Terreur, ne leur donna cependant pas la liberté. On les transféra d’abord à Bicêtre, parmi les folles, puis à la prison des Anglaises, rue des Fossés-Saint-Victor. Enfin en 1796 sur les démarches pressantes d’un ami inconnu, elles furent exilées en Belgique et trouvèrent un refuge au Carmel de Termonde.