XIII
Le renom que sa pénitence extraordinaire valut à Catherine ne demeura pas limité au diocèse de Cuenca mais s’étendit à une grande partie de l’Espagne, de sorte que de véritables pèlerinages s’organisèrent à l’intention d’obtenir des miracles par son entremise.
« Il y avait des jours, écrit le biographe, où les routes étaient couvertes d’hommes et de femmes, de bêtes de somme et de chariots. Des témoins oculaires affirment qu’il était besoin alors que des hommes très robustes se tinssent autour d’elle pour la garantir contre la presse et empêcher qu’elle fût étouffée. On prit aussi l’habitude de la faire monter sur un lieu élevé d’où elle dominait la foule et lui donnait sa bénédiction. »
On verra plus loin que ce geste insolite attira de grands ennuis à Catherine.
Parmi ces visiteurs, il n’en manquait pas qui étaient venus par curiosité plutôt que par dévotion. Mais l’amour de Dieu dont ce corps chétif constituait le foyer rayonnait autour de la Solitaire d’une façon si intense qu’à l’approcher ils se sentaient transformés, versaient des larmes et se mettaient à prier pour obtenir le pardon des fautes de leur vie passée.
Ce n’était d’ailleurs pas que Catherine leur tînt de longs discours. Elle se contentait de faire le signe de la croix et elle disait à tous : « Que Jésus-Christ vous donne la foi ! » Ensuite elle les envoyait se confesser et communier à la Fuen Santa. Et ils s’en retournaient chez eux convertis.
Elle agissait de même avec les malades qu’on ne tarda pas d’apporter sur la colline. Elle obtint, paraît-il, de nombreuses guérisons. Au rapport du Père François, « ces faits n’ont pas été constatés juridiquement mais ils n’en sont pas moins certains, ayant été attestés, sous serment, par des personnes dignes de toute créance ».
On pense bien que les villageois des environs redoublaient de zèle pour témoigner leur vénération à celle qu’ils appelaient, avec simplicité, la bonne femme[6]. Si elle les avait laissés faire, ils l’auraient comblée de nourritures diverses. Son confesseur lui ayant donné l’ordre de renoncer aux herbes et aux fruits sauvages, elle obéit mais elle n’acceptait que du pain. Encore exigea-t-elle qu’il fût noir et rassis. Les jours de grande fête et les dimanches, elle le trempait dans un peu d’huile d’olives.
[6] Buena Mujer. On l’appelait aussi la madre Cardona : la mère Cardonne. Mais Catherine elle-même prenait toujours le nom de mujer pecadora : la femme pécheresse. Et c’est ainsi qu’elle signait ses lettres. Voir livre des Fondations, page 115, note 2.
A la même époque, un accident la fit changer de logis. « Un soir, étant dans son terrier, elle s’aperçut que les parois, détrempées par de longues pluies, s’affaissaient et s’écroulaient autour d’elle. Elle prit la fuite en toute hâte pour ne pas être ensevelie sous les débris. Mais quelque diligence qu’elle fît, elle ne put échapper complètement au danger : atteinte par la masse de terre humide elle fut renversée et demeura prise jusqu’à la ceinture dans la boue. Elle fit effort pour se dégager mais elle n’y put réussir parce que ses forces étaient épuisées. Elle passa toute la nuit dans cette position, offrant à Dieu le sacrifice de sa vie et n’ayant d’autre désir sinon que sa sainte volonté s’accomplît sur elle dans la manière qu’il lui plairait.
« Le matin, des bergers, qui passaient par là, la retirèrent de cette fange et ayant ensuite fouillé la terre ils retrouvèrent les cilices et les disciplines dont elle faisait usage. Pour réparer l’accident, les villageois lui creusèrent une grotte plus spacieuse et mieux abritée contre les vents et les averses. Ils y mirent une porte plus solide que la claie et y placèrent une planche pour lui servir de lit.
« Dans cette demeure, écrit le Père François, qui aime les images pompeuses, elle était moins à plaindre que la reine Sémiramis dans ses palais superbes. »